‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 3)Chapitre 15 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

Transmutation de la richesse en paiiTreté.

Pauvreté chrétienne, milieu égalitaire où misère et richesse doivent se confondre désormais. — Jésus repousse les riches, et appelle à lui les pauvres.

— Est le pain de vie; — Son joug est doux à porter. — La porte large et la porte étroite. — S'amasser des bourses que le temps n'use point. — Se faire des trésors dans le ciel. — A quoi bon les trésors de la terre, et pourquoi se tourmenter du lendemain ! — Dieu ne pourvoit-il pas à tous nos besoins? — Explication de ces paroles. — Exemples de pauvreté pratique donnés par Jésus, ses disciples et les clercs de la primitive Église. — Différences, à ce sujet, avec la pauvreté des païens. — Tout cela est plus qu'une doctrine, c'est une révolution. — Ses disciples ne la comprennent pas d'abord. — N'élait-ce pas, en effet, renverser la loi de Moïse, que Jésus disait être venu compléter? — Parabole du jeune homme riche qui veut devenir parfait. — Vendez tout, quittez tout, et suivez-moi ! — Comparaison du chameau et du trou d'aiguille. — Qui donc alors pourra être sauvé ! — Explication de cette parabole. — Plusieurs y ont vu l'abolition de la propriété individuelle et de la famille. — Réfutation de cette double erreur. — Dures vertus de l'apostolat.

— La vie chrétienne ordinaire ne les comporte pas. — Célibat. — Origène et ses imitateurs. — On peut entrer dans la vie et ne pas tout donner aux pauvres. — Doctrine contraire des Pères de l'Eglise. — Textes. — Dissertation sur la compatibilité des richesses avec la doctrine évangélique. — On peut être bon chrétien et rester riche. — Mais, à quelle condition ? — Heureux les pauvres d'esprit. — Heureux les grands qui se font petits. — Les docteurs de la loi appelaient cela folie : — Folie de la croix! — C'était sagesse. — C'est à cette transmutation de l'or en plomb, du superflu en né-

88 miMITITE ÉGLISE.

cessaire, qu'aboutit toute la doctrine du Christ. — Mode, difficultés, conséquences de celte transmutation. — S'est opérée sous les apôtres. — Peut s'opérer de même, chez nous^ par la charité.

Le grand, l'unique problème social, qui s'offrit à re'- FOudre au Christ réformateur, consistait dans ce fait primordial, universel, coiistant, de l'existence simultane'e de la richesse et de la misère, au sein de la société juive, comme au sein de la société païenne, — problème controversé par tous les philosophes , par tous les législateurs de l'antiquité, depuis des siècles, sans que les théories des économistes et les réformes tentées sur ce point, eussent produit d'autre résultat que celui d'une somme plus grande de richesse chez les riches, d'une somme plus grande de misère chez les indigents, avec un redoublement de dédaigneuse cupidité chez les uns, d'envieuse animosité chez les autres, seul lien réciproque qui existât entre ces deux extrêmes opposés.

Or, ce sont ces deux extrêmes opposés que Jésus prit à tâche, non de rapprocher mais de détruire, en les confondant l'un et l'autre, et en les absorbant tous deux à la fois, dans un milieu, dans un creuset commun, où la richesse cessât d'être richesse, et la misère cessât d'être misère, sans que, pour cela, la richesse devînt misère non plus que la misère richesse, car ce n'eût été là qu'un déplacement, et c'est une transmutation que Jésus avait résolu d'opérer.

Donc, voulant que personne ne fût misérable, Jésus voulut que personne ne fût riche, comme on l'avait été jusqu'alors, et, voulant que personne ne fût ni misérable ni riche, il voulut que tout le monde fût pauvre, chrétiennement.

Ainsi, dans le système économique du Christ, il n'y

eut plus, il ne dut plus y avoir d'autre richesse, d'autre misère possibles, que la pauvreté chrétienne, — la pauvreté chiétienne, désormais, devant être l'état noimal, le niveau égalitaire de toutes les fortunes, dans ce bas monde, en même temps que l'unique moyen, l'unique garantie de salut de toutes les existences, dans l'autre.

Ouvrez les Évangiles, et, à côté de l'exaltation de la pauvreté, vous y verrez constamment l'abaissement de la richesse juive, de la richesse païenne.

A vrai dire môme, les Évangiles ne sont qu'une longue malédiction contre les riches. A chaque page, en effet, on y lit ces terribles, ces lugubres Vœ, qui, selon l'expression d'un prétre-poëte, « de siècle en siècle, sonnent, comme des glas, les funérailles de ces âmes mortes. »

Vœ! malheur à vous, riches, qui avez votre consolation \ Vœ/ malheur à vous! car les richesses c'est Satan qui les donne, et il ne les donne qu'à ceux qui se prosternent devant lui ^, Vœ ! car le riche superbe se desséchera et se flétrira dans ses voies comme la fleur des jardins au lever d'un soleil brûlant ^, Vœ î vœ ! malheur ! malheur! car l'enfer sera votre partage *.

Quelle différence de langage quand Jésus parle des pauvres, des faibles, des opprimés! C'est à eux seuls qu'il adresse sa parole , parce qu'eux seuls l'écoutent avec un cœur sincère, une volonté droite. Et que leur dit-il? Il les appelle heureux. Quoi! la faim, les pleurs, la persécution, heureux par ces choses? Étrange

2 Luc, IV, 7.

» S. Jacques, Ep, cathol.^ I, dO et il.

♦ Yoy. ci-dessus, p. 80.

béatitude! Étrange, en effet, si cette faim ne devait être rassasiée, si ces pleurs ne devaient se changer en joie, si ces persécutions ne devaient tourner en triomphe.

Heureux les humbles, car ils se glorifieront de leur élévation devant Dieu*. Heureux ceux qui souffrent, car ils recevront la couronne de vie^. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés^. Heureux les pauvres, dans ce monde, car Dieu les a choisis pour être riches dans la foi, et héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment*.

C'est pourquoi il est écrit :

(( L'esprit du Seigneur m'a envoyé pour évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, délivrer ceux qu'écrasent leurs fers ^ »

c( Venez donc à moi, vous tous qui ployez sous le travail, et je vous ranimerai ; prenez mon joug, et vous trouverez du repos à vos âmes ; car , mon joug est doux et mon fardeau léger \ »

« Venez à moi vous qui avez soif ou faim, car je suis le pain de vie. Qui vient à moi n'aura pas faim et qui croit en moi n'aura jamais soif '^. »

Quel était donc ce joug si doux à porter que Jésus offrait aux opprimés, en échange du lourd fardeau de leur misère ! C'était la croix ! « Qui ne prend pas sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi », dit Je-

* s. Jacques, ub. sup,

* Ibid. d2.

» Malt., V, 4. — Voy. ci-dessus, p. 83.

* S. Jacques, ub. sup.^ II, 5.

» Luc, IV, 18 et 19.

« Malt., XI, 28, 29, 30.

' JeaD, VI, 35.

SUS *. C'est-à-dire qu'à moins de se renoncer soi-même, en vivant pour ses frères et en se dévouant à eux; qu'à moins de s'engager à vaincre l'orgueil, la cupidité, l'ambition, l'avarice , toutes les mauvaises passions du cœur; qu'à moins d'accepter les persécutions, les souffrances, que rencontrera constamment quiconque, animé de Tesprit de Jésus, travaillera comme lui à établir le règne de Dieu dans le monde, — on ne saurait suivre le Christ dans la voie qu'il a ouverte aux hommes. Mais, ne sont-ce pas là de lourdes croix à porter? Lourdes, non ; car , « quel fardeau plus léger que le joug plein de douceur promis à tous ceux qui viendront à Jésus? Quoi de plus doux, en effet, que de se donner, que de se sacrifier pour ses frères ? Quoi de plus doux que la croix imposée par l'amour ? Heureux donc, heureux ceux qui la prennent, qui l'acceptent de Jésus, comme Jésus l'accepta du Père ; car ceux-là peuvent dire avec saint Paul : « Je vis, non plus moi, mais Dieu en moi^. »

Et le pain de vie , offert par Jésus à ceux qui ont faim, qu'était-ce donc? Était-ce, comme le croyaient les Juifs; la manne que leurs pères avaient mangée dans le désert? Non, car Jésus leur dit : « Moïse ne vous a point donné le pain du ciel à manger, car le pain du ciel est celui que Dieu en a fait descendre pour donner la vie au monde. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et sont morts. Or, celui qui mangera du pain du ciel ne mourra point ^ » Mais ce pain du ciel, qu'était-ce donc? a Ce pain du ciel c'est moi. Qui mangera

» Malt., X, 38.

* Lamennais, les Evangiles, p. 161.

» Jean, VI, 27, 31, 32, 48, 49, 50, 51, 52.

de ce pain de vie vivra cternellemerit. Travaillez donc, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure dans la vie éternelle et que le Fils de l'Homme vous donnera *. »

Et les Juifs, courbés vers la terre, ne comprenaient point ce que c'était que la vie. Rien pour eux n'ayant de réalité que ce qui est de la terre, ils ne comprenaient pas davantage ce que c'était que le paiji de vie. Aussi les pai'oles du Christ n'excitèrent-elles que leurs murmures^.

Le matérialisme des Juifs devait moins comprendre encore le chemin que leur indiquait Jésus pour arriver à la vie.

« Efforcez-vous, leur disait-il, d'entrer par la porte étroite ; cai', beaucoup chercheront à entrer qui ne le pourront pas ^

« Qu'étroite, en effet, est la porte, et que resserrée est la voie qui conduit à la vie, et qu'il en est peu qui la trouvent ^l

« Entrez par la porte étroite, parce que la porte large et la voie spacieuse est celle qui conduit à la perdition, et nond)reux sont ceux qui entrent par elle ^ »

C'étaient les deux portes ouvertes devant l'hunianité travaillée de l'esprit du Christ, — l'une de la richesse païenne, — l'autre de la pauvreté chrétienne.

C'est par la première que se précipitaient en foule tous ceux qui voulaient les joies du vieux monde; c'est par la seconde que devaient passer tous ceux qui

' ihid.

* Ihid. u.

» Luc, XllI, 2i et 2:;.

* Mal!., VII, 13 et 14.

voulaient entrer dans les joies du monde nouveau.

Dans ce monde-ci, les richesses de la terre, re'parlies entre quelques-uns, n'avaient plus à chercher place. Les richesses du ciel, réparties entre tous, pouvaient seules trouver accès.

« Faites-vous des bourses que le temps n'use point *.

« Pour cela, ne vous amassez point des trésors sur la terre, où la rouille et les vers rongent, et où les voleurs fouillent et dérobent ^ »

Ces trésors, c'étaient ceux de la pauvreté chrétienne, ou plutôt c'était la pauvreté chrétienne elle-même.

Avec la pauvreté, on est riche de tout ce qu'on n'a pas, car la pauvreté, — la pauvreté en Jésus-Christ, — apprend à se passer de ce qui manque, et à se contenter de ce qu'on a.

C'est être îiche, dit saint Paul, que de savoir se suffire à soi-même ^ ; c'est être riche que de savoir se tenir, d vaut Dieu, dans l'élat où l'on était lorsqu'il vous a appelé à le servir'*.

A quoi bon, d'ailleurs, se tourmenter pour les richesses de la terre, alors que Dieu pourvoit lui-même aux nécessités de notre existence? Et à quoi bon, la veille, avoir souci du lendemain ? « Le lendemain n'aura-t-il pas soin de lui-même? et chaque jour ne siffit-il pas à sa peine ^ ? »

Notre Seigneur a dit :

ce Ne vous inquiétez point de voire vie, comment vous mangerez, ni de votre corps, comment vous le

1 Luc, XII, 33.

2 Matt., VI, 19 et 20.

s Paul, lEp.ad Tim., VI, 6.

* Paul, I Ep. ad Cor., VU, 20 et 24.

» MaU., VI, 25 à 34. — Luc, XII, 22 et suiv.

vêtirez. La vie ii'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement?

(c Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas d'un plus grand prix qu'eux?

(( Qui de vous pourrait, par son industrie, ajouter une coudée à sa stature?

« Et le vêtement? Pourquoi vous en inquiéter? Voyez les lis des champs , comme ils croissent : ils ne travaillent, ni ne lîlent.

- tf Or, je vous le dis : Salomon, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux.

« Que si Dieu vêtit ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui, et demain sera jetée dans le four, combien plus vous, hommes de peu de foi !

a Ne vous inquiétez donc points disant : Que mangerons-nous? que boirons-nous? ou, comment nous vêtirons-nous ?

« Les. gentils s'enquièrent de ces choses; mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.

« Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné de surcroît*. «

Est-ce à dire que, par cette doctrine, Jésus ait voulu faire un devoir de l'indolence, et de l'insouciance une vertu? Est-ce à dire qu'il ait voulu faire entendre aux hommes que Dieu pourvoit à nos besoins par des voies miraculeuses, sans que nous ayons rien à faire nousmêmes pour y pourvoir par notre travail ? Non . Le Christ a seulement voulu enseigner aux hommes à s'affranchir des appréhensions exagérées qui ont leur source dans

» Ibid.

une préoccupation dominante des choses matérielles, des besoins du corps. Il a voulu leur apprendre à vivre d'une vie plus haute que celle qui leur est commune avec les animaux et les plantes mêmes; car, « s'ils vivaient de cette vie élevée, la véritable vie des créatures intelligentes et libres, ils auraient peu à s'inquiéter de la vie inférieure, aux nécessités de laquelle la nature, associée au travail de l'homme, pourvoit comme d'ellemême. Où serait l'indigence si chacun cherchait premièrement le royaume de Dieu et sa justice, c'est-à-dire si, docile à la loi de Dieu, aux devoirs qu'elle impose, chacun s'efforçait, avant tout, de les accomplir fidèlement ? * ))

C'est ce qu'a fait Jésus par son exemple , avant de l'avoir indiqué par ses leçons : (( Je vous ai donné l'exemple, dit Jésus, afin que ce que j'ai fait vous le fassiez de même'. »

Or, Jésus naquit et vécut dans une extrême pauvreté. Il naquit dans une étable , et, sauf trois ou quatre ans seulement consacrés à la prédication, il vécut trente ans^, ouvrier obscur, dans la petite ville de Nazareth, passant pour le fils d'un charpentier, charpentier lui-même*. Vivre du travail de ses mains est un état plus pauvre que d'avoir des terres à cultiver et des bestiaux à nourrir ; c'est pour cela qu'il le choisit.

Pendant les trois années de sa prédication, sa vie était plus pénible que quand il travaillait de ses mains.

* Lamennais, ub. sup., p. 21.

« Jean, Xlil, 15.

8 Saint Irénée prétend que la prédication du Christ dura, non pas trois ansj mais vingt ans, et qu'ayant reçu le baptême de Jean k l'âge de trente ans, il enseignait encore à cinquante. [Advers. Hœres., lib. II, c. 38.)

* Matt., XIII, 55.— Voy. ci-après, § ÏV.

Ne gagnant plus rien par son travail, il n'avait pas toujours où reposer sa tête *; il vivait de l'assistance ^, et comme, du peu qu'il avait, il faisait l'aumône ^, il fut obligé parfois de recourir à un miracle pour se procurer l'argent qu'il lui fallait \

Les disciples de Jésus suivaient l'exemple et partageaient la pauvreté du maître. Ils le suivaient partout; ils mangeaient et logeaient avec lui. Jésus les envoyait sans argent et sans aucune provision ; tellement que la faim les réduisit plus d'une fois à prendre ce qu'ils trouvaient dans la campagne, comme les épis qu'ils arrachèrent un jour de sabbat ^

Les clercs des premiers siècles suivaient, à leur tour, l'exemple des apôtres. Quelque instruits qu'ils fussent, ils travaillaient à la terre ou à quelque métier, pour gagner de quoi se nourrir et se vêtir, sans préjudice de leurs fonctions.

» Malt., VIII, 20.

* Quelques femmes de qualité, qu'il avait guéries d'infirmités corporelles ou spirituelles, l'assistaient de leurs biens : c'étaient Marie, surnommée Magdeleine; Jeanne, femme de Cliusa, intendant de la maison d'Iiôrode ; Suzanne et un grand nombre d'autres. (Luc, VIII, 2 et 3 ) Ce furent aussi des amis riches qui firent les frais de ses funérailles, Nicodème et Joseph d'Arimathée.

3 Jean, Xll,5. — i6ïd.,XIII,29.

* Matt., XVIl, 26. — Il voyageait a pied. Quand il monta sur un âne pourentrera Jérusalem, ce fut une action extraordinaire. (Marc, X, 45.) Il marchait par le chaud comme par le froid. Quand il rencontra la Samaritaine, il est dit qu'il était environ midi, et qu'il se reposait sur le puits, étant fatigué du chemin. (Jean, IV, G.) Toutefois, si sa vie fut dure et laborieuse, elle fut toujours exemple d'e\agi ration, d'austérité. Il mangeait comme les autres, il buvait du vin, et ne faisait point de difficulté de se trouver a de grands repas, comme aux noces de Cana, et au festin de saint Matihieu. (Luc, V, 29.)

* Voir, sur la pauvreté des apôtres, Malt., X, 9 et suiv. — Marc, VI, 8. — Luc, VI, 1 et suiv. — IX, 3.— X, 2 et suiv. — Paul, 1, Cor., IV, 10 et suiv. — IX, 4 et suiv.

Ainsi faisaient la plupart des prêtres et des évoques.

Saint Augustin, évoque d'Hippone, menait la vie la plus pauvre et la plus sobre. Il ne portail aucun habit qui ne pût convenir à un sous-diacre et être donné à un pauvre. On peut juger de la frugalité de son ordinaire pfir ce qu'en dit Possidonius, » qu'outre les k%umes et les herbes, il faisait quelquefois servir à sa table de la viande et du vin en faveur des étrangers. »

Saint Paulin, évêque de Noie, dans le même temps, se servait d'écuelles de bois et de vaisselle de terre, lui qui avait quitté des biens immenses.

