IX
Commaoauté de vie et de biens.
Individualités excentriques sont de tous les temps. — Secte des pharisiens. — Secte des esséniens. — En quoi différaient. — Les esséniens vivaient en communauté. — Leur nombre, leurs habitations, leurs mœurs, leur régime, etc. — Célibat. — Comment se recrutaient. — Les thérapeutes. — Repas égalilaires. — Résultats de cet essai de communisme.
Dans tous les temps, et chez tous les peuples, on a vu, l'on voit, et l'on verra surgir, du sein des masses, des individualités excentriques que la pieté quelquefois, la singularité souvent, l'orgueil presque toujours, poussent à s'assimiler et à se réunir, pour vivre en commun, en dehors des lois communes, sons l'empire de règles spéciales, et sous le voile de vertus exceptionnelles qui attirent respect, attention, et profit.
C'est surtout au sein des sociétés corrompues que naissent et se forment ces petites sociétés d'élite, lesquelles meurent au monde, pour y mieux vivre seules, pour elles seules.
C'est ainsi que, chez les Juifs des derniers temps, naquirent et s'établirent deux sectes, — les pharisiens et
* Prt*^., XXVm, i5à4i,
les esséniens, lesquels placèrent l'imitation des anciennes mœurs israélites dans l'exagération et l'isolement de leurs vertus.
Les pharisiens vivaient au milieu du monde, mais à part de ses usages, et comme critique vivante de ses mœurs. Ils vivaient, non en communauté, mais fort unis entre eux. A l'extérieur, tout était, chez eux, piété, humilité, générosité. A l'intérieur, tout était égoïsme, avarice, ambition, hypocrisie. Ils donnaient très exactement la dîme, non-seulement des gros fruits , mais des moindres herbes, du cumin, de la menthe, du millet. Ils jeûnaient très souvent, et se montraient très stricts observateurs de la loi *. Mais, quand ils faisaient l'aumône, c'était toujours en public; quand ils jeûnaient, ilsse jaunissaient le visage 5 quand ils sortaient, ils affectaient de porter, au front et au bras gauche, des «o(a|)/io«/i démesurément grands^ ; tout cela accompagné de beaux discours, pour séduire le peuple et les
* Si stricts, qu'ils firent un crirae k Jésus-Christ d'avoir détrempé un peu de terre au bout de son doigt, un jour de sabbat, et k ses disciples d'avoir, le même jour, arraché, en passant, quelques épis pour en manger le blé. Le ïalmud, écrit plus de cent ans après la résurrection de Jésus-Christ, contient mille autres cas de conscience de cette sorte : s'il est permis, le jour du sabbat, de monter sur un âne pour le mener boire, ou s'il faut le tenir par le licou ; si Ton peut marcher dans une terre fraîchement ensemencée, puisqu'on court le risque de semer les grains qu'on aurait pu enlever avec les pieds ; s'il est permis, ce même jour, d'écrire assez de lettres pour former un sens ; s'il est permis de manger un œuf pondu ce jour-la même, etc.; sur la purification du vieux levain avant la Pàque : s'il faut recommencer à purilier une maison , lorsque l'on y voit passer une souris avec quelques miettes de pain ; s'il est permis de garder du papier collé, ou (juelque emplâtre ,umc }^r..^r,t -•' etc., elc.
'enant quelques passages de la loi, nomef qui veut qu'on ail toujours entre les mains. -
femmes, lesquels se privaient de leurs biens pour les enrichir*.
Les esséniens, au contraire, fuyaient les grandes villes, et, à l'instar des disciples de Pythagore'^, el pour mieux se rapprocher de la vie des prophètes % ils mettaient leurs biens en commun. «Voici, dit l'écrivain juif Philon*, en quoi consiste la communauté des esséens, ou esséniens. En premier lieu, aucune maison n'appartient en propre à aucun d'eux qui n'a[pjrtienne, parle fait même, à tous ; car, outre qu'ils y vivent plusieurs en famille, elle est ouverte à tout survenant qui fait partie de leur secte ; de plus , toutes les provisions qu'elle renferme sont à tous ; on y trouve un office pour tous les habitants ou hôtes, un vestiaire commun à tous, dos aliments mis à la disposition de ceux qui sont chargés de préparer les repas. C'est qu'il serait impossible de trouver au même degré , ailleurs que chez eux, celte confraternité qui fait que des hommes, unis par les liens du sang ou par l'amitié, vivent sous le même toit, partagent le même sort, mangent à la même table... De ce qu'ils ont gagné comme récompense de leur labeur, en travaillant pendant la journée, ils ne gardent rien comme leur propriété particulière; mais, portant tout à la communauté, ils en font la propriété de tous. Les faibles et les malades, ne pouvant subvenir à leurs besoins, trouvent leur nécessaire assuré dans le superflu des forts et des valides; et ils peuvent
ï Voy. Fleury, ub. sup., XXXIV.
