Diaconies
Qu'était-ce? — Par qui administrées. — Les sept diacres de Rome. — Origine de leur institution. — Évêques, administrateurs suprêmes du trésor des pauvres. — Diaconesses. — Qualités et fonctions des évêques, des diacres et des diaconesses. — Diaconesses pouvaient-elles vivre avec les diacres? — Le& agapètes sous-introduites. — Abus réprimé. — En quoi consistait le trésor des pauvres. — Diverses sources : — Aumônes ; — Troncs publics et troncs privés ;
— Oblations, comment et par qui recueillies ; — Collectes; — Dîmes; — Biens de l'Église; richesses immenses ; d'où provenaient. — Part revenant aux pauvres dans les biens de l'Église. — A qui était appliqué le trésor des pauvres.
— Distinctions à ce sujet. — Comment et sous quelles formes était distribué. — Statistique des pauvres secourus. — Fratres sportulantes. — La communion.
— L'agape, — Aliare componere. — Ministrare mensis. — Secours à domicile. — Supériorité de ce mode de distribution. — Quand cessa. — Le diacre Laurent. — Voilà nos perles et nos vases d'or !
L'auteur du livre De V Humant té a osé écrire que la charité chrétienne n'était pas organisable\ Et cependant, quelle admirable organisation ne fut-ce pas que celle de l'administration du trésor des pauvres, par l'institution des diaconies, dans la capitale du monde chrétien !
* P. Leroux, De l'Humanité^l, p. 213.
212 PBIMITIVE ÉGLISE.
Les diaconies étaient des bureaux de charité annexés aux églises *, pour la distribution des aumônes et Tadministration du temporel des pauvres.
Il y en avait sept, à Rome, desservies, sous la surveillance de révoque, par sept diacres régionnaires, un pour chaque quartier ou région, dont le chef était l'un d'eux^ désigné sous le nom d'archidiacre.
Il y avait, en outre, un administrateur du temporel , appelé le père de la diaconie, et qui était tantôt clerc, tantôt laïque^.'
L'institution des diaconies remonte aux premiers temps de l'apostolat. On lit à ce sujet dans les Actes des Apôtres :
« En ce temps-là, le nombre des disciples allant croissant, il s'éleva , dans l'Église de Jérusalem, un murmure des Juifs grecs contre les Juifs hébreux, au sujet de leurs veuves que ces derniers refusaient d'admettre dans la dispensation des aumônes de chaque jour.
« C'est pourquoi les douze apôtres, ayant convoqué l'assemblée des disciples, leur dirent : « Il n'est pas juste que nous abandonnions la parole de Dieu pour distribuer par nous-mêmes les aumônes sur les tables '. Choisissez donc sept hommes d'entre vous, d'une probité reconnue, pleins de l'esprit saint et de discernement, à qui nous puissions confier cette œuvre, tandis que nous, nous continuerons à nous appliquer exclusi-
* Eglise signifiait assemblée. L'assemblée des fidèles donnait ainsi son nom au lieu même de ses réunions. Les chrétiens donnaient aussi aux églises les noms de basilique^ oratoire, martyre^ titre, ddme, maison du Seigneur ou de Dieu. Voy. ci-après, p. 232, note 2.
' Fleury, Hist. ecclés., liv. XXXVI, nM5.
* Ministrare mensis. Voy. ci-après^ p. 234.
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vement à la prière et à la dispensation de la parole. » (( Ce discours plut à l'assemblée entière, et ils élurent Etienne, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas * qu'ils présentèrent ensuite aux apôtres, lesquels, ayant prié, leur imposèrent les
mains ^. »
C'est sur les sept diacres de Jérusalem que se modelèrent, depuis, les sept diacres de Rome, lesquels furent les dispensateurs du trésor des pauvres ^, sous la surveillance de l'évéque, qui en était le suprême et souverain administrateur*.
Chaque Église nourrissant ses pauvres, à quel autre qu'à l'évéque du diocèse eût-on pu confier la souveraine disposition des biens qui y étaient attachés ^ ?
C'était donc à l'évéque que s'adressaient, par l'intermédiaire des diacres, tous ceux qui avaient besoin de secours; il était le refuge de tous les pauvres et le père de tous les malheureux ; c'est pour cela que le
* Tous noms grecs qui prouvent qu'on avait eu égard, en ce choix, à la satisfaction de ces étrangers et de leurs veuves.
* Âct. Apost.,\l, 1 à 6.
