Conclusion
Coup d'œil rélrojpcdif. — Pourquoi In p«tr!cleni «I «nient» à repousser les lois agraires. — Pourquoi le peuple si mou à les défeudro. — Effel» des lois agraire» - Le principe de la propriélê est sauf; — Mai» niisire plus grande découle de richesse plus grande.
En jetant un coup-d’œil rétrospectif sur les tristes péripéties de ces diverses lois agraires dont nous venons
' Il régla que les soldats préloriens auraient cinq mille drachmesdeux après seize ans de service, el les trois autres après vingt ans! Dion, in Aug.
* Voy. Tacil., Annal., XfV, sur les soldais menés à Tarenle el à Aniium; el ci-dessiis p. 329.
* Monlesquieu, Grand, et iécai. des Rom., ch. Xllt.
S'^o SOLCTIO?) DU PROBLÈME DE LA MISÈRE.
d'esquisser le tableau, nous y voyons la confîriDntion de ce mot de Tite-Live : « Que la proposition de la loi agraire ne fut jamais renouvelée sans causer les mouvements les plus violents dans la république » C’est que, d’une part, celle proposilion fut toujours mise en avant par des tribuns, jaloux ou ennemis du sénat et suspects, dès lors, d'agir bien plus par ambition ou par passion que pour le bien-être réel des classes pauvres, et que, d’autre part, le sénat, dont elle avait pour but de refréner et de punir les usurpations scandaleuses sur le domaine public, ayant un intérêt majeur à en détourner l’application , dut ne reculer devant aucun moyen, fût -il odieux, pour la faire échouer. Que la proposition eût simplement pour objet le partagedes terres conquises, ou qu’elle eût pour but de rechercher les usurpations, l'horreur qu’en avait le sénat était la même. Ou eût dit que toucher, même indirectement, au droit que les grands s’étaient arrogé de s’emparer de tous les domaines à leur convenance, était une violation flagrante de la propriété quiritaire et de la constitution. Les seules concessions qu’on pût et dût faire au peuple, dans l’amer pu6/tcus, étaient, selon eux, celles qu’eux-mémes jugeaient à propos de faire. Et ils en faisaient souvent, il faut le dire, mais toujours sous la forme de colonies, et jamais sans se montrer d’autant moins portés à faire plus, que les tribuns du peuple ou les consuls se mêlaient davantage de les prévenir sur ce point.
Ce qui étonne le plus, dans ce conflit de prétentions hostiles dont le peuple était la victime, c’est que le peuple, qui eût dû prendre parti de préférence pour ses
* Til.-Liv., III,6.
Digilizec ! V (jOOgIc
LECES AGRARIÆ.
tribuns, les abandonnait presque toujours dans la lutte, et les sacrifiait aux résistances intéressées du sénat. La raison de ce fait étrange tient beaucoup moins à la versatilité et à l’aveuglement des masses populaires qu'à cette circonstance, qu’on n’a pas assez remarquée, que les libéralités agraires n’embrassaient pas tout le peuple, mais se bornaient à cette partie du peuple désignée sous le nom d'inopei , de prolelarü, de capite eensi, de lunicatus popellus, de plebecula, de populace, laquelle, chargée d’enfants, de dettes et de misère, n’entrait presque pour rien dans les comices, et était renfermée dans les quatre tribus de lu ville, ou dans la dernière centurie. Pour les plébéiens aisés, déjà pourvus, ils n'avaient rien à faire dans ces disputes; aussi les laissaient-ils s’épuiser sans s’y mêler. Que ce fût , en effet, les grands ou les petits qui triomphassent, la lutte ayant lieu au-dessus ou au-dessous d’eux, peu leur eu importait l'issue. Ceci explique pourquoi la populace, accoutumée à vivre des distributions de blé ou de pain de l'annone dues h la générosité politique des grands, en revenait, en définitive, à l’opinion des grands, quand il s’agissait de distributions de terres, — distributions auxquelles les prolétaires tenaient beaucoup moins qu’aux autres, celles-ci les faisant vivre sans travailler, celles-là devant les faire travailler pour vivre.
