‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 48 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Solation da problème de la misère par les Institutions de bienfaisance.

De la bienralsanee chez let anciens. — Établlsumenb, seconn et socléKs de bienfaitance, — Leget agrarice. — Leges anaonariie. — Con^'oria. — Epulce. — Sporiula.

I.es institutions sociales dont nous venons de parler lie purent qu’être impuissantes à arrêter le flot montant de la misère. Au fur et à mesure que la paix improductive dévorait les produits de la guerre éteinte, que l’antique simplicité disparaissait, que le luxe envahissait toutes les classes, que le vice débordait de toutes parts, le flot montait, montait toujoura. Alors, les patriciens songèrent à amoindrir le mal qu’ils n’avaient su ou pu prévenir; alors, l’art de gouverner ne fut plus que celui de pourvoir aux besoins de plus en plus nombreux de la foule croissante des prolétaires fainéants, des nobles gueux, des plébéiens aSamés. De là, la taxe des pauvres, que les nécessités de la situation, beaucoup plus que la prévoyante générosité des grands, imposèrent à la richesse, sous le nom de lois agraires, lois frumentaires, lois annonaires, etc., etc. De là, les institutions, secours et sociétés de bienfaisance qui s’organisèrent, à Rome, et prirent le caractère d'institutions permanentes, eu vue de soulager l’indigence et d'obvier à la mendicité.

C’est de cette taxe des pauvres que nous allons maintenant parler.

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De la bleDraleanee cbci lea ancleni.

Mon-teulemenl la fraiernilé, mais la chariii, mot et chose, étaient connues des anciens. — Eiemples tirés de l'histoire des llcbrciix, des Grecs et des Romains. — Toiilcfuls, en ce qui touche les Romains, la hirnfai.-ance n'est souvent que de l'égoïsme j el le slotcisme giaec In honlé. — Ce n'esl qu’à partir de l'empire que la bienfaisance s’organise et devient une institulion.

Bien que le christianisme ait immensément perfectionné l’art de secourir le malheur, on a trop dit en disant qu’il l'avait inventé. Bien avant, en effet, que la charité chrétienne ait apparti sur la terre, le paganisme lui en avait ouvert le chemin, non-seulement par cette vertu antique qui en fut comme le précurseur, — l'hospitalité, — mais encore parla pratique raisonnée de celte autre vertu de l’égoïsme social de tous les temps, laquelle consiste à faire pour les autres ce qu’on a intérêt à faire faire aux autres pour soi.

Épictète, avant Jésus-Christ, avait enseigné la fraternité à ses disciples, en leur démontrant que, tous les hommes étant fils de Jupiter, tous étaient frères par la nature : Qui sis, quitus imperes, nalurà fra- TRiBUS, à Jote oriundis ‘.

C’est pour cela que, dans le Tartare de l’Énéide, Virgile montre punis ceux qui, de leur vivant, n’ont vu parmi les hommes aucun frère, ou qui n’ont amassé de richesses que pour eux seuls, sans en rien donner au prochain, toujours le plus nombreux.

IIlc, quibus invisi fratres, dùm vila manebat,

Aut qui diviliis soli incubuere reperiis,

Nec parlem posuere suis : quœ maxima lurba est '.

‘ Just, Lips., adSenee., Ep. H.

• Virg., Æneid., lib. VI, vers 609.

BIENFAISANCE CHEZ LES ANCIENS

De même, dans l'Éiysée de Virgile, ne Ggurent pas seulement, comme dans l’Élysée d’Homère, les grands, les demi-dieux, les héros, mais, à côté d’eux, l’homme utile et bienfaisant:

Invenlas aul qui vitani CAColuere per arles ;

Quique sui memores alios fecere merendo

Ce qui prouve que les idées de fraternité, d’humanité, de philanthropie n’étaient pas étrangères aux anciens âges, et que plus d’un cœur païen s’en montra parfois pénétré :

Sunt lacrymœ rerum et menlem mortalia tanguai*.

