Brigues électorales
Hanael dn candidat. — L'art de •ollieiter le« places. — Moyens pour assurer le succès de la rogallon. — Aaièifas. — Poignées de main, etc. — Argent distribué aux éiecteurs. — Agents ofllcieis de corruption. — Ce qu'il en coûtait dans ces marchés de rotes. — Bataille électorale. — Résultats du suffrage unlrersel. — Les deux plateaux de la balance. — L'or dans l'un, la misère dans l'autre.
Les lois ouvraient à tous les citoyens la carrière des magi.stratures ; mais , dans la réalité , cette carrière était fermée à ceux que leur fortune ou le crédit de leur famille ne plaçait point dans une situation exceptionnelle Comme toutes les fonctions publiques s'obtenaient paries suffrages du peuple, ceux qui ambitionnaient de les obtenir ne songeaient à autre chose qu’à se faire des créatures dans chaque classe de la société. Pour réunir ces suffrages, au grand jour de l’élection, il n’y avait point de démarches, de fatigues, souvent de bassesses que les Romains des familles illustres ne s’imposassent ou ne dussent s’imposer ’.
Dès que le candidat avait atteint l'à^'e auquel la loi permettait de briguer la dignité de questeur, celle par laquelle ou devait débuter, il paraissait dans la place publique revêtu d’une robe blauche (candidu), et là.
* Cic., In Verr., III, 89.
* Voy. Du droit d l’oisiveté. Appendice, p. 327; et ci-dessus, p. IS. ' Voy. ibid., p. 29 et 36; et ci-dessus, p. 44 .
CAUSES DE LA MISÈRE
il mettait à profit les leçons qu'il avait reçues sur l’art de la brigue.
Cici^ron a fait un livre sur l’art de solliciter les places (de petitione consulalûs). Quatre moyens principaux y sont indiques pour le succès de la rogation : 1° la science des noms des citoyens, nomenclatio ; 2” les manières flatteuses, blandiitœ; 5° l’assiduité, auiduUas-, 4° la générosité, benigntlas.
L’importance du troisième moyen est fortement mise en relief par Cicéron. Il ne suffît pas, suivant lui, de se trouver présent à Rome ou sur la place publique, il faut solliciter assidûment, revenir souvent à la charge auprès des mêmes personnes. Il faut se faire des amis. Il ne faut pas que personne puisse dire : Je lui aurais donné ma voix s’il me l'avait demandée avec plus d'ardeur et d’insistance. On rangeait dans lu catégorie de ce troisième moyen les circuits répétés, ambitus, du caudidat autour du Forum. De là les mots ambire, briguer, etam&in'o, ambition. Les poignées de main jouaient un grand rôle, la veille et le jour de l’élection, prensabant. On se rappelle que Scipion Nasica, après avoir touché la main calleuse d'uii laboureur, lui demanda s’il marchait sur les mains. Ce mot enleva à l’élégant patricien les suffrages du peuple à qui il demandait l'édilité
Le quatrième moyeu, benignitas, était celui qui réussissait le mieux. Le candidat qui donnait le plus était sûr d’être le candidat préféré. La plèbe électorale, ne voyant dans l’élection que ses votes à vendre, devait nécess.'iirement les livrer à celui des enchérisseurs qui les estimait au plus haut prix
> Voy. Rome au siècle d’Auguste, par Dézobry, L I, p. 386 et aliàs.
• Voy. ci-dessus, p. S3.
BtIGOBS ÉLECTORALES.
Dans le dernier siècle de la république , la corruption était parvenue à ce point que les achats de suffrages avaient lieu à peu près publiquement. Il y avait des agents spéciaux, suffragalores , chargés de récolter 1^ suffrages ; d’autres, les interprètes, chargés de les marchander; d’autres^ les divisores, chargés de les payer; d’autres, les séquestres, chargés du dépôt des sommes à distribuer, etc. ‘ .
La loi, pourtant, punissait les brigues de peines très sévères’*, et semblait, par là, prohiber absolument de tels marchés. Mais, entre le principe de la loi et son application, on plaça des circonstances atténuantes ; pour apprécier le délit on en compta la somme; au delà d’un chiffre, l’achat des votes était coupable; il était innocent en deçà *.