Maintenant , quel fut l’effet de ces diverses lois Agraires qui, pendant plus de trois siècles, agitèrent si profondément la république romaine? Fut-ce de détruire, d’altérer même le principe de la propriété individuelle, et de faire pénétrer dans les masses la doctrine platonicienne du partage égal des terres et de la • communauté des biens ?
Nullement.
S'il est vrai, en effet, que la propriété est une loi de l’homme, que l’homme est fait pour la propriété, que la propriété est une loi de sou espèce cela est vrai surtout du peuple romain , le plus individuel, le plus pei-sunnel, le plus itrrien de tous les peuples.
El quant au communisme , s'il est vrai qu’il ait pénétré en un point dans la cité éternelle, — la promiscuité des sexes et la sanctiücation de la débauche, — > il ne l’est pas moins qu’en dehors de cette aberration exceptionnelle et momentanée qui appartient à l’épo* que de sa décadence le principe de la communauté des biens ne fut invoqué par personne , en aucun lieu, dans aucun temps, dans les luttes politiques et sociales qui bouleversèrent le moude romain.
11 est vrai de dire encore que, sous 1<» empereurs, le principe de la propriété fut plus religieusement respecté que pendant la république, car, sous les empereurs, on ne vit plus ces confiscations en masse, ces spoliations systématiques qui, sous la république, avaient signalé les luttes sanglantes des partis*.
Le seul effet, donc, que produisirent les lois agraii'es, fut, pour le peuple dépouillé, dont elles avaient pour but de soulager la misère, une misère plus grande, née de la plus grande richesse des patriciens spoliateurs.
C’est ainsi que la misère procède toujours de la richesse, en ce que la richesse pouvant, et ne voulant jamais, faire ce que la misère est en droit d’attendre ou d’exiger d'elle pour s’aider à vivre de sou superflu,
* Thiers, De la Propriété, ch. III.
• Voy. ci-dessus, p. 107, noleO; et p. 2t2.
' Sudre, Hitt. du Communisme, ch. IV.
LEGES ANNONXRIJS.
l'existence de l’une a sa source, comme ses excès ont leur justification, et ses écarts leur excuse, dans l’avidité aveugle et dans l’égoïsme obstiné de l’autre.
§ IV
Lcfc* aBDOnarla.
Qu'éUitce qae l'anoone? — Vente de blé i bu prix. — Qui fixait le* mercuriales? — Distributions gratuites. — Quand commencèrent ? — Liste civile frumentaire. — En quoi consistait? — Livre d'or de la misère. — Qui avait droit d'; être Inscrit? — Nombre des pauvres à Rome. — L’usage engendre l'abus. — Ce n'est plus la faim, c'est la sensualité qu'on a à ralisraire. — Petits pains blancs de deux livres. — Huile, lard et vin. — L’abus tombe devant une plalunterie. — Quand et eomment se falsaioit les distributions P — Frumentarioe tetserœ. — PanU gradilu. — OEdium pnnia. — Kalamoa. — Charge énorme pour le trésor public. — Peine de mort en cas de fraudo. — Motifs politiquu des lois annonalres. — Gâteau de miel daos la gueule ds Cerbère.
Un moyen restait au sénat d’éloigner le peuple de l’idée de devenir propriétaire et de réclamer sa part dans le partage des terres conquises : c’était d’apporter tous ses soins à tenir la ville constamment approvisionnée de la quantité de blé nécessaire à sa consommation, et de tenir le blé, cette nourriture normale du peuple, constamment à uu prix tel que les citoyens les moins riches pussent facilement en acheter '. C’est ce que fit le sénat en instituant l'annonr '.