Saint Exupère, évêque de Tolose, s'était réduit à une telle pauvreté personnelle pour enrichir les pauvres, qu'il portait le corps de Notre Seigneur dans un panier, et le sang dans un calice de verre.

Saint Épiphane, évêque de Salamine, ne faisait qu'un repas, et ne vivait que d'herbes et de légumes.

Saint Basile ne mangeait que du pain et du sel, ne buvait que de l'eau, et ne portait qu'une tunique.

Saint Grégoire de Nazianze vivait à peu près de même.

Les ennemis de saint Chrysostôme fondèrent une partie de leurs accusations sur ce qu'il mangeait seul et vivait fort retiré * .

Saint Jérôme cite le pape Anastase comme le modèle d'une très riche pauvreié; et, dans le siècle suivant, Denis le Petit dit que le pape Gélase s'était fait pauvre pour enrichir les autres,

A la fin du quatrième siècle, Eusèbe, évêque de Ver-

* Saint Chrysostôme blâme lui-même un évêque qui porterait des habits de soie, qui irait à cheval, et se ferait suivre de plusieurs valets.

ceil, en Savoie, mène, à la tête de son Église, la vie pénitente des anachorètes.

Lactance, l'égal des grands docteurs du même siècle par son éloquence, ne leur était point inférieur par son amour de la pauvreté. La sienne était si grande qu'il manquait même du nécessaire.

Ces mœurs passèrent des Églises d'Orient, d'Italie et d'Afrique dans celles des Gaules.

Saint Martin, évêque de Tours, visitait son diocèse monté sur un âne et fort pauvrement vêtu.

On admirait l'austérité de mœurs et la pauvreté de vie de saint Loup deTroyes, de saint Germain d'Auxerre, de saint Hilaire d'Arles * .

Tous ces saints évêques étaient la gloire de l'apostolat. Leur simplicité extérieure était telle que le juge qui interrogeait saint Sabin, évêque d'Assise, lui demandait, en voyant la tunique brune dont il était couvert, s'il était esclave ou libre *.

La première condition de l'apostolat est l'indépendance, comme la mesure de l'indépendance est celle du détachement de soi et de tout ce qui se rapporte à soi ^. Voilà pourquoi Jésus voulut que ses disciples, en allant annoncer la parole qui devait renouveler le monde, s'affranchissent de tout ce qui les eût rendus, à quelque degré, esclaves du monde. Des sandales, une tunique, un bâton, il leur défendait de prendre rien de plus, ni sac, ni pain, ni argent dans leur ceinture. Le

' Voy. Fleury, Mœurs des chrét., XLIX et LI.

* Voy. tome I", p. 51.

• « Le Seigneur rend libres de tous soins ceux qui se livrent aux devoirs de la justice et de la piété, et qui ne s'occupent qu'à des exercices tout célestes. » S. Ambroise, tome Vni, p. iU.

reste leur serait donné comme aux oiseaux du ciel.

C'est ainsi que Jésus-Christ, ses apôtres, ses prêtres et ses premiers évêques entendaient et pratiquaient la pauvreté.

Les païens, aussi, avaient pratiqué la pauvreté, mais par force *. Ils avaient aussi prôné la médiocrité, mais dorée, aurea mediocrilas. Ils avaient aussi prêché la sobriété, mais bouche pleine^. Christ, le premier, mit d'accord ses actes avec ses paroles. Le premier, il fit du mépris des richesses mondaines une loi dictée par la religion à la volonté. Le premier, il fit de la pauvreté transformée une richesse sociale , un état permanent, une institution, la porte du ciel.

Ce système fut plus qu'une doctrine nouvelle, ce fut une révolution; — révolution étrange, inouïe, incomprise de ceux-là mêmes par qui et pour qui elle se faisait.

En plusieurs endroits de l'Évangile, il est dit des paroles du Christ que ses disciples ne les comprirent point. C'est que ses enseignements étaient trop élevés, trop parfaits dans leur divine simplicité, trop opposés aux idées reçues, aux préjugés traditionnels, pour qu'on pût d'abord en saisir le sens profond. Ce ne fut qu'après une longue élaboration qu'ils purent deviner, nonseulement la règle morale des individus, mais aussi la base des institutions et des lois.

Pour ce qui est nommément du mépris de Jésus pour les richesses, et de sa préférence pour la pauvreté, les disciples comprenaient d'autant moins la portée de sa doctrine sur ce point que , dans la loi de Moïse , les

* Voy. tome P% p. 23.

* Voy. ihid.^ p. 444.

lôO PRIMITIVE ÉGLISE,

richesses étaient présentées comme la récompense de la fidélité à la loi elle-même, comme le signe de la bénédiction de Jéhova, et que Jésus lui-même avait dit qu'il n'était point venu changer la loi, mais la compléter. Non ego veni mutare legem et prophetas sed adim" plere * .

Or, était-ce compléter la loi, et n'était-ce pas plutôt la renverser, que de faire de la pauvreté la seule richesse agréée de Dieu, alors que Moïse en faisait un des instruments, une des plaies de sa vengeance*?

Les évangélistes saint Matthieu, saint Marc et saint Luc rapportent, à peu près dans les mêmes termes, la légende suivante que nous reproduisons d'à près leurs textes combinés ^ :

« Un jeune homme , l'un des premiers d'entre le peuple, ayant entendu parler de la doctrine de Jésus, et désirant en suivre les lois, s'approcha du Seigneur et lui dit :

« Bon maître , que ferai-je pour avoir la vie éternelle ?

i< Jésus lui répondit : Si vous voulez entrer dans la ri>, gardez les commandements.

« Lesquels? demanda- t-il.

(( Jésus dit : Vous ne tuerez point; vous ne commettrez point d'adultère; vous ne déroberez point; vous ne rendrez point de faux témoignage; honorez votre père et votre mère, et aimez votre prochain comme vous-même.

» Malt., V, 17.

■ Voy. ci-dessus, p. 62.

» Voy. Malt., XIX, 19 à 29. —Marc, X, 17 à 31. —Luc, XVni, 18 à 30.

« Le jeune homme lui dit : Maître, j'ai garde tous ces commandements depuis mon enfance : que me manque-t-il encore?

« Jésus , le regardant , Taima et lui dit : Une seule chose vous manque : Si vous voulez être parfait * , allez, vendez tout ce que vous avez *, donnez-le aux pauvres, et vous aurez des trésors dans le ciel; ensuite, venez et

suivez-moi ',

a Ayant ouï cette parole , le jeune homme s'en alla tout triste, car il avait de grands biens.

a Et Jésus, voyant qu'il était devenu triste, dit à ses disciples : Que difficilement ceux qui ont des richesses entreront dans le royaume des cieux !

« Ce qu'entendant, ses disciples se montrèrent grandement surpris.

(( Alors Jésus reprit : Je le répète : Difficilement entreront dans le royaume de Dieu ceux qui se confient dans les richesses ; car un chameau passera plus facilement par le chas d'une aiguille qu'un riche n'entrera dans le royaume du ciel.

(< Et ses disciples se montraient encore plus surpris, et ils se disaient l'un à l'autre ; Qui donc alors pourra être sauvé?

* Si vis perfectus esse. Ces mots ne se trouvent ni dans saint Marc, ni dans saint Luc. Ils sont seulement dans saint Matthieu. — M. E. Pellelan accorde créance aux deux premiers de préférence au dernier, parce qu'ils sont deux contre un. (La Presse du 30 septembre 1849.) Le savant critique oublie sans doute que Matthieu parle de visu et de auditu, ce que ne font pas Luc et Marc, lesquels n'ont pas vécu comme Matthieu avec le Christ, mais seulement avec ses apôtres.

* 11 y a dans saint Matthieu : Vende quœ habes (vers. 21); dans saint Marc : Quœcumque habes vende (vers. 21) ; et dans saint Luc : Omnia quœcumque habes vende (vers. 22).

* Le grec ajoute : « Vous étant chargé de la croix. »

« Jésus, les regardant, dit : Cela est impossible aux hummes, mais non à Dieu ; car tout est possible à Dieu.

« Pierre, alors, lui dit : Nous avons, nous, tout quitté pour vous suivre. Que nous sera-t-il donc donné?

« Jésus lui répondit : Je vous le dis en vérité : quiconque quittera sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père , ou sa mère , ou sa femme, ou ses fils , ou ses champs, à cause de moi, recevra le centuple en ce temps même *, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle. »

Plusieurs ont vu, dans cette parabole, le principe et la consécration de l'abolition par Jésus de la propriété et de la famille. C'est là une double et monstrueuse erreur qu'il importe de réfuter.

Et d'abord : en quoi, dire à quelqu'un : (( Vendez tout ce que vous avez , et donnez-le aux pauvres -» est-ce condamner la propriété? N'est-ce pas, au contraire, la consacrer et la reconnaître ? Pour vendre , il faut que quelqu'un achète ; or, par l'achat une nouvelle propriété se constitue. Elle se constitue pareillement par le don gratuit. Pour donner il faut posséder, et celui qui accepte le don s'en rend propriétaire à son tour, jusqu'à ce que lui-même le donne ou le vende à un autre. D'un autre côté, si vendre était un devoir, ce devoir impliquerait forcément celui de ne point acheter, et, entre ces deux devoirs opposés, le précepte deviendrait impossible. Le précepte du Christ ne peut être entendu que dans le sens de l'abandon volontaire. Or, la disposition volontaire des biens à titre onéreux comme à titre gratuit, le dépouillement spontané, l'aumône comme la vente, ne peuvent exister que

* Saint Marc ajoute : Avec des persécutions (vers. 30).

SOUS le régime de la proprie'té , dont ils sont un des modes d'exercice. Ce n'est donc pas la propriété que Jésus a voulu abolir, mais le mauvais usage de la propriété résultant du mauvais emploi des richesses qu'elle procure.

A cet égard, le christianisme a apporté , dans la constitution même de la propriété, une modification qui difiPérencie profondément la propriété chrétienne de la propriété païenne.

Chez les païens, la propriété était le droit d'user et d'abuser de sa chose, et de faire de ses produits tel emploi qu'on voulait. Chez les Hébreux, au contraire, la propriété n'était qu'un usufruit aux mains de celui qui la possédait; si bien qu'au bout d'un certain temps elle faisait retour aux familles d'où elle était sortie. Par un principe analogue, la propriété, sous le christianisme, devint un dépôt aux mains de son possesseur ; en ce sens que le possesseur ne put plus jouir personnellement des richesses qui y sont attachées qu'à la condition d'en faire part à ceux qui en sont privés. C'est à cette condition seulement que Dieu lui en a conféré le privilège*.

A part cette restriction, — laquelle d'ailleurs n'est que d'ordre moral, — la loi chrétienne, par cela seul qu'elle recommande de garder les commandements de Dieu, lesquels contiennent la prohibition de dérober, et de convoiter le bien d'autrui*^ reconnaît et sanctionne, dans l'ordre matériel, le principe absolu de la propriété individuelle, inviolable et héréditaire, tel qu'il était consacré par Moïse,

1 Voy. ci-après, § VIU « Voy. ci-deesus, p. 4c

p. 43, noie 2.

La même loi, en disant : « Tu ne commettras point d'adultère : tu ne convoiteras point la femme d'un autre; honore ton père et ta mère ^ » a formellement consacré la sainteté du mariage, le respect de l'autorité paternelle, l'inslitution de la famille, enfin, laquelle est inséparable de l'institution de la propriété. Jésus-Christ a fait plus que de maintenir l'institution de la famille ; il en a fortifié le principe en proscrivant le divorce et la polygamie tolérés par la loi de Moïse ^, et consacrés par le Talmud '.

Partout donc éclate , dans l'Évangile , l'anathème contre les actes qui portent atteinte à ces deux grandes institutions, — la propriété, le mariage, — glorieux et éternel apanage de la civilisation chrétienne. « Ce qui souille l'homme, dit le Fils de Marie, c'est ce qui sort de l'homme; car, c'est de l'intérieur, c'est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les larcins, l'avarice, la fraude*..; » toutes

* Voy. ibid.

« Matt., XIX, 3, 9.

* D'après le Talmud, la polygamie reste la loi générale : le nombre des épouses légitimes, illimité en théorie, demeure fixé à quatre par la coutume, sans compter les esclaves. Nul âge légal pour le mariage, car la femme est la chose du mari, et le Talmud admet le mariage a trois ans et un jour. Les filles ne sont faites que pour éviter aux pères de famille la honte de mourir sans enfants. Le mariage est Tachât de la virginité charnelle de l'épouse, si bien que le mari peut en prendre ce qu'il veut. « Celui qui achète de la viande est le maître d'en faire du bouilli, du rôti, ou de la manger grillée, comme il lui plaît. » Dans cet état abject de la femme , l'époux pouvait toujours la répudier, môme pour les fautes les plus légères. Donc , nulle participation de )a femme a la souveraineté du foyer domestique. Elle put seulement allumer la lampe le jour du sabbat. (Voy. la Biblioth, rabbinique de Barthalocci.)

* Marc, VII, 20, 21,22.

mauvaises pratiques pour avoir le bien tV autrui. Que signifierait ce langage dans la bouche d'un démolisseur de la propriété? N'est-ce pas d'après lui que l'Église a dit, dans tous ses catéchismes : « Le bien d'autrui tu ne prendras... Les biens d'autrui ne convoiteras?... »

La preuve, d'ailleurs, du maintien et de l'inviolabilité de la propriété individuelle, résulte du fait même que l'on invoque pour prouver son abolition. Le jeune homme, en effet, ne s'est point trouvé déchu de son droit de propriété pour n'avoir pas voulu l'aliéner ; au contraire; ayant refusé de vendre son bien, il l'a, par cela seul, gardé et en est demeuré propriétaire. Seulement, à la vertu négative de n'avoir jamais dérobé le bien d'autrui, il n'a pas eu le désintéressement d'ajouter la vertu active de se dépouiller du sien propre pour le donner en totalité aux pauvres. En cela, il a renoncé au mérite d'être parfait ; mais, pour cela, il n'a pas renoncé à son titre, à son droit de propriétaire et de fidèle*.

« Si vous voulez être parfait, dit Jésus, vendez tout ce que vous possédez ; donnez-en le prix aux pauvres, et suivez-moi, »

Il est évident que, par ces paroles, Jésus entendait seulement inviter le jeune homme à s'associer à sa mission et à celle de ses disciples et apôtres, mission qui impliquait, non pas seulement un plus grand renoncement, un dévouement plus absolu qu'il n'est commandé

* L'Église du Christ était dès lors composée de deux éléments : du peuple fidèle, que Ton nommait simplement les fldèles ou les frères, et de ceux que Jésus-Christ avait choisis pour le ministère public, savoir : les douze apôtres et les soixante-douze disciples qu'il envoyait deux à deux devant lui dans les lieux où il devait arriver. (Luc, X, 1.) C'étaient là les parfaits. (Voy. Fleury, Vie de Jésus- Christ.)

indistinctement à tous, mais un renoncement lotal à toutes les choses, à tous les attachements de cette terre. Quiconque craint ou désire quelque chose de la terre, n'est pas indépendant, n'est pas libre*. Il y a en lui un point où l'on pourra toujours sceller une chaîne. Voilà pourquoi Jésus voulait que le jeune homme vendît tout, s'il voulait être parfait, c'est-à-dire s'il voulait être comme ses apôtres et le suivre. Voilà pourquoi saint Augustin disait : « Quiconque possède quoi que ce soit sur la terre est en dehors de la discipline (c'est-àdire de la perfection) du Christ. Qui quidquam possidel in terra remotusest à Christi disciplina *. »

Le même renoncement s'appliquait aux liens de la famille. Pour être parfait il fallait aussi les briser^ les briser tous. Pourrait-on comprendre autrement ces étranges paroles du Christ : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait point son père, et sa mère, et sa femme, et ses fils et ses frères, il ne peut être mon disciple '. » Et ces autres, plus étranges encore : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive, car je suis venu séparer le fils de son père, et la fille de sa mère *. « De là, le célibat préconisé par Jésus et par saint Paul comme l'état le plus saint, le plus propre à l'apostolat* et pratiqué par tous les disciples parfaits.

Comprendrait-on Jésus marié?

* Voy. ci-dessus, p. 98.

' S. Aug., Sermo de contemptu mundiy t. "VI, append., p. 293, édition des Bénédictins. — Quoiqu'il soit dit en tôle du Sermon qu'il est d'un auteur incertain , incerti auctoris , on l'attribue généralement à saint Augustin. — Voy. ci-après, p. 108, note 5.

3 Luc, XIV, 26. — Voy. ci-dessus, p. 102.

* Matl., X, 34et35.

» Paul, /^p. ad Cor., VU, 26.

On sait jusqu'à quel fanatisme de continence le désir de la perfection a poussé les imitateurs de Jésus en ce point. Origène a eu plus d'un émule, et la manie de se mutiler devint, depuis lui, si fréquente, qu'il fallut des canons pour la réprimer * .

Cela aussi était de la perfection . Jésus l'exigeait-il de tous les chrétiens, dans les conditions ordinaires? Non ; car, si personne ne se fût marié, si tout le monde, pour répondre à la loi de sacrifice, avait pratiqué le célibat et la continence absolue, la reproduction de l'espèce se fût arrêtée; il y eût eu dépopulation.

C'est pourquoi Jésus n'exigeait, ne pouvait, ne devait exiger ces vertus spéciales que des fidèles spéciaux qui voulaient se vouer à la prédication et à l'apostolat.

Alors, il les prévenait de toute l'étendue de cette entreprise et de tous les sacrifices qu'elle exigeait.

(( Quel homme commence à bâtir sans s'enquérir s'il pourra achever?

« Et quel roi se met en guerre sans s'assurer s'il est de force à résister à l'ennemi?

