Définition des lois agraires
Leur objet, lenr bal. — Errenr commune à ce sujet. — Lois agraires de Minoa, de Ljgargoe et de Platon. — Jubilé agraire des Hébreux. — Pj'lhagoricient, Esséniens, Tbérapeules. — Pbalanstériens d' Athènes. — Communisme égalitaire. — Les lois agraires des Romains l'ont toujours r^eté. — Railleries des poètes. — Droit de propriété individuelle chez les Romains ; son caractère ; son étendue. — Nombre des inopes. — Est-il vrai qu'il n'jr eût à Rome que deux mille citoyens qui rem hatereni ? — Était-ce pour abolir la propriété que luttaient les prolétaires? — Pensée patriotique d'oû sont sorties les lois agrsJres.
C’est se méprendre étrangement sur le sens et la portée de ce mot : lois agraires, que de croire, comme on le fait communément de nos jours, que ces lois avaient pour objet, chez les anciens, l’annihilation de
In propriété individuelle, et la mise en commun, ou le partage gdndral, par égales portions, des terres de tout un pays, entre tous les habitants de ce pays.
II est vrai que ce fut ainsi que s’entendirent et se pratiquèrent, à Sparte, les lois agraires de Lycurgue ‘ ; mais ce fut là une exception unique dans toute l’antiquité *, exception d’ailleurs inexécutée à la longue *,
' Pour roeUre un (erme aux dissensions nées de l'envie des pauvres et de l’orgueil des riches, Lycurgue résolut d’eflacer toute inégalité de fortune. Il employa les moyens suivants ; partage égal des terres, abolition des monnaies d’or et d’argent, repas en commun, prêt mutuel et usage réciproque des esclaves, des chevaux, des obJeLs mobiliers, etc. (Voy. Plut.,Lÿc.,X, XI, XIII). Le sysième économique de Lycurgue fut donc une combinaison de la loi agraire avec le communisme. Au fond, le maintien de la propriété individuelle pour les terres ne dérogea point au principe de la communauté, puisque, dans l’esprit du législateur, les portions des citoyens devaient demeurer toujours égales et que la majeure partie des produite agricoles était mise en commun pour les repas publics. Mais comment les parts de terres purent-elles toujours demeurer égales ? (Voy. ci-après, note f , de la page suiv.)
' Il y eut une autre exception : l’Ile de Crète et les lois de Uinos. De même que les Spartiates, lesCrétois avaient des repas publics. Cette institution présentait même chez eux un caractère de communisme plus prononcé. A Sparte, chacun était tenu de fournir une quantité déterminée de subsistances. En Crète, les périceces, serfs condamnés à la culture des terres comme les ilotes de Lacédémone, payaient directement au trésor public leurs redevances en grains, bestiaux cl argent. Une partie de ces redevances était consacrée aux charges communes, l'autre était employée aux dépenses des repas publics; hommes, femmes et enfants étaient nourris dans l’oisiveté aux frais de l'Etat. Du reste, les institutions communistes de la Crète déchurent rapidement. Comme à Lacédémone, la forme seule persista alors que le fond ii'cxistail plus.
' On dit que le régime égalitaire de Lycurgue a duré des siècles... Ceci nous porte à répéter avec Blanqui : « Malgré tout notre respect pour l’antiquité, nous craignons bien que toutes ces histoires d’emprunt surla républiquede Lacédémone ne soient quedes romans, voire même de véritables myslincations. » {Hisl. de réconom. polit., I, cb. 3.) Quoi qu'il en soit, Sparte, fondée sur la pauvreté et l’égalité, finit par
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même dans cette petite cité aristocratique de la Laconie qu’une aveugle admiration pour les institutions mal connues des anciens a pompeusement transformée, dans nos écoles, en république exemplaire pour les législateurs de notre temps *.
devenir la cilé la plus riche et la plus oligarchique de la Grèce. C’est dire que, devenue le siège d’une épouvantable corruplion, elle tomba, comme ses rivales, sous le joug romain, par infidélité à son principe.