Non-.seulement la bienfaisance, mais encore la charité, mot et chose, étaient connues des anciens. Témoin ce beau passage de Cicéron : t Qu’y a-t-il de meilleur et de plus excellent que la bonté et la bienfaisance? N’imputer qu’à faiblesse le mérite de ceux qui furent généreux et bienfaisants, n’est-ce pas médire du cœur des hommes? N’y a-t-il pas, en effet, dans tous les bons cœurs, une charité naturelle, naluralis CARiTAS? C’est de ce mot d’amour, cher, chérir, quo l’amitié a tiré son nom. Aimer quelqu’un, non pour son avantage à lui, mais pour le profit que nous en tirons, ce n’est point de l’amitié, c'est une spéculation tirée de son utilité. Les prés, les champs, les troupeaux sont précisément aimés par nous de cette affection-là. Or, le propre de l’amitié, comme celui de la charité bu-

• Jbid., I, ver* 639.

• Ibid., 1, vers 462.

SOLL'TIUN DU PaODLÈUE DE LA UISÈIŒ.

maiiie, hotntmm cari tas , c’est d’ôlre gratuite, j/raluiia'. »

N’est-ce pas là le caractère de la charité chrétienne?

Ouvrons maintenant les lois de Moïse. Dans le désert de Sinaï, le légi.'ilateur des Hébreux recommande à son peuple d’ouvrir son cœur et ses mains à chacun de ses frères qui serait tombe dans le besoin *. Il lui ordonne , pendant les années sabbatiques, d’abandonner aux pauvres tous les grains et tous les fruits de la terre’. Il veut que, tous les trois ans, une dîme soit établie en faveur de la veuve et de l’orphelin Il exige qu’au temps des récoltes on ne coupe point jusqu’au pied les productions de la terre * ; que, nonsenlemcnt les grappes tombées des pommiers, les épis échappés des gerbes, mais encore les gerbes entières soient oubliées dans les champs, car il était défendu de retourner sur ses pas pour les ramasser*. Qu’il est touchant, au livre de Ruth, cet épisode de Rulh et de Booz, lorsque le vieillard bethléhémite, apercevant

‘ Voici le texte du passage traduit:

« Quid enim est meliùs, aut quid præslantius bonitate et beoeficentià? Ne homines quidem censelis, nisi imbelli essenl, futures beneOcos et benignos fuisse ? Nulla est caritas naluralis inter bonos ? Carum ipsum verbum est amoris, ex quo amicitiœ nomen est diictum ; quam si ad friictum nostrum referemus, non ad illius cominoda quem diligimus, non eril isla amicitia, sed mercatura quædam utilitatum suarum. Prata et arva, et peciidum greges diligunlur isto modo, quôd fructus ex eis capiuntur. Z/ominum caritas et amicitia gratuita est.» {Denat. Deor., lib. 1,44.)

• Deuter., cap. XV.

» Exod., cap. XXIir.

• Deuter., cap. XIV.

• Levit., cap. XXIV.

• Levit., cap. XXIII et XXIV. —Deuter., cap. XXIV.

BIENFAISANCE CHEZ LES ANCIENS. 281

une étrangère méice aux glaneuses de ses champs, ordonne aux moissonneurs de faire tomber les épis autour d’elle ' !

Cette compassion de cœur, cette générosité désintéressée, ne furent pas, dit-on, la vertu des Grecs. Cependant nous lisons, dans Hippocrate, les préceptes suivants qu’il adressait à ses disciples : « Je vous engage, leur disait-il, à être humains et généreux envers vos malades. Voyez-les gratuitement, s’il le faut, et, par-dessus tout, soyez empressés lorsque vous aurez à soulager l’étranger et le pauvre *. »

De son côté, Aristote enseignait que la véritable popularité consistait à empêcher qu’il n’y eût des indi • gcnts, et à procurer au peuple une aisance durable, afln de prévenir les troubles et les séditions : « Et comme, dit-il, la tranquillité de l’État importe aux riches, ils doivent employer une part de leurs richesses à secourir les pauvres. S’il est impossible de les soulager tous, il faut distribuer des secours à ceux qui en ont le plus besoin ; cette manière d’assister les infortunés est préférable à toutes les munificences d’une vaine ostentation *. »

Chez les Tarentins, on suivait les préceptes d’Aristote. Les riches donnaient aux pauvres une partie de leurs biens en usufruit

Ou suivait pareillement ces préceptes chez les Athéniens.