2 Voy. sur les pythagoriciens, ces jésuites de Tantiquilé, VHist. du communisme, de Sudre, p. 53 et suiv.
8 Voy. sur le nombre el la vie en commun des prophètes, Les Mœurs des Israélites, de Fleury, ch. XXU.
* Comparez Josèphe, Anfiquit. judat'c, lib. I, 7, 8, el Philon, De vitâ contemplât j\o\. II, p. 471, qui parlent longuement des esséniens.
66 INSTITLTIONS DE MOÏSE.
en jouir sans honte, car c'est aussi leur propriété *.» Les esséniens habitaient par petites bourgades la contrée solitaire qui forme la côte occidentale de la mer Morte. Leur nombre ne dépassa jamais quatre mille. Ils s'adonnaient à l'agriculture et à la fabrication des objets de première nécessité , dédaignant le commerce et la navigation ^ La plupart des esséniens vivaient dans le célibat', ils se recrutaient par des admissions volontaires *. Tout coupable de crimes ou de fautes graves était chassé de la communauté, ils méprisaient les richesses, n'amassaient ni or ni argent, et s'étudiaient à vivre de peu, ce qui ne les empêchait pas d'être fort riches , « car, dit Philon, la simplicité et la modération sont une grande richesse. » Leurs biens, mis en commun, étaient administrés par des économes électifs. Leur doctrine religieuse reposait sur ces trois points fondamentaux : aimer Dieu, la vertu , et les hommes. Enfin , ils n'avaient point d'esclaves, et considéraient l'esclavage comme impie
1 Traduction de Pierre Leroux. — Voy. Id. De l'Égalité, 2^ partie.
2 « Vous ne trouverez pas, dit le juif Pliilon, un artisan parmi eux qui travaille a faire une flèche, un dard, une épée, une cuirasse ou un bouclier, en un mol aucune espèce d'armes, de machines, ou d'instruments servant à la guerre, ni même qui se livre à aucune des occupations, pacifiques en apparence, qui tournent si facilement à mal ; je veux parler des différents genres de négoces ou de trafics, celte source d'une insatiable avidité ; ils les suppriment complètement. Us ne savent ce que c'est que marchés, boutiques, factoreries. »
5 C'est ce qui fait dire à Pline le naturaliste : « La peuplade solitaire des esséniens , peuplade la plus extraordinaire qui soit sous les cieux , vit sans argent, et se perpétue sans femmes. Ainsi, chose incroyable, depuis plusieurs siècles, elle se renouvelle sans qu'il y naisse personne. » {Hist. nat., ch. V, p. 15.)
* « Le repentir et le dégoût du monde sont la source féconde qui alimente celte peuplade. » (Pline, u6. sup.)
COMMUNA.UTÉ DE BîENS. 67
et contraire à la nature qui a fait tous les hommes égaux. t( L'égalité, dont le maintien était le véritable esprit du mosaïsme, fut ainsi conservée par la secte essénienne dans laquelle la vie en commun et le repas égalitaire furent constamment pratiqués '. »
Il en fut de même, pour le repas égalitaire, dans la secte juive des thérapeutes de l'Egypte, lesquels, bien que leurs maisons fussent isolées les unes des autres, par groupes d'habitations cellulaires, ne s'en réunissaient pas moins, périodiquement , pour le banquet fraternel ^,
Maintenant, le seul fîiit de la vie en commun et du repas égalitaire . des esséniens suffit-il pour chasser d'au milieu d'eux la misère et les vices qui l'amènent? L'histoire ne nous apprend rien de précis à ce sujet. Nous savons seulement qu'à leurs coutumes et à leurs maximes, dont plusieurs se rapprochent des préceptes du christianisme, les esséniens mêlaient des erreurs et un orgueil qui les séparent profondément des disciples de Jésus. L'égalité et la fraternité, leur doctrine fondamentale, n'étaient pas même pratiquées parmi eux. Dans la hiérarchie des classes, qu'ils avaient été obligés d'établir pour se gouverner, les membres des classes supérieures s'abstenaient de tout contact avec ceux d'un rang inférieur, et s'en purifiaient comme d'une souillure quand ils n'avaient pu l'éviter. Quant aux incirconcis, aucune secte juive ne professait une antipathie plus prononcée contre eux^.