' Lycurgue divisa le territoire de Sparte en neuf mille portions de terres pour autant de citoyens, et le reste de la Laconie en trente mille portions. Chaque part pouvait produire par an soixante-dix medimnes d’orge pour un homme et douze pour une femme, avec du vin et de l’huile à proportion. Cette quantité était suffisante pour pourvoir h tous les besoins. fPlut., Lyc., X.) On sera peut-être étonné de la grande disproportion que Lycurgue avait mise entre la portion de l’homme et celle de la femme ; mais il faut se souvenir que l’homme est ici le chef de la famille qui doit nourrir toute la maison. Il faut se souvenir, en outre, que le medimne contenait plus de quatre boisseaux de pain du poids de vingt-deux livres. (Ricard, Notes sur Plut.)
Ainsi, pour maintenir l’égalité des fortunes, Lycurgue régla le nombre des hérédités sur celui des citoyens, mais il accorda forcément des exemptions h ceux qui avaient trois enfants, et de plus grandes h ceux qui en avaient quatre. Ce qui fil qu’il détruisit lui-méme la proportion qu’il avait voulu établir, et rétablit, par cela seul, la distinction des riches et des pauvres qu’il s’était proposé de détruire. (Voy. le Poyage du Jeune Anacharsis, V, p. 46.)
' Je ne sais ce qu’il peut y avoir à imiter dans une république où la famille était instituée sur une base telle que celle-ci : « Lycurgue taxait de sottise et de vanité les règlements des autres législateurs sur le mariage. Ils cherchent, disait-il, pour leurs chiennes et pour leurs juments, les meilleurs chiens et les meilleurs étalons, et leurs femmes, ils les renferment dans leurs maisons, et ils les gardent avec soin, afin qu’elles n’aient d’enfants que de leurs maris, fussent-ils imbéciles ou infirmes ou décrépits, ce qui est absurde. A Lacédémone, il était permis à un vieillard, mari d’une jeune femme, d’introduire auprès d’elle un jeune homme honnête (un géniteur!) et de reconnaître, comme s’il était de lui, l’enfant qui naissait de ce sang généreux. De même, un homme bien né, qui voyait ti un autre une femme belle, sage, et mère de beaux enfants, pouvait la demander h son mari, pour avoir d'elle
11 est vrai encore que Platon établit sur la base du communisme la loi agraire de sa république-modèle ' ; mais, bien que l’empereur Gallien ait eu la pensée de charger le philosophe Plotinus (l’an 260 de J.-C.) de l’expérimenter dans l’une des cités romaines la répu-
des enfants bien conformés, nés qu’ils seraient dans cet excellent fonds. » (Plut., Lyc., XXIV.) Les enfants, d’ailleurs, n’appartenaient ni au père, ni à la mère, mais à l’Ëlat. Aussi était-ce l’État qui les élevait. L’éducation qu’il donnait aux filles les rendait propres de bonne heure h devenir les dignes femelles des mâles qu’il leur destinait. Bien entendu qu’il tuait patriotiquement les produits de ce haras humain qui n’étaient pas de bonne venue. (Ibid., XXI, XXVI.) Lebon Plutarque ajoute qu’avec ces mœurs sévères on ne savait pas ce que c’était que l’adultère à Sparte. (Ibid., XXIV.) Je le crois bien I
' La république de Platon consiste en une aristocratie de guerriers et de philosophes, servie par une multitude d’esclaves, et dominant la classe des hommes libres voués aux occupations utiles. C’est vers U perfectionnement physique et moral de cette poignée de dominateurs que Platon fait tout converger. Pour éviter que l’ambition et l’amour des richesses ne les portent à opprimer l’État , ils n’auront rien en propre et seront nourris en commun, aux dépens de la république, dans une austère frugalité, liais quelle sera l’organisation de la communauté 7 Ét quelles règles suivra-t-on pour la répartition et l’administration des terres et des valeurs mobilières? Ces questions économiques, le philosophe ne les a point traitées ; ce qui ne l’empêche pas d’être le premier fauteur du communisme. Partout et toujours, en effet, il déclare la propriété incompatible avec la perfection idéale li laquelle il prétend élever sa cité modèle, et la présente comme la source de tous les maux qui ailligent les États. Du reste, dans ses conceptions communaulaires, Platon ne cherche point à embrasser une réunion d’immenses territoires et de villes nombreuses. Loin de chercher â étendre le cercle de l’association entre les hommes, le philosophe le restreint autant que possible. Il isole sa cité des bords de la mer, ferme ses portes aux étrangers, et l’isole du reste de l’humanité. C’est dans cette espèce de prison que doit se développer le type de la perfection sociale. Cette considération seule sufQrait pour le faire rejeter. (A. Sudre, Hist. du Communisme, ch. III.)