Chez les Athéniens, les militaires invalides étaient

' Buth, 11,4 etsuiv..

• Hippocratis praceptiones, p. 190, collecl. de Haller.

• Arisl., Polit., VI, 3.

• Arisl., Polit., VI, 3.

282 SOLl’TtOM DU PROBLÈME DE LA MISÈRE.

nourris toute leur vie aux dëpens du trésor public *, et des secours étaient accordés aux citoyens pauvres que des infirmités corporelles rendaient incapables de pourvoir à leur subsistance ’ . D'après Suidas, les pauvres invalides recevaient tous les jours du trésor public deux oboles pour leur entretien. «Il y a même lieu de juger, dit Morin, que l’aumône passait, chez les Athéniens, pour un devoir de religion ; car, dans la plupart de leurs sacrifices, il y avait une portion de la victime qui tournait au bénéfice des pauvres »

Nous verrons, dans le paragraphe suivant, d’autres preuves de l’esprit de bienfaisance pratique qui animait les Grecs, et spécialement les Athéniens, en faveur des indigents.

Les Romains étaient moins portés que les Grecs à la bienfaisance. Tout ce que nous savons de celle des vieux quirites, vis-à-vis des voisins et des inconnus, se résume dans ce vers de Plaute : Homo homint ignolo lupus est *, et dans cette vieille maxime étrusque : Tria mala œque nocent : slerilitas, morbus, vicinus Toutefois, Pline et Columelle rapportent une prière des vieux peuples de l’Italie, qui ferait supposer, dans ces tribus, moins d’hostilité de voisinage. En semant le grain , ils priaient les dieux « de le faire venir pour eux et pour leurs voisins » : Precantur ut et sibi et vicinis nascantur®. D’ailleurs, ce que nous avons dit de l’hospitalité des Romains suffit pour les absoudre de toute

• Plut., Vie de Solon.

' Boëckb, Econom, polit, des Athéniens, I, p. 39S.

’ A/ém. de l'Acad. des inscript, et belles-lettres, IV, p. 296.

• Plaut., Asinaria.

• Michelet, Hist. rom., 1, p. 87.

• Colum., XI, 3. — Plia., XVII, 13.

BIENFAISANCE CHEZ LES ANCIENS

imputation de cruauté envers les étrangers leurs hôtes

Pour ce qui était du soulagement de la classe indigente proprement dite, il est hors de doute que les patriciens de l’aiicieiine Rome donnaient, et donnaient beaucoup; mais c’était moins par humanité (le nom même d’humanité n’existait pas dans leur langue que par ostentation, par peur et par intérêt. C’est le triple mobile qui porta le sénat à instituer le monopole du sel à la charge du gouvernement et au profit de la classe pauvre, en maintenant toujours à bas prix cette denrée de nécessité première *.

Pendant les sept premiers siècles surtout, sous la domination du sénat, les calculs de l’intérêt et les suggestions de la crainte sont les seuls mobiles de la générosité politique des grands. Le bienfait n’est point le fruit spontané du cœur qui l'inspire; c’est le fruit arraché par la misère qui se révolte. Ce qu’on donne, on le donne avec l’arrière-pensée de le reprendre; ce qu’on donne, d’ailleurs, c'est une largesse qu’on fait pour corrompre, non un sacrifice qu’on s’impose pour venir en aide , non une institution qu’on fonde pour subvenir aux besoins de la classe nécessiteuse.

