‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 46 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Solation dn problème de In misère par les Instltatlons sociales.

Hérllilé. — Puimance paternctie. — Patronat. — Hospitalité.

La solution du problème de la misère, chez les Romains, reposait sur trois ordres de moyens, lesquels constituaient l’organisation de la Providence sociale chez ce peuple, savoir :

Moyens préventifs : — Institutions sociales.

Moyens actifs : — Institutions de bienfaisance ; organisation du travail.

Moyens répressifs : — Institutions pénales.

Nous allons faire connaître le jeu d’ensemble et de détail de ces divers moyens de soulager l’indigence et d’obvier à la misère, en commençant par les institutions sociales.

Les institutions sociales des Romains, considérées comme moyens préventifs de la misère, sont d’un grand intérêt à étudier. Nous ne les rappellerons pas toutes; nous nous bornerons à examiner les principales. De ce nombre sont : l’hérilité ; la puissance paternelle ; le patronat ; l’hospitalité.

RérUIM.

Esclavage, point de suture entre Is barbarie et la liberté. — Le premier vaincu i|u'on ne Uu paa fut urj, c'eat-i>dir« lauté, mtvu. — E'hérliné ne fut pas

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qu'un joug ; ce fut «uul un refuge. — Preuves. — Objection tirée des révoltée d’esclaves. — Réfutation de l'objection. — Droits de rbéritité incontestés. — Obéissance, de droit sacré. — Les maîtres durent rester les maîtres, et les csrlavcs, esclaves.

C’est un fait attesté par toutes les traditions, confirmé par tous les témoignages, accepté enfin par la science de tous les temps, que le premier esclave, que le premier serf sur la terre (servus), fut le premier vaincu qu’épargna, que consetra sou vainqueur, pour se faire servir par lui *. Sous ce rapport, l’esclavage constitue l’un des progrès les plus saillants, quoique Tun des moins remarqués, dans l’histoire des itrogrès de la civilisation. Si dure, eu effet, que fût la condition du vaincu réduit en esclavage, qu’avait-elle de comparable à la condition du vaincu sacrifié ? Au lieu de tuer son prisonnier, le faire son esclave, n’est-ce point là un immense progrès social? Et ce progi'ès ne doublet-il pas sa portée quand, du prisonnier fait esclave, il fait de l’esclave un ouvrier?

Tout vient en son temps et a sa place marquée dans la succession des faits progressifs de rhumanité. L’hérililé, c’est-à-dire le droit de propriété du maître (herus) sur l’esclave (servm), y figure comme point de suture entre la barbarie et la liberté. C’en est assez pour que, dans l’oidre des temps, ce droit fût proclamé comme légitime parles plus grands génies de l’antiquité.

L’bérilité, d’ailleurs, ne fut pas toujours qu’un joug cruel pour l’esclavage ; ce fut, au contraire, souvent, un refuge assuré contre la misère.

Bons envers les bons, mauvais envers les mauvais, tels se montraient, en général, les propriétaires d’es-

■ Voy. notre ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 48, note 3.

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BÉRIUTÉ

claves. Leur intërôt était la garantie de leur justice. L'esclave étant la propriété du maître, le maître était intéressé à sa conservation comme à la conservation de sa propre chose. Tirer le meilleur parti de son bien, hommes ou terres ; distribuer à ses esclaves, dans la plus juste mesure, les soins et le travail : — le travail jusqu’aux limites du possible, les soins dans les limites du nécessaire; telle était sa règle de conduite; ce ne pouvait être que par erreur, ignorance, exceptionnellement qu'il y manquait ‘.

Du reste, la vie de luxe et de volupté que menaient les riches Romains, leurs vices même et leurs débauches rapprochaient de plus en plus le maître de l’esclave. Ce raprochement devint tel qu’il engendra nonseulement la familiarité entre l’esclave et le maître, mais une sorte de dépendance du maître vis-à-vis de son esclave, ce que constatent les comédies du Molière du temps, Plaute.

D'un autre côté, en les associant à ses entreprises industrielles, ou en leur permettant d’exercer librement une profession sous la condition d’une redevance fixe ou d’une part dans les profits, le maître faisait participer ses esclaves à une masse de bien-être matériel qu’eux-mêmes, étant libres, n’eussent pu aussi sûrement se procurer.

Libres, ils auraient eu à pourvoir, non-seulement a leurs propres besoins, mais encore à ceux de leurs femmes et de leui*s enfants, non-seulement pendant la vigueur de l’âge, mais pendant la vieillesse et les infirmités, sans compter que, pauvres et faibles comme ils auraient été nécessairement au sortir de l’esclavage.