• Voy. l’article Plotin dans le Dictionnaire de Bayle, et rffut. de la chute de Vempire rom., par H. de Sismondi, I, p. 11.
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bliquc-modèle de Platon ne fut jamais qu’une abominable et déraisonnable utopie'; et si quelques socialistes
' * Àbominable. Lisez plulAt : < Je propose que les femmes soient communes, toutes à tous; qu’aucune d’elles n’habite en particulier arec aucun d’eux ; que les enfants soient communs, et que ceux-ci ne connaissent pas plus leurs parents que les parents leurs enfants. » (De la Rép., liv. V.) Pour assurer ce résultat, Platon propose des moyens qui le placent h la hauteur de Lycurgue. Le jnariage est remplacé par des unions annuelles qui permettront d’obtenir, & l’aide du croisement des races, des produits de qualité supérieure. Déposés, dès leur naissance, dans un asile commun, les enfants seront allaités par les mères transformées en nourrices publiques. L’éducation des filles sera semblable à celle des gar^-ons. Les deux sexes se livreront aux exercices du gymnase dans une chaste nudité, ce qui engendrera mutuellement chez eux < la nécessité géométrique de l’attraction ■> (De la Rép., V, et Plut., Lyc., XXII), mots par lesquels il faut entendre « celte force de démonstration qui, partant de principes certains, mène h des conclusions évidentes. » (Ricard, sur le Lyc. de Plut., note 49.) Du reste, les enfants mal constitués, incorrigibles, ou nés hors des conditiona de l’accouplement légal, seront, comme h Sparte, condamnés h mort; et, après leur quarantième année, les femmes enceintes seront tenues de se faire avorter... Voilh quelles abominations le disciple de Socrate ne craint pas de préconiser.
Déraisonnable, a Dans les rêves délirants d’une imagination exaltée, Platon méconnaît les lois fondamentales de l’humanité, en la ravalant au-dessous de la brute, quand il croit l’élever au niveau des dieux. Pour assurer à une petite aristocratie de guerriers et de philosophes de nobles loisirs, il condamne à la nullité politique et au mépris tous les citoyens livrés aux travaux utiles, et consacre l'odieuse institution de l’esclavage. Celte aristocratie, il la perpétue par la promiscuité, et l’épure par l’infanticide. Amour conjugal, tendresse maternelle, pudeur, division mutuelle des fonctions entre les deux sexes, tout est foulé aux pieds, tout est sacrifié à des combinaisons dont l’absurdité n’est égalée que par l'infamie. > (Sudre, ub. sup.)
Vlopiel Invité h donner des constitutions à plusieurs villes de la Grèce et de la Sicile, Platon vit ses plans de communauté unanimement repoussés. Aristote en réfuta vigoureusement la doctrine et la posibililé d’application (voy. Politique, liv. II), et son jugement fut ratifié par l’antiquité tout entière. Platon lui-méme renonça à son système comme li une chimère, et son livre Des Lois (liv. V) en est la condamnation.
phalanstdriens, — le mot n’existait pas encore, mais la chose*, — prêchèrent, à Athènes, en pleine prospérité publique *, la communauté des femmes et la commu:nauté des biens ’, proclamant que la propriilé était un
‘ Dans sa comédie de de* Femmes, Arislophane fait dire
au principal personnage : t Je veux faire de la ville une seule el même habitation, où tout se tiendra, de sorte que l’on passera librement de l’un chez l’autre. Les tribunaux et les portiques deviendront autant de salles b manger. Je placerai sur la tribune aux harangues les cratères elles amphores. De beaux garçons, de belles jeunes Allés chanteront la gloire des braves et l’opprobre des lâches pour que ceux-ci s’éloignent du festin. Je mettrai sur la place publique les urnes du vole universel, el je tirerai au sort tous les noms jusqu’à ce que chacun sache à quelle lellre le sort l’envoie dîner ce jour-là. Chacun aura de tout en abondance. Convives, bâtez-vous. Les tables sont prêles et chargées de mets exquis. Les lits sont couverts de tapis; les parfumeuses remplissent les coupes et les rangent en ordre. On fait griller le poisson, on met les lièvres à la broche, on pétrit les gâteaux, on apprête les friandises. Au milieu des jeunes Ailes, Smoeus, le débauché, essuie la vaisselle, et Gérés, l’amant des vieilles femmes, en tunique Ane et bien chaussé, pose les mets sur la table. Allons, convives! jouez des mâchoires. Vous vous retirerez ivres avec vos torches et vos couronnes. Les femmes iront au devant de vous au sortir de table, riant, chantant, et vous disant : Venez ! » — N’est-ce pas là le phalanstère, avec ses gnydiens, ses gnydiennes, etc ?