Ce n’est qu’à dater de l’ère impériale que la bienfaisance s’organise , se généralise , se fonde en institution. Le peuple n’est plus aussi libre; mais il est plus heureux. Il a même vendu sa liberté, il s’est même vendu lui-même; mais le prix qu’il retire de la vente, en bien-être matériel, compense la perte qu’il lui fait

* Voy. ci-dessus, p. 272.

* Humanihts signiQail urbanité, aménité, politesse. ' Voy. Naudet, Des secours publics, p. 27.

subir eiÀ dignité morale; on le dégrade, mais on le fait vivre. Dégradé, que lui importe d'étre avili , pourvu qu’on le nourrisse et qu'on l’amuse ' !

Les sénateurs, tour à tour particuliers et souverains, ne songeaient, étant nu pouvoir, qu'à proGter de leur passage aux affaires pour s'enrichir. L’empereur, souverain à vie, n’avait point cette préoccupation. Âus.si se montrait-il plus grand dans ses largesses. L’intérét de son ambition est bien aussi son guide; mais cet intérêt est lié à celui du peuple, et le peuple n’y voit que le sien propre.

Comment d’ailleurs le peuple de Rome et d’Athènes ne se fût-il pas montré reconnaissant des mille traits de bonté qui parfois tombaient sur lui du trône, comme une bienfaisante rosée du ciel ! L'histoire ancienne nous en a transmis plusieurs exemples qu'il nous est doux de pouvoir rappeler.

Informé que le philosophe Ânaxagore, devenu vieux, dépourvu de tout, délaissé de tout le monde, allait se laisser mourir de faim, Périclès accourt vers lui, et le conjure de vivre pour continuer à l’aider de ses conseils dans le gouvernement de la république *.

n Qu’est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis, dit Montesquieu en parlant d’Alexandre le Grand? Qu’ost-ce que cet usurpateur, sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône vei*se des larmes? C’est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre puisse se vanter *. »

' Voy. ci-dessus, p. 44, SI, S3 et 119.

• Plut., Vie de Périclès.

' Esprit deslois,X, 14.

BIENFAISANCE CHEZ LES ANCIENS

D’affreux tremblements de terre ayant réduit à la misère les provinces d’Asie , Auguste vint à leur secours, et paya leurs impôts de ses propres deniers *.

L’empereur Adrien fit de môme, lors des calamités qui désolèrent l’empire sous son règne

Antonin, sou successeur, se fit remarquer par une bienfaisance sans bornes

Parlerai-je de celle de Titus? Elle était si grande et si aimable, qu'elle le fit surnommer les délices du genre humain. Tout le monde sait en quels termes il témoigna son regret d’avoir laissé passer un seul jour sans le marquer par un bienfait : « Mes amis, dit-il à ceux qui soupaient avec lui, j’ai perdu ma journée; » mut consacré a jamais dans les annales de l’humanité.

A part ces traits exceptionnels de bonté expansive et touchante, la générosité des empereurs romains, trempée dans les froides eaux du stoïcisme, procédait des maximes de Sénèque et de Zenon. Sénèque voulait que, sans s’attendrir à la vue de la misère, avec le peuple et les femmes, on en examinût froidement la cause : misericordta non fortmam spectet, sed causatn; et, quand la cause était reconnue pour sincère, il ordonnait le secours qu’elle commandait, mais en stoïcien et sans faiblesse ; non tniserebilur sapiens, sed succurret, sed proderit.

Nous verrons, dans la suite de ce chapitre, ce que les empereurs romains ont fait pour améliorer le sort du peuple, et pourquoi leur bienfaisance, en voulant tarir sa misère, n’a fait qu’en agrandir la source.

' Crf^vicr, Hist. des Empereurs, liv. II.

» Jbid., liv. XIX.

• Voy. fln'd

Éiabllttrnirnu, wconr* et •ocKUt de blenfalunee.

