‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 41 sur 76 · SIS · texte numérisé non relu

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rOddon, où ils apportaient leur nourriture du jour, que le Romain grossier se iniant, au sortir de quelque atellane imitée du grec, vers le cirque où les gladiateurs ■vont s’entr’égorger. La corruption athénienne se cachait du moins sous les dehors polis d’une gaieté décente. Le Romain était impérieux, brutal, insolent, lorsqu’il faisait parade de son luxe cruel, de ses passions monstrueuses. Jamais, pour un vase d’onyx brisé, un tyran d’Athènes n’eût fait jeter, comme Yédius Pollion, un esclave aux murènes de ses étangs. Les turpitudes deCras.sus, d’Appius, de Curio, de Gabinius, de Clodius; les sordides oi^es de Piso, de Métellus Scipio, de Marc-Antoine, ne ressemblaient en rien à l’élégante dépravation d’Alcibiade *.

Nous en dirons autant de la corruption des femmes romaines. Citons eu preuve les mystères de la bonne déesse.

Autrefois, les mystères de la bonne déesse se célébraient, à Rome, avec décence et pudeur *. Plus tard, la corruption des mœurs en fit une occasion de désordre et d’infâmes débauches* . Écoutez le récit qu’en fait Juvéual : « On sait à présent ce qui se passe dans ces mystères quand la trompette agite ces ménades, et lorsque, également ivres et de sang et de vin, elles font voler en tourbillon leurs cheveux épars et hurlent à l’envi le nom de Priape. Quels transports ! quelle fureur! Sauféia, la couronne en main, provoque les plus viles courtisanes, et remporte le prix offert à la

* Becker, u6 sup.

* Voy. De Sainte-Croix, Recherche* «ur Us mystères du pagmisme, I. II, p. 176 et suiv.

* Voy. ci -dessus, p. 107, note 6.

LIBIOIMES.

lubricité; mais, à son tour, elle rend hommage aux ardeurs de MéduIIine. Celle qui triomphe dans cet odieux conflit est censée la plus noble. Là, rien n’est feint : les attitudes y sont d’une telle vérité, qu’elles auraient enflammé le vieux Priam et l'infirme Nestor. Déjà les désirs veulent être assouvis ; déjà chaque femme reconnaît qu’elle ne tient dans ses bras qu’une femme, et l’antre retentit de ces cris unanimes : « 11 est temps d’introduire les hommes! Mon amant dormirait-il? qu’on l'éveille. Point d’amant! je me livre aux esclaves. Poiut d’esclaves ! qu’on appelle un manœuvre. » A sou défaut, l'approche d'une brute ne l'effraierait pas ' . »

Les rangs les plus élevés étaient infectés de ces sales passions. C'est dans les plus infimes lupauars que Messaline aimait à se livrer aux excès de la plus horrible luxure. Après avoir choisi les complices de sa lubricité, d’abord parmi les hommes de noble extraction, ensuite dans la foule des prétoriens et des histrions, descendue aux dernières classes du peuple, l’impératrice, profitant du sommeil de l'imliécile Claude, quittait furtivement sa couche, couvrait ses cheveux noirs d’une perruque blonde, attribut de la débauche et, enveloppée d'une cape de nuit, elle pénétrait dans le réceptacle de la prostitution. Là, sous le nom de la

' Juvén., S(U. VI, vers 314-34. Traduction de Dusaulx, p. 195. — Le culte de la bonne déesse n’apparleuait pas exclusivement aux femmes. Les hommes voulurent y participer, et, pour observer les anciens rites, ils s’habillèrent eux-mémes en femmes, et buvaient dans des phallus de verre. < On pratiquait dans ces cérémonies, dit Jurénal, les mêmes turpitudes que dans les mystères de Cybèle; > ce qui fait croire aux savants que Cybèle ou la bonne déesse n’étaient dans la réalité qu’une seule et même divinité (De Sainte-Croix, ub. sup., p. 18S).

' Voy, Du droit à roùiveU,p. Ci et 110.

CAUSES DE LA MISÈRE

courtisane Lycisca, nue, la gorge contenue dans des réseaux d'or, elle provoquait par ses caresses tous ceux qui se présentaient à ses regards, et livrait à leurs ignobles transports les flancs qui avaient jiorlé Oelavie et Britannicus ‘ .

