CHAPITRE IL
De la mlisère chez les chrétiens de la primIttTe Église^ et des moyens pratiqués pour y remédier.
État des Juifs à la venue du Messie. — Loi du Jubilé et autres institutions de Moïse abolies. — Misère juive, misère universelle. — Même problème à résoudre. — Moyens de solution : — Des riches et des pauvres au temps de Jésus ; — Transmutation de la richesse en pauvreté ; — Transmutation de l'esclavage païen en servitude chrétienne, — Du travail et de son organisation. — De la Charité et de ses œuvres: aumône; prêts gratuits; hospitalité, — De l'administration de la Charité: diaconies; hôpitaux. — Communauté de biens ; — Dioit à l'assistance ; taxe des pauvres, — Lois contre la mendicité, etc. — Peines et prisons pénitentiaires. — Résultats obtenus.
Quand Jésus-Christ parut sur la terre , les Hébreux , depuis longtemps, avaient disparu, pour ne plus être que des Juifs : Israël était devenu la Judée, et les douze tribus de la terre promise se trouvaient réduites au seul royaume de Juda , — royaume cinq fois conquis et devenu, à la fin, une tétrarchie romaine *.
Pendant les soixante-dix ans qu'avait duré leur captivité, après la prise de Jérusalem et la destruction du temple par Nabuchodonosor ; pendant les quatre-vingts ans qu'ils avaient mis à rebâtir leur temple et à relever les murailles de leur ville sainte, après leur restauration par Cyrus ; pendant les trois cents ans qu'ils avaient vécu sous la domination des Perses, des Grecs, des Macédoniens ; pendant le siècle de persécution et d'invasion qu'ils avaient subi sous les rois d'Egypte et de Syrie ; enfin , pendant les soixante-dix années de servitude qu'ils avaient souffertes sous les Romains,
* Voy. ci-dessus, p. 2, note 4, et p, 18, noie 4.
après quatre-vingts ans seulement de liberté reconquise par les Machabées *, — les Juifs n'avaient pu que s'affaiblir, que se dépenpler, que se ruiner; aussi, quand le Messie promis arriva, sous le règne d'Auguste à Rome, et d'Hérode en Judée, trouva-t-il le peuple de Dieu rongé de vices , de maux et de misères.
Et comme, depuis la captivité de Babylone, la loi du Jubilé, et les autres institutions de Moïse, protectrices des pauvres, n'avaient plus reçu d'exécution, et que même, dans le nouvel état politique de la Judée, elles ne pouvaient plus en recevoir, on peut dire que le problème de la misère se présentait tout entier, sans moyen de solution applicable , lorsque le Sauveur du monde fut appelé à le résoudre.
Voyons donc sur quelles bases reposait l'économie politique sacrée à l'aide de laquelle Jésus, et, après lui, TÉglise, entreprirent de guérir la misère juive, devenue la misère universelle.
Des riches et des pauvres, au temps de Jésus; — Transmutation de la richesse en pauvreté; — Transmutation de l'esclavage païen en servitude chrétienne ; — Du travail et de son organisation ; — De la charité et de ses œuvres : aumône, prêts gratuits, hospitahté ; — Administration de la charité : diaconies; hôpitaux; — Communauté de biens; — Droit à l'assistance; taxe des pauvres; — Lois contre la mendicité; — Peines et prisons pénitentiaires ; — Résultats obtenus : — Tels sont les divers points que nous avons pris à tâche de traiter dans ce chapitre.
* Ou princes Asmonéens, famille de héros qu'il ne faut pas confondre avec les sept frères Machabées et leur mère, qui ont tiré leur nom du livre dans lequel cet épisode est consigné.
Des riclies et des pauvres, au temps de lésus.