Les anciens n'avaient ni bospleos ni hApitaux. — Mais divers éUblitiemenU «t inslitulions en tcnaieol lieu. — Rérulation, i ce sujet, de Voltaire et de Chàteaubriand. — l.es enranls et les vieillards secourus à Rome comme à Albènes. — Id. les indigents de tout Age et de tout sexe. — Preuves. — Eranoi. — Sodalitaict. — Taxe des pauvres organisée comme cbes aucun peuple moderne. — La charité avait le temps de venir.

Le fuil le plus notable, qui ressorte de l'étude historique de la misère dans les temps anciens, c’est qu’il n'y a pas d’exemple, dans toute l’antiquité païenne, de la fondation d’un établissement public de bienfaisance, destiné au soulagement des pauvres, ou au traitement des indigents malades, et entretenu aux frais des villes ou de l’État.

Vainement considérerait-on comme tel l’établissement du grand prêtre Hyrcam, si souvent cité, et qu’on fait remonter à deux siècles avant Jésus-Christ. C’était moins, en effet, un clablissement de bienfaisance qii’un monument d’expiation élevé à la mémoire du roi David dont il avait violé la tombe.

Vainement encore considérerait-on comme un refuge pour les pauvres l’espèce d’hospice bâti près du temple de Jiinon, à Jlégare, et que mentionne Thucydide dans l’histoire de la guerre de Péloponèse ; car cet hospice, bien que les lits en fussent consacrés à la déesse, n’était autre chose qu’une auberge ’.

Vainement enfin chercherait-on à trouver quelque point de ressemblance, entre nos refuges et asiles mo-

‘ TLucyd., Ub. lit, cap. 68.

dernes, et les refuges et asiles d'autrefois. Les asiles, ce grand mystère du droit antique, n’avaient rien de commun, en effet, avec nos établissements de bienfaisance. C’étaient des lieux sacrés ouverts, à toutes les époques primitives , aux malfaiteurs , aux esclaves maltraités, aux étrangers fugitifs, et à cette masse de gens inquiets et mécontents qu’engendre et rejette toute civilisation avancée et que ne manque jamais de recueillir toute civilisation qui commence. L'histoire témoigne que tous les fondateurs des villes ouvrirent ainsi des asiles. Moïse en détermina plusieurs dans lesquels les meurtriers purent se réfugier*. Thésée ouvrit un pareil refuge à Athènes Rumulus en ouvrit un à Rome où tous les serfs du Latium se retirèrent. Il subsista jusqu’à Tibère qui le fit fermer ®.

Mais rien, dans ces institutions, n’indique la nature, et même la simple origine des hôpitaux ou hospices de nos jours.

Cependant, cette origine peut se trouver, jusqu’à un certain point, dans certaines autres institutions dont nous parle également l’histoire.

Par exemple, il est fait mention, dans les œuvres d’Hippocrate, de séjours de douleurs où de jeunes médecins venaient apprendre, de leurs maîtres, à consulter la nature montrant à l'ail attentif ses besoins et ses ressources *.

Du temps du même Hippocrate , les Grecs avaient des temples d’Esculape où se faisaient transporter les

* Xumb., cap. XXXV, Tcrs. 11, 14,15.

’ Plul., Thetée, cap. XXV.

* Siict., Tib., cap. XXXIV.

* Uippocrot., Op. grcec. et latin., 2 vol. m-S°. Lugd. Bol., 1685, I, p. 59.

malades pour y invoquer les grâces du dieu et les secours de ses ministres ' .

Des temples pareils , élevés dans Rome, servaient de refuge aux éirungers qui y tombaient malades pendant la solennité des jeux qu’on y célébrait annuellement’'.

Mais il parait que, dans ces séjours de douleurs, il se faisait plus de pratiques superstitieuses que de pratiques médicales, et, eu tout cas, leurs salles garnies de lits, et le tableau des cures opérées suspendu aux murs du temple ’, n’avaient rien de commun avec l’organisation de nos hospices et de nos hôpitaux modernes; — ce qui justifie le dire de ceux qui ont écrit que ces établissements n’existaient pas dans l'antiquité.