Mais, la misère du peuple allant toujours croissant,
» Voy. Cad. Theod., XiV, lit. XVI, Ii\. t et Itl; til. XV, lir. 1. — One loi d’Ârcadius et d’Honorius laxail la livre de pain de seconde qualild (livre romaine de douze onces, un tiers de kilogramme k peu près} au prix d’une pelile monnaie qui valait la six nrillième partie d’un sou d’or, environ un quart de centime (Naudet, ub. aup., p. 90).
• Le nom d’ormone vient i' armée, parce que c’était pour One année que se faisaient les approvisionnements, ii y avait k Rome un préfet de Hannone, c'est-k-dlre un msgistral citirgéde l’administration et de la
les patriciens, dont elle menaçait la richesse, allèrent plus loin au-devant de ses exigences, en organisant à Rome des distributions périodiques de blé faites à bas prix aux citoyens indigents. Tel était le but des lois frumentaires, appelées aussi aiinonuircs, leges frumeulariœ vel annonariœ.
Ce but était d’autant plus facile à atteindre que le gouvernement de Rome vendait lui-niéme tout le blé qui s'y consommait non par spéculation, mais pour assurer la subsistance du peuple
Les distributions de blé fuites au peuple à bas prix furent principalement en usage pendant les sept premiers siècles de Rome. Les prix auxquels ces distributions avaient lieu varièrent de un as (cinq centimes) le tnodius (huit litres soixante-quatre centilitres) à deux et à quatre as le modius
Après la création du tribunat, les distributions à très bas prix devinrent surtout très fréquentes, les tribuus
police des subsistances (L. uU. Digest. De annond). — On appelait aussi unnone toute redevance en nature, ou espèces, comme vin, blé, pain, viande, sel, etc., il lu difTérence des redevances consistant en corps certains, tels que de l’or, de l’argent, du cuivre, des chevaux, des vêtements, lesquelles portaient plus spécialement le nom de tributs (Cujas, in tit. XVI, liv. X, Cod. de annonis et tributis). — Il eu était de l’annone ainsi entendue comme des autres impôts. Les citoyens chargés de la recette, susceptores, devaient garder les matières reçues dans les greniers de l’Ëtat ou dans les lieux de dépôts désignés ; et une série d’agents avaient pour emploi de les faire passer dans les distributions habituelles (voy. Ii ce sujet Wallon, 3, 137).
« Tit.-Liv. ,11, 9,34,52. — V, 25.
> Ibid., Il, 34. — IV, 16. — XXX, 26. — XXXI, 4, 50.
• Voy. Pline, XVIII, 3. — Les blés récoltés aujourd'hui en Ëgypte, en Italie, et dans les autres contrées méridionales ne pèsent guère que quatre-vingts kilogrammes l’hectolitre, poids net. Le modius pesait un peu plus de sept kilogrammes.— Nous ne saucions dire avec précision
LECES aknorariæ;.
s’en servant comme d'un puissant moyen d'influence sur le peuple
Originairement, c’était le sénat qui Axait le prix du blé. Les tribuns lui ravirent cette prérogative, et la transférèrent au peuple, auquel ils proposèrent, sous la forme de loi , la taxation du blé que l'on devait lui disti'ibuer. Les propositions de ces inagisirats populaires, toujours faites à un taux très minime, étaient toujours acceptées par les plébéiens, lesquels trouvaient ainsi le moyen de se faire nourrir à peu près gratuitement par la république, sans rien faire
Une fois entrés dans cette voie, le peuple et ses tribuns franchirent bien vite la faible distance qui restait entre une distribution à très bas prix et une distribution tout à fait gratuite. Ce fut vers le tiers du septième siècle que les premières distributions gratuites eurent lieu au nom de l'État.
