IX
Betlflo.
La religion dn Komalni ee gricUe eomtne leur» meran. — Rétean qnl enlace le peuple. — DévoUonidea grand*. — Six mille divinitéa. — Toualea vlcei d<^ fléi par ridolàliie grecque. — Honteux mjitères. — Pratiquea abominables. — Superstition et incrédulité. — Remède de la misère en devient la source.
11 peut sembler étrange, au premier abord, de nous voir compter la religion au nombre des causes de la misère ; la religion, en effet, en est bien plus le remède que la source. Mais, il en a été de la religion des Romains comme de leurs mœurs; pures, dans le principe, elles ont fini par se corrompre. La religion môme a commencé l’œuvre de corruptiou, car c’est par elle principalement que les mœurs se sont dépravées.
La religion des premiers Romains, féroce comme eux, s'était dépouillée, sous Numa , de ce qu’elle avait de barbare. Non-seulement les sacrifices humains, mais les sacrifices sanglants avaient disparu et Dieu était devenu un être infini, immatériel, invisible, qu’on ne pouvait représenter ni adorer sous aucune forme
Mais cette religion était trop simple pour un peuple qu’on voulait plonger dans les superstitions les plus grossières. Il en fallait une autre qui l’éblouît par une multitude de cérémonies bizarres, par des mystères affectés, et par des oracles obscurs dont les grands seraient les seuls dépositaires et les seuls interprètes. Tarquin l’Ancien fut le père de cette religion nouvelle.
• Otid., Fast., lib. V, ters 339. — Plalarcb., Numa.
* Plutareb., ibid.
RELIGIO. 23
C’est par lui que les divinités grecques firent irruptiou dans Rome. Dès lors, les autels de gazon firent place aux temples superbes , aux cultes fastueux , aux cérémonies idolâtres, etc. — Les sacrifices sanglants reparurent et, avec eux, l’art de trouver des présages d’avenir dans les entrailles des victimes ' . Tous les dieux de l’univers trouvèrent asile à Rome; les patriciens seuls devinrent leurs prêtres, et la religion par eux devint un vaste réseau dont les mailles nombreuses étaient autant de pratiques , autant d'observances minutieuses qui enlaçaient le peuple de toutes parts et ne lui permettaient plus d’appartenir qu’à la main qui tenait le filet.
Ce qui maintenait le plus fortement le peuple dans cette dépendance, c’était non-seulement la croyance qu’il avait que les ministres des dieux étaient les organes des dieux mômes, et que ce qu’ils enseignaient au peuple ne pouvait être que ce que les dieux mêmes leur avaient appris, c’était encore, et surtout, cette même croyance que le peuple voyait professer aux patriciens les plas haut placés, lesquels observaient si scrupuleusement et avec tant de sérieux les moraeries les plus ridicules, qu’ils persuadaient aisément au peuple qu'ils étaient les premiers persuadés de ce qu’il leur importait qu’il crût.
Ainsi, jamais les grands ne parlaient qu’avec res-* pect des pratiques les plus superstitieuses, et, quand il leur arrivait de faire allusion aux oracles, aux augures, aux mystères, ils le faisaient avec tant de réserve que Cicéron lui-même, l’incrédule Cicéron, disait : « Qu’il ignorait bien des choses que savaient les pontifes et que,
‘ rertullicD, Apologet., cap. XXV.
aUSES DE LA MISÈRE.
quand môme il les saurait, il feindrait de les ignorer
Et non-seulement les grands se montraient religieux dans leurs paroles ; en fait, ils affectaient les dehors de la plus grande dévotion.
Ainsi, jamais le sénat ne s’assemblait sans ouvrir ses séances par quelque acte pie, et jamais un sénateur ne prenait sa place sans faire des libations et offrir de l’encens aux dieux protecteui-8*. De môme, lorsque les magistrats entraient en charge, ils se rendaient au Capitole et adressaient des prières et des actions de grâces à Jupiter*. Marc-Antoine tenait à honneur de faire partie de l’une des nombi'euses confréries ou congrégations religieuses qui existaient à Rome, et dont étaient membres beaucoup de jeunes patriciens et de magistrats*. Scipion l'Africain , le vainqueur d’Annibal, était l’un des membres zélés de l'une de ces confréries. Il n’entreprenait jamais aucune affaire qu’il n’eût passé quelque temps en adoration dans la chapelle de Jupiter Capitolin '. Jules César, qui n’a jamais passé pour dévot, se rendit au Capitole, à son retour d'Afrique, pour remercier les dieux des victoires qu’ils lui avaient accordées ; il se mit à genoux sur la première marche, et monta ainsi à genoux toutes les autres marches, jusque dans l’intérieur du temple*.