Nous avons cité plus haut, page 125, ce passage de Châteaubriand : « On se demande comment faisaient les anciens qui ii’avaient point d'hôpitaux. C'est qu’ils avaient, pour se défaire des pauvres et des infortunés, deux moyens que les chrétiens n’ont pas : l’infanticide et l’esclavage. »

El cet autre , de Voltaire : o Quand un pauvre diable tombait malade à Rome sans avoir les moyens de se faire soigner, que devenait-il? Il mourait. «

Ce quolibet philosophique tombe devant les textes que nous venons de reproduire, et devant ceux qu’il nous reste à rappeler.

Le mot de Châteaubriand, quoique plus vrai, n’en est pas moins entaché d’erreur manifeste.

* Foyage d^Anacharsis. — Plaut., Leno, act. lit, sc. 1. ' Grœviua, Thetaur. antiquitat. rom., lit.

• Mercuriaüs, Var. lect., lib. 1, cap. 12.

Âssurément , l’infanticide et l’esclavage étaient des remèdes, des remèdes héroïques, contre la misère * ; mais étaient-ils les seuls qu’on eût à employer pour le soulagement de l’indigence? Et, par cela seul que le paganisme n’a institué ni hospices ni hôpitaux proprement dits, est-il juste de dire que la bienfaisance lui était inconnue, et qu’il laissait mourir ses pauvres malades sans secours ni soins ?

D’abord, en ce qui touche les enfants, on découvre, dès l’origine de l’empire romain, la première lueur d’institutions nouvelles qui s’élèvent contre l’odieux usage de l'infanticide, reste du sauvage dans l'homme civilisé®.

Auguste, le premier, accorda des secours temporels aux parents trop pauvres pour nourrir leurs enfants et Livie ht élever à ses frais un grand nombre d’enfants de sénateura réduits à l’indigence*.

Nervaalla plus loin; il voulut que dans toute l’Italie ou nourrît, aux dépens du public, les orphelins des deux sexes

Trajan, son successeur, cherchant surtout à avoir des soldats, porta la majeure partie des secours de l’État sur les enfants mûles, eu faisant ajouter aux tables frumentaires de Rome les noms de cinq mille enfants '. Dans quelques villes d’Italie, à défaut de ressources de ce genre, on avait créé une sorte de rente perpétuelle

* Voy. ci-dessus, p. 248 et suiv., 235 et suit.

* Voy. Biot, De l'esclavage ancien, p. 95.

» Suél., Octave, XLl et XLVl.

* Naudel, Des secours publ. chez les Romains, cb. IV. — Mém. de l’Acad. des inscript., lom. XIII.

* Aurelius Victor, tn Epist. August., cap. XII.

* Pline, Panég. de Trajan, XXVI,

dont le produit se distribuait, par portion déterminée, aux familles , jusqu’à la majorité des jeunes bénédciaires*.

Adrien, les Ântonins, Marc-Aurèle avaient établi des fondations de ce genre, — fondations qui subsistaient encore sous Pertinax et sous Macrin*.

Des particuliers imitèrent quelquefois la munificence des princes. Pline donnait aux habitants de Côme, ses concitoyens, une rente annuelle pour élever leurs enfants A Terracine , une femme, en mémoire de son fils, léguait, par son testament, une somme dont les revenus devaient servir à l’entretien de cent enfants de la campagne*. Une autre femme, Faustine, l’épouse d’Antonin, avait fondé une œuvre do secours pour les jeunes filles pauvres, œuvre à laquelle elle avait donné son nom, Puellœ Fauslinianœ

Ajoutons que deux passages du Digeste attestent que, sur l’excédant du revenu des villes, une portion devait être consacrée à nourrir les enfants indigents* ; et que Dioclétien déclara nulle toute cession d'enfants faite par les parents à titre de donation ou de vente’.

Les enfants pauvres n’excitaient pas moins de sympathies en Grèce.