« Donc, quiconque d'entre vous ne renonce point à tout ce qu'il possède et ne hait point son père, sa mère, sa femme, ses fils, sa vie, ne peut être mon disciple,

« Le sel qui ne sale point n'est bon à rien ; on le jette dehors. Que celui qui a des oreilles qui entendent entende*. »

Un jour que Jésus était en chemin pour monter à Jérusalem, et que ses disciples le suivaient, pleins de stupeur et de crainte de tout ce qu'ils entendaient sortir de sa bouche % un homme de la foule lui dit : « Maître,

» Voy. Fleury, Mœurs des chrétiens^ XII. « Luc, XIV, 25 à 3S.

» Marc, X, 32.

j^ VOUS suivrai partout où vous irez *, Jésus lui dit : Savez-vous bien ce que vous voulez faire ^ ? Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête '.

« Un autre dît : Je vous suivrai, Seigneur; mais permettez-moi de disposer auparavant de ce que j'ai eu ma maison.

« Jésus lui dit : Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu*. >i

C'est ainsi qu'il initiait ses disciples aux dures vertus de l'apostolat ; — vertus que pratiquèrent les apôtres, les anachorètes, les cénobites faisant les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance religieuses, et tenus, à cause de leur vœu, à une vie plus parfaite.

Quant aux vertus chrétiennes ordinaires, celles de la vie de famille, de la vie des pères, des mères, des enfants, au milieu du monde, le chemin qui y conduisait était plus doux, quoique bien sévère encore, pourtant, et tout jonché des épines de la croix. Ici, il ne s'agissait point de renoncer à tout, biens et famille; pour pouvoir entrer dans la vie , garder les commandements, aimer son prochain comme soi-même, suffisait ^

* Luc, IX, 57,

« Marc, X, 38.

3 Luc, IX, 58.

* Luc, IX, 61 et 62.

* Voy. ci-dessus , p. iOO,— « Qui èles-vous qui voulez entrer dans la vie? Gardez les commandements de Dieu. De ces commandements, les uns sont spéciaux, les autres communs. Les spéciaux concernent les clercs ou les moines. Les préceptes communs concernent tous les catholiques ; les préceptes spéciaux soûl ceux-ci : Si vous voulez être

TRANSMUTATION DE LA RICHES&E EN PAUVRETÉ. tO0

« Étant venu dans la région du Jourdîîin, prêchant le baptême de pénitence, Jésus disait à la foule de ceux qui étaient accourus pour être baptisés : Tout arbre qui ne portera pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Et le peuple l'interrogeait, disant : Que ferons-nous donc? Et, leur répondant, il disait: Que celui qui a denx tuniques en donne une à celui qui n'en a point, et que celui qui a de quoi manger fasse de mênne * . »

Jésus n'ordonne point ici, comme on voit, de donner ses deux tuniques, mais une seule ^ non plus que tout son pain, mais la moilié.

Partager ce qu'on a avec son frère, c'est tout ce que Jésus-Christ exigeait.

Quand Jésus entra chez le riche Zachée, celui-ci dît qu'il donnait aux pauvres la moitié de ses biens ; sur quoi Jésus le reconnut pour un enfant d'Abraham, et répandit son salut sur sa maison *.

On peut donc ne pas donner tout son bien aux pauvres, et n'être pas, pour cela, jeté au feu comme un arbre qui ne produit aucun fruit *. On peut donc rester propriétaire et, pour cela, n'être pas damné. On peut donc rester riche et, pour cela, n'être pas banni du royaume des cieux.

Cette conclusion, nous devons le reconnaître, n'est

parfait, vendez tout ce que vous avez, etc. (Extr. du Sermon attribué^ h saint Augustin, et mentionné ci-dessus, p. 106, note 2.)

« Luc, 111, 3, 7, 9,10 et 14.

* Luc, XIX, 8 et 9. — Voy. ci- dessus, p. 79.

» « Les premiers chrétiens vivaient, pour la plupart, au jour le jour, du travail de leurs mains ou de leur revenu, qu'ils partageaient avec les pauvres, sans inquiétude, sans affaires , éloignés non-seulement de tout gain sordide, ou tant soit peu suspect d'injustice, mais encore de tout désir d'amasser et de s'enrichir. » (Fleury, ^œurs des chrétiens, § XL)

point celle des Pères de l'Église. Tous, ou presque tous, sont unanimes à proclamer qu'on ne peut se sauver avec les richesses *, toute richesse provenant de l'iniquité^, et tous les riches étant avares, et tous les riches et les avares des voleurs de grands chemins '. En conséquence, les saints docteurs commandent aux fidèles, comme étant de précepte obligatoire *, de vendre tout ce qu'ils possèdent* ; tout, sans en rien réserver par une timide prévoyance^; tout, sans s'inquiéter des besoins de leurs femmes et de leurs enfants ^; — tout

* D'après saint Basile, un riche ne peut être sauvé, même en accomplissant les commandements, parce que, d'après le saint docteur, un riche ne peut pas même accomplir les commandements, « car, dit-il, il y a un commandement qui ordonne d'aimer son prochain comme soi-même , et, si tu l'aimais, tu n'aurais pas gardé tes richesses ; car celui qui aime son prochain comme lui-même ne possède pas une obole de plus que son prochain. » {Homelia in divites, t. III, p. 32, édition Mellier.)

* Omnes enim divitiœ de iniquitate descendunt. (S. Jérôme, t. IV, à Hedibia, p. i70, édit. des Bénédict.) Per iniquitatem alius hoc suum esse dixitf et alius illud. (S. Clément, extrait du 1" vol. des Actes des conciles^ collectio regia, p. 13i.)

* Ce que l'on doit penser des riches et des avares, dit saint Jean- Chrysoslôme, c'est que ce sont des voleurs qui assiègent la voie publique, dévalisant les passants, et faisant de leurs chambres des espèces de cavernes où ils enfouissent les biens d'aulrui. Hoc item et divitihus et de avaris cogita; latrones quippiam sunt, vias obsidenteSy res prœtereuntium rapientes, velut in speluncis ac foveis subterraneis, aliorum facultates in suis cubiculis defodientes. (Extr. du tome XI des Actes des conciles, de Lazare concio, p. 157, édition Mellier. — Voy. toutefois ci-après, p. dl8, noie 5.)

* Hœc nobis ut necessaria Duminus prœcepit. (S. Basile, Homelia in diviteSy ub. sup., p. 92.)

* Vende^ non partem substantiœ, sed universa quœ possides, (S. Jérôme, ub. sup., p. 752.)

« Nihil tibi ex omnibus y metu inopiœ ^ réservons. (S. Jérôme, ub. sup.) ' « J'ai des enfants, dira le fidèle.— Des enfants! et que m'importe!

TRANSMUTATION DE LA RICHESSE EN PAUVRETÉ. fil

devant être donné, par eux, aux pauvres *, pour mériter la vie éternelle*.

S'il s'agissait ici de matière de foi, peut-être n'oserions-nous critiquer cette doctrine des premiers docteurs de l'Église, encore bien qu'il soit aujourd'hui reconnu qu'il n'est peut-être pas un seul d'entre eux qui ne soit tombé, de bonne foi, dans quelque erreur théologique ^ Mais, c'est d'économie politique, d'économie sociale qu'il s'agit surtout ici, et, sous ce rapport, nous ne croyons pas trop présumer de nos lumières acquises en pensant que nous devons en savoir, sur ce point, un peu plus que les anciens, lesquels, par cela seul qu'ils sont anciens, c'est-à-dire nouveau-nés dans la science économique du monde, sont beaucoup plus jeunes, beaucoup plus novices que nous, vieux déjà, en ces matières *. C'est pourquoi nous nous permet-

Est-ce que l'Évangile est écrit pour ceux qui ont bien voulu se marier ? Est-ce qu'en demandant à Dieu une nombreuse postérité, tu lui dis dans tes prières : Mon Dieu ! donnez-moi des enfants pour que je puisse violer vos commandements? » (S. Basile, ub. siip., p. 93.) — Voy. la note suivante.

* Universa quœ possides da pauperibus, non amicis, non consanguineis, non propinquiSy nonuxori, non liberis... Da cunctapauperibus. (S. Jérôme, vh. sup.)

2 Ne damneris. (S. Jérôme, ub. sup.) Quo solo possis in Dei regnum ingredi. (S. Basile, ub. sup. p. 81).

* Voir l'article Pères de l'Eglise de M. l'abbé Flottes, dans VEncijclopédie moderne de Cour lin.

* « Les théologiens catholiques du moyen âge n'étaient pas forts en économie politique. Mais qu'est-ce que leurs préjugés prouvent ? Il n'y a là rien que de conforme a ce que nous apprend l'histoire de l'état des sciences en général , de l'ignorance , et du désordre universel à cette époque. Ce qui est défectueux chez eux, c'est donc leurs lumières, et non leur morale, l'Évangile. Le savoir humain est soumis au temps, k la volonté, à l'expérimentation. La science est progressive. Pour bien apprécier ce que les économistes-théologiens ont fait et pu faire.

tons de soutenir que leur the'orie sur la pauvreté' et la richesse est, de tout point, insoutenable, et nous nous le permettons d'autant plus hardiment, que, d'une part, elle constitue une déviation flagrante de la doctrine même du Christ, ainsi que nous allons le prouver, et que, d'autre part, presque tous les pères de l'Église sont plus ou moins infectés des hérésies et des ardentes erreurs de leur temps sur les choses de ce monde, ainsi que nous le démontrerons jusqu'à l'évidence en parlant de leur doctrine sur la propriété individuelle et la communauté des biens *.

il faut tenir soigneusement compte de ce qui était généralement dans le milieu où ils parlaient et agissaient ; car, quelque grands qu'ils soient , les hommes de génie n'ont pas puissance de s'abstraire des circonstances contemporaines dans ce qu'elles ont d'universel ; les croyances, les idées, les lumières des masses.... » (Pecqueur, Des Améliorations matérielles, § III, p. 26.)

* Voir ci-après, §§ V et VIII. — Remarquons, d'ailleurs , que plus d'un Père de l'Église a fait, entre la vie chrétienne parfaite et la vie chrétienne ordinaire, la distinction que nous avons reproduite de l'un d'eux, ci-dessus, page 106, note 2, et page i08, note 5. — Tel est, entre autres, saint Ambroise. Il est vrai que , dans un passage opposé par M. E. Pelletan, saint Ambroise dit que « ceux qui ne veulent pas se dépouiller de leurs biens, mais les garder sous le prétexte de vouloir faire l'aumône , sont des hypocrites , des faussaires , qui dénaturent les préceptes du Sauveur. » Ce texte se lit au tome VIII des œuvres du saint, page 148. Mais on lit, page 146 ; « Le Seigneur, voulant mettre dans la bonne voie ceux qui pratiquent l'Évangile avec plus de perfection, et qui sont consommés dans la vertu, a pensé qu'ils devaient vendre tout ce qu'ils possédaient et le donner aux pauvres, m C'est donc à ceux-là seulement que s'appliquent les paroles dont M. Pelletan se prévaut. (Voy. ci-dessus, p. 98, note 3.) Nous devons également reconnaître que les extraits de saint Jérôme cités ci-dessus, page 110, notes 2, 5, 6 et 8, se rapportent à un vœu de virginité et de pauvreté volontaire pour lequel saint Jérôme, consulté, donne l'avis suivant : « Il appartient k la suprême grandeur apostolique et à la vertu parfaite de vendre tout ce que l'on possède pour en distribuer le prix aux pauvres, et, ainsi lé^^er et dégagé de tout lien, de s'envoler vers

Un seul mot suffira pour dëmonlrer que la doctrine qui tend à faire croire que les mots de dévouemenl, de renoncement, de fraternilè , employés par TÉvangile, impliquent l'obligation, pour chacun, d'absorber sou être dans l'existence du premier de ses frères qu'il rencontrera dans la gêne, et cela chaque jour et à chaque minute de sa vie, est une doctrine absurde. D'après cette doctrine, il ne serait possible de pratiquer la fraternité qu'en se dépouillant individuellement, à chaque instant et totalement, des moyens d'existence ordinaires, en faveur de ceux qui en manquent. Telle ne peut être la loi sociale, la loi chrétienne : ce serait le moyen de faire que tout le monde devînt indigent, de généraliser la misère à un tel point que personne ne se dépouillerait plus et n'existerait même plus, puisque personne n'aurait plus rien à donner aux autres, ni à soi-même. Pour donner, il faut avoir ; pour avoir, il faut produire ; pour produire, il faut du temps, des forces, un capital, des richesses premières. Pour détruire la misère, il (àui avoir des moyens contre l'indigence, dit Bossuet*. Or, si vous donnez tout ce que vous avez, si vous employez tout ou presque tout votre temps, chacun indi-

les cieux avec le Christ. A nous, à vous-même a été confié le soin d'une sage dispensalion, quoique, sur ce point, a tout âge, k toute personne soit laissée la liberté de son libre arbitre. Si vous voulez être parfait^ dit le Seigneur, c'est-à-dire, je ne contrains pas, je ne commande pas, je propose la palme, je montre le prix; c'est à vous de choisir et de voir si, dans l'arène et le combat, vous voulez obtenir la couronne. Et il n'est point dit a qui veut être parfait, vendez une partie de voire bien, mais tout; pour le donner, à qui ? non pas aux riches, non pas aux parents, mais aux pauvres. Que ce soit un prêtre, un allié, un parent, ne voyez autre chose dans celui à qui vous donnez que sa pauvreté. » {Epistola 130, alias 8. — Univers du 27 sept. 4849.) * Politique tirée de l'Ecriture sainte.

viduellement, à porter isolément et privativement aide, service et charité à tous vos frères, que faites-vous? Vous tarissez la source de votre bien-être, sans assurer celui de vos frères dans le besoin, car cette source, ils l'absorbent, en totalité, à leur profit, au passage, sans pouvoir la rendre à son cours après en avoir usé, puisque c'est le capital qu'il vous faut vendre et que vos frères, pas plus que vous, ne peuvent ni posséder, ni rien garder, ni produire. Si un pareil système de secours pouvait prévaloir, ce serait faire rentrer la création dans le néant ; ce serait rejeter les dons de Dieu ; ce serait stériliser la terre qu'il nous a donnée à féconder ; ce serait éteindre le flambeau de notre intelligence, amortir notre activité, paralyser nos sens, tuer notre être..., tuer Dieu !

Sans doute saint Paul a dit : « Chacun de nous doit plus s'occuper des autres que de soi * ; » mais ce précepte doit se concilier avec celui d'aimer son prochain comme soi-même. Ces deux préceptes ne veulent dire qu'une chose, c'est que le salut individuel n'est pas le but unique, le but principal du christianisme. « C'est le genre humain que Jésus a voulu sauver, et le salut de chacun n'est qu'un moyen, un élément du salut de tous : autrement, il aurait repoussé les hommes dans l'égoïsme où vit quiconque, faisant de soi son affaire souveraine, ne s'occupe non plus que de soi. Au contraire, les devoirs qu'il impose ont tous les autres pour terme : il ordonne qu'on s'oublie pour eux, qu'on travaille pour eux, se donnant comme lui-même s'est donné, et, selon sa doc-

* Non quœ sua sunt singuli considérantes^ sed ea quœ aliorum. PauJ, Ep. ad Philipp.f II, 4.

TRANSMLTATIOiS DE LA RICHESSE EN PAUVRETÉ. 115

trine, c'est ainsi qu'on travaille avec fruit pour soi \ » Mais cela veut-il dire qu'on doive absolument ne songer qu'aux autres, et ne rien garder de ce qu'on donne aux autres pour soi? ce Si tous sacrifiaient comple'tement leur moi dans la pratique des obligations fraternelles, dit un économiste socialiste ,• s'ils y laissaient, pour ainsi dire, leur personnalité dans toutes ses manières d'être foncières, la résultante des dévouements totaux serait zéro ; personne n'aurait fait de bien à ses frères, car personne n'aurait joui^. Si, dit-il ailleurs, Jésus-Christ veut que chacun s'appauvrisse au profit de tous, c'est-à-dire l'individu au profit de la société, le membre au profit du corps, c'est parce qu'avant que l'individu puisse être riche, et pour qu'il le soit durablement, avec sécurité et bonheur, il faut que la société le soit d'abord; comme, avant que le

* Lamennais, sur le chap, XIX de saint Luc.

* Lorsque Ruffin d'Aquilée visita les saints pères des déserts, on rapporte qu'il recueillit l'histoire suivante : « Une grappe de raisin ayant été apportée à un saint père, sa charité, qui lui faisait rechercher non ce qui lui était commode, mais ce qui pouvait l'être aux autres, lui fit la porter a un frère qu'il croyait en avoir plus besoin que lui. Ce solitaire rendit grâces a Dieu de celte bonté du saint; mais ayant, comme lui, plus de soin de son prochain que de soi-même, il porta celte grappe de raisin à un autre, et cet autre k un autre, de sorte qu'elle fit le tour de toutes les cellules qui étaient dispersées dans le désert, et fort éloignées les unes autres, jusqu'à ce qu'elle fût retombée entre les mains du saint, sans que nul des solitaires sût que c'avait été lui qui le premier l'avait envoyée. Alors il la mangea, avec une grande joie de voir une si grande charité parmi ses frères. » Si chacun ne devait absolument songer qu'aux autres, le cénobite delà Thébaïde, dont parle la légende , n'eût pas mangé la grappe de raisin quand elle lui revint : elle eût fait indéfiniment, comme un chapelet, le tour du désert, passant de cellule en cellule, jusqu'à ce qu'elle tombât en pourriture, et qu'elle échappât, de la main des religieux, grain à grain (Pecqueur, ub. sup.y p. 31 4).

llô PRIMITIVE ÉGLISE.

membre reçoive la vie, il faut que le corps lui-même vive et que le cœur balte \ »

C'est pourquoi Jésus-Christ ne peut vouloir, en même temps qu'il commande l'appauvrissement à l'individu, qu'il soit pauvre d'une indigence permanente et syste'matique. Car, s'ils e'taient déjà indigents, comment les vrais chrétiens pourraient-ils s'appauvrir en faveur de leur prochain ? Car, s'ils étaient sans ressources, comment pourraient-ils secourir leurs semblables ?