Les simples particuliers n’étaient pas moins fidèles observateurs des moindres pratiques religieuses. Avant de sortir de chez eux, iis ne manquaient pas d’offrir à
• Cic., Pro domo, cap. XXXVI.
' Suel., iriittiÿust., cap. XXXV.
» Til.-Liv., lib. XXI, cap. 63. — Tacil., Annal., lib. XVI, cap. 22. ‘ Cic., Philipp., lib. Il, cap 3A. — Plul., in Anlonio, p. 901.
• Val. Max., lib. 1, cap. 2. - Tit.-Liv., lib. XXXVII, cap. 33.
• Dio. Cass., lib. XLUl, p. 2S4, A.
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RELIGIO
leurs dieux domestiques du vin et de l’encens ' . Le soir et le matiu, ils faisaient leurs prières, prosternés aux pieds des images, et touchant la terre de la bouche ou du front*.
« La superstition, dit Polybe, qui produit le plus souvent des effets pernicieux dans l’esprit des autres peuples, est, à mon sens, ce qui a le plus puissamment contribué à la grandeur du peuple romain » Mieux vaut dire avec Montesquieu : « Rome était un vaisseau tenu par deux ancres, la religion et les mœurs. » Et en effet, aussi longtemps que ces deux ancres tinrent, et ils tinrent jusque vers les deux derniers siècles de la république, le vaisseau résista h tous les orages; mais, du moment où ils manquèrent, — et ils manquèrent tous deux à la fois, arrachés qu’ils furent l’un par l’autre du sol en pourriture qui ne les pouvait plus retenir, — le vaisseau sombra.
L’an 155 avant J. -C., les Athéniens envoyèrenten ambassade à Rome le stoïcien Diogène, le péripatéticienCritolaüs, et Carnéade le plus destructeur des philosophes sceptiques. En attendant que l’affaire qui les amenait fût mise en discussion, les trois députés donnèrent des leçons publiques. La propagande qu’ils tirent fut si active que, pour en arrêter les progrès, Caton proposa de renvoyer chez eux au plus vite ces habiles et dangereux parleurs *. Mais, il était trop tard ; l'initiation était accomplie, et Carnéade, en partant, avait laissé dansRome, pour toujours, la desséchante philosophie du doute*.
' Plaut., Aul., Prol., vers 24.
» Plin., lib. XXVUl, cap. 2. — Martial, lib. X, Ep. 72.
• Polyb., lib. VI, cap. 84.
* Plin., Hist. nat„ VII, 30.
' Duruy, Bût. det Rom., U, 18.
CAL'SES DE LA MISÈRE
J'ai dit, en commençant, que ce fut plutôt la religion qui, en se corrompant , déprava les mœurs, que ce ne furent les mœurs qui, en se dépravant, corrompirent la religion. Comment, en effet, les mœurs, que la religion primitive des Romains était parvenue à maintenir pures et austères pendant plusieurs siècles, auraientelles pu résister aux éléments de dissolution que la religion reformée enfermait dans son sein ? Celte religion était grecque d’origine ; c’est dire qu’outre la multiplicité de dieux de toutes sortes qu’elle comportait, — multiplicité telle qu’à la fin de la république Varron comptait jusqu’à six mille divinités à Rome, dont plus de trois cents Jupiter différents', — celte religion était viciée dans sou essence par tous les germes de dépravation qu’elle contenait, par toutes les débauches qu’elle autorisait, par toutes les impudicités qu’elle déifiait.
Nous avons décrit, dans un des paragraphes précédents, l’affreuse dépravation des mœurs de Rome sous l’empire. Eh bien ! nous n’avons pas signalé un vice, pas une lubricité, pas une infamie qui n’eût sa justifiation, son encouragement, son exemple dans les mystère de l’idolâtrie grecque.
