‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 40 sur 76 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

11 en est du butin fait à la guerre comme de l'argent gagné au jeu : on dissipe presque toujours d’une manière honteuse ce qu’on s’est procuré d’une manière honteuse »

La honte, d’ailleurs, ne s’arrêta pas là. De la fortune ignoblement acquise, ignoblement dissipée, elle descendit jusqu’à la misère ignoblement subie. Après avoir préludé dans la voie de 1a dégradation par se donner en spectacle gratis dans les combats de gladiateurs, des chevaliers riches, des sénateurs riches, d’illustres rejetons des plus nobles familles, fluirent, une fois ruinés, par se faire eux-mêmes gladiateurs soldés, pour ajouter quelques milliers de sesterces aux dissipations de leur inconduite. Gladiateurs ! le métier le plus abject et le plus vil de tous ” !

Fortune honteuse ! honteuse misère 1

§ VIII

Libidine*.

La Grèce vainene Inocule k* mœun à Rome vldorienae. — Tableau de la lubrlrilé de ce* moeiin. — Comment Rome le* imite. — Tableau de ta dépravation. — Cicéron lui-mème en ett infecté. — Ëloge qu’il fait de* courtleane*. — Séduction, adultère, inceste, jeux permis, — Vieillette dégradée. — Hjrtières de la bonne déesse. — Messaliiie. — Digues posées par les empereur* à ce torrent d’impudicités. — Digues impuissantes, les empereurs eui-mème* les brisant par leur exemple. — Vices de tout l’empire incarnés dans un empereur. — L'empire romain s’anéantit dans la fange du vice et de la misère.

Avec les richesses de la conquête et les appétits gloutons qu’elles éveillèrent chez un peuple encore

' Dunojrer, Liberté du travail, IV, ch. IV.

* Voy. Du droit d l'oisioeli, p. 97.

CAUSES DE LA MISÈRE

grossier; avec le luxe né de ces richesses et tous les besoins factices qu'il engendra, dans toutes les classes de la société, l’antique et rude sévérité de mœurs du peuple disparut des habitudes nationales; une corruption générale finit par envahir tous les ordres de l'État, et la misère acheva de dévorer ce qui avait échappé à la putréfaction de la débauche.

« On sait, dit un écrivain moderne, que les mœurs de ces maîtres du monde, d’abord horriblement violentes, devinrent ensuite horriblement dissolues, et que le plus inique de tous les peuples finit par se montrer le plus dépravé »

C’est aux mœurs anciennes et aux grands hommes qu’elles avaient formés qu’Ennius attribue la grandeur de Rome. Morxbus antiquis sial res romana virisque. En rapportant ce vers du vieux poëte, Cicéron avoue que ‘ de son temps il ne restait plus rien des antiques vertus Les vices, dit Tite-Live, en étaient venus à cet excès, qu’on ne pouvait ni les souffrir, ni souffrir qu’on y apportât remède

« Plus redoutable que le glaive, la luxure a fondu sur nous, dit Juvénal, et le monde vaincu s’est vengé en nous donnant ses vices*. »

La lie du monde remplissait Rome :

Nulloque frequentem

Cive Buo Ronuun, sed mundi fœce repleUm*.

C’est dire que les soldats de l'Occident, les artistes

« Dunoyer, ub. sup.

* Cic., De ilep.,1ib. V.

’ Tit.-Liv., Prœfat.

‘ Juven , Sat. VI. ■ > .

‘ Lucain, Phare.

LIBiBINBS.

de l’AUique et de l’Asie Mineure, les uns en excitant l’ambition des chefs d'armée, les autres en amollissant l’ancienne vertu romaine, opéraient un travail destructeur au sein même du peuple qui les avait domptés.