A Athènes, le Cynosarge, ancien temple dédié à Hercule, était destiné à recevoir le dépôt des en-

‘ Naudel, ub. sup., p. 77.

• /biJ.

• Pline, Ep. I, 8.

^ Giraud, Hist. du droit français au moyen âge, 1, p. tC4.

• Voy. Wallon, lit, p. 691.

« Digest., lib. XXX, lit. I, S et 12i.

’ Cadr. Just., Ub. IV, ül. XLIII, Ub.l.

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fants illégitimes. Ils y étaient nourris et élevés aux frais de lu république qu'ils étaient appelés à servir*.

A Athènes, pareillement, la république faisait élever jusqu'à l’àge de vingt ans les fils de ceux qui étaient morts en combattant pour elle^.

Les anciens avaient donc, pour obvier à la misère des pères de famille pauvres, d’autres moyens que celui de se défaire de leurs enfants.

Et ceux que nous avons rappelés n’étaient pas les seuls.

Nous citerons encore les édifices publics , affectés , dans quelques villes de la Grèce, sous le nom de gerusia, ou de geronia, à recevoir d’anciens magistrats ou des vieillards peu favorisés de la fortune qui avaient bien mérité de la patrie *.

Nous citerons en outre la maison de Crésus, consacrée par les Sardiens pour y recevoir des vieillards auxquels leur grand âge donnait le droit de vivre exempts de travail *.

Nous citerons enfin la loi du Digeste, qui consacrait une portion de l’excédant du revenu des villes à nourrir les vieillards indigents

En même temps que le trésor public s’ouvrait pour soulager les misères privées, à Athènes, l’esprit d’association aidait les citoyens à lutter contre 1a détresse du trésor. Plusieurs particuliers s’étaient réunis en sociétés mulueltcs de secours. La société s’appelait eranos et les sociétaires éranistes. La société avait pour but le

* Suidas, au mol Ktjnocnrgos.

* ISoeckli, I, p. 395 — B^irihélemy, Voy. du J. Ânacharsis, ch. X.

* Vilruv., Architect., lib. Il, cap. 8.

‘ Ibid.

» Digest., lib. XXX, lit, I, § 117 cl 122.

soulagement des nécessiteux; elle garantissait un secours réciproque, et l’on attendait de celui qui l avait reçu qu’il y contribuât, à son tour, lorsque ses afiaires seraient devenues meilleures

Il existait à Rome, dans les derniers temps de la république, de pareilles associations de bienfaisance et de secours mutuels. Ces sociétés étaient connues sous le nom de sodalitalts. Elles avaient une caisse commune où chacun contribuait par mois. Ces associations, dit Cicéron, composées d’hommes distingués et graves, produisaient beaucoup de bien *. Elles n existaient pas,

d’ailleurs, qu’à Rome; on les voit en vigueur dans l’Asie, et spécialement dans la cité d’Amise, sous le règne'de Trajan, toujours dirigées dans le même dessein, ad suflinendam tenuiorum inopiam, comme dit

Pline’. . , VI- .

Les Romains de l’empire avaient établi une autre

société de secours mutuels bien autrement vaste; cé-

tait celle qui résultait de l’institution civile du ma-

Les Romains de l’empire déflnissaient le mariage une union intime qui, des deux époux, ne fait qu’une seule âme ; une participation entre eux de tous les droits divins et humains; une association qui leur fait partager tous les malheureux événements de la

"Vanrès cette définition du mariage, Rome devait néceswirement assujettir les époux à se fournir les ali-

. Boëckh, I, p. 401.- Pelil. Loisde

« Villeneuve Bargemont, Bist.del’économ.poltt.,l,V. 197.

* loyl^Vpatr. pot. - L. 1, D.. De ritu nupt.. elc.

meiits el toutes les nécessités de la vie. Cette obligation est insérée dans plusieurs lois '.