Arrivait enfin le jour de la bataille électorale, de la bataille des comices, comme l’appelaient les Romains*. Bataille, en effet ! car ce n’étaient pas seulement des luttes pacifiques d’argent ou d'influence; c’étaient, depuis l'assassinat de Gracchus, des scènes sanguinaires qui se renouvelaient presque tous les ans *. Presqu’à chaque élection, le Forum ou le Champ de Mars devenaient de véritables arènes. La plèbe, armée de frondes, de poignards et d’épées, et souvent ivre *, venait combattre pour celui qui l’avait payé, et rarement l’assemblée se séparait sans que la terre fût souillée de sang, et qu’il restât des morts sur la place
• Voy. Du droit à l’oisiveté, f. H3.
• Voy. ci-après, ch. VU, § 3.
• Cic., Pro Plane., 18. — Suel., In Cees., ch. IX.
‘ Val. Max., IV, S, 3.
• Plut., Pompée, 76. — Appian., De bell. cio., I, p. 600.
• Voy. ci-dessus, p. 202.
’ Plut., Cas., 36. — Déiobry, I, p. iI9.
CAUSES DE LA MISIrE.
Ainsi, eu pleine république, toutes les charges se vendaient, et se vendaient comme à l’enchère, sans que vendeurs et acheteurs songeassent à s’eu cacher et encore moins à en rougir. Le consulat sc briguait les armes à la main et se conquérait à force de largesses Clodius et Miloii se disputèrent ainsi la préture*. Pompée acheta le consulat pour Afranius, sa créature Les sénateurs eux-mémes, craignant les entreprises de César, se cotisèrent pour faire obtenir, à son détriment, le consulat ùBibulusL Caton, si attaché aux anciens usages, y dérogea en cette occasion, et crut que cette infraction renfermait le salut de la république.
Autrefois, les candidats aux charges publiques en étaient quittes pour quelques amphores de vin. Au temps de Cicéron, Verrès, dans une élection d’édiles, distribua cinq cent mille sesterces (plus de cent mille francs) Eu l’an 599, une élection consulaire coûta dix millions de sesterces (plus de deux millions de francs) Appien parie d’élections qui ont coûté le double
Les candidats, comme oîf voit, n’avaient, à Rome, rien de blanc que le nom, et leur argent corrupteur, loin de profiter au peuple qui le recevait, l’appauvrissait encore plus en le dépravant davantage.
Notons, eu passant, à ce sujet, qu’un grand nombre de faits se réunissent pour prouver que, dans les der-
* Dion., Cass., lib. XL, p. 159 et suiv.
* Ascon., Argument, in Orat. pro Milone.
* Cic., AdAttic., lib. I, Ep. XVI.
* Suet., InJul., cap. XIX.
’ Cic., In f'err., I, 8.
* Cic., Ad Ç. /rat.. Il, 15.
' Appian., De beU. cw., U, p. 724.
BRIGDES ÉLECTORALES.
Diers temps de la république, les classes D’ëtaient plus organisées d’après la cote des fortunes * . Il est constaut qu'à une époque antérieure à la dictature de Sylla, les candidats aux dignités qui se donnaient dans les comices par centurie, achetaient les suffrages. Marius se 6t ainsi nommer consul pour la sixième fois Si la première classe, dont les suffrages avaient tant d’influence dans les élections, eût représenté, en effet, la réunion de toutes les fortunes considérables, comment supposer qu’on pût l’acheter si facilement, je veux dire comment la fortune des candidats aurait-elle suifl à la corrompre? Le moyen d’expliquer, dans ce système, les démarches auprès des plus vils artisans, leurs cajoleries de toute espèce pour les gagner? On peut bien admettre que, riches ou pauvres, tous les Romains fus* sent à vendre, mais on se refuse à croire qu’il se trouvât des candidats assez riches pour acheter les suffrages de la majorité des citoyens aisés *.
Conclusion : ^
Platon compare l’or et la vertu à deux poids qu’on met dans les plateaux d’une même balance, poids dont l’un ne peut monter sans que l’autre baisse^.
On peut en dire autant de la vertu et de la misère ; le poids de celle-ci monte d’autant plus que le poids de celle-là baisse davantage.
■ Voy. ci-dessus, p. 16 et suiv.
' Voy. Plut., Uariu», 28, et ci-dessus, p. 228.
* Mérimée, Et$ai sur la guerre sociale, § XIX.
* Plut., De Hep,, lib. III.
CAUSES SE LA MISÈBB