Jusque-là on n'avait encore vu de distributions tout à fait gratuites que celles pratiquées par de simples citoyens, soit à propos de leurs candidatures, soit à la suite de jeux ou de triomphes. Mais, l'an 629 de Rome, Calus Gracchus, étant parvenu au tribunat, voulut, dans sa soif de popularité, renchérir sur tons ses prédécesseurs, et, sans s’arrêter aux taxations à vil prix, proposa tout de suite de distribuer aux plébéiens pauvres un modiusàe froment par mois, aux frais du trésor public, proposition qui fut convertie en loi*.
quel fut le prix commercial du blé pendant ces diiïérenls siècles ; mais ce que l'on ne peut révoquer en doute, c’rst que de telles distributions se faisaient bien au dessous du prix commun. Dézobry, III, p. 392.
* Florus, III, 13. — Sali., Ep. ad Cœ$., U, 10. — Plut., Coriol., 80.
* Tit.-Liv., Il, 34. — Cic., Pro Sext , 48. — Tutcui., 111, 20.
* App., De beli. doit., I, p. 618. '
« Cette loi fut très agréable au peuple, dit Cicëran, parce qu'elle lui fournissait, sans travailler, une iiour« riture très abondante ; mais les gens de bien s'y oppo> sèrent, tant parce qu’elle épuisait le trésor public, que parce qu’ils prévoyaient que le peuple s’éloignerait du travail et se plongerait de plus en plus dans la paresse. » Aussi fut-elle abrogée quelques années après
Mais il est plus facile d’abroger une loi que l'usage qu’elle consacra. La loi tombée, l’usage se releva, et longtemps encore, on peut même dire toujours, les distributions de blé gratuites ou presque gratuites continuèrent, pour une partie du peuple, et même pour toutes les classes plébéiennes que la loi de Gains Gracchus y admettait indistinctement
Les luttes politiques, toujours croissantes depuis les Grecques, continuèrent à entretenir ce goût, d'ailleurs si bien enraciné dans les mœurs, qui fit que non-seulement le gouvernement recourut aux distributions gratuites, dans certaines occasions critiques, comme à un moyen certain de prévenir quelque sédition prête ^ éclater, mais encore que les simples citoyens, dans les vues d’une coupable ambition, les employèrent aussi souvent que par le passé. Clodius n’agit pas autrement, quand il machina l’exil de Cicéron, et Jules César non plus, lorsque, parvenu pour la première fois au consulat, il voulut se rendre l’idole du peule *.
Suétone donne à César un conseil U'ès sage : n II te faut, dit-il, pourvoir à ce que le peuple, corrompu par les largesses et les distributions de blé, soit retenu par
• Qc., Pro Sca;l.,48. — Ck., Bmt., 63.
• Jd., Tumsui, lit, 30. — Et Ad Attic., Il, 19.
• Déiobrjr, lit, p. 393.
LEGES AKKOMàRIÆ.
des occupations personnelles qui lui ôtent le loisir de nuire à l'État >j Mais, ainsi que nous l’avons vu, le travail des mains étant considéré comme chose servile à Rome, les prolétaires citoyens aimaient mieux mendier leur nourriture que de la gagner; ils avaient plus horreur de la sueur du front que de la lèpre de la misère *.
Donc, à partir de César, la plèbe romaine eut sa liste civile, sa liste frumentaire, comme annexe forcée aux tables des censeurs.
Le nombre des ayants droit à ce livre d'or de la misère était immense , celui des inscriptions n’étant pas limité.
On peut juger à quel chiffre il devait s’élever alors que les séditions et les troubles civils appelaient tous les bandits, tous les fainéants, tous les gueux de l’Italie à se réfugier à Rome, pour avoir part à ces distributions qui n’avaient lieu que là. Les prétendants aux charges publiques recrutaient de toutes parts ces nouveaux citoyens, et les faisaient venir pour voter, et, au besoin, pour se battre pour eux dans les comices *. Ajoulez-y le nombre toujours très grand des favorisés, car la faveur se glissait même dans la besace du pauvre, et, pour avoir, dès ce temps-Là, un morceau de pain assuré, il fallait plus que son droit de misère pour l'obtenir, il fallait l’apostille d'un riche protecteur.