C'est le cas précisément où se trouvaient les apôtres de Jésus-Christ, et Jésus-Christ lui-même, au sein de la société qu'ils venaient évangéliser; «car, lui, le Messie, car lui, le divin pèlerin du salut, qui marche sur les sentiers de Bélhanie, les pieds parfumés des parfums de Marie, ne vit que d'aumônes et ne possède que sa sandale. Et le dénûnent qu'il s'est imposé il l'imposa à ses apôtres, pour bien constater quel serait désormais l'uniforme auquel ils devaient se reconnaître. Vous n'aurez, dit-il, ni or, ni argent, ni monnaie, ni bâton, ni besace, ni habit, ni souliers de rechange. Et, pour éloigner de leur âme jusqu'à la dernière préoccupation de propriété, il leur interdit même de s'inquiéter de leur logement, de leur sommeil, de leur vêtement , de leur nourriture : car, dit-il, ce sont des païens qui ^'inquiètent de ces choses, et votre Père sait assez que vous en avez besoin^. »

(( Quand vous entrerez dans une ville, vous irez frapper à la porte du plus digne, et vous direz, en entrant : Que la paix soit dans cette maison. Si Ton ne

* Pecqueur, ub. sup., p. 40.

* E. Pellctan, Feuillelon de la Presse du 30 septembre 1849.— Voy. ci-dessus, p. 93 et 96.

veut pas VOUS recevoir, vous reprendrez votre paix, vous secouerez la poussière de vos pieds sur le seuil, et, je vous le dis, en vérité, Sodomeet Gomorrhe seront, au jour du jugement, moins rigoureusement châtiés que cette maison*. »

Si tous les chrétiens avaient dû suivre l'exemple des apôtres, si tous avaient dû se dépouiller de tout pour mériter le ciel, personne ne se fût plus trouvé parmi eux qui eût pu les assister dans leur dénûment. Tous les chrétiens se fussent tendu réciproquement la main, sans qu'aucun d'euxeût rien eu à pouvoir donner. Tous se fussent répondu l'un à l'autre comme fit Pierre au boiteux qui lui demandait l'aumône : « Comment peuxtu, toi qui me vois disciple du Christ , me demander de l'or ou de l'argent ^7 »

Donc, il n'y avait que les chrétiens voués spécialement à l'apostolat, c'est-à-dire les disciples, c'est-àdire les parfaits, qui dussent renoncer absolument à toute possession terrestre, à toute propriété individuelle permanente ^ ; les autres chrétiens, leurs frères, devant, avec leur fortune privée, pourvoir à leur subsistance *, comme les douze tribus d'Israël devaient pourvoir autrefois à la subsistance des lévites \ Quoique n'étant pas leurs codisciples, quoique n'étant pas, dès lors, parfaits, ces chrétiens, qui formaient la masse.

* Malt., X, H etsuiv.

* Vides me Christi esse discipulum^ et aurum à me requiris ! (S, Ambroise, Expos, saint Luc. y t. VU, p. 267, édit. Mellier.)

^ Voy. ci-dessus, p. 106.

* Voir, sur le droit qu'avaient les disciples qui ne possédaient rien de vivre aux dépens des fidèles qui avaient des biens, Paul, 1 Ep. ad Cor., IX, 4 et suiv.

» Voy. ci- dessus, p. 59.

l'immense majorité de l'Église du Christ *, n'en e'taient pas moins de dignes chrétiens pour cela. C'est même le nom que leur donne Jésus dans le passage que nous venons de citer , et pourtant ils étaient propriétaires des maisons qui devaient servir d'asile SiUK parfaits ; et pourtant ils étaient nc/ies;... car, s'ils n'eussent été riches, comment eussent-ils pu nourrir les disciples qui étaient pauvres? Si elles n'eussent été riches, comment les saintes femmes dont parle saint Luc eussentelles pu assister Jésus de leurs biens^ ?

Donc, en dehors de l'apostolat, les chrétiens pouvaient posséder et être riches sans être, pour cela, moins dignes de Jésus-Christ , s'ils fîiisaient un digne emploi de leur richesse : Si quidem fuerit domtis illa digna ^.

Il est vrai que Jésus a dit ; « Ne vous amassez pas de trésor sur la terre ; amassez vous seulement des trésors dans le ciel, w Mais ce n'a été, ce n'a pu être que pour condamner l'avarice *, l'accaparement % l'amour

* Voy. Act. apost., I, 15. — Paul, 1 Cor., XV. —El Fleury, Mœurs des chrét.j § II.

2 Voy. ci-dessus, p. 96, note 2.

' Malt., X, 43.

* Avares exclus du royaume de Dieu. (Paul, ICor., VI, 10.— Ephes., V, 5.)

^ « Rien de plus dur, de plus impitoyable que l'avarice de ceux qui font de grandes provisions de blé dans le temps et dans les saisons où il est le plus cher, qui trafiquent de la nécessité publique, et qui, ne tenant point compte de l'Écriture sainte, laquelle déclare celui qui cache son blé pendant la cherté Vexécration des peuples (voy. tome l*"*, p. 438), font leur moisson de la misère des autres... » (S. Grég. de Naz.j Orais. fan. de S. Basile.) « Je le demande : de quel supplice n'est pas digne devant Dieu celui qui voit l'image de la mort peinte sur le visage d'un pauvre tourmenté par la faim, et qui n'en est pas louché de pitié ? Je demande si ce n'est pas un homme exécrable, si ce n'esl pas un meurtrier? » (Grég. de Nysse, Oraùon funèbre du même saint.)

cupide des richesses *, et l'égoïste passion d'ajouter à son champ le champ voisin *, et non pour condamner les richesses elles-mêmes dont le bon usage rend le possesseur digne d'éloge, et sans tache devant Dieu K

Il est vrai que Jésus a dit encore : « Qu'il était plus facile à un chameau d'entrer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer par la porte du ciel. » Mais cette comparaison n'a pu avoir pour objet que d'exprimer, par un saillant contraste, l'impossibilité absolue pour le mauvais riche d'entrer jamais dans le royaume des cieux * et la difficulté extrême, même pour le bon riche, d'arriver à ce but sans trébucher, en raison des fréquentes occasions de chute que le riche rencontre sur son chemina Mais, plus la pente est glissante et plus il est méritoire de ne s'y pas laisser aller. Aussi Jésus a-t-il ouvert les portes du ciel aux riches qui ont su prendre le dessus de leurs richesses, selon l'expression de saint François de Sales% en se faisant, de grands, petits, et de riches, pauvres, pour enrichir les indigents \

Si Jésus-Christ avait voulu proscrire la richesse il

* Radix enim omnium malorum est cupiditas. (Paul, / Tim.y VI, 10.)

* Vœ qui conjungitis domum ad domum , et agrum agro copiilatis. {/«., V, 8.)

' Beatus dives qui inventus est sine macula et qui post aurum non ahiit... Quis est hic, et laudabimus eum? [EccU., XXXI, 8, 9.) — Voy. ci-dessus, p. 68.

* Voy. ci-dessus, p. 78.

* Nam qui volunt divites fieri incidunt in tentationem , in laqueum diaboliy et desideria multa inutilia et nociva, quœ mergunt homines in interitum et perditionem. (Paul, 1 Tim., VI, 8 et suiv.)

® Voir ci-après, p. 124, note 1.

■^ Voy. exemples des bons riches, ci-dessus, p. 68.

eût proscrit le travail, et fait un commandement exprès de l'oisiveté et de la paresse.

Or, Jésus-Christ déclare, au contraire, la paresse un péché mortel, et le travail une obligation impérieuse ^ Ajoutez que la doctrine chrétienne est une doctrine d'activité et de progrès par excellence. « Demandez et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez; heurtez et l'on vous ouvrira. » « Prends ta croix et marche, » dit partout l'Évangile au chrétien. N'est-ce pas aussi chez les chrétiens que sont nés ces proverbes populaires ; {( Aide-toi, le ciel t'aidera. » « Qui travaille, prie. » N'y a-t-il pas, dès lors, dans ce peu de mots, une sanction et comme une prime anticipée pour tous les progrès, pour toutes les inventions, pour tous les développements des sciences, de l'agriculture, de l'industrie, des richesses ; . . . des richesses, seul instrument social du christianisme en action.

Écoutez Chateaubriand énumérer les grands travaux d'utilité publique qu'a su inspirer, dans des siècles de ténèbres et de ruines, le génie du christianisme^, et vous comprendrez que ces mots de Dieu : « Croissez et multipliez; remplissez la terre et l'assujettissez; dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des champs, et sur toute bête qui se meut sur la terre, » ne sont que la fin, dont la prévoyance, le travail, la production, la richesse sont les moyens.

La religion, d'ailleurs, n'a-t-elle pas légitimé, par son culte, les beaux -arts et l'industrie, c'est-à-dire les richesses accumulées, qui en sont l'élément et le produit ? Comment bâtir des temples sans exploiter des

* Voy. ci-après, § IV, et ci-dessus, p. 82.

■ Voir le Génie du Christianisme, liv. VIII, cli. 6, 7, 8 el 9.

mines et des carrières , sans connaître les lois de la pesanteur, sans s'acheminer vers tous les procédés techniques des arts et métiers, et toutes les merveilles de l'industrie humaine? Y a-t-il rien de plus somptueux que le culte catholique? Et les hasiliques ne brillent-elles point d'or et d'argent? Ne sont-elles pas embellies de peintures, de sculptures, de vitraux magnifiques? L'harmonie en est-elle exclue? Le prêtre n'est-il pas revêtu d'étofiPes qu'une industrie luxuriante peut seule procurer ?

Dieu accepte donc les richesses pour lui-même. — Comment, alors, refuserait-il aux hommes, ses créatures , aux hommes que lui-même a faits de chair et d'os, à qui il a donné la faim et la soif, une sensibihté qui les rend accessibles au froid et au chaud, au sec et à l'humide, et tous ces besoins dont la satisfaction légitime est essentiellement corporelle et physique : ici du pain, là un abri, partout le produit matériel du travail et de la richesse ' ?

D'ailleurs, toute la vie de Jésus-Christ, vie de pauvreté pratique pour lui-même, est une éclatante et continuelle protestation contre la misère et le mal-être physique du grand nombre. Qu'est-ce autre chose, en effet, que ces guérisons subites, extraordinaires, miraculeuses, dont l'Évangile se montre si charitablement prodigue ?

Ressusciter les morts, rendre la vue aux aveugles, adoucir partout les souffrances corporelles, n'est-ce pas reconnaître la légitimité, les droits, les exigences du corps; — du corps, principal instrument de l'âme?

Jésus-Christ a-t-il jamais reproché, dans ses remon-

^ Voy. Pecqueur, ub. sup.^ p. 42 et suiv.

trances aux affliges , Timportance qu'ils attachaient à leur guérison?

Comment eût-il voulu la privation de nourriture comme règle de la vie chrétienne , lui qui a dit , à sa propre louange : i< Jean est venu ne mangeant ni ne buvant ; le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant. » — Lui qui motiva le miracle de la multiplication des pains dans le désert par cette considération pleine de sollicitude et de tendresse : « J'ai pitié de cette multitude, car il y a déjà trois jours qu'ils ne me quittent point, et ils n'ont rien à manger, et je ne veux pas les renvoyer à jeun de peur que les forces ne leur manquent. »

Comment eût-il défendu à l'homme la recherche active des utilités de la vie, lui qui a formulé lui-même cette prière temporelle admirable : « Donnez - nous notre pain quotidien »; lui dont toutes les paraboles sont prises dans l'ordre des comparaisons et des phénomènes matériels, des besoins et du bien-être de la vie de ce monde?

Sans doute Jésus a dit aussi que consoler, soulager, édifier, fortifier autrui au moral, se perfectionner soimême au spirituel, étaient des devoirs impérieux de la vie du chrétien ; mais, à côté des devoirs et des secours spirituels, n'a-t-il pas placé les devoirs et les secours matériels f Et n'est-ce pas en vue de ces derniers secours que saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Si nous avons semé parmi vous des biens spirituels, n'est-il pas juste que nous moissonnions pour nous quelque peu de vos biens temporels? Si nos vobis spiritualia seminavimus , magnum est si nos carnalia vestra '^'^'^mus * ? »

* Paul, I Cor., IX, 11.

C'est, au surplus, ce que l'Église a fini par très bien comprendre, malgré la doctrine communiste et égalitaire de ses premiers docteurs, eh devenant propriétaire pour son propre compte, dès le temps des persécutions, et en se laissant faire riche, — immensément riche, — des dépouilles opimes du clergé païen ^

Concluons donc, contrairement aux exagérations mystiques des premiers docteurs de la foi, exagérations dont l'Évangile n'est pas plus responsable que la science économique ne l'est des erreurs ou des élucubrations de certains de ses adeptes, concluons que la richesse, malgré les occasions de chute morale qu'elle comporte, n'a rien de contraire en soi à la doctrine évangélique, et que même sa possession individuelle peut être, non plus un empêchement, mais un moyen de salut, si la légitimité du bon usage succède à l'illégitimité du mauvais emploi.

Mais^ pour cela, il faut, ainsi que nous l'avons établi, dès le commencement de ce paragraphe, que la richesse païenne se transmute en pauvreté chrétienne, et que toutes les vertus de celle-ci fondent en elles tous les vices de celle-là.

Pour cela, il faut que les riches d'esprit fassent place aux pauvres d'esprit, et que les pauvres de corps s'enrichissent de leur succession.

C'est à cette condition seulement que Jésus leur ouvre le moyen de rester chrétiens en restant riches.

(( Heureux les pauvres d'esprit, dit Jésus, car le royaume des cieux est à eux^. >y Ce qui veut dire :

1 Voy. ci-après, §§ VI et VUI.

* Malt. , VI, 3. — Le père Lacordaire traduit pauperes spiritu, par pauvres de gré^ c'est-k-dire, pauvres de leur bon gré, par la volonté, par le cœur.

Heureux les riches dont le cœur est détaché des richesses de la terre, et qui se font pauvres de ce qu'ils ont de trop, pour enrichir leurs frères pauvres de ce dont ceux-ci n'ont pas assez *.

Heureux les grands qui se font petits, car, dit encore Jésus, (( celui qui veut être le premier sera le dernier de tous et le serviteur de tous ^ ; car, « des premiers beaucoup seront les derniers, et des derniers les premiers *; » car, (( quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé * ; » car, « toute vallée sera comblée, et toute montagne, toute colline nivelées ^ »

Saint Matthieu rapporte que Jésus ayant appelé un petit enfant, il le plaça au milieu de la foule, et dit : w Je vous le dis, en vérité, si vous ne changez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Quiconque donc se fera petit comme cet enfant, celui-là sera le plus grand dans le royaume des cieux ^, »

C'était là ce que les gentils, ce que les scribes appe-? laient folie, folie de la prédication, prœdicationis stulti^

* C'est dans ee sens que l'Église a toujours interprété le passage de saint Matthieu. Au sujet de cette parole du Sauveur, saint François de Sales s'écrie : « Malheureux donc les riches d'esprit , car la misère d'enfer est pour eux. Celui-là est riche d'esprit qui a les richesses dans son esprit, ou son esprit dans les richesses. — Tenez voire cœur exempt de leur affection ; qu'il tienne toujours le dessus, et qu'ami des richesses il soit sans richesse, ou maître des richesses. Ne mêliez pas cet esprit céleste dans les hiens de la terre : faites qu'il soit toujours supérieur sur eux, non pas en eux. » [Introd. à la vie dévote^ ch. XIV.)

« Marc, IX, 33 et 34. - Malt., XX, 26 et 27. «Marc, X, 31.

* Malt., XXIII, 12,

• Luc, III, 5.

• Malt., XVIII, 1 k 4. - Lue, XVIII, 16 et 17.

tia^. C'était folie, en effet, mais folie du Verbe, folie de la parole de la croix, Verhum crucis slullitia^. Or, cette folie-là, c'était la sagesse divine qui éclipsait, qui anéantissait la sagesse humaine*.

ff Ce qui paraît au monde une folie, dit saint Paul, est plus sage que la sagesse de tous les hommes, et ce qui paraît une faiblesse est plus fort que toutes les forces de la terre. »

K Aussi, voyez, mes frères, quels sont ceux d'entre vous qui ont été appelés à l'apostolat. Il y en a peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de nobles.

« Mais Dieu a précisément choisi les fous selon le monde pour confondre les sages, et aussi les faibles selon le monde pour confondre les forts, et aussi les plus vils et les plus méprisables selon le monde, c'est-à-dire les gens qui ne sont rien , ea quœ non sunt, pour confondre les grands, les superbes, ceux, en un mot, qui sont tout, ea quœ sunt;

(( Afin que nul devant Dieu ne se glorifie de sa puissance et de sa sagesse ^ »

Ainsi, c'est toujours sur les petits, sur les faibles, sur les déshérités que Jésus répand son amour, ses grâces, la manne de son ciel.

Pour que les grands, les riches, les forts soient appelés par lui à partager le même pain de vie, il faut qu'ils cessent d'être grands, d'être riches, d'être forts. Il faut qu'ils se changent en fous de la croix, en pauvres d'esprit, en petits enfants. Il faut qu'ils se fassent les derniers, de premiers qu'ils sont; il faut qu'ils se fassent serviteurs , de maîtres qu'ils se font appeler ^.

» Paul, I Cor., 1, 18 k 29.

* a Qu'on ne vous appelle pas môme du nom de maîtres, car vous n'avez qu'un mallre qui est le Christ. » (Malt., XXHI, 10.)