Pour refréner ce débordement d’impudicités, devenu contagieux parmi les dames romaines, la loi punissait de l’amende et du bannissement toute femme, de coii-^ dition libre, qui se livrait au métier de courtisane sans eu avoir fait préalablement la déclaration aux édiles. Nos anciens avaient pensé, dit Tacite, qu’il n’était besoin d'autre peine contre les femmes impu-^ diques que de les forcer à déclarar ainsi leur infamie On avait cru que la pudeur si naturelle au sexe et la honte d’uu aveu public retiendraient au moins toutes celles qui ne seraient pas de la lie du peuple; on se trompa : la débauche força cette barrière. La comip^ tion devint si grande, que des dames de la plus haute condition ne crurent point trop acheter la licence du désordre en se soumettant à uue déclaration authentique : les registres publics se trouvèrent chargés de noms distingués, et qui déshonoraient des familles do premier ordre. On ne croirait pas à tant de dépravation et de scandale s’il n’était attesté par le plus grave des historieus *.

Tibère, — Tibère lui-méme, ■ — ne put en supporter l’excès. Il ordonna qu’on procédât par les voies de la justice. Un décret du sénat défendit aux femmes, dont le pèiie, l’aïeul ou le mari étaient ou avaieut fait partie

' JuTéoal, Sat., VI.

* TacU., Annal., lib. II. .

* Sabatier, Hist. de la Ugùl. sur les femmes publiques, p 60.

LIBIUINES.

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de l’ordre des chevalière, de se prostituer. Plusieurs dames romaines, entre autres Yestilia, qui comptait des préteurs parmi ses ancêtres, furent punies par la relcgation dans des îles lointaines ' .

Mais que peuvent les lois, dans l’intérêt des mœurs, quand les mœurs sont ouvertement outragées par ceux-là mêmes qui font les lois?

Auguste, si sévère dans les lois qu'il lit ou qu'il renouvela sur l'adultère, l’impudicité et les mariages, Auguste avait acquis l’adoption de César au prix de son infamie. Auguste entretenait des liaisons coupables avec les femmes des personnages les plus distingués, et ses amis, l’impératrice Livie elle-même, lui procuraient, à prix d’ai-gent, des femmes mariées et de jeunes vierges *.

Tibère, en même temps qu’il s'occupait de réformer les mœurs et qu'il réprimandait dans le sénat un vieillard dissipateur et scandaleux , passait les nuits à boire, servi par des ûlles nues, dans la maison du sénateur même qui, le matin, avait essuyé ses reproches. Tibère avait créé une intendance des voluptés et un préfet des plaisirs’ . Dégoûté des hommes et de luimême, il se retire dans l'île de Capréc, et, cruel jusque dans ses loisirs, il fait de ce séjour, au milieu des supplices et du sang de ses victimes, le théâtre des débauches les plus monstrueuses

Caligula, qui bannit les inventeurs de débauches, eu menaçant de les faire noyer dans le Tibre , Caligulu

' Ibid.

* Suét., Auguste, LXIX et suiv.

* Suét., Tibère, XXXV, Xl.ll cl suiv.

* Vuy. Les Nuits de Rome, p. J, de Saiul-Félix.

CAUSES DE LA MISÈRE

viola Drusüle, l’une de ses sœurs, et eut commerce avec toutes les autres. Caliguln se plaisait à montrer sa femme nue à ses amis, et à déshonorer les dames de sa cour en présence même de leurs maris. Ce fut lui qui, le premier, imposa la prostitution, et fit tenir des registres publics pour la perception de celte taxe. Obéré par ses folles profusions, Caligula osa établir un lieu de débauches dans le palais même des Césars. Des femmes libres, des jeunes gens d’une naissance honnête furent placés dans des cellules richement décorées; des esclaves nomenclateurs allaient sur les places publiques inviter la jeunesse et les vieillards ; s’ils manquaient d’argent pour payer leurs plaisirs, on leur en prêtait à usure, et on prenait leurs noms comme pour leur faire honneur de ce qu’ils augmentaient le revenu du prince '.

Domitien, qui privait les femmes déshonorées du droit de succéder et du plaisir d’aller en litière, Domitien allait se b.nigner avec les prostituées du plus bas étage, et vivait publiquement avec la Allé de Titus, son frère *.

Néron, cet empereur si aimé du peuple, Néron, assassin de sa mère, de Bun-hus, de Sénèque, de Britannicus, son frère, d’Octavie, sa femme, avait violé des vestales; il avait mutilé le jeune Sporus et l’avait épousé ; il s’était marié lui-même, plus tard, en qualité de femme, avec Doriphon, son affranchi *.

Commode, dans la pompe auguste d’un triomphe, montait au Capitole et visitait les temples, en compa-

* Suél., Caligula, XVI, XXIV cl suiv. — Jusle-I.ipse, lib. Il, cap. VI.

* Suét., Domitien, VIII, XXII.

* J. de Saial>Félix, Les Nuits romaines. II, p. 4.