‘ Voj ibid., p. 213.

350 SOLl'TION ÜL' PftOBLKMB DE LA MISÈRE.

il leur nurnit fallu courir toutes les chances d’une lutte perpétuelle avec la société, lutte dans laquelle les riches et les forts succombent eux-mômes très souvent ‘ .

Esclaves, — alors même qu’ils n'étaient pas aussi favorisés que les heureux de la servitude dont nous venons de parler, — ils avaient, au moins, chez leurs '' maîtres, les nécessités de toute leur vie ; ils étaient sûrs do n’avoir jamais à souffrir ni le froid, ni la faim, ni la soif, et d’étre recueillis et bien traités, vieux comme jeunes, en maladie comme en sauté, quand ils se conduisaient bien, c’esUà-dire quand ils étaient obéissants, car l’obéissance était la seule vertu que le maître exigeât d'eux. C’était aussi la seule que l’esclave crût devoir pratiquer. L’obéissance était de l'essence de la servitude. Elle était, dans la pensée même de l'esclave, comme une obligation naturelle et de droit sacré. C'est ce qui fait que les esclaves ne songeaient pas plus à dénier leur infériorité originelle et de race vis-à-vis de leura maîtres que le bœuf ne songe à contester à l’homme qui le mène la légitimité de son joug. Esclave, chacun subissait par devoir la loi que, maître, il eût voulu maintenir comme son droit. Phédon se soumettait, chez le marchand qui l'avait acheté, à des humiliations auxquelles, libre encore, il eût préféré la mort.

Les révoltes d’esclaves ne prouvent rien contre ce fait que l’immense majorité de la population servile acceptait avec soumission la loi de l'hérilité qui les plaçait, de toute éternité, au rang des bêtes, au rang des choses.

Si nombreuses, en effet, qu'eussent été les révoltes * Cranier de Cassagnac, Classes ouvrières, p. 389.

HÉRILITÉ.

serviles dans tous les temps, elles n'occupaient encore qu’une place bien étroite dans l’immense histoire de l’esclavage. Qu’était-ce donc que les cent mille soldats de Spartacus, auprès des millions d’esclaves qui, de sou temps, peuplaient le monde ‘ ?

Ces millions d’esclaves étaient retenus sous le joug par un seul sentiment, la foi aux droits du maître.

Les droits de l’hcrilité étaient partout incontestés. C’était comme autant d'axiomes universellement adoptés : que tout vainqueur avait le droit de vendre ses prisonniers; que tout homme qui, doses deniers, en avait acheté un autre, étranger à la cité où il habitait, était maître de cet homme, comme il l’était auparavant de son argent. Quia tllius estpecunta, disait la loi de Moïse. Comme chacun, en naissant, voyait autour de soi l’esclavage établi, considéré comme base de toute société, chacun était préparé d’avance à eu subir le joug, si le destin, qui l’avait placé parmi les hommes libres, l'en faisait sortir.

Aussi, c’était merveille avec quelle facilité l’on trouvait à vendre des populations entières; avec quelle résignation des armées d’hommes braves, éclairés, remplis d'idées dé droit et de liberté, se laissaient traîner au marché comme de vils troupeaux, par une poignée de trafiquants à la fois brutaux et lâches. Les femmes de Sparte elles-mêmes se laissaient vendre, se contentant de protester contre l’erreur du sort.

C’est ainsi que Rome vendit, sans qu’ils se plaignissent, cent cinquante mille Épirotes condamnés à l’esclavage par Paul Émile , cinquante mille habitants de Carthage, et les débris des vaincus de Niimauce, tous

‘ De Saint-Paul, De l'esclavage, cli. III, § 7.

252 SOLl’TIOM DU PnOBLÈME DE LA HISÈBE.

citoyens riches, puissants, et ayant eu, aussi eux, des esclaves. C’était la destinée des vaincus : Vœ victis ‘ !