Jupiter a séduit une femme en se changeant en pluie d’or ; pourquoi un simple mortel n’en ferait-il pas autant^? Ovide ne veut pas que les jeunes filles aillent dans les temples parce qu’elles y verraient combien Jupiter a fait de mères '. Les femmes se prostituaient publiquement dans le temple de Vénus à Babylone Daus l’Arménie, les familles les plus illustres consa-
' Varr. apud AugusL, De doit. Dm, lib. VU, cap. 17.
* Ter., Eun., ad. 3.
’ Ovid., Trist., lib. II.
‘ Herodol., lib. I.
RELIGIO
craient leurs filles vierges encore à cette déesse*. Les femmes de fiiblis qui ne consentaient pas à couper leurs cheveux, au deuil d'Adouis, étaient contraintes, pour laver cette impiété, de se livrer un jour entier aux étrangers. L’argent qui provenait de cette sainte souillure était consacré à la déesse'*. Les filles, dans l’Ile de Giypre, se rendaient au bord de la mer avant de se marier et gagnaient avec le premier venu l’argent de leur dot
Rien de plus célèbre que le temple de Corinthe : il renfermait mille ou douze cents prostituées ofi’ertes à la mère des amours. Ces courtisanes étaient consultées et employées dans les affaires de la république comme des vestales*.
Lucien, dans les Dialogue» des dieux, flagelle en riant les turpitudes delà mythologie. Junon se plaint à Jupiter qu’il ne la caresse plus, depuis qu’il a enlevé Ganimède; Mercure se moque avec Apollon de l’aventure de Mars enchaîné par Vulcain dans les bras de Vénus; Vénus invite Pûris à l’adultère; Mercure dit à Pan : Tu caresses donc les chèvres ' !
Les mystères d’Adonis , de Cybèle , de Priape, de Flore étaient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés à ces divinités*. « On voyait à la lumière du soleil ce que l’on cache dans les ténèbres, et la sueur de la honte glaçait quelquefois l’infâme courage des acteurs \ »
* Strab., Hb. XVI.
* Lucien, Dialogue» de» courtisan».
* Just., lib. XVlIi.
* Horat., Ep. 16, lib. I.
' ChSleaubriand, Etude» historiques, 3* partie.
* Lactance, De falsd religion», lib. I.
1 CbAteaubriand, u6. sup.
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CACSES DE LA MISÈRE
Comment, au milieu de telles horreurs, une telle religion ne se serait-elle pas noyëe dans sa propre fange? Comment de tels dieux ne seraient-ils pas tombés de putréfaction, au milieu de la corruptiou générale engendrée par eux? Comment l’incrédulité universelle ne serait-elle pas née de la superstition universelle, et la flagellation du mépris de la honte de l’adoration? Comment Cicéron ne se fût-il pas moqué des augures? Et comment le peuple tout entier n’eût-il pas fini par battre des mains à ces maximes impies des voltairieiis de l’époque : «Vous demandez où l’on va après la mort? Là où l’on était avant de naître. Il n’est rien après le trépas et le trépas lui- même n’est rien. »
Quœris quo jaceant posl obitum loco ?
Quo non nata jacenl.
Post morlem nihil est; ipsaque mors nibil est*.
Malheureusement, ne rien croire est pire encore que tout croire, et la superstition de l’incrédulité engendre encore plus de maux que la superstition de la foi. Fanatisme et scepticisme sont deux éteiguoirs jumeaux dont les extrémités se rapprochent pour plonger la religion dans les ténèbres de l’abrutissement ou du doute. Ce sont deux champs de mensonges situés à deux limites opposées, l’un au delà, l’autre en deçà du champ des croyances vraies, et dont le sol, labouré par d’aveugles passions, ne produit que l’ivraie du vice et le chardon de la misère.
' Senec., Tro€u, act. Il, Vers 398 et 395.
OTim; LABOR.
OUom; Lakor.
L'oMreté eitojcnne élalt plos qn'an fait, c'était an droit. — Raiioni dn fait ; raiaons do droit. — Avec le tuffrago unirereel, impoMible d’étre laborieux. — Dam une répnbliqae, impotaible i des ouvriers d'èire eiloyens, — Trarail manuel, bon pour des esclaves. — Sans esclaves Rome et Athènes n'eussent pu faire ce qu'elles ont fait de grand. — Différence entre labor et negotium, entre od’Kin et pigritia. — OitiveU n'était pas paresse. — Elle le devint. — Alors panem et cireenses. — Alors misère augmente et chasse Rome de Rome.