Ces abus, qui favorisaient l’ambition, devinrent aussi un calcul de la cupidité. Des citoyens riches, ou jouissant d'une honnête aisance, n’avaient pas honte d’af-
' Saet., Oral. I, ad Cmar, de rtp. ordin., 41 et 43.
* Voy. ci-dessus, p. 32. '
* Den. d’Hal., Antiq. rom., IV, p. i2& — Vflÿ.. ei-deMns, p 227.
franchir heaucou]) de leurs esclaves, sous la condition de leur rapporter tout le bld qu’ils recevraient de l’aiiiioiie en quulitd d'aBi’ancliis'.
Toutefois, pour avoir droit aux distributions de blé faites |iar l'État, il fallait non-seulenieiil être pauvre, mais encore être citoyen romain de la classe des prolétaires ' ; il fallait de plus, sous les empereurs, que la pauvi'eté ne provint pas de paresse *.
Plus tard, sous Constantin, la faveur des distributions journalières fut accordée à titre d'encouragement à quiconque bâtirait une maison à Constantinople ou à Rome; de là le nom de pain de construction, œdium pantt, que reçut le bénéfice de l’annone dans ce cas, — bénéhce, d’ailleurs, que le propriétaire de la maison ne pouvait retenir en la vendant
En 685 (71 ans avant J.-C.), on comptait à Rome un peu plus d’une personne sur huit nourrie aux frais du trésor public
Ou en comptait une sur ti-ois en 691 (65 ans avant J.-C.) *.
Au temps de la dictature de César, l’an 707 de Rome (48 ans avant J.-C.), le nombre des prolétaires prenant part aux libéralités de l’annone ne s’élevait pas à moins de trois cent vingt mille sur quatre cent cinquante mille citoyens ; c’était à peu près les trois quarts de la population romaine domiciliée dans la ville
‘ Naudel, ub. sup., p. 42. — Voy. ci-dessus, p. H9.
’ Senec., De benef., IV, 28. — Plut., Cat. cfUtiq., 37.
* Voy. ci-après, p. 388.
* Cod. Theod., lib. XIV, Ut. XVli, De annon. eiv. et pane gradili, 1. 1, 5, 12,13, 14.
' Voy. Dureau de La Ualle, Econom. polit, des Rom. II, p. 222 et 314.
* Jbid.
' Voy. Dureau de La Malle, ut. sup.
LEGES AMNONARMi.
César, aussi grand homme d'État qu’hnbile général, remédia à cet abus, en réduisant d’un seul coup à cent cinquante mille le nombre des pensions alimentaires', et à huit cent mille modtt la quantité de blé distribuée chaque mois; puis, pour se débarrasser, sans nuire à sa popularité, des milliers de mécontents qu’une telle réduction devait susciter contre lui, il en envoya quatre-vingt mille dans les colonies, dota plusieurs mille autres de terres en Italie^, et confondit le reste dans la foule de ceux pour qui les fêtes et les jeux, joints à l'éclatde sa puissance et de sa gloire, étaient un allégement suffisant au joug de leur besoigneuse oisiveté.
Auguste, aussi habile administrateur que son père, suivit scs errements et son exemple. Mais sa sagesse et sa fermeté échouèrent devant les exigences des abus renaissants, et, dès l’an 748, le nombre des indigents inscrits dépassait déjà deux cent mille
Au fur et à mesure qu'augmentait le nombre des indigents, s’élargissait le cadre des secours publics.
Il ne fut rien changé toutefois dans la nature et la quotité des secours jusqu’à Septime Sévère. Mais cet empereur ajouta aux distributions de blé des distributions d'huile, que suspendit Héliogabale, et que rétablit Alexandre *.
Au triomphe d'Aurélien, on mit le comble à ce que l’institution avaj{ d’abusif : an lieu d’un soulagement pour la faim, on offrit des jouissances à la sensualité. Non-seulement, en effet, Aurélien substitua aux distri-
' Suel., Cas., 41.