Les révoltes d’esclaves, d’ailleurs, étaient moins l’efiet de l’amour de la liberté, que le fruit de la haine, et le moyen de la vengeance. Plus cruels, plus débauchés que leurs maîtres, dit un historien, les esclaves révoltés n’entendaient rien changer à l’ordre établi, et ces hommes qui portaient encore la trace des fers ne protestaient pas même contre la servitude Eunus faisait esclaves les ouvriers de condition libre dont il avait besoin, et Âthéniou marchait, au milieu de citoyens, qu’il avait faits, à son tour, ses esclave.s, revêtu d’une riche robe de pourpre et le front ceint d’un diadème de roi

C’est pourquoi, quelque pitié que peuvent inspirer les maux qui portèrent tant d’esclaves à secouer dans le sang le joug de la servitude, on ne peut ne pas se réjouir pour l’humanité do l’issue qu’ont eue leurs révoltes; car, du moment où ce n’était point pour conquérir leur liberté, mais bien pour confisquer à leur profit celle de leurs maîtres, que les esclaves prenaient les armes, la question ainsi posée ne pouvait recevoir d’autre solution souhaitable que celle qui maintenait, à tout prix, les maîtres maîtres, et les esclaves esclaves, — jusqu’à ce que le christianisme vînt donner à la question de l’hérilité et de l’esclavage la seule solution qu’elle pùt recevoir de lui, pour l’avenir de la civilisation du monde.

* Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 179.

’ üuruy, I/ist. des Rom., Il, p. 107.

( • \'oy.Du droit à l'oisiveli, p. 1C8.

I>ÜIS8ANC1! PATERNELLE.

§ II-

Pnlsgaaee psitrnelle.

Htrus et Pater, «ynonyme*. — Ëlendiic des familles antiques. — Polygamie.

— Quiil, quand trop de bouches à nourrir? — Droit de vie et de mort.

— Doelrine païenne de l'inrantieidc. — La doctrine de Maltlius n'est pas

autre eliose. — La doctrine maltlinsiennc d'ailleurs n’est pas nourcllc. —

Est tirée d'Aristote et de Platon.

La puissance paternelle, chez les anciens, n’était qu’une modalité de l’hérililé servile.

Les mots herus et paler étaient synonymes; père et maître de famille étaient tout un

Le nom de père comportait même l’idée d’une plus grande puissance que celui de maître. C’est ainsi que les païens, pour donner l'idée la plus haute de la puissance de Jupiter, l’appelaient, non pas le maître, mais le père des dieux ; de même les juifs et les chrétiens donnèrent à Dieu le nom de père tout-puissant.

Pour pouvoir apprécier les causes et les effets de la puissance du père de famille sur sa femme et ses enfants, ces autres esclaves de la maison, il faut se rendre compte, avant tout, de l’étendue de la gens domestique sur laquelle elle s’exerçait.

Cette étendue, nous l'avons mesurée pour les esclaves il nous reste à la déterminci- quant au nombre des femmes et des enfants.

La ])olygamie étant permise chez la plupart des peuples anciens, les anciens pères de famille avaient un bien plus grand nombre d’enfants que n’en ont les

* Voy. ci-dessns, p. 440 et suiv.

* Voy. ci-dessus, p. 436.

pères d’aujourd'hui. Los traditions grecques ont conservé le souvenir des cinquante filles de Danaüs. Dans Homère, Priam dit à Achille qu’il avait eu cinquante enfants, dont dix-neuf do la même mère, et les autres de diverses concubines '. Plutarque raconte que, durant les premières guerres de la république, dans une bataille contre les Toscans, il y eut trois cents Fabiens tués * ; et il mentionne dans la Vie de Thésée une famille composée' de cinquante fils *. Dans l’histoire des Juifs, les familles de cinquante enfants sont fort communes. Flavius Josèphe rapporte que Gédéon eut soixante-dix fils; Jaîr, trente; Assan, trente fils et trente filles; Ahdon, quarante fils, qui étaient tous vivants au jour de sa mort, ainsi que trente fils de ses fils *. D’un autre côté, la Bible est remplie de témoignages sur la multitude d’enfants qui naissaient aux anciens patriarches, même à une époque si tardive que la leur, et où les concubines étaient non pas précisément restreintes, mais déjà notablement abaissées On conçoit donc que le grand nombre de femmes possédées par les premiers pères constituait des familles bien autrement nombreuses que les nôtres. C’étaient de petites tribus, des sortes de clans où les enfants et les petitsenfants étaient, ainsi que les femmes, soumis, comme les serviteurs, à la puissance d’un seul maître, qui était le père *.

' Itoratre, Iliade, liv. XXIV, vers t93 el suiv.

* Plutarque, Camille, ch. XXtI.

* Plul., Thésée, cb. III.

* Flav. Joseph, Anliquit. Hebrceor., liv. V, ch. 9.

“ Granier de Cassagnac, Classes ouvrières, p. 72.