L’oisiveté forcée dans laquelle vivait l’immense majorité de la population libre de Rome, sous la république, est le fait culminant des faits de causalité de la misère profonde qui dévorait tous ses membres.
Le travail seul eût pu apporter son remède à un tel mal. Mais quel travail?
La guerre? Les prolétaires urbains, qui formaient la classe la plus nombreuse de la population citoyenne, étaient précisément ceux qui ne pouvaient embrasser le métier coûteux des armes à cause de leur extrême pauvreté *.
L’agriculture? Les tribus rustiques seules pouvaient s’y livrer; elles seules fournissant des soldats aux légions, et les soldats seuls ayant droit au partage des terres conquises, comme les quirites seuls autrefois à l’ager sacré *. D’ailleurs, l’absorption des petites propriétés par les grands domaines ne laissait bientôt plus de place à la culture libre
Les emplois publics? Les patriciens et les plébéiens riches avaient seuls le droit d’y prétendre *.
* Voy. ci-dessus, p. 28 el 43.
* Voy. ci-dessus, p. 43, 2.') el28.
' Voy. ci-dessus, p. 34 et 36.
* Voy. ci-dessus, p. S4.
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CAUSES DK LA MISÈRE
L’industrie? Les capitalistes seuls pouvaient l’exploiter avec profit
Les métiers? C'était le lot exclusif des étrangers, des affranchis, des esclaves, et le mépris public dont ils étaient frappés ne permettait pas à un citoyen romain de les exercer sans s’avilir * . Quelques malheureux prolétaires, bravant le préjugé, se hasardaient-ils à se faire ouvriers, ils ne tardaient pas à succomber sous la concurrence du travail servile *.
Que pouvaient donc faire les citoyens pauvres?
Rester les bras croisés ou tendre la main pour vivre. C’était pour eux le seul métier que la loi permit ou ne défendit pas \
L’oisiveté citoyenne, l’oisiveté prolétaire était donc plus qu’un fait dans les habitudes des Romains, c'était un droit dans leurs institutions.
C’était un droit; car, du moment où le citoyen ne pouvail travailler pour vivre, il fallait bien qu’il dût pouvoir vivre sans travailler.
Or, c’était le cas du prolétaire pauvre de Rome, attendu qu’il y avait incompatibilité légale entre tout travail manuel et sa qualité de citoyen, incompatibilité prononcée non-seulement par le préjugé national qui ^faisait du travail manuel un travail d'esclaves, mais encore par la constitution républicaine elle-même, laquelle rendait ce travail impossible au citoyen.
Avec le suffrage universel, tel qu’il était organisé
* Voy. Du droit à l’oisiveté, p. 209, et ci-dessus, p. îS6.
’ Voy. ibiJ., p. tt , el ci-dessus, p. 46, 57 et 64.
* Voy. ci-dessus, p. 64, et ci-après, ch. VI.
* Romulus avait interdit les métiers aux citoyens ; il ne leur permettait que l’agriculture et les armes. Les citoyens qui ne pouvaient éire ni agriculteurs, ni soldats, ne pouvaient donc que rester légalement oisifs.
otium; labor.
dans les républiques de Rome et d’Athènes, comment les citoyens eussent-ils pu être laborieux? La politique prenait tout leur temps. Quand ils n’étaient plus en guerre avec l’étranger, ils bataillaient entre eux dans les comices, et le Champ de Mars pacifique les occupait autant que le Champ de Mars armé.
Ils avaient donc à s’occuper des affaires de la cité, à discuter et à voter sur la place publique, à siéger dansles tribunaux, etc. ; ce qui leur prenaitla plus grande partie de leurs jou niées *. Pour consacrer ainsi leur temps aux affaires de l’État, il fallait que les citoyens ne fussent point assujettis à des travaux qui réclamassent de leur part une assiduité continue. Ils ne pouvaient, dès lors, être manouvriers, c’est-à-dire réduits à attendre du travail de chaque jour leur pain de chaque jour. La dépendance où le salaire place celui qui le reçoit à l’égard de celui qui le paye blessait, d’ailleurs, trop profondément les idées d’égalité sur lesquelles re[>osait l’organisation de ces deux républiques, pour que le mercenaire, celui qui vendait, comme dit Cicéron, son travail et non son art, pût être jugé digne des privilèges du citoyen *.