II faut, en un mot, qu'ils s'abaissent pour se relever, à l'exemple du Christ, qui, pour remonter au ciel, a dû, d'abord, en descendre \

C'est à cette transmutation de l'or en plomb, des montagnes en vallées , du superflu en nécessaire qu'aboutit toute la doctrine économique du Christ sur la répartition des richesses et de la pauvreté parmi les hommes ;

— transmutation morale plutôt que matérielle, toutefois, et, cependant, transmutation réelle et effective,

— les riches se transmuant en pauvres et restant riches,— les pauvres devenant riches et restant pauvres, — les premiers s'appauvrissant de leur superflu et s'enrichissant, en échange, de biens plus grands dans le ciel ^ ; les seconds s'enrichissant de ce superflu sans qu'il doive jamais enrichir leur pauvreté au-delà de la satisfaction du besoin dont le nécessaire est le trésor ^;

— riches-pauvres, pauvres-riches, tous participent également, quoique diversement, aux dons qu'il a plu à Dieu de répandre sur la terre *.

Bien que cette transmutation purement chrétienne respectât les droits acquis, et maintînt l'inégalité naturelle des conditions parmi les hommes, le pauvre n'en avait pas moins, dans la société nouvelle, le rang privilégié, et le riche n'en devait pas moins, pour arriver à Dieu, s'abaisser à son niveau *. De là l'orgueil froissé du riche ; de là l'orgueil surexcité du pauvre. Ce qui

* Paul, Ephes., IV, 9. — Id., Philipp., H, 7 et suiv.

' Voy. ci-dessus, p. 93. — Les riches le deviennent en bonnes œuvres; divites in bonis operibus^ dit saint Paul (I JEp. ad Tim , VI, 18).

3 Quand on a de quoi se nourrir, et de quoi se couvrir, on est assez riche : le reste est du superflu (Paul, Ep. ad Tim.^ VI, 8).

* Voy. ci-dessus, p. 73.

3 Basil., MoraL Beg., LXI.

faisait que la transmutation voulue par le Christ était aussi difficile à opérer chez l'un que chez l'autre. Ce qui faisait que le grand apôtre saint Paul répétait si souvent, aux riches comme aux pauvres, qu'ils devaient faire mourir en eux Vhomme terrestre \ et se rendre victorieux de V esprit du monde pour se faire par là les enfants deDieu^; qu'aussi longtemps qu'ils ne se dépouilleraient pas du vieil homme et de ses œuvres, pour revêtir Vhomme nouveau qui est créé selon Dieu ^, ils resteraient attachés aux erreurs et aux convoitises de la chair *, et, par conséquent, ne jouiraient point des grâces éternelles attachées à la rénovation de l'humanité par le sang de la croix.

Mais vainement Jésus leur avait dit :

(( Qui n'est pas pour moi est contre moi^ — Nul serviteur ne peut servir deux maîtres : car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre ; vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ^. »

Vainement saint Paul leur répétait :

« 11 n'y a rien de commun entre Jésus-Christ et Bélial. — Vous ne pouvez pas hoire le calice du Seigneur et le calice des démons ; vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur et à la table des démons ^»

Bélial et Mammon étaient le dieu auquel, riches et pauvres, même convertis, sacrifiaient en secret : les

» Paul, Coloss., III, 5.

2 Ep. I de l'ap. saint Jean, V, 1 et suiv.

3 Paul, Ephes., IV, 22, U. — Id., Coloss., III, 10. * Paul, Rom., VI, 6. — Galat,, V, 24.

» Matt.,XII,30.

« Luc, XVI, 13. — Mammon signifie l'argent, les richesses.

^ Paul, I Ep. ad Cor,, X, 20 et 21. —II Ep. ad. Cor., VI, 15.

128 PRiailTlVE ÉGLISE.

uns par leur avarice cupide, les autres par leurs cupides convoitises, tous par ce vil amour de l'or que les païens eux-mêmes appelaient exécrable : auri sacra famés,. Aous par cette passion désordonnée d'avoir, que les païens eux-mêmes appelaient scélérate : scelestus amor hahendi.

C'est que, pour éteindre ce feu d'enfer de la cupidité riche et de la cupidité pauvre, il fallait autre chose que le souffle des lèvres ; il fallait toutes les aspirations, toutes les énergies du cœur et de la foi.

« C'est avec l'esprit de Dieu, et non avec l'esprit de l'homme que la rénovation en Jésus crucifié doit se comprendre et se faire, disait saint Paul. C'est donc par le renouvellement complet de notre esprit que pourra s'opérer notre rupture avec les liens du siècle V

(( Qu'importe, dit-il ailleurs, d'être circoncis ou de n'être pas circoncis. C'est l'êlre nouveau que Dieu crée en nous qui nous fait vivre en Christ ^.

(( On ne coud pas une pièce de drap neuf à un vieux vêtement, » avait dit Jésus; « autrement, le drap neuf emporte encore une partie du vieux et la rupture est plus grande. De même, on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, le vin rompra les outres et le vin se répandra ; mais on doit mettre le vin nouveau dans des outres neuves ^ »

Une pareille révolution ne pouvait s'accomplir, ni même simplement se prêcher, sans une perturbation profonde dans les idées, dans les habitudes, dans les intérêts, et sans que ceux qui s'en faisaient les propa-

* Paul, 1 Cor., II, 9 et suiv. — Id., Rom.f XII, 2 et suiy.

* Paul, Ga/af., VI, 13.

' Marc, II, 21 el 22.

gateurs courussent les plus graves dangers. De là, cette prédiction réalisée de Jésus à ses disciples : « Ils jetteront sur vous leurs mains, et vous poursuivront, et vous livreront, vous traînant dans les synagogues et dans les prisons, à cause de mon nom, et plusieurs de vous seront mis à mort ^ De là, la fameuse émeute des orfèvres et de leurs ouvriers, à Éphèse, à cause des statues d'argent qu'ils fabriquaient pour le culte de la grande Diane et dont la doctrine nouvelle entravait et ruinait le commerce ^ ; de là, les persécutions subies par saint Paul et dont il fait l'énumération dans sa deuxième épitre aux Corinthiens ^.

Malgré cela, l'exemple de Jésus-Christ qui, « étant riche, s'est fait pauvre, afin de nous enrichir par sa pauvreté *, » a résolu le problème de l'extinction de la misère par la transmutation de la richesse en pauvreté chrétienne, de manière à ne plus avoir besoin que d'être suivi pour produire les fruits qu'il porte.

Et ces fruits ne sont pas tombés mort-nés sur la terre; car, du vivant même de Jésus, plus d'un riche s'est transformé en pauvre pour enrichir ses frères pauvres ^; et, après la mort du Christ, les propagateurs de la foi suivirent l'exemple de leur divin maître : « mourant et vivant toujours; tristes et toujours dans la joie; n'ayant rien et possédant tout; pauvres et enrichissant les autres; pauvres, et leur indigence abondant en richesses *. »

» Luc, XXII, 12,16.

2 Voy. Act. Apost., XIX, 23 et suiv.

3 Paul, II Cor., XI, 24 et suiv.

* Propter vos egenus factus est, cùm esset dives, ut illius inopiâ vos divifes essetis{Pàa\, II Ep. ad Cor., VIII, 9). 2 Voy. ci-dessus, p. 79 et 96.

^ Quasi morientes et ecce vivimus ', quasi tristes, semper autem gau-

Et nous verrons, dans les paragraphes suivants, d'autres exemples de la transfiguration de la richesse pauvre en pauvreté riche, — de l'égoïsme en charité.

§ in.

Transmutallon de Tesclavage païen en servitude chrétienne.

Liberté, fraternité, égalité, trois mots qui eussent bouleversé le monde sans cet autre : Servitude commune en Jésus-Christ. — Jésus-Christ n'a point aboli Tesclavage. — Pourquoi? — Mais il l'a transformé. — Comment? — Opinion des Pères de l'Église. — Transformé en principe, l'esclavage reste, en fait, avec ses vices et ses monstruosités d'autrefois. — Vains efforts des empereurs chrétiens. — Cependant, des affranchissements nombreux ont lieu, mais pas si nombreux qu'on le dit. — Condition de l'esclave préférable à celle du pauvre. — Peu d'esclaves donc désiraient devenir libres. — L'esclavage, d'ailleurs, n'avait-il pas été divinisé par Jésus? — Le premier exemple d'affranchissement purement chrétien ne date que de la fin du sixième siècle. — L'Église avait pourvu, du reste, à ce que les affranchis pussent vivre affranchis. — Deux sources leur étaient ouvertes : travail et charité.

Jésus est venu apprendre au monde trois mots « Liberléy Egalitèf Fraternité, — dont le symbole révolutionnaire eût inévitablement amené, en raison du nombre infini d'esclaves qui formaient la partie la plus nombreuse de l'espèce humaine, le bouleversement des sociétés existantes, si un autre mot, émané aussi de la divine sagesse, n'en eût tempéré le danger. Ce mot fut : Servitude commune en Jésus-Christ.

Avec ce tempérament, saint Paul put dire, sans que les esclaves se soulevassent contre leurs maîtres :

(( Il n'y a point d'acception de personnes devant Dieu, non est acceptio personarum apud Deum, et il n'y a

dentés ; tanquam nihil habentes, et omnia possidentes ; sicùt egentes^ multos autem lociipletantes... (Paul, Il Ep. ad Cor., VI, 9 et iO). — Et altùdma pauperias eorum abundavit in divitias (/t/., VIII, 2).

plus ni Juif, ni Grec, m esclave, ni maîlre, tous étant une même chose en Jésus-Christ *. »

Et, après saint Paul, saint Grégoire de Nazianze : (( Dans la grande famille humaine, formée de la même matière et par le même auteur, la tyrannie et non la nature a pu seule faire deux races distinctes^; — races égales devant Dieu, dit saint Jérôme, car : JEqualiter omnes nascimur, et imperalores et pauperes; œqualiter et morimur omnes : œqualis enim conditio est ^.

L'égalité, proclamée par le christianisme, n'est, en effet, que l'égalité spirituelle devant Dieu. Quant aux inégalités sociales, le christianisme ne les déplace ni ne les confond \ Loin de là, il respecte les hiérarchies établies, et commande à chaque condition d'acquitter sa dette envers les autres, tribut, crainte ou honneur : Reddite ergo omnibus débita : cui tributum, tributum, ; oui vectigalf vectigal; cui timorem, timorem; cui honorem, honorem^.

C'est pourquoi saint Paul écrivait aux Corinthiens : « En quelque position que chacun ait été converti, qu'il y demeure. Tu as été converti en esclavage? Ne t'en inquiète pas ; et si tu peux avoir ta hberté, reste d'autant plus en servitude ^ »

C'est pourquoi le même saint Paul renvoyait l'esclave converti au maître païen que cet esclave avait abandonné ^

1 Paul, Ep. ad Galat., III, 28.— Id., Ephes., VI, 5-10. —Id., Co-

2 Greg. TheoL, Poem, theol, II, XXVI, 29.

3 Hieron., In Ps., LXXXI, §4.

* Paul, I Cor,, Xll, 14-22. — Voir ci-dessus, p. 73.

» Paul, adRom,,Xllh 7.

« Id.,IarfCor., VU, 20et2J,

' îd.,Galat.,m,2B.

C'est pourquoi, du temps de Marc-Aurèle; le philosophe converti, Tatieu, écrivait, dans son discours contre les Grecs : « Si je suis esclave, je supporte l'esclavage ; si je suis libre, je ne fais pas ostentation de ma liberté. » Et plus loin : « Le souverain m'ordonnet-il de payer le tribut? Je suis prêt à payer. Le maître m'ordonne-t-il de le servir comme esclave? Je reconnais ma condition d'esclave *. »

Sous Septime Sévère, Tertullien reconnaît le droit du maître sur son esclave. Galba lui-même, dit-il, n'a pu affranchir les esclaves des autres ; et, dans le discours de la Résurrection de la chair, il dit : « La chair et l'âme resteront, qui ont été sujettes, durant la vie, au fouet, aux fers, aux marques ignominieuses. » Dans son discours de Coronâ, il distingue soigneusement la servitude spirituelle et la servitude corporelle, et, dans son Apologétigue, il parle de la fidélité avec laquelle les esclaves convertis doivent servir leurs maîtres païens^.

Pendant les trois premiers siècles, époque de persécution et de tolérance alternatives pour le christianisme, nul, parmi ses adversaires ou ses partisans, ne parle de la suppression de l'esclavage, comme conséquence de la doctrine nouvelle, et néanmoins, pendant ces trois siècles, le christianisme prépare fortement ce grand résultat par le changement progressif des mœurs et des idées.

Il en est de même pendant les trois siècles suivants; et si, au moyen âge, l'esclavage disparaît, ce n'est que pour se fondre et se perpétuer dans le servage féodal.

* Voy. E. Biol, De l'esclavage ancien, p. 125. « Ibid,

« Le christianisme fait ce qu'il doit; il prend l'ordre politique de la société comme une donnée à laquelle il faut se soumettre ; il admet comme un fait l'esclavage temporel, et c'est à la moralité seule des hommes qu'il remet le soin de l'affranchissement définitif des races esclaves ^ »

C'est donc une grande erreur de croire que le christianisme a eu pour mission et pour résultat l'abolition de l'esclavage.

Loin de détruire le fait de l'esclavage, le Christ, ses apôtres et son Église, l'ont reçu, l'ont conservé, l'ont consacré comme institution. Jésus-Christ, en effet, n'est point venu dire aux esclaves : « Esclaves, brisez vos fers, vous êtes libres, » mais bien : « Esclaves, vous êtes esclaves : obéissez comme tels à vos maîtres ^ » Et il n'a point dit aux maîtres : « Maîtres, je détruis votre puissance, vous n'avez plus d'esclaves, » mais bien : « Maîtres, faites pour vos esclaves tout ce qui est juste et convenable, car vous avez aussi un maître, qui est dans le cieP. »

Commentant ces textes de saint-Paul, saint Augustin s'écrie : « Le Christ n'a pas fait de l'esclave un homme libre ; il a fnit du mauvais esclave un bon esclave. Le Christ a converti l'esclave infidèle, mais il ne lui a pas dit : Quitte ton maître; il est impie et peut-être injuste ; toi, tu es juste et fidèle. Non, il lui a dit : Sers ton maître plus que jamais *. »

» Ibid.

* Paul,jE'p^e5.'VI, 5. — Servi, obedite dominis carnalibus cum timoré et tremore, in simplicitate cor dis vestri, sicut Christo.

3 Id., Coloss., IV, 11.

* Le Père le plus ancien qui se soit expliqué sur l'esclavage est saint Cyprien, évêque de Carthage, l'an 248, martyr l'an 258. Dans

En soi, d'ailleurs, et du point de vue chre'tien, l'esclavage n'avait rien qui dût le faire détruire tout d'abord. L'esclavage était un dur état, sans doute, mais le christianisme en appelait à la noblesse des âmes pour s'élever au-dessus et le mépriser comme une chose qui, après tout, ne frappe que le corps \ c'est-àdire cette partie de notre être qui est à nous, mais qui n'est point nous, selon l'expression de saint Basile ^ ; c'est-à-dire un instrument au service de notre âme, une chose pour qui servir est comme une condition naturelle ^ L'esclavage était un mal ou un bien, selon les dispositions des âmes soumises à cette épreuve. C'était un mal, si l'on résistait à ses exigences; résistance funeste qui entraînait ce qui est libre en nous dans l'esclavage d'où Ton voulait sortir. C'était un bien, si l'on allait au devant de la volonté du maître, si on la dépassait dans l'accomplissement de ses ordres, car c'était introduire jusque dans le service une sorte de liberté; c'était s'élever au-dessus de la servitude

son troisième livre des Témoignages, il s'exprime ainsi : « Les esclaves, lorsqu'ils ont la foi, doivent d'autant plus obéir à leurs maîtres. Les maîtres, de leur côté, doivent être indulgents. »

» S. Hilar., Tractatus in Ps. CXXV, § 4. ■— Saint Hilaire, si grand dans l'Église, qui fut évêque de Poitiers en l'année 350, est le deuxième Père qui ait expliqué la doctrine de l'Église sur l'esclavage. Voici ses paroles : « C'est assurément une chose rude que la captivité du corps, lequel, par la perte du droit de liberté, est soumis k la domination des vainqueurs. Alors, les corps sont véritablement en servitude, mais la liberté d'une àme fidèle ne s'enlève jamais. Témoin les trois enfants chantant au milieu des flammes... Combien, au contraire, la captivité de l'àme est plus désastreuse !... Du reste, l'élévation d'une âme religieuse méprise la condition du corps. »

2 Saint Basile, Serm. XXIII, De anima.

3 Grégoire de l^ysse, In verba « Faciamus hominem, » Orat. I, 1. 1, p. 143.

de l'homme; c'était entrer dans cette servitude du Christ qui était la consommation de la vraie liberté \

D'un autre côté, d'après la théorie qu'en donnent saint Basile, saint Ambroise, saint Jean Chrysostôme et saint Augustin, l'esclavage a été institué divinement en punition d'une faute ; et, quoiqu'il soumette hiérarchiquement certains individus à certains autres, il laisse à tous une noblesse et une dignité pareilles ; il n'efface point les effets de la communauté d'origine et il n'altère pas l'égalité de tous les hommes devant Dieu. .