* Ce fut sous l’arcbontat d’Antipater, à l’époque florissante de l’alliance de l’Altique, de la Corinlhie, de l’Argolide et de la Béotie, contre les Lacédémoniens , que quelques utopistes, à bout d’argent el de raison, prêchèrent, pour la première fois, leurs doctrine tcarienne* et communautaires.
* Dans VAssemblée des Femmes, Aristophane établit le dialogue suivant : « Praxagora : Je déclare d’abord que tous les biens doivent être en commun , et que chacun doit avoir sa part pour vivre. Il ne faut pas que l’un possède de vastes domaines et que l’autre n’ait pas de quoi se faire enterrer ; je veux pour tous la même vie, la même nourriture... — Blepyrus. Tous mangeront dans le même pot ? — Praxogora. Tous auront droit à tout. Tout appartiendra à tous : terres, argent, pain, salaisons , gâteaux , tuniques , vin , couronnes, pois chiches, etc. Quiconque n’apportera pas ses biens à la masse sera parjure. Par Vénus! heureuse la république avec ce système-Iàl Plus de faux
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vol ' et la famille une institution vermoulue le bon sens du peuple suffit pour faire justice de ces doctrines égalitaires *, que la satire, d’ailleurs, pourchassa de son fouet le plus cinglant
11 est vrai encore que les Hébreux avaient assis le principe de la propriété patrimoniale sur un système de lois agraires qui, en prohibant les ventes à perpétuité et en ordonnant le retour périodique des biens aliénés aux anciens propriétaires ' , avaient
témoignages! plus de délations ! On ne portera plus envie k son voisin ! Plus de misère ! plus de querelles ! plus de débiteurs et plus de créanciers ! — Blepyru». Par Neptune ! Voilà de belles promesses , ou de beaux mensonges!... Mais, dis-moi, Praxagora:si quelqu’un voit passer une belle jeune femme qui lui plaise, pourra-t-il ?... — Praxagora. Certainement, puisque toutes les femmes seront communes. »
« a Blepynu. Les propriétaires sont des voleurs. — Praxagora. Oui, dans le système actuel ; mais, dans le système communautaire, comme il n’y aura plus de propriétaires, il n’y aura plus de voleurs. — Blepyrus. Comment cela ? — Praxagora. Quo volerait-on ? Tout sera commun. — Blepyrus. Pourtant, si l’on venait k me dépouiller , la nuit ?... — Praxagora. Dans ce cas , vous n’auriez qu’un parti à prendre ; ce serait de céder vos habits de bonne grâce ; on vous en donnerait de meilleurs sur le fonds commun. > (Aristophane, l’ilssetnèléa des Femmes.)
* Aristophane, ub. sup.
’ Voy. les notes précédentes.
* Voy. les noies de la page précédente.