Inégalité des fortunes et des conditions selon le christianisme ; — Doctrine de saint Paul à ce sujet. — Pourquoi Jésus, qui pouvait se faire noble et riche, s'est fait pauvre et artisan. — Mêmes égards dus aux pauvres qu'aux riches. — Malédiction de Jé#us contre les riches. — Distinction du bon et du mauvais riche. — Légendes de Zachée et de Lazare. — Autres exemples de mauvais riches. — Tourments qui leur sont réservés. — Le Laslhenès des Martyrs. — Bons et mauvais pauvres. — Exemples des uns et des autres. — Les bons seuls sont appelés heureux. — Semper pauperes habelis vobiscum. — Masse de pauvres qui suivaient et obsédaient Jésus. — Moisson abondante, mais moissonneurs peu nombreux! — Multiplication des pains. — Moyen pour nous de renouveler ce miracle.
L'inégalité des forliines et des conditions, née de l'inégale répartition que la nature elle-même a faite, entre les hommes, de ses aptitudes et de ses forces, ne pouvait ne pas être sanctionnée parle christianisme comme une loi sociale, comme une nécessité providentielle.
Le christianisme reconnut donc les hommes inégaux entre eux, quant à la somme des fardeaux divers qu'ils ont tous diversement à porter, selon la diversité de leurs forces individuelles; mais, en même temps, il les proclama égaux devant Dieu, quant à la somme de récompense commune à laquelle chacun a également droit, selon l'égalité relative des efforts de chacun dans le travail de tous.
Ainsi, l'inégalité des conditions sociales, dans le monde, se convertit, sous l'empire du christianisme, en une similarité de fonctions diverses dans l'œuvre de Dieu.
C'est ce que l'apôtre des nations a admirablement
exprimé dans ces versets de sa première ÉpUre aux Corinthiens ;
« Il y a, dit saint Paul, des diversités de facultés, des diversités d'attributs, des diversités de fonctions , mais il n'y a qu'un même Esprit , qu'un même Seigneur, qu'un même Dieu, qui répartit ces dons comme il lui plaît, pour l'utilité de chacun et de tous.
« Notre corps, quoique composé de divers membres, n'en forme pas moins qu'un seul et même corps. Il en est de même de l'Église du Christ; car, nous avons été abreuvés et baptisés du même Esprit, pour n'être tous ensemble qu'un même corps, soit Juifs, soit gentils, soit esclaves, soit libres.
« Si le pied disait : Puisque je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps, en serait-il moins du corps ? Et si l'oreille disait : Puisque je ne suis pas œil, je ne suis pas du corps, en serait-elle moins du corps? Et si tout le corps était œil, oii serait l'ouïe? Et s'il était tout oreilles, où serait l'odorat?
a L'œil ne peut dire à la main : Je n'ai pas besoin de ton secours ; la tête ne peut dire aux pieds : Vous ne m'êtes pas nécessaires; car Dieu a mis un tel ordre dans les diverses parties du corps, que tous les membres s'entr' aident forcément les uns les autres, et que, si l'un des membres souffre, tous les autres membres souffrent avec lui.
ce Dieu a même fait que les membres les plus vils ne sont pas les moins honorés, et que ceux qui paraissent les plus inférieurs sont ceux-là précisément qui sont les plus nécessaires *. »
C'est pour cela que Jésus-Christ, qui pouvait s'éle-
* Paul, I Ep. ad Cor., XII, i et suiv.
ver au plus haut faîte des honneurs, a voulu descendre et rester au plus bas degré de l'échelle sociale, en naissant pauvre, et en se faisant artisan.
Et; en cela, il s'est rendu plus utile, même aux riches, que s'il eût vécu dans l'opulence; car, ce n'est pas un homme seulement, c'est Dieu qui, dans le pauvre, a voulu souffrir le froid, la faim , la soif, les privations de toutes sortes; c'est donc lui qui tend la main au riche , pour lui donner le mérite de venir à son aide et de se faire son consolateur * ; c'est donc par une touchante communication de son propre caractère que le pauvre aide le riche à revêtir Jésus-Christ luimême par les sentiments de piété qu'il fait naître en lui*. Aussi, saint Augustin a-t-il eu raison de dire : « Dieu nous impose l'obligation de porter les fardeaux les uns des autres : celui des pauvres, c'est la misère; celui du riche, c'est sa richesse. Heureux du siècle l hâtez-vous donc d'alléger le fardeau des malheureux, et vous travaillerez à vous soulager vous-mêmes. Diminuez les besoins de vos frères, et ils diminueront le poids redoutable de vos comptes^. » Et saint Jean- Chrysostôme a raison d'ajouter : que le pauvre a moins besoin du riche que le riche n'a besoin de lui *-, et saint Jérôme : « Grand est le bienfait que le riche reçoit du pauvre ^ «
C'est, imprégné de cette doctrine des Pères de l'Église, que Bossuet a dit : « Les pauvres ont leur fardeau,
» Hilar., m Ps. GXXXI, § 25. — Chrys., in Ep. ad Rom. Hom. XV,6,
* Greg. Nyss., Orat. I, in verba : Faciamus hominem.