’ Vny. ci-dessus, p. 335.
* Dion Cass., LV, 10, p. 635. — Suet., in Aug., 4S.
* Spart., Sept. Seo., 19-23. — Lainpr., .1/ex. Sev., 23.
350 SOLUTION OU PROBLÈME DE La MISÈRE.
butions mensuelles de bld en nature des petits pains de luxe, c’est-à-dire des couronnes de pain de fleur dé farine pesant deux livres, et distribuées quotidiennement, mais encore il y ajouta une distribution permanente de chair de porc que ses successeurs furent obligés de continuer *. Son dessein était même de donner aussi du vin ; mais il s'arrêta, à ce qu’on dit, devant une plaisanterie du préfet du prétoire, lequel lui fit observer que, (f si, avec le pain, la viande et l’huile, le peuple s’accoutumait à recevoir encore du vin , il faudrait finir par lui donner des poulets et des oies *. »
Chaque individu admis, sur sa demande, aux distributions de l'annone, était inscrit sur une liste spéciale, la liste des gratifiés. Il recevait à ce titre un bon de distribution, sous la forme d’un petit cube de buis de troène, appelé lessère frumentaire (frumentariae tesserœ). Muni de sa tessère, il sc faisait délivrer sa ration aux magasins publics
Cette ration, quelle était-elle ? La donnait-on individuellement ou pour toute la famille? Les auteurs anciens ne nous fournissent sur ce point aucune indication précise. Nous voyons seulement, par un fragment de Sallusle, que chaque citoyen recevait cinq modii. Pour combien de temps? Salluste ne le dit pas. Mais, en rapprochant ce passage d’un autre où Caton nous apprend que, dans les exploitations rurales, on rationnait les esclaves de trois à quatre modii par mot* * , il
' Naudel, ub. sup., p. 4C.
• Jbid.
* Plia., XVI, 18. - Siiel., Aug., 40, 41, 42. — Perse, Sot. V. sers 74.
‘ Calo, De re rustieâ, S6.
LE6ES ANNONARI^.
parait Traisemblable que les cinq modii de l’annone formaient également la ration mensuelle des citoyens indigents
Primitivement, donc, les distributions étaient mensuelles. Plus tard, pour en mitiger l’abus, Auguste ordonna qu'elles n’eussent plus lieu que par trimestre ; mais, des réclamations s’étant élevées contre ce nouveau mode, l'on en revint à l’usage ancien *.
A dater du règne d’Aurélien, les distributions devinrent quotidiennes, parce qu’on donna du pain *. Pour l'huile, on suivit le même ordre, ainsi que pour la viande et le lard *.
Mais il vint des temps où l’on cessa d’avoir les moyens de supporter la dépense alimentaire de l'année. Uno loi d'Honorius, de l’an 419 de notre ère, règle la distribution à quatre mille livres de pain par jour pendant cinq mois, en totalité six cent mille livres ', ce qui montre la dépopulation de Rome et la détresse du fisc, à la suite de l’invasion des Goths. Valentinien le Jeune, trente-trois ans après, dépensait dans les cinq mois une quantité de treize millions six cent vingt-huit mille
' Ces cinq modii, équivalant & irenle-cinq kilogrammes, pouvaient suffire k un ménage de trois ()ersonnes. — Dans nos contrées septentrionales, h Paris, par exemple, des calculs certains font ressortir à quarante-cinq décagrammes par jour la ration d’une personne. Notez de plus qu’avec nos blés, qui ne pèsent guère que soixante-quinze kilogrammes l’hectolitre, le poids de grain ne donne que le poids de pain, tandis que les blés de Rome, récoltés dans des pays extrêmement secs, devaient produire sept, huit, et même dix pour cent de plus en pain. Dézobry, III, p. 393.