* Voici le texte de la loi de Moïse où ce système agraire est développé. « Vous sanctifierez la cinquantième année et vous publierez la liberté 'générale k tous les habitants de votre pays, parce que c’est l’année du jubilé. — Tout homme rentrera dans le bien qu’il possédait auparavant et chacun retournera k sa première famille et k sa première condition. En l’année du jubilé, tous rentreront dans les biens qu’ils avaient possédés... — La terre donc ne se vendra point k perpétuité parce qu’elle esi k moi et que vous êtes comme des étrangers et des fermiers k qui je la loue. C'est pourquoi tout le fonds que vous posséderez se vendra toujours sous condition de rachat. — Si donc votre frère étant devenu pauvre vend le petit héritage qu’il possédait, son
consacré la perpétuité d’un premier partage opéré dans les familles primitives ' ; mais ce système, qui fut propre au peuple juif, n’avait rien de commun avec la promiscuité égalitaire des républiques de Sparte et de Platon
11 est vrai enfin que cette promiscuité de personnes et de choses fut pratiquée, dans l’antiquité, parlespythagoricieus de l’Italie* , par les Esséniens de la Ju-
plus proche parent pourra, s’il le veut, racheter ce qu’il a vendu. Que s’il n’a point de proche parent et qu’il puisse trouver lui-m£me le prix nécessaire pour racheter son bien, on comptera la valeur des fruits per^-üs depuis la vente, afin que, rendant le surplus h l’acheteur, il rentre dans son bien. S’il ne peut point trouver de quoi rendre le prix de Soit bien , celui qui l'.vura acheté en demeurera en possession jusqu’il l'année du jubilé, car, cette année-lh, tout bien vendu retournera à son premier maître. — Celui qui aura vendu une maison, dans l’enceinte des tnurs d’une ville, aura le pouvoir de la racheter pendant un an. S’il laisse passer ce terme, celui qui l’a achetée la possédera, lui et ses enfanis, pour toujours, sans qu’elle puisse être rachetée, même au jubilé. — Si cette mni.son est dans un village qui n'a point de murailles, elle sera vendue h la manière des terres; et si elle n’a point été rachetée auparavant, elle retournera au propriétaire eu l’année du jubilé. » (Lévit., XXV, fO.)
‘ Le texte relatif au partage des terres qui se fit sous Josué porte : a Vous partagerez la terre entre vous, au stprt. Vous en donnerez une plus grande part aux familles qui seront plus nombreuses, une moindre h celles qui léseront moins. Chacun aura ce qui lui sera échu par le sort. Le partage sc fera par tribus et par familles. » (.Yom6., XXXIll, 33.)
• Le système agraire des institutions de la Judée n’avait pour but que d’assurer la permanence des biens dans les familles. Les familles étaient seules propriétaires ; les individus n’étaient qu’usufruitiers.
* La secte fondée par Pylliagore était une association particulière de philosophes adonnés h la contemplation des plus hautes vérités morales et h l’élude des sciences. Ils vivaient en commun dans un vaste édifice, semblable h nos anciens couvents. Les biens des admis étaient réunis aux propriétés de l’association et a.lministrés par un ou plusieurs économes. Leur règle pourrait les faire appeler les jésuites de l’antiquité.
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dée ‘ et par les Thérapeutes de l’Égypte *, à l’instar des sages de l’inde * ; mais ce n’étaient là que des philosophes ascétiques dont la vie retirée du monde ne pouvait qu’être étrangère au monde, lequel, dès lors, ne put qu’en rejeter pour son usage les règlements et les lois.
D’où cette conclusion, tirée des preuves de l’histoire, que si le principe de l’égalité absolue a pu être admis comme point de doctrine dans la réforme des lois d’un pays, il n’a pu y être pratiqué, en fait, sans que le sentiment de la propriété individuelle, qui, de tous les mobiles de l’activité de l'homme, est le plus naturel comme le plus énergique, se réveillât tôt ou tard avec d’autant plus de violence qu’il avait été plus violemment étouffé.
Pour ce qui est de Rome spécialement, si le principe et le fait des lois agraires y furent plus particulièrement invoqués, le mot, pas plus que la chose, n’y
i Des coutumes analogues A celles des disciples de Pythagore se retrouvent chez la secte juive des Eêsiniens.
• Les Thérapeutes, secte juive de l’Égypte, menaient une vie analogue à celle des Esséniens ; mais leurs habitations étaient éloignées les unes des autres. Ils ne se réunissaient que pour leurs prières. Ils furent les devanciers des anachorètes chrétiens, de même que les Essé* niens furent ceux des cénobites.
• Voy. Sudre, ub. sup., ch. I, VI.
• « En posant nettement la doctrine de la communauté, Platon n’avait fait que pousser à ses dernières conséquences et réduire h l’absurde le socialisme égalitaire dont toute la Grèce était infatuée. Hais ni Platon ni ses adversaires ne soupçonnèrent que telle fût la véritable portée du livre de la République. Le principe de l’égalité absolue était trop enraciné pour succomlier à cette épreuve. Nul ne voulut y renoncer. En acceptant ses dernières conséquences, Platon sacrilia la raison à la logique -, ses adversaires, en les repoussant, furent illogiques pour rester raisonnables. Tels sont les hommes... » (Sudre, cli. lit.)
fut jamais le synonyme de spoliation des propriétés foncières, et du partage égalitaire de tous les héritages.