* Les diacres,, appelés en grec diaconoa, c'est-à-dire hommes de service, correspondaient à ceux que les Juifs appelaient les gabaz\ collecteurs, ei]es parnassim, ou distributeurs d'aumônes (Salvador, II, 236),
* Le mot évêque vient sans doute de èmaAomi.v, inspecter, administrer. C'est dans ce sens qu'il est pris par saint Paul, Tim., L — Le canon 17 du quatrième concile de Carthage, lenul'an 398, porte : que l'évéque doit pourvoir à la subsistance des veuves, des orphelins et des étrangers, non par lui-même, mais par son diacre ou archidiacre,
'^ La division et la hiérarchie n'existaient point d'une manière fixe et régulière dans les premiers siècles de l'Église. Il y avait des évêques d'une ville, d'un bourg, d'une contrée, chefs naturels de la communauté chrétienne. Dans l'origine, il y avait même des évêques des champs dont la juridiction n'avait pas de limites territoriales. (Voy. Capefigue, Les quatre prem. siècles de l'Eglise chrét., II, p. 190.)
2l4 PRIMITIVE ÉGLISE.
nom de pape, qui signifie père, a été longtemps commun à tous les évêques de la chrétienté *.
Voici en quels termes saint Paul énumère les qualités et les vertus qui étaient exigées des évêques et des diacres :
«Celui qui aspire à l'épiscopat aspire à une œuvre sainte. Il faut donc que l'évêque soit irréprochable, mari d'une seule femme ^, sobre, prudent, de mœurs ornées, mais chaste, hospitalier, instruit; qu'il ne soit ni sujet au vin, ni violent, ni prompt à frapper, ni processif, ni cupide; mais qu'il soit modéré, qu'il gouverne bien sa famille, et qu'il maintienne ses enfants dans l'obéissance et dans l'humilité; car, qui ne sait pas gouverner sa propre maison pourrait encore moins gouverner l'Église de Dieu.
« Pareillement, les diacres ne doivent être ni impudiques, ni à double langage, ni adonnés au vin, ni avides d'un lucre honteux ^ Qu'on ne choisisse donc
* Fleury, Mœurs des chrét., XLIX. — Qui pourrait s'étonner, après cela, de la pieuse et tendre popularité dont jouissaient les évêques h celte époque ? (Voy. Ibid., XXXVII.)
* « La continence était fort recommandée aux évêques, aux prêtres et aux diacres. Ce n'est pas qu'on n'élevât souvent a ces ordres des gens mariés ; car, comment aurait-on trouvé, entre les Juifs et les païens qui se convertissaient tous les jours, des hommes qui eussent gardé la continence jusqu'à un âge mûr? C'était beaucoup d'en trouver qui n'eussent eu qu'une seule femme, dans la liberté où étaient les Juifs et les autres Orientaux d'en avoir plusieurs à la fois, et dans l'usage universel du divorce qui donnait occasion d'en changer souvent. Mais, quand celui que l'on faisait évêque avait encore sa femme, il commençait dès lors à ne la plus regarder que comme sa sœur, et l'Église latine a toujours fait observer la môme discipline aux prêtres et aux diacres. Quelquefois on nommait leurs femmes prêtresses à cause de la dignité des maris (Fleury, Mœurs des chrét.^ XXXII).
' 11 est question, dans les Lettres de saint Cyprien, d'un diacre, nommé Nicostrate, qui fut dépossédé de sa charge pour avoir sous-
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pour ces fonctions que ceux qui, après avoir été mis à 1 épreuve, sauront conserver le mystère de la foi avec une conscience pure; et qui, maris d'une seule femme % gouverneront avec sagesse leurs enfants et leur maison^. »
Les diacres étaient aidés, dans leur mission, par des acolytes sous -diacres et par des diaconesses dont le nombre était proportionné aux besoins du service.
Les diaconesses étaient des veuves qui renonçaient à se remarier, et qui se dévouaient entièrement à l'œuvre des pauvres. Ainsi, dès la naissance du christianisme, a à la femme chrétienne , par une délégation spéciale, comme emploi de ses loisirs et de la surabondance de ses vertus, ont été confiés tous les pauvres, toutes les misères, toutes les plaies, toutes les larmes, l'exploration de tout le royaume si vaste de la douleur^. ))
Saint Paul détermine ainsi qu'il suit les conditions d'admission et les qualités requises des aspirantes diaconesses :
« Que celle qui sera choisie pour être mise au rang des veuves n'ait pas moins de soixante ans ; qu'elle n'ait eu qu'un mari, et qu'on puisse rendre témoignage de ses bonnes œuvres : si elle a bien élevé ses enfants ; si elle a exercé l'hospitalité ; si elle a lavé les pieds des saints ; si elle a secouru les affligés ; si elle n'a rien négligé des devoirs de la charité.
trait sacrilégement les deniers de l'Église, et s'être approprié le bien de la veuve et de l'orphelin dont il était dépositaire (Ep.^ LUI).
* Voy. ci-dessus, p. 214, note 2.
« Paul, I r«m.,in, d à 13.
' Lacordaire, Conf.^ II, p. 352.