Voici comment s'exprime saint Basile, lequel naquit en 329 dans la Cappadoce, cette ancienne pépinière des esclaves romains : « ... Parmi les hommes, aucun n'est esclave de sa nature. Ou c'est par la force qu'ils ont été réduits en esclavage, comme les captifs à la guerre ; ou c'est par la pauvreté, comme les Égyptiens sous Pharaon; ou bien, par quelque sage et mystérieuse dispensation , ceux des enfants qui sont les pires ont été placés, à la voix des parents, dans la servitude des prudents et des meilleurs; ce qu'un homme qui apprécie équitablement les choses ne doit pas considérer comme une condamnation, mais plutôt comme un bienfait. Car, celui qui, par l'indigence de ses sens, n'a pas en lui ce que la nature exige, trouve un intérêt à devenir l'esclave d'un autre, afin que, dirigé par l'expérience de son maître , il soit semblable au char qui a reçu un cocher, ou au navire qui a un pilote assis à son gouvernail. C'est pour cela que Jacob devint le maître d'Ésaii, par la bénédiction de son père, afin que l'insensé, n'ayant pas son propre curateur,

* Voy. Wallon et les Pères qu'il cite, Hist. de V esclavage, part. lïï, chap, VIII.

c'est-à-dire l'esprit, e'prouvât, même malgré lui, les bienfaits de la sagesse. Et Ghanaan sera l'esclave de ses frères, parce qu'il était rebelle à la vertu, et qu'il avait pour père Cham , un homme dépourvu de prudence. C'est ainsi que les esclaves se sont produits. Quant aux hommes libres, ce sont ceux qui ont échappé à la pauvreté ou à la guerre, ou qui n'ont eu besoin des soins de personne. Du reste, l'un quoique maître, l'autre quoique esclave, n'en sont pas moins, comme nous, d'une même condition, c'est-à-dire compagnons de notre servitude commune , comme esclaves de celui qui nous a créés tous*. »

Saint Jean Chrysostôme, qui naquit en 340, est du même avis que saint Basile. Pour lui l'esclavage est un nom. En réalité, il n'y a qu'un esclavage, celui du péché. « Combien de maîtres, dit-il, sont étendus ivres sur leurs lits de festin, tandis que les esclaves sont debout et sobres! Lequel appellerai-je esclave, l'homme sobre ou l'homme ivre? L'esclave de l'homme ou l'esclave du vice ^ ? »

Ce n'est pas une condition, fruit du hasard, qui fait l'esclavage ou la liberté, dit saint Ambroise. L'esclavage, c'est l'abaissement dégradant des facultés morales. Celui-là donc est esclave qui ne porte pas en lui l'autorité d'une conscience pure; celui-là encore est esclave qui est abattu par la peur, ou captivé par le plaisir, ou mené par l'ambition, ou transporté par la colère ou accablé parle chagrin, ou dominé par ses passions; car toute passion entraîne servitude, puisque celui qui commet le péché est esclave du péché et, ce qui est pire, est

* Saint Basile, Advers. eos qui dicunt spirit., etc., cap. XX.

* Voy. E. Biot, uh. sup., p. 495.

esclave de plusieurs. Celui-là, au contraire, est libre, qui est l'arbitre de sa volonté , le juge de sa pensée, l'interprète de son jugement, qui comprime les appétits de son corps, qui fait bien ce qu'il fait, qui, agissant bien, agit avec rectitude, et qui, agissant avec rectitude, agit d'une manière à n'encourir ni faute, ni blâme; car, celui qui fait tout avec sagesse, et vit selon sa volonté, celui-là seul est un homme libre... Joseph servait. Pharaon régnait. Qui des deux était libre ? Ne vous semble-t-il pas que le premier commandait dans la servitude et que l'autre servait dans la liberté * ?...

Frères en servitude, frères en liberté, enfants égaux d'un même père, telle est, en résumé, la doctrine chrétienne sur la fraternité et l'égalité parmi les hommes.

Jacob servit Laban pour ses troupeaux tachetés de diverses couleurs, dit saint Justin ; de même le Christ subit la servitude, jusqu'au plus vil supplice, pour toutes les formes et toutes les variétés de la race humaine, les rachetant de son sang divin, par le mystère de la croix ^. C'est pourquoi saint Paul appelle tous les hommes ses cocaptifs, sescoesclaves, ses frères en servitude, pour gagner un plus grand nombre de ses semblables à la liberté des enfants de Dieu, c'est- à-dire à la servitude de charité et d'amour qui fait comme le titre de son apostolat. Liberté, dans sa bouche, n'a jamais voulu dire autre chose ^.

* s. Ambros., De Jacobo et vîtâ heatâ, lit. II, cap. IlL— Id., De Josepho patriarchâ liber ^ cap. IV.

2 Justin., Dial cum Tryphone, d34, p. 226 el 140, p. 230.

3 Yoy. Paul, I Cor., IX, 19, et XVI, 19. — Id., Gakf., III, l,etIV, 1. — Id., Rom., XV, 7; XVI, 1, 3, 5.~ Id., Coloss., I, 7; IV, 15, — Id., Hebr., XIII, 3.

Nous sommes tous nés, nous sommes tous égaux en servitude, dit saint Augustin ; c'est la condition commune, et le maître, si élevé qu'il soit, ne saurait y échapper ; il faut qu'il serve Dieu lui-même ; qu'il le serve, bon gré, mal gré, en homme libre, ou en esclave enchaîné. Où irait ce fugitif hors de la face de Dieu? Qu'il le serve donc, non par crainte, mais par amour ; qu'il devienne esclave de la charité, et alors il fera comme l'apôtre, il servira ses frères pour gagner leurs âmesj alors il fera comme Jésus-Christ qui, lui aussi, a voulu servir ceux qui étaient ses serviteurs *. C'est pour cela que les évêques se disaient et se faisaient les esr claves des fidèles ; c'est pour cela que leur chef à tous, le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu. Voilà l'égalité de christianisme, l'égalité dans la soumission, dans l'abnégation, dans l'humilité, dans la réciprocité des devoirs ; — égalité qui modifie le serviteur et le maître : le serviteur, en changeant sa soumission forcée en obéissance spontanée et affectueuse ; le maître , en changeant son autorité en protection et en patronage.

L'esclavage ainsi compris ne pouvait faire obstacle à ce que les chrétiens de la primitive église eussent des esclaves à leur service : aussi en avaient-ils , et beaucoup. Après la persécution, les pasteurs, les évêques ne se faisaient pas faute d'en posséder dans leurs demeures, non plus que les églises, et les monastères^.

Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'en maintenant

* Aug., Sermo in divit.

« Voy. Wallon, w6. sup., p. 338 et 340. — E. Biol, uh. sup.^ p. 202.

l'institution de l'esclavage, le christianisme en ait conservé les abus. Ses conseils, au contraire, et toute son influence tendent à les détruire *.

Aux yeux du paganisme, l'esclave était civilement et religieusement un être d'une condition et même d'une nature inférieures, soumis à des devoirs, mais n'étant investi d'aucun droit. Aux yeux du christianisme, l'esclave est une créature ayant la même origine, la même fin, la même dignité morale et religieuse que son maître ; pouvant, comme lui, être fils respectueux, bon époux, père tendre; en un mot, descendant, comme lui, du premier homme^ racheté , comme lui, par Jésus-Christ, et pesant le même poids dans la balance de Dieu. Aux yeux du paganisme, l'esclave était une chose; aux yeux du christianisme, l'esclave n'est plus seulement une chose, c'est une personne ^ , personne que son abaissement même commande de traiter avec humanité ^ L'esclave peut être châtié, pourtant, quand il mérite de l'être, mais châtié, comme de la main d'un père, non par vengeance, mais par amour. Anîmo dilectionis, non animo uliionisy dit saint Augustin*.

Ce ne fut donc pas un esclavage sans conditions, sans garanties, un esclavage livrant sans réserve un homme aux volontés d'un autre homme, que le christianisme approuva et consacra; ce fut un esclavage où le serviteur était, aux yeux de Dieu, le frère, et, par conséquent, l'égal du maître ; où la servitude était de la soumission

* Voy. Wallon, p. 341, 349, 361, 365, 367 et suiv., 378, 380, 410.

* Sainl Augustin, Desermone Dom. in monte^ I, 59, t. III, p. 1631, a. 3 Saint Grég. de Naz., Orat., XIX, 13, t. I, p. 372.

* Aug., in Ps. Cil, § 14, t. IV, p. 1601.

volontaire, et Tobéissance du respect, de l'amour et, par conse'quent, de la liberté *.

Telle est la doctrine, la vraie doctrine chrétienne sur l'esclavage, — doctrine toute divine et qui n'exclut pourtant aucune combinaison humaine, et qui s'applique à tous les systèmes politiques, à toutes les formes de gouvernement.

Mais, admirable en théorie, cette doctrine passa-telle, en réalité, dans les faits, dans les mœurs, dans les lois?

Lorsque le christianisme fut sorti de ces temps difficiles où Ton n'était chrétien qu'au péril de sa vie, où la foi devait être à l'épreuve des tourments; lorsqu'il prit possession du monde, il ne put, dans ce domaine agrandi, retrouver les mêmes vertus parmi les fidèles : car il devait accueillir, au nombre des croyants, bien des hommes attirés par la nouveauté, entraînés par la foule, enfants du polythéisme, étrangers encore aux idées de la vie chrétienne, et qui apportaient à l'Église leurs mœurs païennes à corriger. La société chrétienne présenta donc, avec de meilleures dispositions et des principes certains d'amendement, presque toutes les formes extérieures de la société ancienne, et ce luxe et les mille besoins qu'il enfante, et ces vingt sortes d'esclaves qu'il réclame au service de ces besoins *.

De là, l'hérilité et l'esclavage conservés dans la société chrétienne , avec leurs abus ^ , leurs

* Voy. le journal le Globe, n« du 25 avril 1844. Supplément.

' Wallon, De l'esclavage^ t. III, cli. VIII ; Monlfaucon, Des modes et des usages du siècle de Théodose; Mém. de TAcad. des inscript., t. Xlll, p. 474-490.

* Voy. sur les abus de l'hérilité chrétienne, quant au nombre d'esclaves attachés k son service, et aux rapports d'esclaves h. maîtres, tous

jeux S leurs cruautés % leurs vices*, leurs corruptions * et leurs monstruosités d'autrefois \

Vainement les empereurs chrétiens, — Justinien

les Pères de l'Église, et Mûller, De Moribus et genio œvi Theodos.f H, 9.

* La tragédie avec ses crimes, la comédie avec ses amours, les danses impudiques des mimes, les luttes sanglantes des arènes, faisaient les délices du peuple devenu chrétien. Voy. Ik-dessus Lactance, Div, instit.^yi, 20. De sensibus et eorum voluptatibus, ouvrage dont Wallon place la publication à l'an 321 de l'ère vulgaire, t. III, p. 368. — Des courtisanes, des danseuses et des histrions figuraient dans les festins, aux noces, et jusque dans les cérémonies religieuses des familles chrétiennes, même dans l'intérieur des églises , lors de la fête des saints martyrs. (Saint Augustin et saint Jean Chrysoslôme cités par Wallon, ub. sup., note 87.)

2 « Frapper de verges ses esclaves et les jeter dans les fers, est-ce Ik une œuvre de charité ? » disait saint Jean Chrysoslôme aux chrétiens de son temps. {In I Ep. ad Cor. homil., XL, 5.) Faire des eunuques pour garder la chasteté des femmes chrétiennes était une atrocité que condamnait la loi, mais que tolérait l'usage. (Voy. textes cités par Wallon, p. 378.) — Constantin, l'empereur chrétien, livrait un si grand nombre de prisonniers aux bêtes de l'arène que leur férocité en fut lassée, et un panégyriste chrétien l'en loue. (Voy. ib., p. 421.) Voy. aussi dans les Confessions de saint Augustin un exemple de fascination et d'entraînement produit par la vue du sang d'un combat de gladiateurs. (VI, 8, 1. 1, p. 219.) — Tertullien excusait les combats de gladiateurs sur ce que c'était la pitié qui les avait inventés en donnant l'idée de faire combattre les hommes que l'on égorgeait autrefois. (V. de saint Paul, Consid. sur Vesclav.^ p. 224.)

3 L'esprit de paresse, de gourmandise, de vol, de dissimulation, de mensonge, de calomnie, de parjure et d'intrigues, l'esprit d'insolence ei d'insubordination sont les moindres vices que les Pères reprochent aux esclaves de la chrétienté des cinquième et sixième siècles. (Voy. saint Jean Chrysoslôme et Salvien aux endroits cités par Wallon, uh. sup., p. 355, 356 et 538.) — Les vices des esclaves proviennent non de leur nature, mais de l'avarice, de la dureté et des exemples de leurs maîtres, — maîtres indignes du nom de chréliens. [Ibid.) — Voy. ibid.y p. 538 et 541, ce qui est dit des vices des femmes chrétiennes.

* Voy. sur l'iuflueiice corruptrice de l'esclavage au sein des familles, ibid.t p. 357.

* Le vice que flélrissail le plus énergiquement la loi chrétienne ,

notamment*, — introduisirent, dans leurs codes, des lois plus douces en faveur des esclaves^; l'esclavage n'en resta pas moins, dans la société nouvelle, une condition en dehors des lois ordinaires. Devant les tribunaux, l'esclave restait soumis à la condition exceptionnelle que les lois et les préteurs lui avaient maintenue. Témoin, il recevait souvent encore la question ' ; coupable, il était exposé à des peines de rigueur * ; accusateur, il encourait des châtiments bien plus graves, lorsqu'il s'attaquait à la personne sacrée de son maître ^ Au fond, l'esclavage païen, enraciné dans les mœurs, avait peine à s'en arracher, et ses abus semblaient renaître sous les efforts tentés pour les extirper.

Le droit de vendre les enfants, que plusieurs princes, et, tout récemment, Dioclétien, avaient refusé aux pères, leur fut rendu par Constantin ^. La prostitution des filles esclaves, défendue par Justinien, continua à être un commerce^. Les sacrifices humains furent autorisés jusqu'à Honorius \ Une loi de l'an 469 déplore, mais tolère, les combats de gladiateurs, ces jeux san-

saiul Jean Chrysoslôme le signale comme très commun parmi les esclaves , et il en demande compte h l'influence directe des maîtres et k leurs commandements. [Ibid., p. 356.)

1 Voy. Cod. Just. , XII, xv, Comm. de manum., 1. I, § 1, — Ibid., VII, XXIV, 1. un. — Jnstit., III, xiii, i. — Novel, XXII, 8. Et alias. Lois analysées par Wallon, III, 441 et suiv., 450 et suiv. , et par Biot, p. i35 et suiv.

2 Voy. ibid. et 427 et suiv.

3 Cod. Just., IX, XVI, 1. 9, an 385.

* Cod. Just., IX, XII, 1. 8, an 390. — Jd., IX, xix, an 340. ^ Cod. Theod., IX, vi, 1. 2, an 376, et 1. 3, an 397. « Cod. Theod., V, viii, 1. un., an 329. ■^ Novel., XIV, Authent., col. 3, tit. I, de Lenonibus. » Wallon, t. 111, eh. dO.

TRANSMUTATION DE L'ESCLAVAGE EN SERVITUDE CHRÉT. l43

glants d'esclaves qui de'pouillaient rhomme de tout sentiment d'humanité, et l'initiaient, par la vue de cadavres déchirés, à la férocité des bêtes ^ . Enfin, une autre loi de 493 supprime l'obligation de ces jeux, mais n'en supprime pas l'usage, tant les législateurs, même devenus chrétiens, craignaient encore de porter la main à ce mal dont le peuple ne voulait pas guérir \

Un fait qui prouve avec quelles difficultés, avec quelles lenteurs le préjugé sur l'esclavage s'effaçait des mœurs du peuple, même devenu chrétien, c'est que le peuple persista à ne voir qu'un accouplement dans l'union des esclaves, et que, pendant plus des six premiers siècles de l'empire chrétien, les esclaves ne pouvaient obtenir la bénédiction nuptiale et la cérémonie dans l'église^.

11 y a plus : les alliances des personnes libres et des esclaves étaient toujours défendues. En 326, Constantin ordonna que la femme libre qui aurait commerce avec son esclave serait exécutée et l'esclave brûlé vif*. En 468, Anthemius, qui régnait en Italie, confirma cette ordonnance de Constantin par un nouvel édit, et défendit aux maîtres d'épouser leurs esclaves ou affranchies ^ Justinien fit, à cet égard, un seul règlement par lequel la femme libre, qui a épousé un esclave, doit être simplement séparée de lui ^

' Cod. Just,, m, xn, de Feriis, 1. 9.

" W^allon, ub. sup. — Voy. ci-dessus, p. 141, note 2.

3 E. Biot, ub. sup., p. 146.

* Cod. Just., IX, lit. 11.

» Cod. Theod,, Nov., p. 38.

« Cod.Jusi., VII, tit. 24. —Justinien rendit, en 531, un édit plus indulgent pour la femme esclave qui aurait eu des enfants de son maître. (Voy. Cod. Just., VU, lit. 1, 1. 30, et IV, tit. 4, 1. 4, § 5.) — Par la Novelle 22, ch. 11, il autorise le mariage de l'homme libre avec

Eli général, la législation du Bas-Empire répugnait tellement à changer l'ancienne législation, que même l'ancien jdroit de vie et de mort du père sur le fils ne fut pas aboli par le code de Justinien. Seulement, ce droit était alors tombé en désuétude par l'adoucissement des mœurs, et, il faut le dire, par la faculté d'exposer l'enfant * ! . . .

Nous sommes loin, comme on voit, de l'abolition de l'esclavage.

De cette abolition il ne fut pas plus question dans les lois que dans les écrits des docteurs. La religion se bornait à en corriger les vices, et, comme ces vices constituaient la principale vertu de l'esclavage pour les maîtres, les maîtres se montraient peu disposés à laisser instruire leurs esclaves de ses préceptes, ces préceptes plaçant, à côté des droits de l'esclavage, les devoirs de l'hérilité, droits et devoirs qui se confondaient dans le dogme de la fraternité humaine, de l'égalité d'origine, de la liberté dans la servitude de Dieu, le seul maître. C'étaient là des cordes que les maîtres n'aimaient pas qu'on fît vibrer aux oreilles de leurs esclaves; ils craignaient qu'il ne s'en dégageât quelque étincelle électrique qui rallumât le feu mal éteint des anciennes guerres serviles, et ressuscitât Spartacus; d'autant que Jésus avait dit, — et cette parole leur donnait à réfléchir : — ((Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive, car... l'homme aura pour ennemis ses serviteurs^. »

son esclave, et déclare libre la femme esclave que son maître aurait dotée et mariée à un homme libre. [Cod. Just., VII, lit. 6, § 9.}

* E. Biot, w6. sup., p. 190.