Le père devait des aliments à ton® ‘•es enfants, même à ceux qui étaient éma otai-a-dire maî-

tres de leurs droits. (L, 5, § 1. D. de agnosc. el al. Ub.) Cette dette comprenait non-seulement ce qui était nécessaire pour la nourriture proprement dite, mais encore pour les autres besoins; et cela entraînait le vêtement, le logement, l’éducation, etc.

A défaut du père, la mère était tenue des mêmes obligations. — Id . , les ascendants. — Ces obligations, du reste, étaient- réciproques de la part des enfants, même des enfants naturels.

Le père devait aussi des aliments à sa concubine enceinte; mais c’était moins par égard pour la mère que pour l’enfant

Les empereurs avaient établi deux autres lois admirables ; la première accordait au conjoint survivant, pauvre ou riche, la succession du prédécédé qui ne laissait point d’héritiers, et le préférait au fisc*; la seconde accordait au conjoint pauvre le quart des biens du conjoint riche qui n’avait pas songé à lui assurer des aliments *.

Rome impériale fut supérieure à elle-même dans cette partie intéressante de sa législation.

En résumé, les indigents de tout âge, de tout sexe, de toute condition, trouvaient, dans les associations et dans les institutions de bienfaisance des anciens, tous

‘ Voy. L. Si eum dotem, XXII, $ 8, au Digest.

* S t2, eod. l. liv. XLIII, D. De verb. tignif.

* L. I, $ 19, D. De venir, m postes), mittendo

* L. I, Cod. undè vir et uxor.

' Aullient.,prœ<«reii, eod. et n. S3.

les secours dont ils avaient besoin, tant en maladie qu’en santé.

Esclaves, ils étaient soignés, malades, dans le valeludinarium, ou infirmerie privée, dont chaque maison patricienne était pourvue.

Affranchis, ils trouvaient comme clients, dans la sportule de leurs patrons, uu refuge contre la faim.

Etrangers, l'hospitalité leur ouvrait ses asiles et pourvoyait à tous leurs besoins.

Ouvriers libres, la jurande les accueillait et les mettait à l’abri de la misère.

Pères, mères, époux, épouses, enfants, trouvaient dans la reconstitution de la famille légale, sous l’empire, un abri contre le besoin.

Prolétaires, plébéiens, vieillards, enfants pauvres, tous étaient l’objet de la sollicitude la plus persévérante et la plus étendue de la part du gouvernement et des citoyens riches.

Débiteurs enfin , les mesures prises par les empereurs les préservaient du chancre de l’usure '.

Certe.s, c’étaient là des institutions de bienfaisance paï enne qui donnaient, il faut le reconnaître, à la charité chrétienne le temps de venir.

Si donc la misère a poussé de si profondes racines dans l’antiquité, malgré tous les efforts tentés pour l'extirper, ce n’est point parce que le paganisme n’avait, selon Châteaubriand, pour se défaire des pauvres et des infortunés, que deux moyens que les chrétiens

* Auguste ernploja des fonds considérables k des prêts gratuits en faveur de quiconque pouvait donner une caution du double (Suet., Aug., XLI). Tibère Gt mieux : il institua une banque de prêts sans intérêt, pour trois ans, avec un capital de rent millions de sesterces (Suet., Tib., XLVlli;.

LEGES AGBÀRliE.

n'oDt pas : l’infanticide et l'esclavage ; c’est encore moins, parce que, en l’absence d'hospices et d’hôpitaux, les pauvres diables qui tombaient malades à Rome, et qui n’avaient pas de quoi se faire soigner, n’avaient plus qu’à mourir, selon Voltaire... Car, indépendamment des institutions préventives et de bienfaisance que nous avons rappelées, le paganisme en avait créé d’autres, plus spéciales et plus directes, pour le soulagement de l’indigence, en organisant le système de secours le plus vaste et la taxe des pauvres la plus étendue qui ait jamais eucore existé chez aucune nation moderne. C’est ce qui nous reste à prouver.

Lest* Mraric.

Hliloirc polltkjue et fcoDoœlqae det lois agraires, ehet les Romains.

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