«Que peut-il sortir d’honorable d’une boutique, disait le même Cicéron. Tous les ouvriers, de quelque métier que ce puisse être, forment une classe abjecte et indigne du titre de citoyen *. »
• On appelait eomilia, comices, les assemblées politiques dans lesquelles le peuple romain exerçait sa puissance élective, législative et judiciaire, et jours comitiaux les jours où ces réunions avaient lieu. Les jours coniiliaux prenaient plus de la moitié du temps des loisirs du peuple. On n’en comptait pas moins de cent soixante-dix par an. (Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 109.)
• Voy. de Saint- Paul, Constitution deVescUtoage, p. 21.
• Cic., De off., I, Ut. il, ch. XLII. y
CAUSES DE LA HISÈEE
(( Les ouvriers, disait Xdnophon , ne peuvent manquer d’avoir le corps altéré par leur rude labeur; il est bien difllcile que l’esprit ne s’en ressente. Aussi exclut-on dos charges les gens qui se livrent aux travaux manuels; et on a bien raison »
« La nature, dit Platon, n’a fait ni cordonniers ni forgerons; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent ; vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus des droits politiques par leur état môme »
« Une bonne constitution, disait Ari.stote, n’admettra jamais d’artisans parmi les citoyens. Vainement donnerait-t-on à l’artisan le nom de citoyen. La qualité de citoyen n’appartient pas à tous les hommes libres par cela seul qu’ils sont libres; clic n’appartient qu’à ceux qui n’ont point à travailler nécessairement pour vivre, c’est-à-dire à ceux qui ne se livrent à aucune occupation d’artisans. Or, on appelle occupations d’artisans toutes colles qui sont impropres à former le cœur ou l’esprit d’un homme libre, et aussi tous les métiers qui peuvent déformer le corps, ou dont un salaire est le prix *. H
Ainsi, dans les idées philosophiques et politiques des anciens, le travail manuel est chose servile; ceux qui s’y livrent ont une existence dégradée, et le titre de citoyen est trop noble à porter pour qu’il puisse s’allier constitutionnellement avec l’exercice d’un travail professionnel quelconque.
Un Jour, au milieu du quatrième siècle avant notre
> Xi‘DophoD, OEconomicon, IV cl VI.
• Platon, Rép., Ht. V.
« Arislole, Polit , IV, VIII, Sel 6.— V, II, 1. — VII, II, 2.
OTItM; LABOR. 241
èiîo, lorsque Philippe menaçait tontes les libertés grecques, après sa victoire de Chéronée, l’orateur Hypéride proposa aux Athéniens d’affranchir et d’armer ions leurs cselaves. Cette motion sonleva tant de clameurs dans la population libre, que son auteur eût été frappé d’exil s’il ne l’eût aussitôt retirée. «S’il n’y avait plus d’esclaves, disait-on de tous côtés, que deviendrait donc le citoyen ? Comment pourrailril subsister avec sa famille? Arraché à son noble loisir et à ses nobles occupations, il lui faudrait donc vUnre de ses propres mains, s’abaisser au travail matériel dont le mépris lui a été inculqué dès l’enfance. Cette révolution est impossible n
Et elle l’était, en effet, alors; — et si impossible alor.s, que, sans leurs innombrables esclaves, Rome et Alhènes n’eussent pu fournir leur carrière de gloire et de grandeur. Comment Athènes, avec ses cent vingt mille citoyens ou métèques de tout ûge et de tout sexe, aurait-elle pu suppoi ter ses trente années de guerre, et élever en môme temps des monuments magnifiques, faire vivre la plupart de ses citoyens aux frais du Trésor, et cependant passer ses jours dans les fêtes de l’oisiveté citoyenne, si quatre cent mille esclaves au moins, par un travail sans relâche et par des privations sans mesure, n’avaient nourri sa prospérité et entretenu sa puissance? Et Rome, tandis que ses armées couvrent au loin le monde, tandis que ce qui reste d'hommes libres dans ses murs se presse aux assemblées du Forum ou aux clubs des popina, politiquant, gueusant, recevant chaque jour, sans rien faire, sa tessère frumentaire et son billet de spectacle, Rome, que devien-
> Vuy. E. B\ol, De Vesclavage ancien, p. 31.
te
CAUSES DE LA MISÈRE
draitrelle, si des multitudes de bras esclaves ne travaillaient partout pour faire vivre ses citoyens et pour armer ses soldats ' ?