' Aug., Serm. XXXIX, 6 : Pauper et dives occurrerunt sibi. — Voy. ci-dessus, p. 12.
* Chrys., m £p. ad Cor. Fom.XXXIV,4; eiin Matth. Hom, LWl.^f » S. Hier. , in Fs, CXXXIII.
mais les riches ont aussi le leur. Et quel est le fardeau des riches? Ce sont leurs propres richesses. Le fardeau des pauvres, c'est de n'avoir pas ce qu'il faut; et le fardeau des riches, c'est d'avoir plus qu'il ne faut. Quoi donc ! est-ce un fardeau incommode que d'avoir trop de biens? Ah I que j'entends de mondains qui de'sirent un tel fardeau dans le secret de leur cœur! Mais, si les injustes préjugés du siècle les empêchent de concevoir, en ce monde, combien l'abondance pèse, quand ils viendront en ce pays où il nuira d'être trop riches; quand ils comparaîtront à ce tribunal où il faudra rendre compte, non-seulement des talents dépensés, mais encore des talents enfouis, non-seulement de la dépense, mais encore de l'épargne; alors ils reconnaîtront que les richesses sont un grand poids, et ils se repentiront vainement de ne s'en être pas déchargés. — Portez donc , ô riches ! portez le fardeau du pauvre, soulagez sa nécessité, aidez -le à soutenir les afflictions sous le poids desquelles il gémit; mais sachez qu'en le déchargeant vous travaillez à votre décharge; lorsque vous lui donnez, vous diminuez son fardeau, et il diminue le vôtre : vous portez le besoin qui le presse ; il porte l'abondance qui vous surcharge. Communiquez entre vous mutuellement vos fardeaux, afin que les charges deviennent égales , ut fiât œqualitasy comme dit saint Paul. »
Plus loin, Bossuet s'écrie : « Qu'on ne méprise donc plus la pauvreté et qu'on ne la traite plus de roturière. Il est vrai qu'elle était de la lie du peuple ; mais le roi de gloire l'ayant épousée, il l'a ennoblie par cette alliance*. »
* Sur Véminente dignité des pauvres dans l' Eglise ^ Sermon pour le dimanche de la Sepluagésime.
C'est le même sentiment qui a dicté les réflexions suivantes à un écrivain catholique moderne ;
« Ce n'est plus l'injustice inacceptable du destin, ni le stupide jeu du hasard qui condamnent le pauvre à l'apparente infériorité de sa condition ; quelle que soit sa place, elle lui est assignée par Dieu ; il peut y servir ses frères, et s'y rendre agréable à Dieu. Cette position n'est pas son malheur, elle est sa fonction, aussi honorable et aussi sainte que celle du roi. Le roi, au suprême degré de l'échelle, dont le pauvre occupe le plus bas échelon, n'est, comme lui, qu'un serviteur, qui devra rendre un jour le même compte au même maître tout puissant; et l'Église, qui n'a dans le monde que des enfants, ne permet ni au roi, ni au pauvre de l'ignorer. Elle prêche à la cour ce qu'elle prêche au village ; de la même voix qui recommande partout la soumission, l'obéissance aux supérieurs, elle recommande aussi la douceur, la mansuétude, la charité, le respect de l'homme pour son semblable et pour luimême, et rappelle sans cesse, aux plus grands comnje aux plus petits, V égalité du jugement, celle des récompenses, celle des puniiions. Elle ne promet qu'im paradis pour les bons, qu'un enfer pour les mauvais, comme il n'y a pour tous qu un Père, qu'wn Juge et qu'un Dieu. »
C'cbt pourquoi saint Jacques recommande avec tant d'instance à ses frères de ne point faire acception des personnes dans leurs jugements, et de traiter le pauvre à l'égal du riche dans leurs égards et dans leur estime.