C’est ce que nous avons entrepris de démontrer.
De toutes les sociétés anciennes et modernes, il n'en est aucune chez laquelle le droit de propriété ait été aussi fortement constitué , ait revêtu un caractère aussi énergique et aussi national que chez le peuple romain. Non-seulement ce droit s'appliquait aux objets matériels et aux esclaves, mais il s’étendait encore jusque sur les hommes libres, et pénétrait dans les relations de la famille. L'épouse, l’enfant étaient la propriété du chef ' . Quant à la propriété territoriale, le mythe de Tagès lui avait conféré un caractère divin, et l’homme attaché à la terre s’ideiitifîait avec elle et y adhérait comme le soc. « La cité, la société étrusque sortent du sillon. Chez les Romains, disciples des Étrusqu'es, les noms de locuples ou opulentes (locus, ops), de frugt, de fundus, distinguent le proprietaire des tnopes, qui végètent à la surface, et n’y enfoncent point de racines®. »
Le nombre des tnopes était considérable à Rome. S’il faut en croire b tribun Phiiippus, il n'y avait pas dans Rome deux mille citoyens qui eussent un patrimoine, gui rem haberenl * ; mais Cicéron traite cette assertion d'incendiaire, et prétend qu’elle n’avait pour but, dans l’intentiou de son auteur, que de pousser à l’égalité des biens, c'est-à-dire au plus grand fléau du monde
’ Voy. ci-dessus, p. 141.
• Michelet, Hist. rom., 1, p. 78 et 80, voy. ci-dessus, p. 23 et 48.
* Cic., De Officiis.
» Ibid.
LKGES AGRARtÆ.
. Quoi qu’il on soit, les esclaves affranchis, les élrangers dépossédés de leurs terres, les gens de métier, les colons ruinés, les débiteurs insolvables, les citoyens dégradés par les censeurs, tous les misérables, tous les prolétaires enfin, formaient à Rome la classe progressivement croissante des inopes
C’était là un grand danger pour la république romaine. Pour le diminuer, il n’était qu’un moyen : c’était de diminuer le nombre des prolétaires, en augmentant celui des propriétaires fonciers ; c’était de convertir en citoyens utiles, pour le forum et les légions, ees capiucensi qui en étaient exclus, en les enracinant dans le sol et en les appelant à le défendre.
Telle fut la pensée patriotique d’où, à part quelques écarts d'ambition, sont sorties presque toutes les lois agraires.
Les idées de communauté ne pouvaient germer, au sein des masses, dans une société ainsi organisée; aussi le droit de propriété ne fut-il jamais attaqué en lui-môme dans les agitations du forum. Les prolétaires de Rome luttaient , non pour abolir ce droit, mais pour y participer; car, avoir de la terre, c’était devenir véritablement citoyen; c’était avoir la vraie richesse, la seule honorable, la seule durable, la seule, d’ailleurs, que Rome, sans industrie et sans commerce, connût et respectât. C’est pourquoi les prolétaires protestèrent avec tant de persévérance contre l’usurpation des terres domaniales par les nobles et les chevaliers, et réclamèrent avec tant d’énergie leur part de ces dépouilles, conquises sur l'ennemi au prix du sang plébéien.
' Voy. ci-dessiis, p. 44, 46, 77 el suiv.
SO
306 soll'tiü:< du problèhe de la misère.
Tel fut l'objet spécial des lois agraires, sous la république.
Dans le langage législatif des Romains, une loi agraire était toute espèce de loi qui était relative aux terres , n’importe dans quel but. Une loi sur le bornage était une loi agraire aussi bien qu'une loi sur le partage des propriétés. C’est dans ce sens que Louis Blanc a pu dire que la loi agraire existe dans notre Code civil, en ce que ce Code, en divisant la propriété à l’infini, en donne une part à tout le monde *.
ISIais, dans le langage politique, une loi agraire était spécialement celle qui avait pour objet de faire participer les citoyens pauvres à la propriété ou à la possession des terres conquises et de faire réintégrer, dans ce but, la république dans celles de ces terres qui avaient été usurpées par les patriciens.
C'est sous ce dernier point de vue que nous allons étudier les lois agraires des Romains.