Dans l’état normal, donc, le travail matériel, labor, celui qui ne demandait à son agent que de l'obéissance et de la force, était la vcrilable fonction sociale do l'esclave, et de lui seul, à Homo, sous la république.
De mémo, l’oisiveté citoyenne, oltum, celle qui consistait dans l’abstention de toute occupation servile, constituait la véritable fonction sociale du guirite — patricien, plébéien, prolétaire, — et do lui seul.
Oltum, ai-je dit, et non pigriita ; oisiveté, et non fainéantise! La fainéantise, chose honteuse pour tous, n’était tenue à honneur pour personne : patriciens et plébéiens, libres et esclaves étaient égaux en cc point. Tous devaient employer également, quoique diûéremment, leur activité personnelle à faire prospérer la république j et, comme de la république des abeilles, les frelons paresseux en étaient proscrits.
Ignavura fuco» pecus îi præsepibus arcent... (Virg.)
Mais il n’en était pas de même de l’oisiveté, oli'um. Saliiu est eMeonosuM quam nihil agere, disait Cicéron CO qui différencie nettement l’ottum du rien faire.
Votium était un privilège dont le citoyen romain seul pouvait jouir’; l’esclave en était exclu : il n’y avait pas d’od'um, il n’y avait pas même de repos pour lui; le labor éternel était son partage *. Un otium éternel était-il
* Voy. de Sainl-Paul, De Veso^age, p. 54.
' Vuy. Synou. lal., de Gnrdin^mesoil, v° Otiosus.
• Voy. Du droit d t' oisiveté, p. t3.
' Voy. ibiJ., p. 131 et 214.
OTltH; LABOR.
donc le partage du citoyen? Non. Le citoyen pouvait et devait en sortir; et, de fait, il en sortait souvent; mais ce n’était point pour le labor, partage de l’esclave ; c’était pour le negolium (le contraire d’ottum), son partage à lui A l’esclave donc le labor, c’est-à-dire le travail manuel, le métier matériel, la profession pénible; à l’homme libre l’otium, c’est-à-dire l'abstention, l’exemption du labor servile, remplacé pour lui par le negolium (non otium), c’est-à-dire par le négoce, pàr les affaires, negotia, par les occupations de la campagne, le noble métier des armes, le barreau, la magistrature, la politique, etc.
C’est en ce sens que chaque citoyen était tenu de rendre compte aux censeurs de la manière dont il em-' ployait sou temps : Rationem otii ac «kgotm reddere.
L’ottum et le non ou'um (negolium) constituaient donc deux droits corrélatifs en faveur du citoyen romain, du citoyen républiuiin (je ne parle pas du citoyen de l’empire ^), droits tellement constants, droits tellement indéniables, que, quand le negolium lui manquait, le labor servile ne pouvait lui être imposé, et
> Voy.t6td.,p. iti.inlrod., notes! eli.—P.Scipionemdiceretoiilum scripsit Cato nunquam se minus otiosui esse, quàrn cùmetset otiüsvs... magna verù vox quœ déclarai ilium in otio de necotio coÿitare (Cicéron). Ouid dicam de occupatis meis temporibus, cùm fuerit ne OTira quidem oTiosca (Cicéron) ? Voy. S'j/non. lot., ub. tup. — C'etl dans le même sens que M. J. de Sainl-Félix fait dire 2i Tibère i « 11 est des qui ont des langues bien laborieuses; » et b Néron : « J’aiine encore mieux cent mille oisi^ qu’un seul homme agissant ; « et k Auguste i <■ Anlonius Musa m’a prescrit l'oisivelé si je ne veux aller bientêt rejoindre mes aïeux. » Auguste appelait la délicieuse Caprée la ville de l’oisiuelé. (.Vuils de Home, 1, p. 157, 175, 341. — II, p. 12.)
• Voy. ci-dessus, p, 54.
' Si la dissertatiou sur la pauvreté, insérée par M. Morin, en 1717, dans les Mémoires de l’Acad, des inscrip., tom. IV, p. 2%, porte sur
CAUSES DE LA MISÈRE
que l'Étal intervenait dans ce cas pour lui garantir, à titre de droit, les secours alimentaires et pécuniaires que sou od'um ne pouvait lui fournir.