C’est dire que la corruption, qui avait commencé par les grands, ne pouvait manquer de se communiquer au peuple par le seul fait de son contact avec les voluptés étrangères et les principes dissolvants de la secte d'Épicurc que Fabricius avait souhaité de voir adopter par tous les ennemis de sa patrie. » La secte d’Epicure, qui s’introduisit à Rome sous la république, contribua beaucoup, dit Montesquieu, à gâter le cœur et l’esprit des Romains. Les Grecs en avaient été infatués avant eux ; aussi avaient-ils été plus lét corrompus. »

Tite-Live remarque qu'il n'y eut aucune nation chez qui la corruption se fût glissée si tard ' ; mais le poison, pour avoir été lent à s’infiltrer dans les veines de ce corps si robuste, n’en fut que plus prompt à le dissoudre.

Les principaux agents de cette décomposition de la société romaine furent les mœurs et les idées de lu Grèce. Importées dans Rome après la conquête, elles en prirent possession ; ce fut l’inévitable réaction du vaincu civilisé contre le conquérant barbare; ce fut, au cœur de la république, le mal qui la rongea , et dont elle dut mourir. ,

La Grèce, au temps de la conquête, était infectée de vices et de doctrines qui révélaient la plus affreuse immoraliié. Et ces vices et ces doctrines étaient préchés

• Til.-Liv,, Prafat. ..

CAUSES SE LA MISÈRE

et pratiqués par ses philosophes les plus sages , autant que par ses poêles les plus dissolus.

Remuons un peu cette fange. Il faut bien « que la philosophie se mêle et parle librement de toutes choses, pour en trouver les causes, les juger et les régler »

Des savants, dans Athénée, examinent doctement quand l’amour pour les jeunes garçons commença. Les uns le font remonter à Jupiter et les autres à Minos qui devint amoureux de Thésée; les autres à Laïus qui enleva Chrysippe, fils de Pélops, son hôte. Hieronyme, le péripatéticien , loue cet amour et fait l’éloge de la légion de Thèbes; Agnon, l’académicien, rapporte que, chez les Spartiates, il était licite à la jeunesse des deux sexes de se prostituer légalement avant le mariage *.

Dans le Dialogue des amours, Lucien introduit sur la scène deux personnages, Chariclès et Callicratidas; ils plaident, dans un buis du temple de Guide, l'un l'amour des femmes, l'autre l'amour des garçons. Chariclès, attaquant son adversaire, après avoir fait l'éloge des femmes, lui dit : u Ta victime souffre et pleure dans tes odieuses caresses ; si l’on permet aux hommes de tels désordres, il faut laisser aux tribades leurs stériles voluptés. » Callicratidas prend ensuite la parole, et repousse quelques-uns des arguments de Chariclès : « Les lions n’épousent pas les lions, dis-tu? C'est que les lions ne sont pas philosophes...» « L’amour, ajoutet-il, était le médiateur de l’amitié entre Oresle et Pylade; ils voguaient ensemble sur le même vaisseau de la vie ; il est beau de s’exciter aux actions héroïques par

* Charron, De la sagesse, llv, V, cb. XXII. De l'amour charnel.

' V<iy. Chateaubriand, Eludes historiques, Uoisième partie.

Libidines.

une triple communauté de plaisirs, de périls et de gloire. L’àme de ceux qui aiment de cet amour céleste habite les régions divines , et deux amants de cette sorte reçoivent, après la vie, le prix immortel de la vertu* !... »

Les plus grands personnages de la Grèce et les plus hautes renommées passaient sous le joug de ces dégra^ dantes passions. Alexandre fit rougir ses soldats de sa familiarité avec l’eunuque Bagoas. Périclès vivait publiquement avec la femme de son fils ; il défendit devant les tribunaux Cimon accusé d’inceste avec sa sœur Elpinice, et Elpinice devint le prix de l'éloquence tarée du triomphant orateur

Sophocle sort d’Athènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau. Euripide se raille de Sophocle et lui déclare qu’il a possédé pour rien la môme créature’ . Le sale Diogène dansait avec l’élégante Lais qui se livrait à lui, et le voluptueux Aristippe, amant de Laïs, approuvait le partage. Sur le tombeau de Dioclès, de jeunes garçons célébraient chaque année la fête des baisers ; le plus lascif obtenait la couronne. Dioclès avait été un infâme *.