1 p. Leroux, De V Egalité, 2^ partie.
* Les lliérapeules furent les devanciers des anachorètes chrétiens, comme les esséniens furent ceux des cénobites. — Voy. Sudre, «6, sup., p. 58 et 519. Et Salvador, Jésus et sa dodnne, tom. ï, p. 465,
3 Voy. Sudre, ub. sup., p. 57.
Si, avec son humilité et ses vertus, l'Église primitive de Jérusalem ne put, ainsi que nous le verrons bientôt, se soutenir, et se généraliser, sur la base de la communauté des biens, comment, avec son orgueil et ses vices, la secte des esséniens eût-elle pu ne pas trouver, dans cette base même, la nécessité de sa chute, alors même qu'elle eût pu survivre aux autres causes de dissolution et de mort qui firent, de la ruine simultanée du monde païen et du monde juif, la palingénésie du monde chrétien ?
Résultats obtenus.
La solution du problème de la misère tel qu'il avait été posé par Moïse estelle sortie de ses institutions? — Non. — Pourquoi ?
En résumé ; — Prééminence de l'cigriculture sur l'industrie ; — Absence de commerce extérieur ; — Tributs prélevés sur les peuples conquis; — Impôts assis sur les terres possédées par les citoyens; — Droits perçus sur les marchandises étrangères; — Art monétaire, connu de toute l'antiquité; — Prévoyance dans les cas de disette ; — Économie et épargne considérées comme principes générateurs de l'aisance et de la richesse ; — Esclavage admis, mais tempéré par des préceptes humains; — Luxe autorisé, mais seulement pour le culte de l'Éternel; — Code rurart où l'on voit poindre le principe fécond des assolements ; — Code moral où brillent l'aurore de la charité chrétienne et le principe delà taxe des pauvres; — Code industriel qui consacre, avec la légitimité du salaire, et du repos
hebdomadaire pour l'ouvrier, robligation du travail, et sa division comme moyen de perfectionnement et d'économie de la main-d'œuvre; — Code civil qui adopte pour base la propriété et la famille; — Code social qui consacre la gratuité du crédit, la remise périodique des dettes, et le retour périodique des biens vendus aux mains des anciens propriétaires ; — Enfin, richesse et bien-être temporel de l'homme assignés comme but et comme récompense à son travail * : — Tels sont^ en substance, indépendamment de l'essai de communisme pratiqué par les esséniens, les divers éléments de l'économie politique des Hébreux tels qu'on peut les déduire de leur histoire.
Ces divers éléments, combinés et sanctionnés par l'autorité de la religion et du pouvoir, eurent-ils pour résultat de résoudre le problème de la misère dans le sens que l'avait posé Moïse : « Des pauvres, oui; des indigents, non *. »
Oui, tant que l'institution du Jubilé, leur couronnement et leur base, resta debout. Cette institution avait surtout pour but d'empêcher la formation des castes qui, comme celles de TÉgypte, se fussent rendues propriétaires de tout le territoire et, par suite, maîtresses souveraines du pays. Pour cela, que fit Moïse? Il permit la mobilisation, c'est-à-dire la circulation des terres, mais en la soumettant à des règles qui rendissent impossibles les agglomérations constantes des propriétés dans une même main, dans une même famille. Par là, les pauvres étaient forcément ramenés, au bout d'un certain nombre d'années, au
* Voy. ci-dessus, p. 27 et 62, et ci-après, chap. 11^ § X. " Isaie, V, 8.
niveau de leurs frères, et, soit qu'on gardât sa propriété, soit qu'on la transmît à un autre, l'inégalité permanente des fortunes, l'oisiveté, la stérilité, la misère étaient bannies d'Israël *. Mais cet équibre périodique ne put se maintenir longtemps, et, dès le temps des prophètes, ïsaïe faisait entendre ces paroles de malédiction : « Malheur à vous qui joignez maison à maison et champ à champ, de manière à absorber tout le terrain et à vous rendre seuls possesseurs du pays ! Jehovah dit : (( Vos vastes maisons seront désolées, et vos palais resteront sans habitants ^ »
D'ailleurs, l'examen que nous allons faire des institutions chrétiennes relatives aux pauvres achèvera d'élucider cette question.
^ Salvador, Hist. des institutions de Moise, lom. I, p. 245 et 248.