« S'il entre, dit-il, dans votre assemblée, un homme portant un anneau d'or et un habit magnifique, et, avec lui, un autre homme vêtu d'un méchaut habit, et qu'arrêtant votre vue sur celui qui estmags.ifiquement vêtu,
VOUS lui disiez, en lui assignant une place d'honneur: (( Daignez vous asseoir ici, » tandis que vous dites à l'autre : « Tenez-vous là , debout, ou assis sur Tescabeau de nos pieds, » vous faites là une différence injurieuse pour ce dernier, différence que Dieu réprouve; car vous déshonorez le pauvre alors que ce sont les pauvres du monde que Dieu a choisis pour être les riches de la foi, et les héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment. Si donc vous accomplissez la loi royale en suivant ce précepte de l'Écriture : « Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes , » vous faites bien. Mais si, en le suivant, vous faites acception des personnes , vous faites mal , et vous violez la loi, loin de la suivre ^ »
On lit dans saint Luc cette malédiction de Jésus contre les riches : « Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation ! Malheur à vous qui êtes rassasiés , parce que vous aurez faim î Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et sangloterez ^.»
Est-ce contre le riche parce qu'il est riche que cet analhème flivin est prononcé ? Non ; c'est seulement contre le riche dont le trésor a endurci le cœur; — contre le riche qu'une insatiable convoitise rend sourd aux cris des malheureux ; — contre le riche à qui Dieu a dit : c( Malheur à vous , parce que vous chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne peuvent porter, et que vous ne touchez pas même du bout du doigt ^; » — contre le riche avare et égoïste, enfin, qui, « après avoir dormi son sommeil, se réveillera les mains
* Ep. cathol. de saint Jacques, II, 2 et suiv, 2 Luc, VI, 24 el 25.
» Luc, XI, 46.
vides *, )) et non contre le riche généreux et compatissant.
Le bon riche se distingue donc du mauvais riche de la même manière que l'arbre qui produit de bons fruits se distingue de l'arbre qui en produit de mauvais. (( On juge de l'arbre par ses fruits, dit l'Écriture. On ne cueille point de figues sur les épines, et l'on ne vendange point de grappes sur les ronces ^. «
Et, pour que nous sachions mieux à quels fruits, à quels signes certains peut se recoiniaître le bon et le mauvais riche, l'Écriture a pris soin de nous fournir elle-même l'exemple de l'un et do l'autre.
(( Or donc, Jésus, étant entré dans Jéricho, traversait la ville, lorsque voilà qu'un homme, nommé Zachée, chef des publicains et fort riche, monta sur un sycomore pour le mieux voir, parce qu'il devait passer par-là. Arrivé en cet endroit, Jésus leva les yeux, et, Tayaut vu, lui dit : Zachée, descendez vite, car il faut qu'aujourd'hui je séjourne dans votre maison. Et Zachée se hâta de descendre et il le reçut avec joie. Ce que voyant, ils murmuraient tous, disant ; Il est descendu chez un homme pécheur. Mais Zachée, debout devant le Seigneur, lui dit ; Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui rends le quadruple. Jésus lui dit : Je vous reconnais là pour un des enfants d'Abraham. Cette maison a reçu aujourd'hui ie salut ^. »
Voilà le bon riche. Yoici le mauvais :
(( Il y avait un autre riche qui était vêtu de pourpre
1 Ps. LXXV, 6.
« Luc, VI, 43. — Id. xm, 9. — Matth., VU, 15 et suiv.