C’est ce qui arrivait chaque jour, à Rome, pour les trois cent vingt mille citoyens prolétaires que le trésor public nourrissait, du temps de César, faute de negotium ou de labor qu’ils pussent faire.
Le droit à l’assistance naquit ainsi forcément du droit à l’oisiveté, et le droit à l’oisiveté du droit légal à l’assistance.
L’usage fréquent, continu de ce double droit, garanti au prolétaire romain, dut nécessairement en engendrer l’abus : de là l’habitude de vivre ignavi contractée pattous les oliosi de Rome, habitude qui fit natlre à la fin, au sein de la ville éternelle, celle du far ntenie des Indous, pour qui le repos absolu du corps et même de l’esprit constituait le plus haut degré possible de félicité, voire môme de sanctification.
Pour la tourbe famélique et fainéante qui composait la plèbe romaine a la fin de la république, le pain de l’annône et les jeux du cirque, panem e( circemes, constituaient le suprême bonheur.
Panem ! Nous verrons, dans l’un des chapitres suivants, que le peuple le mendiait et le recevait de toutes mains et sous toutes les formes.
Circensesl Nous avons vu, dans notre précédent ouvrage, qu’il s’en repaissait les yeux et l’esprit, comme il repaissait son corps des vivres fournis gratuilement. Nous avons vu pareillement comment les comiiia cou-
les otiosi de la ri'publiquc, celle disserlalion est dans le faux ; si elle porte sur les oli'osi de l’empire, elle est dans le vrai. (Voy. ci-nprfcs, ch. VI, § 2.)
OTIL'M; LABOR.
couraient à alimenter son oisiveté politique, en même temps que les balnea, les lupanaria, les popinœ entretenaient son oisiveté licencieuse *.
Que produisirent ces divei*s éléments d’oisiveté fermentant au sein d’un peuple qui n’avait plus, pour les neutraliser, ni son antique courage, ni ses antiques mœurs? Une oisiveté plus profonde, c’est-à-dire plus dégradée * et plus lâche et avec elle une plus irrémédiable misère.
Cette misère fut telle qu’à la fin elle chassa les Romains de Rome. Quel projet alors conçurent les émigrants? Fut-ce de conquérir par le travail, dans un autre pays, la position stable, honorable, industrielle, que le mépris national pour le travail des mains leur avait refusé dans leur patrie? Non. Encroûtés dans leur oisiveté native, comme le crustacé dans su coque épaisse, ils ne songent qu’aux lieux fortunés où l'homme peut vivre sans rien faire, et où la terre produit tous les ans sans labour : Reddit ubi cererem tellm inarata quotanms. (( Loin, bien loin des bords du Tibre, il est, se disent-ils, des îles fortunées où la terre produit sans culture, où la vigne fleurit sans avoir besoin d’étre taillée, où l’olivier et le figuier donnent toujours du fruit en abondance. Là, du creux des chênes se distille le miel, et du sommet des montagnes jaillit une eau limpide et fraîche, qui jamais ne tarit, qui ne se corrompt jamais. Les chèvres viennent d’ellcs-mêmes s’offrir à la main qui les trait ; les brebis rapportent des mamelles toujours pleines. Là, point de contagion
• Voy. Du droit à l’oisiveté, p. 08 cl suiv., cl ci-après, ch. VI, JJ 2 .
* Voy, ci-dessus, p. -M, 52 cl 53.
’ Voy. ci-dessus, p. 51, 52, 79 cl 80,
CAUSE!) DE LA MISÈRE
parmi les troiipoaux, poiut d'asire funeste qui les consume, point de loups qui grundent le soir autour des bergeries, point de serpents, jamais d’inondation, jamais de sécheresse, mais du froid et du chaud modérément, une égale température enfin ‘. » Et les voilà partis pour ces heureuses oontrées, «réservées par Jupiter aux gens de bien ^.... »
Mais, las! ces contrées étaient au pays des chimères, et tous les oisifs qui les cherchèrent n’y trouvèrent que ce que l’oisiveté procure, môme aux rois :
Otium reges prias el bcatas Perdidit urbes.
' IToral., Epod. XVI.lrad. de M. J. Le Cris.
» mi.
HfiRILITÉ.