* La polygamie u’étail pas permise cbex les Romains; mais, jusqu’à Juslinien, elle ne fut punie que de l’infamie {Digesl., lib. lU,ltiL 11, fr. i).

PVISSAMCB PATERNELLE.

Comment ces nombreuses familles, que les plus riches fortunes seraient impuissantes à entretenir chez nous, trouvaient-elles le secret d’échapper à la misère? Ce secret, elles le trouvèrent d'abord dans l’absence seule des besoins qui lu font naître. Leurs besoins, en effet, étaieut, aux temps de la simplicité primitive, bornés aux seuls moyens qu'elles eussent de les satisfaire, et ces moyens consistaient uniquement dans l’emploi des bras travailleurs, plus nombreux que les bouches à uouiTir.

Mais, dans la suite des temps, les bouches étant devenues plus nombreuses et les bras insuffisants à satisfaire à tous les besoins, force fut de donner au père le droit de rétablir l'équilibre en supprimant les bouclies qu'il avait de trop.

De là le terrible droit de vie et de mort attribué au père de famille sur tous les membres de sa gens '.

De là la pratique légale de l’infanticide*.

Ce droit que le père exerçait sur ses enfants, l’Ktat le possédait et en usait au même titre. En permettant le meurtre des tilles inutiles, et celui des garçons qui venaient au jour chétifs, mal constitués ou difformes, la lui n’entendait faire tort à personne, et croyait servir l’intérêt public.

D’autres considérations concouraient à favoriser l'infanticide. Chez plusieurs républiques anciennes les ressources de l’État étaient bornées, et pour ne les point

Jules César arait même préparé une loi pour l’aulorlser (Suet. , C«s., 52}; mais Uioclélien et Maxicnien non-seulement déclarèrent infâme celui qui aurait plus d’une femme, m.ais ils décidèrent qu’il serait puni par le juge compétent [Cod., liv. V, tit. V, const. 2).

‘ Voy. ci-dessus, p. 141.

* Voy. ci-dessus, p. 99.

dpuiser, il fallait absolument que la population ne dépassât pas certaines limites. Mettre à mort, ou, ce qui revient au môme, ne pas laisser vivre les nouveau-nés dont le nombre dépassait le chiffre normal de la population, c’était maintenir un indispensable niveau

Ce principe, admis par l’État, devenait la règle des familles ; tout citoyen limitait le nombre de ses enfants sur sa fortune ; il ne se croyait nullement obligé d’en élever si ses moyens d’existence lui paraissaient insuilfisants, ou d'en conserver au delà de la quantité qu'il avait déterminée d’après ses ressources.

Certes, considérée du point de vue de nos idées actuelles, cette doctrine païenne est odieuse, atroce, inhumaine. Mais, considérée du point de vue des idées du temps, elle n’a rien de plus contraire aux lois naturelles que la doctrine moderne de Malihus.

La doctrine de Malthus est, du reste, beaucoup moins moderne qu’on ne pense; nous la trouvons tout entière, en effet, dans le traité de la République d’Aiâstole, où il est dit : « Qu’il est permis d’exposer les enfants pour éviter l'excès de population. » Si cette idée, ajoute le philosophe grec, choque le caractère delà nation, fixez du moins le nombre des enfants dans chaque famille ; et, si deux époux transgressent la loi, qu’il soit ordonné à la mère de détruire le fruit de son amour avant qu’il ait reçu les principes delà vie et du sentiment*.

La môme doctrine malthusienne se retrouve dans la /fépuè/ïçue de Platon. Les enfants mal constitués, incorrigibles ou nés hors des conditions de l’accouplement légal, étaient condamnés à mort; et l’avortement était

* Terme et Montfalcon, Uist. des enfants trouvés.

• Arisl., DeJtep., lib. VU, cap. 16. — Ânacharsis, cli. LXII.

PATnOSAT.

' prescrit aux femmes qui auraient conçu avant leur quarantième année, leur âge ne promettant pas à leur fruit une complexion assez vigoureuse ' .

C’est aussi comme moyens expéditifs de prévenir l’excès de population, que les lois de Lycurgue recommandaient l’égorgement des ilotes et le meurtre des nouveau-nés*.

Heureusement, d’autres principes, plus en harmonie avec nos mœurs, prévalurent sous les empereurs romains, ainsi que nous le verrons bientôt, et la puissance absolue du père de famille fut, en même temps que celle du maître sur ses esclaves, circonscrite dans des bornes qui, sans rien lui enlever des droits qu’elle tenait de la nature, garantissaient à riiumanité tous les siens*.

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