3 Luc, XIX, 1 à 9.
et de byssus, et, chaque jour, il faisait une chère spleiidide. Et il y avait aussi un mendiant, r.ommé Lazare, lequel était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désirant se rassasier des miettes qui tombaient de sa table, et personne ne lui en donnait ; mais les chiens venaient lécher ses ulcères. Or, il arriva que le mendiant mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans Tenfer. Gomme il était dans les tourments, levant les yeux , il vit de loin Abraham et Lazare dans son sein ; et jetant un cri, il dit : Père Abraham, ayez pitié de moi et envoyez Lazare, afin qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau pour rafraîchir ma langue, car je souffre horriblement dans cette flamme. Mais Abraham lui répondit : Souvenez-vous que, pendant votre vie, vous avez reçu les biens, et Lazare les maux. Lazare maintenant est consolé, et vous, vous souffrez*. »
Et c'était justice !
A Lazare donc le sein d'Abraham, le repos, la joie, le rassasiement; au mauvais riche les tourments de l'enfer, la fièvre qui dévore les âmes malades, le remords qui les brûie, la soif, et à cette soif la goutte d'eau refusée, comme il avait refusé les miettes de sa table à la faim du pauvre ^.
L'apôtre saint Jacques a décrit plus énergiquement encore les tourments réservés par Dieu aux mauvais jiches :
(( Vous avez vécu sur la terre dans le luxe et dans les voluptés; vous vous êtes engraissés comme des victimes préparées pour le sacrifice; vous avez condamné
1 Luc, XVI, 19 à 23.
' Lamennais, sur saint Luc, p. 294.
et tué le juste, sans qu'il vous ait fait de résistance; vous avez privé de leur salaire les ouvriers qui avaient moissonné vos champs. Les cris des malheureux que vous avez faits sont montés jusqu'aux oreilles du dieu des armées. Maintenant, riches, pleurez, poussez des cris et des hurlements, en vue des misères qui doivent fondre sur vous. La pourriture consume les richesses que vous gardez; les vers rongent les vêtements que vous avez en réserve; la rouille corrode l'or et Targent que vous cachez, et cette rouille s'élèvera en témoignage contre vous, et dévorera votre chair comme un feu ardent. C'est ta le trésor de colère que vous amassez pour les derniers jours \ »
Il y avait d'autres niauvais riches, hienfaisants en apparence, dont la main droite ne donnait jamais rien que pour que la main gauche le sût, afin de tâcher d'enlever d'un côté ce qui était offeit de l'autre. C'étaient les hypocrites de vertu, les sépulcres blanchis dont parle l'Écriture^. C'étaient les faux dévots qui suivaient Jésus en lui criant .* Seigneur! Soigneur! et auxquels Jésus répondait : Pourquoi m'appelez vous Seigneur, Seig!>eur? et pourquoi ne faites-vous pas ce que je vous dis ^ ? C'étaient tous les faiseurs, — faiseurs de belles phras(^s, et non de bonnes oeuvres, — que saint Paul appelait airain sonnant et ajmbale relenlissante*. C'étaient, enfin, ces égoïstes déguisés, qui, sous le semblant de la charité chrétienne, regrettaient, comme Judas Iscariote, qu'on dépensât en pieux hommages l'argent qu'ils disaient
' Saint Jacques, Epitre cathoL, V, d h 6. — /<i , II, 6 el 7.
« iMatth., XXllI, 27, 28.
8 Luc, VI, 30.
' Paul, 1 Ep. ad Cor., Xlïl.
vouloir employer en aumônes, dans le but secret de se l'approprier ^
Est-il donc e'tonnant, qu'en voyant les pauvres au milieu de tels riches, Jésus les comparât à des brebis au milieu des loups ^ ?
(( Un jour que Je'sus e'tait venu, dans tout le pays qui est aux environs du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés , il disait au peuple qui venait en troupes pour être baptisé par lui : Tout arbre qui ne produit point de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Et le peuple lui demandant : Que devons-nous donc faire? Jévsus leur répondit : Que celui qui a deux vêtements en donne la moitié à celui qui n'en a point , et que celui qui a de quoi manger fasse de même ^ »
C'était ce qu'avait fait Zachée. Ce fut ce que fît le Lasthénès des Martyrs, aux temps de la persécution.