' Sue!., Aug., AO.
» Cod. Tkêod., XIV, tit. XVII, I. 3.
‘ /6id.,XlV, tit. 1V,1. 10.— Golhof.,ad.Ced.7%eo£f.,XIV,lit. V,1.3.
• Cod. Theod., XIV, lit. IV, 1. 10.
352 SOLUTION DU PROBLàME DE LA HIbÈRE.
lÎA'res, ce qui faisait plus de quatre-vingt-dix mille huit cent cinquante livres par jour Triste temps que celui où l'on mesure la prospérité de Rome sur le plus grand nombre de pauvres qu’elle peut secourir * !
Quant au mode de répartition, il était soumis à des règles sévères et environné de plus de garanties que lors des distributions de blé. Les distributions de pain se faisaient par quartier, regiones ; les noms des prenant-part, avec la quotité de la part, y étaient inscrits sur une table d’airain. Le nombre en était à peu près fixé, et la substitution aux familles éteintes se faisait de manière à transmettre leur portion à des familles de même état et de même rang Le pain se donnait à chacun publiquement, et non à la boulangerie, de peur de fraude *. A cet effet, tous les jours le peuple se rendait aux gradins de son quartier, graJus; c'étarent des esplanades auxquelles on montait par des escaliers de chaque côté, et où se tenaient les agents du préfet de l’annone, qui donnaient le pain ; de là le nom de panû gradilis. Là, on délivrait à chacun sa portion, sur la présentation de sa tessère, ou plutôt de sa marque (en grec kalamos), laquelle avait remplacé la tessère La fraude, soit qu’elle émanât des employés de l’annone.
• Naudel, ub. sup., p. 63, — Sur quoi M. Wallon fait la recliflcation suivanle. « M. Naudel a écrit treize millions au lieu de trois millions, ce qui lui fait porter ii quatre-vingt-dix mille huit cent cinquante livres la quantité des distributions journalières. Il importe de signaler celte erreur de plume qui établirait une trop grande dilTérence entre les temps d'Uonorius et de Valentinien 111 » (^Histoire de l'etclauage, lit, p. S28).
’ Wallon, ub. sup.
• Golliof., ait Cad. Theod., XIV, lit. XVII, 1. G.
• Cad. Theod., ub. sup., 1. 7.
' Naudet, ub. sup , p. 66.
LEGES an:<okariæ.
soit qu’elle émanât des parties prenantes, était punie de mort , châtiment bien terrible pour quelques morceaux de pain, dit un savant commentateur Mais les empereurs attachaient la pensée du bonheur de l’empire à la rigoureuse exactitude avec laquelle était payée la dette alimentaire du pauvre, et l’un d’eux disait qu’il n’y avait rien de plus réjouissant à voir pour lui que le peuple romain bien repu’'.
En résumé, la lot frumentaire deCaius Gracchus, cette loi dont tous les bons esprits, Cicéron, Salluste, Jules César, Auguste, ont senti et fait connaître les inconvénients, subsista jusqu’à la chute de l’empire romain : — Salas populi suprema lex estai — Elle était devenue une nécessité suprême. Ce fut une concession obligée de l’oligarchie envers le peuple qui, réduit à la misère par l’abrogation des lois liciniennes, par l'absence do ' ut travail organisé, par l'introduction de la culture au moyen des esclaves, et cependant conservant tous ses droits politiques, avait besoin d’étre contenu par do puissants motifs d'intérêt personnel pour ne pas être tenté d’exciter sans cesse des révolutions dans l'État, et de porter, par là, la perturbation dans la fortune des riches*.
Donc, les riches jetaient du pain au peuple, comme un gâteau de miel dans la gueule de Cerbère, moins pour l’empêcher de mourir de faim, que pour l’empêcher de mordre.
• Ibid.
* Wallon, De Vesclavage, tit, p. 361 .
' Dureau de La Malle, Econom. polit, des Rom. , II, p. 309.