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gilic d’un Alexis, ses délices, auquel il prodiguait ses caresses obscènes

Parlerons-nous de cet Héliogabale, qui sembla n’étre monté sur le trône que pour surpasser ses prédécesseurs en monstruosités?Son règne fut, en quelque sorte, l’âge d’or de la prostitution. Il en protégea les suppôts, les honora de sa bienveillance, les combla de ses bienfaits. Souvent il les assemblait tous, en un lieu public, comme un général d’armée eût fait de ses légions ; là, il les passait en revue, les haranguait, les appelait ses frères d’armes, dissertait longuement sur l’art des voluptés , et récompensait chacun suivant ses mérites. Héliogabale avait reçu de ses compagnons le surnom de Fari«5, parce qu’ils le disaient fils d’une femme publique et de plusieurs pères ! — Ce prince choisissait les agents de son pouvoir, non d’après le plus ou le moins d'aptitude qu'ils montraient pour les affaires de l’État, mais d’après les qualités qui les rendaient plus propres à la débauche Il aimait particulièrement à représenter l’histoire de Pâris ; ses vêtements tombaient tout à coup ; il paraissait nu, s’agenouillait et se présentait ainsi aux ministres de ses voluptés. — Il avait quitté Zoticus le cocher et s’était donné en mariage à Hiéroclès; il porta la passion pour celui-ci à un tel degré d'obscénité qu’on ne saurait le dire; il prétendait célébrer ainsi les jeux sacrés de Flore. — Eu bon Romain, il mêlait l’immolation des victimes humaines à la débauche; il les choisissait parmi les enfants des meilleures familles , prenant soin qu’ils eussent père

‘ Voy. Sabalier, up. sup., p. 6S.

• Ad honores reliquos promovit commendatos sibi pudibilium enormitalo membronm. Uist. Âug., p. 474. — Cliàleaubriand, Et. hist.

CAUSES UE LA MISÈRE

et mère vivants , afin qu’il y eût plus de douleur ' .

Si ces folies, si ces iniquités n’appartenaient qu’à un seul homme, il n’en faudrait rien conclure peut-être contre les mœurs de tout un peuple; mais Héliogabale n’avait fait que réunir dans sa personne ce qu’on avait vu avant lui, depuis Auguste jusqu’à Commode; et ses vices n'étaient que les vices de tout l’empire, incarnés dans un empereur.

Concluons de tout ceci, avec l’illustre auteur de r£»at sur l'indiffhence, que tous ces excès, tous ces raUiuemeuts affreux de corruption et de barbarie, devenus les mœurs publiques à Rome, dans ces siècles abominables, seraient inexplicables pour la raison humaine, s'ils n’expliquaient comment, (MÎvé de l'appui qu’il empruntait autrefois de la religion, de la morale, l’empire romain chancela tout à coup comme un homme ivre, et disparut enfin dans la fange du vice et de la misère, où le traînèrent avec ignominie les peuple forts de leurs croyances et de leurs mœurs.

§ VIII

PUfllIa. — Crlmea cl déllla.

Hltère morale, source de la misère phjsique. — Crimes el délits, causes ol effets de l'une et de l'autre.

'Jusqu'ici les économistes se sont peu enquis de rechercher si, parmi les causes de la misère matérielle, la misère morale ne devait pas compter pour l’une des premières.

• Vüj'. Lampride, lïe (TBélioyabale, p. 108 el suit .

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flagitia; crimes et délits. 319

Cependant, un peuple n’est pauvre ou riche maté~ rieliement que quand il est pauvre ou riche moralement, et l’histoire est là pour nous prouver que la nation la plus riche n’est pas celle qui a le plus de richesses, mais celle qui a le plus de vertus.

Voyez Rome : jamais elle ne fut plus riche que quand elle n’eut pour trésor que sa pauvreté. Pourquoi ? C’est qu’avec la pauvreté elle avait toutes les vertus qui font de la pauvreté même une vertu. Jamais, au contraire, Rome ne fut plus pauvre que quand elle fut devenue ri> che de tous les trésors de la terre. Pourquoi ? C’est qu’avec la richesse elle avait gagné tous les vices qui font de la richesse même un vice. — De là, chez tous, la dépravation des mœurs unie à la dépravation de l'esprit.

La dépravation des mœurs engendre nécessairement la dépravation de l’esprit, quand de celle-ci, déjà, ne procède pas l’autre. Un cœur dépravé perd le sens du beau. Un esprit dépravé perd le sens du bon. Ni l’un ni l’autre ne distinguent plus le juste de l’injuste... — De là, les actes qui portent atteinte à l’ordre public et aux droits d’autrui. De là, les délits et les crimes, à la fois causes et effets de la misère.

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