« Je n'ai jamais cru que mes richesses fussent à moi ; je les recueille pour mes frères les chrétiens, pour les gentils, pour les voyageurs, pour tous les infortunés ; Dieu m'en a donné la direction ; Dieu me l'ôtera peutêtre ; que son saint nom soit béni * ! »
Si donc il y avait de mauvais riches, il y en avait aussi de bons.
Mais, pour un Zachée, que de Lazares!
De même qu'il y avait deux sortes de riches, il y avait aussi deux sortes de pauvres : — les bons et les mauvais.
» Jean, XII, 4, 5, 6.
« Mallh., X, 46.
» Luc, III, 3, 9, iOetlI.
* Chàleaubriand, les Martyrs^ liv. II.
Les mauvais pauvres étaient les pauvres faine'ants. Le Seigneur les rejetait, comme serviteurs inutiles, dans les ténèbres extérieures*.
Les mauvais pauvres étaient ceux qui , malgré la houte attachée à la mendicité % aimaient mieux tendre la main que de travailler pour vivre. Saint Paul les déclarait indignes de manger ^
Les mauvais pauvres étaient ceux qui, tombés dans l'indigence par leur faute, cherchaient à en sortir par la prostitution ou par le vol. L'Écriture les condamnait à la géhenne.
Les bons pauvres, au contraire, étaient ceux qui savaient supporter la mauvaise comme la bonne fortune, et qui pouvaient, dès lors, s'appliquer ce passage de saint Paul : « Ce n'est pas la vue de mon besoin qui me fait invoquer votre charité, car j'ai appris à me contenter de l'état où je me trouve; je sais vivre pauvrement, comme je sais vivre dans l'abondance; ayant tout éprouvé : faim et satiété , richesse et pénurie, je suis fait à tout et je puis tout en celui qui me forlitie. Vous avez bien fait pourtant de compatir à ma misère, non pour moi, mais pour le compte que Dieu vous tiendra de vos bonnes œuvres^. »
Les bons pauvres étaient ceux qui, se trouvant assez riches de leur résignation et de leur piété, n'ambitionnaient pas d'autres richesses ; — l'ambition des richesses entraînant dans les pièges du diable , et la cupidité étant la source de tous les maux*.
* Malt., XXV, 30.
« Luc, XVI, 3.
» Paul, II Thessah, III, 10.
* Paul, Ep. ad Philipp., IV, H à 17.
* Paul, I Ep. ad Tim., VI, 6, 9, 10.
Les bons pauvres, enfin, e'iaient ceux qui, à la pauvreté du corps, ajoutaient la pauvreté de Tespi'it S pour que, sans recourir à aucun moyen honteux de s'en affranchir, celle-ci leur allégeât le poids de l'autre.
C'est de ces pauvres là, et de ceux-là seulement, que Jésus entendait parler lorsque, ayant appelé ses disciples, et en ayant choisi douze d'entre eux pour en faire ses apôtres, il leur dit : « Heureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous ! — Heureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés ! — Heureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez ^ î »
Heureux, en effet! car, comme il y aura toujours des pauvres sur cette terre, « Semper pauperes habelis vobiscum^ », les déshérités du royaume du moude ont au moins, dans l'héritage certain du royaume du ciel, une éternelle compensation, en même temps qu'une consolation incessante, à leurs privations, à leurs douleurs d'ici-bas.
Or, dans sa prévision de la fin prochaine de la société juive, Jésus annonçait des événements terribles qui devaient produire en Israël un giand nombre de malheureux : « Vous entendrez parler de combats et de bruits de combats ; n'en soyez pas troublés, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce n'est pas encore la fin : On verra se soulever peuple contre peuple, royaume contre royaume, et il y aura des pertes et des famines, et des tremblements de terre, ici et là... Et
* Mail., V, 3.
' Luc, VI, 13, 20, 21 . — Mail., V, 3 el suiv.