2 Mail., X, 3/iel3G.

TRANSMUTATION DE L'esCLAVAGE EN SERVITUDE CHRÉT. 145

Cependant, des affranchissements se faisaient, et se faisaient nombreux*, quoique beaucoup moins nombreux qu'on ne dit, sous l'empire du christianisme; mais ces affranchissements dérivaient des principes politiques de l'époque bien plus que de l'influence chrétienne ^. En tout cas, ils ne se faisaient jamais avec imprévoyance, jamais avec profusion, jamais en masse, jamais de manière à ce que la société en fût obstruée^ jamais, enfin, de manière à ce que les affranchis, livrés prématurément à eux-mêmes, tombassent dans une misère effroyable, dans une misère plus grande que celle de l'esclavage d'où ils étaient sortis.

Dans les quatrième et cinquième siècles, époque do la domination du christianisme, mais époque de troubles où toute la société était bouleversée par l'invasioD des barbares, il est trop évident que l'Église ne pouvait alors recommander l'affranchissement général des esclaves, et appeler des désordres nouveaux et immenses en jetant au milieu de la société une infinité de gens sans ressource.

Tel était, en effet, l'état misérable du bas peuple, après Constantin, que le philosophe païen Libanius soutient que la condition de l'esclave est préférable à celle du pauvre. « L'esclavage, dit-il, n'est semblable en rien à la misère du pauvre; l'esclave dort sur les deux oreilles, nourri par les soins de son maître, et recevant de lui tout ce qui est nécessaire pour son

* En raison surtout des plus grandes facilités introduites dans le mode d'affrancliissement, et en raison de ce que tous les afl'ranchis devenaient citoyens romains, sans, toutefois, que les droits respectifs du patron et de l'affranchi cessassent entièrement, — Voy. tome 1®% p. 257 et suiv.

2 E. Biot, p. 150.

corps, tandis que l'homme libre et pauvre veille la nuit pour gagner sa vie, soumis à la misère qui l'exténue de faim *. »

D'un autre côté, quelques chrétiens trop zélés prenaient à la lettre les paroles de Jésus-Christ, où il est dit qu'il a revêtu la forme d'un esclave ^, et soutenaient que la servitude était un état désirable pour le fidèle et lui mériterait les récompenses célestes. Au cinquième siècle, sous Théodose le Jeune, Isidore de Peluse déclare (liv. IV, ép. 169) que la servitude est préférable à la condjtion d'homme libre, parce que la partie inférieure de l'homme se trouve soumise à la partie supérieure. Il dit aussi (liv. IV, ép. 12) : « Si tu pouvais être libre, tu devrais mieux aimer être esclave, car il te sera alors demandé un compte moins rigoureux de tes actions, puisque tu n'auras pas servi le Seigneur seul, mais encore ton maître selon la chair ^ »

Ces idées, jetées dans les masses, jointes à la doctrine des Pères de l'Église qui tous , sans exception, prêchaient la soumission des esclaves aux maîtres, même aux mauvais maîtres, faisaient que peu d'esclaves chrétiens désiraient être libres, et que les affranchissements durent n'être pas plus nombreux qu'auparavant dans les six premiers siècles de l'ère chrétienne, d'autant que nous avons vu qu'avant l'établissement du christianisme le nombre des affranchis avait fini par devenir si considérable que le peuple romain n'é-

* Libanius, vol. 1, p. H5, édition Morel.

* Formam servi accipiens. S. Paul, ad Galat.y UI, ^S.'-^Philipp.f

* E. Biot, ub. sup.

tait plus, suivant l'expression de Tacite, qu'un peuple d'affranchis*.

Le premier exemple d'affranchissement que les monuments historiques nous présentent comme résultant des principes immédiats de la charité chrétienne, ne date que de la fin du sixième siècle, alors que Tordre de la société, rétabli par les victoires de Bélisaire et de Narsès, semblait n'avoir plus rien à craindre^.

C'est donc à tort, et par oubli des enseignements de l'histoire, que le fait de la progression prétendue de la misère chez les peuples chrétiens est attribué au fait de la progression des émancipations opérées par le christianisme, l'un et l'autre fait ayant sa cause première, sa source antérieure dans l'institution de l'esclavage et dans les affranchissements du paganisme.

D'ailleurs , les écrits des Pères de l'Église nous apprennent qu'en même temps que le christianisme affranchissait les esclaves, il donnait aux affranchis les moyens de vivre affranchis. Ces moyens, le christianisme les apporta aux classes nécessiteuses, en leur ouvrant deux trésors, deux sources d'abondance où elles pussent toujours puiser: — la charité et le travail.

§ IV

Du travail et de son organisation.

Réhabilitation du travail. — Condamnation de l'oisiveté. — Qui non vult laborare ne manducei. — La sanction de l'exemple se joint à la leçon du précepte — Jésus, saint Paul, les apôtres travaillaient de leurs mains j — Idem, évêques, prêtres et clercs de la primitive Église. — Idem, communautés reli-

1 Voy. tome l^--, p. 85.

2 Voy. E. Biot, ub. sup., p. 200.

gieuses. — Ce n'était pas seulement pour vivre, mais pour pouvoir faire vivre les malheureux, — Occupations qui rapprochaient de la perfection chrétienne, occupations qui en éloignaient. — Les vendeurs du temple. — Lnstitntion du dimanche. — Propriété du travail. — Tout travail mérite salaire. — Règle pour la fixation du taux des salaires : — A chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres; — Sauf conventions des parties. —Parabole du père de famille, et des ouvriers envoyés à sa vigne, à différentes heures. — Travail individuel et travail sociétaire. — Leur mode d'organisation. — De viagères et libres, les corporations de métiers deviennent obligatoires, perpétuelles, héréditaires, depuis Constantin. — Ce fut alors que chacun porta sa croix. — Moins lourde, toutefois, que la liberté d'aujourd'hui. — Finit par n'être plus supportable. — Mesures prises contre les ouvriers déserteurs. — Les jurandes romaines meurent de la mort de l'empire ; — Renaissent plus tard en jurandes du moyen âge.

Le paganisme avait anobli l'oisiveté et déshonoré le travail, en faisant du travail une œuvre d'esclave, et de l'oisiveté un droit pour le citoyen *. Le christianisme, au contraire, anoblit le travail et déshonora l'oisiveté, en faisant descendre l'oisiveté au rang de péché mortel, et en élevant le travail au rang de vertu.

Serait-ce que le christianisme a substitué le droit au travail au droit à l'oisiveté? Non.

Le droit au travail impliquant nécessairement le droit à l'oisiveté, — puisque qui dit droit de travailler dit nécessairement droit de ne rien faire, — le christianisme ne pouvait qu'enlever ce droit à la paresse. C'est ce qu'il fit en faisant du travail, non pas seulement un droit, qui, d'ailleurs, est indéniable, mais un devoir, mais une obligation qui ne permit pas de s'en affranchir.

Ainsi, le travail, qui avait été, dans l'ancien Testament, la condamnation de l'homme déchu sur la terre ^,

* Voy. notre ouvrage : Du droit à l'oisiveté et de l'organisation du travail servile dans les républiques grecques et romaine, 1 vol. in-8°.

* Voy. ci-dessus, p. 44.

devint la loi, la condition de l'homme racheté dans le nouveau.

Serait-ce que, dans l'état primitif où Dieu nous avait placé, tout travail fût incompatible avec la perfection et le bonheur? Qui pourrait le croire?

Qui pourrait croire que Dieu, qui a tout fait, eût destiné l'homme à ne rien faire? L'être le plus infime, en venant au monde, y apporte une mission qui correspond à la fin pour laquelle il a été créé, mission ou fonction qu'il accomplit par un travail. Le ver de terre lui-même fait quelque chose; il remplit une tâche; il coopère à un but; il appartient enfin à la milice sacrée des créatures utiles. Gomment l'homme, élevé si haut par ses facultés, et par la place qu'il occupe dans l'univers, n'eût-il reçu d'autre fonction que celle d'un stérile désœuvrement, d'une immortelle oisiveté? Il n'en pouvait être ainsi, et ce n'était pas le langage d'un repos oisif que Dieu tenait à l'homme en lui disant, à l'heure de sa naissance : « Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre, et soumettez-vous-la, et commandez aux poissons de la mer, aux oisequx du ciel, et à tous les animaux qui se meuvent sur la terre*. » Ce n'était pas une leçon d'oisiveté qu'il lui donnait, en amenant en sa présence tous les animaux de la création « pour qu'il les nommât d'un nom qui exprimât leur nature et qui demeurât le leur à jamais ^ » Enfin, lorsqu'il l'introduisait dans un séjour appelé par l'Écriture le paradis de volupté, ce n'était pas pour s'y endormir dans le sommeil de l'inaction; car il est dit que Dieu l'y plaça « pour le travailler et le garder ; »

* Gènes., 1, 28, 29.

» Gènes., II, 15, 19.

Ut operaretur et custodiret illum \ Par ce travail et par celte garde, Dieu nous avait appelé au partage de son gouvernement temporel. Il nous avait donné la terre à féconder, non au prix de nos sueurs, mais par une administration qui tenait de l'empire et ajoutait à nos autres prérogatives la gloire d'un utile commandement. La terre obéissante nous rendait, en échange d'une culture royale et bénie, une substance nécessaire au soutien de notre viagère immortalité. « Voilà, nous avait dit Dieu, je vous donne pour nourriture toute plante qui porte sa graine et tout arbre qui porte ses fruits^. )) Ce commerce réciproque de la nature et de rhomme n'avait rien qui fût incompatible avec un état heureux et parfait ; car, faire est l'élément nécessaire qui constitue tout ce que nous savons de cet état ; car penser, c'est faire; vouloir, c'est faire; aimer, c'est faire; car travailler, c'est faire. On peut faire avec peine, mais la peine n'est pas de l'essence du travail. Son essence se résume dans ce mot énergique et glorieux : Faire ^...

Si donc la terre, qui s'inclinait sous nos désirs, nous refuse aujourd'hui tout ce que nous ne lui payons pas d'avance en sueurs et en gémissements; si elle nous mesure ses dons avec une avarice que rien ne peut fléchir, avec une incertitude que rien ne peut désarmer; si la presque totalité du genre humain, le front courbé vers elle, l'implore par un dévouement assidu, et n'en recueille pour récompense que le pain amer d'une étroite pauvreté, ce n'est point parce que Dieu avait

1 Gènes., II, 15, 19.

2 Gènes., I, 28, 29.

8 Lacordaire, Conférences^ t. 111, p. 227, 228, 231

attaché, de toute ëterriitë, cette peine au travail, c'est que la malédiction de Dieu est descendue sur lui par une faute qu'expie la postérité d'Adam.

Celte faute, toutefois, Dieu l'a prise en pitié en donnant pour règle à notre activité la loi primordiale du travail de la création.

«Dieu, dit l'Écriture, acheva au septième jour l'œuvre qu'il avait faite, et il se reposa de cette œuvre au septième jour; il bénit le septième jour et le déclara saint, parce qu'en ce jour-là il avait cessé de créer et de faire son œuvre * . »

Dieu s'est reposé le septième jour, et il l'a sanctifié. Ceci nous donne la mesure proportionnelle du travail du corps et du travail de l'âme tels que Dieu les a départis à l'homme, dans l'institution du sabbat, par l'exemple souverain de sa propre opération.

Que ce soit en lui-même, et dans les mathématiques supérieures de sa propre nature, que Dieu ait choisi le nombre qui convenait le mieux à notre double activité, ou que ce choix ait sa raison cachée dans les mystères du chiffre sept% toujours est-il que six jours de travail sur sept ont suffi à l'homme, dans tous les temps, pour gagner sa subsistance, sans affaiblir ses forces, et qu'un seul jour de repos sur sept lui a pareillement

* Gènes., Il, 2 et 3.

^ « Ce n'est pas seulement dans l'œuvre de la cosmogonie que ce nombre apparaît, il joue un rôle considérable dans tout le reste des opérations divines. Nous le voyons reluire dans les sept semaines d'années du jubilé hébraïque , dans les sept branches du chandelier de Jérusalem , dans les sept dons du Saint-Esprit , dans les sept sacrements de l'Église, dans les sept sceaux de l'Apocalypse, etc. Presque k chaque page des saints livres son importance nous est marquée par l'emploi que Dieu en fait. » (Lacordaire, Conférences, III, p. 237).

suffi pour le délassement de son corps, et l'entretien de son âme dans le culte de Dieu *.

Changez cette proportion, supprimez le jour du repos, et vous altérez la dignité, la liberté, la moralité, la santé même du peuple, et vous le livrez, pieds et poings liés, comme simple machine à production, à la cupide exploitation de ses maîtres ^...

C'est pour cela que Dieu a fait du repos périodique du septième jour de la semaine, non une institution privée et variable à volonté, mais une institution sociale, l'institution par excellence, dont la loi ne peut être enfreinte sans crime ^.

En dehors du sabbat, devenu le dimanche des chrétiens *, le travail était d'obligation aussi étroite pour eux que le jour du repos l'était lui-même.

« Que faites-vous là, oisifs, toute la journée? Quid hic stalis lotâ die, otiosi? » demande le père de famille aux ouvriers qu'il recrute pour sa vigne \ « Qu'on jette le serviteur inutile dans les ténèbres extérieures, » dit Jésus-Christ ^ « Que celui qui ne veut pas travailler, ne reçoive pas à manger, )) dit saint Paul®.

* Voy. l'opinion de Proudhon a ce sujet, ci-dessus, p. 33.

* Voy. cette démonstration dans les Conférences du P. Lacordaire, sur le Principe du droit (tom. II, p. 284), et Sur le double travail de l'homme (tom. III, p. 223 et suiv.).

3 Voy. ci-dessus, p. 30 et suiv.

* La substitution du dimanche au sabbat implique tout un changement de système. Dans le système de Moïse , le travail doit précéder le repos. Dans la doctrine de Jésus, le jour du repos, placé au premier jour de la semaine , précédait les jours de travail ; ce qui indiquait qu'il fallait s'occuper, avant tout, du royaume des cieux. (Voy. Salvador, Jésus et sa doctr., II, 3i4.)

« Malt., XX, 6. — W., XXV, 30.

« Paul, Thess., III, 10.

« Le fainéant qui souffre la faim ne mérite point de secours, et n'est pas digne d'appartenir à l'Église de Dieu, » dirent les constitutions apostoliques*.

Malheur donc à qui s'endort dans la quiétude, ne travaillant point et s'occupant de ce qui ne le regarde pas. Malheur à l'ouvrier paresseux et lâche qui se repose avant l'heure, qui se retire à l'écart et s'assied à l'ombre, pendant que ses frères se fatiguent sous le soleil ! Le repos n'est pas de la terre. L'homme est né pour agir, pour creuser son sillon ^

Cette réhabilitation du travail, cette condamnation de la paresse n'étaient pas, chez les apôtres, que des doctrines senlentieuses, que des théories de circonstance pour dorer, par la flatterie, le joug des classes laborieuses, et le leur voir porter, pour eux, les bras croisés. La sanction de l'exemple se joignait à la leçon du précepte, et l'exemple, comme la leçon, étaient donnés par le Rédempteur lui-même.

(( N'est-ce point là le charpentier, fils de Marie? » demandaient dédaigneusement les gentils, en parlant du Sauveur ^ Oui, ce charpentier, c'était le Sauveur, c'était le divin Ouvrier, réhabilitant, dans sa personne, le travailleur, l'homme du peuple.

Jésus-Christ ne couvrit pas ses épaules de la pourpre royale; il prit la bure. Il n'appela pas auprès de lui les grands de la terre; c'est à des pâtres qu'il fit porter d'abord la bonne nouvelle de l'Évangile; c'est parmi

^ Const. Apost., IV, c. 2. — Voy. ci-dessus, p. 26.

* Paul, ub. sup.f 11 et 12; et Comment, de Lamennais sur les Evangiles, p. 308.

' Nonne hic est faber, filius Mariœ... (Marc, VI, 3. — Luc, II, SI. — Malt., XIII, 55.) Suivant le témoignage traditionnel de saint Justin, Jésus fabriquait des charrues et des jougs.

des pêcheurs, des ignorants, des ouvriers, des hommes de rien, suivant le monde, qu'il choisit ceux par lesquels le monde entier devait y être soumis, et cela pour que nul ne pût se glorifier, dit saint Paul*. Luimême il se fit ouvrier. C'est ainsi qu'il donna au travail des titres de noblesse en élevant le travail jusqu'au caractère de la vertu.

Et, en cela encore, le Seigneur est venu, non renverser la loi, mais l'accomplir; non rompre le joug, mais le rendre moins pesant en le partageant avec les faibles.

Saint Paul suivit l'exemple du divin Maître ; travailleur de la pensée et de la parole, saint Paul était aussi travailleur des mains. Saint Paul était corroyeur à Tarse avant de connaître Jésus-Christ*. Devenu soldat du Christ, planteur de la vigne, prédicateur de l'Évangile, pasteur du troupeau, il avait bien le droit de vivre de la parole de Dieu. Cependant, il refusa un salaire si bien gagné, pour se donner comme modèle à tous ceux dont les prétentions voudraient s'élever plus haut^ Quand donc saint Paul fut apôtre, il prêchait une partie du jour et il consacrait l'autre à faire des corbeilles pour gagner un morceau de pain, justifiant par là cette condamnation qu'il avait portée contre la stérile oisiveté

* Voy. ci-dessus, p. 125.

« Act. Apost., XVIII, 3. — Ce mélier consistait k faire des lentes soit en peaux, soit en poils de bêles, pour les gens de guerre el les caravanes. Du reste, depuis la double captivité assyrienne et babylonienne, où les familles les plus éminenles avaient été tout a coup dépouillées de leurs biens, tous les pères, quels que fussent leur rang et leurs richesses, étaient obligés de faire apprendre une industrie manuelle à leurs enfants. (Voy. Salvador, Jésus et sa doctr., II, 269.)

3 Paul, Cor., IX, 4 et suiv. —/d., Il, Cor., II, 7 el suiv.

de tant d'hommes nourris et servis par leurs esclaves : Quoniàm si quis non vult operari nec manducel *.