Un trait particulier distingue le Dialogue des courltsanes dans Lucien. L'auteur met souvent en scène une mère et sa fille; c’est la mère qui corrompt la fille, qui cherche à lui enlever tout remords, toute pudeur ; qui l'instruit au libertinage, au mensonge, au vol ; qui lui conseille de se prostituer au plus rustre, au plus laid.

' LuciaDi Amores, p. S8S et autres.

* Atben., lib. XIK, cap. V. — Cbàteaubriand, ub. sup.

* Atben., ub. sup.

* /bid. — CbAteaubmiid, Ibid.

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CAUSES DE LA MISÈRE

au plus iufàme, pourvu qu’il paye bien et qu’ou le puisse dépouiller.

L’on trouve aussi, parmi les Dialogues de Lucien, celui de Cionai'ion et Lëæna consacré à ,1a peinture des désordres entre les femmes ; ils y sont peints comme des désordres entre les hommes. Léæna est aimée d'une riche femme de Lesbos, Megiile, déjà liée avec Démonasse, femme de Corinthe. Ces deux saphiennes invitent Léæna à partager leur couche commune. Léæna entre ^ans des détails assez étendus avec Clonarion, et refuse de lui donner les derniers, (urpta enim sunt\

Chez plusieurs nations, un prix était décerné au plus impudique. 11 y avait des villes entières consacrées à la prostitution ; des inscriptions étaient écrites à la porte des lieux de libertinage , et la multitude des simulacres obscènes trouvés à Pompé! , ont fait penser que cette ville jouissait de ce privilège. Des philosophes méditaient pourtant sur la nature des dieux et de l’homme dans cette Sudome I

Telles sont les mœurs qu’ Athènes vaincue inocula à Rome victorieuse.

Voyons ce que Rome en sut faire.

Dans son plaidoyer contre Nééra, Démostbènes dit : « Nous avons des courtisanes pour le plaisir, des concubines pour avoir soin do nos personnes, et des épouses pour qu’elles nous donnent des enfants, pour qu’elles règlent fidèlement l'intérieur de nos maisons. » Ainsi luisaient les Grecs; ainsi firent les Romains.

On ignore la moitié de la vie privée des anciens, si on ne connaît leurs relations avec les courtisanes. C’est pour cela qu’en parlant de la famille antique nous

• Voy. Cbitcaubriand, u6. sup, ... —

LIBIDINES

avons indiqué la place que les courtisanes et les concubines y tenaient à côté de la femme légitime

Au tableau que nous avons fait, dans notre précédent ouvrage, de la vie intérieure des courtisanes et des prostituées *, nous ajouterons quelques traits nouveaux pour porter la soude jusqu’au fond dans cetle source profonde de corruption et de misère.

Après la ruine d’Athènes et de Corinthe, réduites à chercher fortune ailleurs, les courtisanes prirent leur vol vers la Sicile, « pays de voluptueux, le meilleur qui fût pour leur trafic » et de là vers l’Italie, et de là vers Rome où, comme les Harpies de la fable, elles dévorèrent ou gâtèrent tout : les patrimoines, l’honneur, la paix des familles et le repos de la cité. Car, dit un commentateur, l’âge venant à diminuer les recettes, mais non pas les dépenses, vu leur habitude de luxe, elles se couvraient de dettes ; et, alors, pour combler le déficit, rêvant des troubles, des bouleversements, elles aspiraient à la guerre civile, au pillage ; leurs maisons devenaient des foyers d’intrigues et de conspirations. Le complot de Catilina se trama chez une courtisane, chez la Sempronia* .

Dans la société romaine, comme dans la grecque, les courtisanes étaient, à bien dire, une institution. Protégées par les lois, elles régissaient les hommes et les aifaires. Quelle reine eut jamais plus de pouvoir qu’Aspasie, maltresse de Périclès; que Lamia, maîtresse de Démétrius; que Prœcia, maîtresse de Céthé-

‘ Voy. ci-dcssus, p.tOî.

* Voy. Du droit à l’oisiveti, p. 58 et suiv., et p. 115 et suiT. ' Plaul., Rudens, prolog. 53.