«Malt , XXVI, 11. -Marc, XIV, 7. ■- Jean, Xlî, 8.
la misère, alors, sera telle que, depuis le commencement du monde, il n'y en aura point eu de pareille ^»
Dès le temps de la venue de Jësus-Christ, la misère était extrême, dans la Judée romaine. On peut en juger par le grand nombre d'aveugles, de paralytiques, de boiteux, de lépreux, de possédés, de malades de toutes sortes qu'il guérissait , et de pauvres, d'indigents, de misérables de toutes les espèces, qui l'entouraient et le suivaient dans ses prédications. Où qu'il allât, où qu'il reposât, il en était obsédé. La foule le suivait par milliers jusque dans les déserts où il s'enfuyait vainement pour l'éviter. De là vient qu'il se retirait sur les montagnes pour prier plus à l'aise, qu'il y passait les nuits, et qu'il dormait quand et où il pouvait, comme dans la barque , pendant la tempête^.
Un jour que la multitude était plus compacte et plus dépourvue, Jésus se prit de plus grande compassion pour elle, car, dit saint Matthieu, tous ces pauvres gens étaient oppressés et couchés comme des brebis sans pasteur. Alors, à la vue de tant de misères, Jésus dit tristement à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux^. »
Rares, en effet, étaient les ouvriers de la charité dans le vaste champ de la souffrance et des larmes. C'est pourquoi Jésus ajoute : « Priez donc le maître de la moisson, afin qu'il y envoie des moissonneurs'. »
Un autre jour, Jésus et ses apôtres s'étant retirés en un lieu désert pour s'y reposer, une foule innombrable
» Malt., XXIV, 6, 7, 21.
« Malt. , V, i . — XV, 30. — Marc, I, 32, 43. — III, 9, 20. — X, 46. -Luc, XVIII, 35. —Jean, IX, 8.
» Malt., IX, 36, 37,38.
de pauvres les y pre'cédèrent ou les y suivirent. Au bout de trois jours, Jésus appela ses disciples et leur dit : Cette foule me fait grand'pitié; voilà trois jours qu'ils restent près de moi, et ils n'ont pas de quoi manger; je ne veux pas les renvoyer à jeun de peur qu'ils ne défaillent en route. — Sur quoi ses disciples lui dirent : Où donc trouverons-nous dans le désert assez de pains pour rassasier une si grande multitude? — Combien donc avez-vous de pains, leur demanda Jésus? — Cinq et deux poissons, répondirent-ils.
Cinq pains et deux poissons pour cinq mille personnes ! car ils n'étaient pas moins de ce nombre, y compris les femmes et les enfants; l'embarras était grand!
Alors, Jésus entreprit de résoudre le problème de la misère par le miracle de la multiplication des pains.
Il commanda donc à la multitude de s'asseoir sur l'herbe verte, par groupes de cent et de cinquante.
Et , ayant pris les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit, et les donna à ses disciples, et ses disciples les distribuèrent au peuple.
Et tous mangèrent et furent rassasiés; et, des fragments qui restèrent, ils emportèrent douze corbeilles pleines*.
Ce miracle qui de cinq pains fit la nourriture de
* Matt., XV, 33 et suiv. — Marc, VI, 38 et suiv. — Luc, IX, 12 et suiv. — Il y a ces deux différences dans le récit des trois évangélistes , que Marc et Luc disent cinq pains et deux poissons , et cinq mille hommes , tandis que Matthieu mentionne sept pains et quelques poissons, et quatre mille personnes seulement, non compris les petits enfanis et les femmes. Peut-être le miracle s'est-il répété deux fois , dans deux circonstances différentes. C'est l'opinion reçue.
cinq mille pauvres, Jésus nous l'a donné, non pas seulement à admirer, mais à imiter. Oui, à imiter!... car, à côté du miracle divin, c'est-à-dire opéré par la toute-puissance de Dieu, Jésus a placé le miracle humain, c'est-à-dire celui que chacun de nous peut faire par la toute-puissance de la foi. — De ce miracle-là Jésus nous a communiqué le secret et le moyen. Ce secret, ce moyen c'est la charité. Avec la charité, les pains aussi se multiplient, et le denier de la veuve, jeté humblement dans le tronc des pauvres, peut secourir cinq mille indigents.