Les autres apôtres travaillaient aussi de leurs mains pour vivre. « Nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne, dit encore saint Paul; mais nous avons 'travaille jour et nuit, avec peine et fatigue, pour n'être à charge à aucun de vous^. »

A l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, la plupart des évoques et des prêtres de la primitive Église joignaient le travail des mains à la prédication de l'Evangile, choisissant des métiers convenables à leurs dignités et à leurs occupations. Saint Basile s'excuse auprès de saint Eusèbe de Samosate de n'avoir pu lui écrire pendant longtemps, parce que, disait-il, ses clercs étaient occupés à des métiers sédentaires dont ils vivaient, et qui ne leur permettaient pas de s'absenter^. Cependant, ils avaient le droit de recevoir leur subsistance du peuple, comme travailleurs de la pensée; mais ils tenaient, dit Fleury, à la satisfaction intérieure de n'être point une charge et de pouvoir, par leur travail, donner plus abondamment aux pauvres*.

Ainsi, le travail n'était pas seulement recommandé aux chrétiens pour se suffire à eux-mêmes, mais pour nourrir également ceux de leurs frères dans le besoin ^; de sorte que le travail, qui constitue l'œuvre de Dieu dans le monde, selon l'expression de saint Jean Chrysostôme, n'était pas seulement dans l'homme une ex-

* Voy. Ghrysost., Jn Matt. Hom., LXVI, S 2. — Et In Act. apost. Hom. , VII, 3.

« Paul, I Cor. IV, 42. — Id., II Thess., III, 8. 3 Basil., £p. 263, p. d035, B.

* Fleury, Mœurs des chrétiens^ XLIX.

» Paul, I Thess., IV, 14.

piation du péché, mais une source de bonnes œuvres; de sorte que, transformé par l'esprit de l'Évangile, l'arrêt de condamnation de l'Ancien Testament était devenu un arrêt de bonté de la justice divine, et que ce qui n'était qu'une expiation de la faute se trouvait un devoir de la charité, k Ce n'est pas seulement pour châtier notre corps, disait saint Basile en commentant saint Paul, c'est aussi par amour du prochain que le travail nous est utile, afin que Dieu fournisse par nous à nos frères infirmes ce que leurs besoins réclament*. ))

Telle fut surtout la loi des communautés religieuses : pour élever la vie chrétienne au plus haut degré de perfection, elles devaient joindre le travail à la prière et vivifier le travail, comme la prière, par une fin de charité ^,

Le travail ainsi réhabilité, ainsi honoré, ainsi pratiqué, faisait de la classe ouvrière la classe la plus rapprochée, par son genre de vie, de la perfection de l'Évangile; aussi saint Chrysostôme en relevait-il les avantages par ces paroles : w Ne proclamons pas trop le bonheur des riches, ne méprisons pas les pauvres, ne rougissons pas des métiers, et ne croyons pas qu'il y ait de la honte dans les occupations manuelles; il n'y a de honte que dans l'inaction et dans l'oisiveté. S'il eût été honteux de travailler, saint Paul ne l'eût pas fait et ne s'en fût pas tant vanté dans l'Écriture ; si les métiers étaient une flétrissure, il n'aurait pas déclaré ceux qui ne travaillent point indignes de manger'. »

* Voy. saint Basile, sur le Ps. XLV, 7. Venite omnes qui laboratis et onerati estis.

* Voy. ci-après, § VII, n° 3.

' Chrysost., cité par Wallon, De V esclavage j Ilï, p. 606.

Bien que les chrétiens ne fissent aucune distinction entre les métiers, et qu'ils exerçassent indifféremment les uns et les autres, même ceux réputés les plus bas, cependant il était certaines occupations qui leur répugnaient, et dont ils s'abstenaient même tout à fait, parce qu'elles impliquaient la ruse, la fraude, le mensonge, l'amour du luxe, et, dès lors, l'impossibilité du salut. Telles étaient les occupations mercantiles, le commerce, la banque, les trafics. C'était un vieux préjugé, fondé peut-être, qui remontait à Jésus-Christ. On sait que Jésus traitait de voleurs les banquiers et les marchands qui trafiquaient dans le temple. Quoique cette qualification, qui se trouve dans saint Marc, ne soit plus reproduite dans saint Jean ', le nom leur en est resté ^.

Pour accomplir cette double fin de la consécration chrétienne, savoir: — Relever les classes inférieures en rendant au travail la considération dont l'esclavage l'avait dépouillé; — Faire du travail une ressource assurée pour le travailleur; — Il fallait que le travail trouvât son stimulant, son aliment, sa garantie dans le produit même de ses sueurs. Or, c'est ce que le christianisme est venu apporter aux classes laborieuses en leur garantissant la propriété de leur travail.

Nous avons vu que le paganisme, qui avait privé le travailleur, c'est-à-dire l'esclave, du domaine de la terre , l'avait encore dépouillé de tout droit sur son propre travail; de sorte que le travailleur, descendu

* Marc, Xï, 17. — Jean, II, U et suiv.

* Toutefois, saint Paul permettait à ses disciples de faire quelque trafic, pourvu qu'il ne les engageât pas k voyager hors de la pro- ■vince. (I Tm., V, 17.)

au rang d'un animal domestique, gardait la maison, labourait le champ, et ne recevait pour cela que la pâture qu'on lui jetait, comme aux bêtes, deux ou trois fois par jour ^

Au contraire, selon la tradition et l'Évangile, Dieu a dit à l'homme : Tu es le maître de ton travail, car ton travail, c'est ton activité, et ton activité, c'est toi. « Et, depuis lors, le pauvre est entré en partage avec le riche de la liberté et des sources de la vie , et nulle terre n'a plus fleuri que sous la main du pauvre et du riche unis par un traité et stipulant par leur alliance la fécondité de la nature. Maintenant, qu'importe que Jésus-Christ n'ait pas dit qu'à tel jour, à telle heure, l'esclavage serait aboli? Il n'y a qu'une définition de l'esclave : c'est l'être qui n'a ni terre, ni travail à lui. Le monde antérieur à Jésus-Christ n'a pas su que la propriété du travail était essentielle à l'homme ; le monde formé par Jésus-Christ l'a su et pratiqué ; voilà tout^. »

Du principe de la propriété du travail découle naturellement la nécessité, la légitimité du salaire ^

« Celui qui laboure, dit saint Paul, doit labourer dans l'espoir de profiter des fruits de la terre, et celui qui bat le grain dans l'espoir d'avoir sa part : Quoniam débet in spe, qui aval, arare ; et qui triturât, in spe fructus percipiendi. » Et ailleurs : a Celui qui plante une vigne ne doit-il pas manger de ses raisins? et celui qui mène paître un troupeau ne doit-il pas boire de son lait * ? »

* Voy. tom. I«% p. 70.

* Lacordaire, De Vinfluence de la société catholique quant à la propriété. Confér., tom. II, p. 308, 312, 316, 320.

* Voy. ci-dessus, p. 29.

* Paul, I Corinth., IX, 7 et 10.

C'est pourquoi il est écrit, dans l'Evangile , que tout travail me'rite salaire : Dignus est operarhis cibo suo ^; et dans saint Ambroise, que celui-là commet un homicide qui laisse emplir ses greniers et ses caves du fruit des veilles et des sueurs des pauvres mercenaires qu'il emploie, en leur déniant le salaire gagné qui doit pourvoir à leur subsistance. Hoc est enim interficere hominem vitœ suœ ei débita subsidia denegare ^.

La règle suivie pour la fixation du taux des salaires était celle-ci : A chacun selon sa capacité ^ ; à chacun selon ses œuvres*.

Cependant, les conventions des parties pouvaient modifier ce principe ; et, une fois la convention arrêtée, le maître pouvait donner aux uns plus qu'il n'était convenu de donner aux autres, sans que ceux-ci aient raison de se plaindre, puisqu'ils recevaient le prix convenu ^

* Mali., X, 10. — Saint Paul dit : Dignus est operarius mercede sud, {Tim., V, 48.)

* Ambr., De Tobia, XIV, 92. — Voy. ci-dessus, p. 29.

^ Omni cui mxiUum datum est multum qiiœretur ab eo (Luc, XII, 48).

* Unus quisque propriam mercedem accipiet secundùm suum labo^ rem. (Paul, I Cor., III, 8.)

* On lit dans saint Matthieu cette légende du père de famille, sorti de grand malin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne : « Étant convenu avec les ouvriers d'un denier par jour, il les envoya k sa vigne. Et, vers la troisième heure, étant sorti de nouveau , il en vit d'autres qui étaient oisifs dans la place. Et il leur dit : Allez, vous aUvSsi, à ma vigne, et ce qui sera juste je vous le donnerai ; et ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et la neuvième heure , et fit la même chose. Enfin, étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui étaient là oisifs, et il leur dit : Pourquoi êtes-vous ici, tout le jour, sans rien faire ? Ils répondirent : Parce que personne ne nous a loués. Il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne. Sur le soir, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelez les ouvriers et payez-les , en commençant depuis les derniers jusqu'aux premiers. Ceux donc qui

Le salaire était individuel ou collectif, selon que le travail était individuel ou sociétaire; — dans ce dernier cas même , le salaire collectif se fractionnait en autant de parts individuelles qu'il y avait de bras à rétribuer, selon la somme proportionnelle de travail apportée par chacun dans la masse commune.

Nous avons décrit ailleurs les règles disciplinaires et d'organisation du travail servile et du travail libre *, du travail individuel et du travail sociétaire ^.

Le christianisme n'apporta aucun changement à ces règles, puisqu'il n'en apporta aucun dans leurs éléments.

Seulement, en ce qui touche le travail sociétaire, le premier empereur chrétien introduisit, dans l'essence même des jurandes ou corporations de métiers, une réforme qui fut une révolution ^.

De viagères et libres et de simplement subordonnées au gouvernement qu'avaient été jusqu'à Constantin les corporations industrielles *, la formation en devint obligatoire, et la réglementation l'œuvre exclusive de l'empereur. La perpétuité , c'est-à-dire l'hérédité forcée

étaient venus vers la onzième heure s'approchèrent et ils reçurent chacun un denier. Les premiers venant ensuite, ils pensaient qu'ils recevraient plus; mais ils reçurent aussi chacun un denier. Et, en le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, disant : Ces derniers ont travaillé une heure , et vous les traitez comme nous , qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. Mais, répondant a l'un d'eux, il dit : Mon ami, je ne vous fais point de tort; n'étes-vous pas convenu avec moi d'un denier ? Prenez ce qui est k vous, et allez... » (Matl., XX, là 15.) >

^ Voy. notre ouvrage : Du droit à l'oisiveté et de l'organisation du travail serm7e dans les républiques grecques et romaine, p. 190 et suiv., 203 et suiv., 226.

2 Voy. Ibid.j p. 203 et suiv., 271 et suiv., 276 et suiv.

» Voy. Ibid., p. 291,302.

* Voy. Ibid.y p. 279, 290.

dans les familles, de chaque profession, de chaque industrie, fut même décrétée en loi de TEtat par Constantin, de telle manière qu'une fois attaché à son métier, le travailleur y demeurât rivé, lui et les siens, à perpétuité, comme un condamné à sa chaîne , sans qu'il lui soit possible d'en sortir, ou de se soustraire à tout autre métier qu'il plaisait à l'empereur de choisir pour lui ; car c'était l'empereur qui donnait à chacun sa tâche *.

Ajoutons qu'une hypothèque légale frappait tous les biens particuliers des corporati, aussi bien que les immeubles des corporations mêmes ^, et que les uns et les autres étaient également inaliénables '.

Ce fut alors que chaque chrétien porta bien réellement sa croix ; car ce n'était pas seulement aux ouvrierSy mais à tous les travailleurs de quelque ordre que ce fût, que le joug de la chaîne éternelle était imposé *.

Cependant, cette croix n'était peut-être pas aussi lourde aux épaules des classes ouvrières que l'est le joug de la liberté qu'elles portent aujourd'hui.

D'abord, à côté de la nécessité de faire partie d'une jurande, durant toute leur vie, les ouvriers avaient la garantie de ne jamais manquer de salaires, de subsister et de s'entretenir toujours, et en tout état de cause, aux dépens du fonds social de la corporation \ Or,

* Voy. ibid.f p. 270, 302 et suiv. — Et le lom. P»" de cet ouvrage, p. 376 et suiv.

* Voy. Lafarelle, Réorganisation des classes industrielles, p. 206. 3 Cod. Theod., lib. XIII, lit. VI, 1. 2 et 6.

* Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le citoyen dans la cité qui l'écrase, qui troule sur lui. Voy. détails h ce sujet dans V Histoire de France de Michelet, tom. I"', p. lOG et suiv.

'^ Les corporations une fois constituées avaient un fonds commun,

c'est bien là, ce nous semble, un avantage, une position que beaucoup d'ouvriers se trouveraient peut-être encore heureux d'avoir aujourd'hui. « Être entièrement libre, c'est beaucoup sans doute, mais cette liberté ne profite réellement qu'à ceux qui possèdent d'ailleurs assez d'activité, d'industrie, de patience pour la faire valoir, tandis qu'il en est'beaucoup, gens de savoirfaire médiocre, et c'est là le plus grand nombre, qui ne tirent aucun parti de cette liberté si précieuse pour d'autres, qui succombent dans les luttes de la concurrence, et qui, écrasés par la nécessité de se suffire à eux-mêmes, ne peuvent jamais venir à bout de la satisfaire, restent incessamment la proie des besoins du jour, et demandent à la mendicité, à l'hôpital, quelquefois au crime conseillé par la misère, le supplément qu'il faut au produit de leur libre industrie pour qu'ils ne meurent pas de faim ^ »

D'un autre côté, quelle que fût la tyrannie consacrée dans les statuts des jurandes romaines, c'était toujours, en dernier résultat, au profit des corporations elles-mêmes qu'étaient instituées ses rigueurs. Qui estce qui gagnait à ce que les membres d'une confrérie ne pussent jamais la quitter? La confrérie, qui se trouvait ainsi toujours et uniformément recrutée d'hommes expérimentés. Qui est-ce qui gagnait à ce que les fils,

arcam communem, et des biens dotaux, dotalia funda. Ces biens leur provenaient, d'abord, de dotations accordées par l'État k titre d'encouragement ou de rémunération ; puis des bénéfices faits avec l'État ou les particuliers; enfin des héritages des membres qui mouraient intestat. Les jurandes étaient donc comme autant de tontines dans lesquelles les derniers vivants profitaient des dépouilles des premiers morts.

* Granier de Cassagnac, Hist, des classes ouvrières, p. 342.

les petis-fils , tous les descendants , fussent tenus de suivre la profession de leur aïeul ? La confrérie, qui se créait ainsi des familles d'ouvriers ou d'artistes permanentes dans lesquelles la tradition des procédés industriels ou techniques se perpétuait d'âge en âge. Enfin, qui est-ce qui gagnait à ce que les successions ah intestat des membres revinssent au corps de métier? La confrérie, dont le domaine s'agrandissait et qui pouvait, tout à la fois, multiplier ses travaux, améliorer le sort de ses membres, et parer aux chances de l'avenir. Or, si les rigueurs contenues dans les statuts des jurandes romaines tournaient, en défiiiitive, au profit de ces jurandes, est-ce qu'elles ne tournaient point, par le fait, au profit de ceux qui en faisaient partie ? C'est comme si l'on disait que le moine ne se ressentait pas de la prospérité du couvent. Aussi , les membres des jurandes s'accommodèrent-ils longtemps d'un joug qui, bien qu'il leur fût imposé dans l'intérêt exclusif de l'État, n'en tournait pas moins en définitive en intérêt particulier pour eux-mêmes, d'autant que leurs chefs étaient appelés aux plus hautes dignités publiques et devenaient souvent chevaliers ou sénateurs *.

Toutefois, les lois d'Honorius et d'Arcadius, de Tannée 412, et la Novelle de Théodose et de Valentinien, de l'année 445, prouvent, ainsi que diverses autres lois édictées sur le mêmesujet^ , que les jurandes n'attiraient plus, comme autrefois, les classes ouvrières, industrielles et marchandes, puisqu'il fallait les recruter, par toutes sortes d'adresses et de coercitions légis-

1 Ibid., p. 351. — Et Cod. Theod., liv. XIII, tit. 25. ' Voy. Cod. r/ieo(;.,lib. XIII, tit. V, 1. il et 18. — 762^., lib. XIV, lit. II, 1.4 j tit. III, 1.8 i tit. IV, 1.6.

latives, de membres venus du dehors, même de Juifs et de Samaritains, et mettre des obstacles multipliés et absolus à la fuite et à la sortie des membres qui n'en sentaient plus que la tyrannie.

Mais cela tenait aux charges accablantes qui avaient fini par peser sur elles, charges qui provenaient moins des vices inhérents à leur nature et à leur but, que des causes mêmes qui amenèrent la chute de l'empire romain*. Aussi, ne moururent-elles que de la mort même de l'empire^, au miheu de l'immense mouvement de rénovation sociale que subissait le monde, à cette époque, pour renaître, plus tard , sous un autre nom , en jurandes du moyen âge, ainsi que nous le verrons bientôt.

Sociétaire ou isolé , esclave ou libre , le travailleur des premiers temps du christianisme eut à supporter bien des intermittences, bien des fluctuations, bien des chômages, bien des misères. Souvent le travail lui fit défaut... Alors, la charité venait à son aide, et il acceptait son aumône sans rougir; car, à la différence de la bienfaisance païenne, la charité chrétienne soulageait le pauvre sans le dégrader.

* Voy. k ce sujet Granier de Cassagnac, Hist. des classes ouvrières, p. 356 et suiv.

2 « Les institutions qui ne se maintiennent plus que par la violence sont des institutions mortes. Les jurandes tombèrent donc pièce à pièce avec l'empire, ou du moins elles se détachèrent de Rome et de Constanlinople, qui avaient été successivement leur centre adrainis- Iralif. Celles qui étaient faibles disparurent entièrement ; celles qui étaient riches continuèrent d'exister pour leur propre compte » (Id., p. 373).

De la charité «t de se* œuvres: — Aamdne; —Prêts cratult»; — Hospitalité.

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