* Le Gris, Elude sur Lucrèce, p. 93.

CAUSES PE LA MIsfiRE.

gus? Sous le consulat de Lucullus et de Cotta, la justice, notoirement, se rendait, ou plutôt se vendait, au gré et selon le caprice de la Chélidon. Verrès, lui, sans pins de détour, avait installé toute sa préture dans la maison de celte femme « de bon amour et de menée *. »

Cicéron, qui flagellait si vertement les vices de son temps, n’avait que des paroles d’indulgence, je dirais presque d’encouragement, à l’endroit des courtisanes. « Interdire à la jeunesse tout amour des courtisanes, disait-il, ce sont les principes d’une vertu sévère, je ne puis le nier; mais ces principes s’accordent trop peu avec le relâchement du siècle, ou môme aveu les usages et la tolérance de nos maîtres. Car, enfln, quand de pareilles passions n’ont-elles pas eu cours? Quand les a-t-on défendues? Quand ne les a-t-on pas tolérées ? Dans quel temps est-il arrivé que ce qui est permis ne le fût pas®? »

Avec une morale aussi relâchée, Rome se gricisa si bien qu'elle vit bientôt toute sa jeunesse affleher les mœurs d’Alcibiade. La séduction, l’adultère, l’inceste semblaient des jeux permis. Auparavant, les violations de la foi conjugale étaient rares; sous le premier consulat de Pompée, on en citait deux, sans plus ; sous le second, pas davantage. Mais, ensuite, on les compta par milliers, et le nombre alla toujours croissant*. Pour se venger d’un oncle grondeur , le neveu séduisait sa

' Voy. Plul., LucuU., Xn. — Le Gris, up. mp.

* Cic., Pro Ca;lio.

’ Voy. I.e Gris, Etude st<r Catulle, p. 218 el 219. — Les adulliNres (tairnt si communs èi Rome quand Sévère prit les rênes du gouvernement, qu'il y avait plus de trois mille plaignants sur les listes pour demander le divorce (Loudon, Solut. du probl. delapopul , p. 237].

LIBIDINES. SU

tante, et, pour remédier à l’impuissauce de son fils, un père subornait sa bru

Les jeunes et les vieux marchaient de pair dans les voies de la débauche; aussi la vieillesse, jadis si révérée qu’on en avait fait une institution, le premier pouvoir, le sénat, la vieillesse tomba dans le plus profond dis* crédit. On la méprisait, on ne l’écoutait plus. Vainement quelques sages alarmés en gémissaient; vainement Cicéron s’efforçait de la réhabiliter, en écrivant en sa faveur un plaidoyer admirable... ^ Trop de vieillards imitaient le libertinage des jeunes gens pour que le public leur gardât le respect qu’ils n’avaient pas su garder d’eux-méraes.

Caton le Censeur ne faisait-il pas le trafic de la pudeur des jeunes garçons, ses esclaves % et n’entretenait-il pas commerce avec la fille d’un de ses clients, sous les yeux de sa bru et de son fils * ?

Remarquons, d’ailleurs, qu’en transmettant ses vices à Rome, la Grèce ne lui transmit pas le vernis dont elle savait les couvrir. Athènes, sous ce rapport, resta toujours la maîtresse de la ville éternelle.

« On aime mieux, dit Becker, les thètes et les métèques, assis douze heures durant sur les exhèdres de

> Calul. Carm., 7, 48, 87 el 74.

* Cie.yDe seuectule.

* Certaia genre de débauche, Irès commun dans l’antiquité, était interdit aux esclaves, non par resiicct pour les moeurs, puisqu’on autorisait leur libertinage avec les femmes, mais parce que le crime qui outrage la nature était une espèce de privilège des hommes libres. D’ailleurs, les Jeunes esclaves qu'on dressait h servir d'instrument aux vices infâmes de leurs maîtres n’en éprouvaient nulle honte, même quand ils étaient devenus libres, tant était immorale la moralité païenne I

* Plut., 4f. Cat., XXXII.

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