« Mais, n'admettez point parmi elles déjeunes veuves que la mollesse de leur vie porte à secouer le joug de Je'sus-Christ , et qui ont en tête de se remarier. Ces veuves-là sont, pour l'ordinaire, des fainéantes et des coureuses de maison, aussi curieuses qu'elles sont bavardes et faiseuses de mauvais propos. Laissez-les donc se remarier et avoir des enfants. J'aime mieux cela; j'aime mieux qu'elles s'occupent de leur ménage et qu'elles ne donnent à nos ennemis aucun prétexte de nous accuser; car il y en a déjà plus d'une qui est retournée à Satan \ »
Par la suite, on se relâcha un peu de la sévérité de saint Paul quant à l'âge des diaconesses. Cet âge fut réduit à quarante ans*. Mais ce furent toujours les veuves les plus sages et les plus éprouvées par toutes sortes d'exercices de charité.
On donnait aussi quelquefois cette charge à des vierges ; alors elles prenaient le titre de veuves.
Les diaconesses recevaient, comme les diacres, Timposition des mains. A ce titre elles faisaient partie du clergé, sans, pour cela, en être membres ^.
Chaque diacre résidait dans sa diaconie, et recevait, pour remplir sa mission, une somme d'argent proportionnée aux besoins qu'il avait à satisfaire, et dont il devait rendre compte \
1 Paul, I Tim., V, 9 à i5. — Dans la même Épîlre, saint Paul dit : « Que les femmes qui aspirent à devenir diaconesses soient pudiques, sobres, fidèles en toutes choses, et point médisantes » (lïl, H).
* Const. apost.y lib. III.
' Const. apost.y VI, 47. — VIII, 19. — Les diacres n'étaient pas des séculiers; mais ce n'étaient pas non plus des pasteurs ayant le pouvoir de lier et de délier comme les évêques et les prêtres. C'étaient donc des préposés semi-laïques, semi-religieux de l'évéque.
* Fleury, Mœurs des chrét.y LI.
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Visiter les malades et les prisonniers, et leur porter les secours dont ils avaient besoin ; prendre soin des reliques et des sépultures ; pourvoir au logement des étrangers; veiller chaque jour à la nourriture de tous les pauvres ; recevoir, à cet effet, tout ce qui était offert, pour les besoins communs de l'Église, en argent, vêtements, denrées, etc., le mettre en réserve dans les magasins de la diaconie, puis le distribuer suivant les ordres de Tévêque : tels étaient les principaux devoirs qu'avaient à remplir les diacres.
Pour mettre l'évêque à même de statuer, en connaissance de cause, sur les demandes et les besoins de chacun, chaque diacre tenait une statistique exacte, et des bulletins individuels contenaut les noms, profession, âge, sexe, demeure de tous les pauvres à secourir, avec des notes indicatives sur les causes de leur détresse, le nombre de leurs enfants, leurs antécédents, leur moralité, etc. ^ Les diacres étaient donc obligés de faire une enquête préalable, et de prendre des informations complètes sur tous les cas, sur toutes les infortunes^; car c'est avec discernement et non au hasard que se faisaient les distributions entre les ayants droit ^.
La vie des diacres était donc une vie bien remplie. Il leur fallait aller et venir très souvent par la ville et souvent même faire des voyages au dehors ; c'est pour cette raison qu'ils ne portaient ni manteaux, ni grands habits comme les prêtres, mais seulement des tuniques
* Saint Cyprien, évêque de Carlhage, menlionne positivement, dans ses Épîtres, l'obligation de tenir celte statistique, et de faire un relevé de l'âge, de la profession et des qualités de chacun {Epist., XLÏI).
* Cette enquête est également mentionnée dans saint Cyprien, ub. sup,
* Voir ci-dessus, p. 185.
et des dalmatiques pour être plus disposés à l'action et au mouvement \
La charge spéciale des diaconesses était de visiter toutes les personnes de leur sexe que la pauvreté', la maladie, ou quelque autre misère rendaient dignes des soins de l'Église. Elles instruisaient les catéchumènes et les dressaient à la vie chrétienne.
Leur devoir était pareillement de visiter les prisonniers, particulièrement les martyrs et les confesseurs, de servir les étrangers, d'ensevelir les morts et d'aider les diacres dans tout ce que ceux-ci leur prescrivaient de faire.
Les diaconesses rendaient compte de leur mission à l'évêque, et, par son ordre, aux prêtres ou aux diacres. Elles servaient principalement à les avertir des besoins des autres femmes, et à faire, sous leur direction, ce qu'ils ne pouvaient faire eux-mêmes avec autant de bienséance ^.
Bien entendu qu'on ne permettait point aux diaconesses de demeurer chez les diacres, ou chez les clercs, même non mariés. De trop grands scandales étaient résultés de la liberté qu'on avait laissé prendre aux clercs de cohabiter avec de jeunes dévotes qui, sous le nom d'agapètes sous-inlroduiles Çsubinlroductœ agapelœ), prétendaient, par là, mettre leur virginité mieux à cou-
* Const. apost.^ H, 17. — « Les diacres ont une mission ambulante, \oyageuse ; ils sont les fidèles répartiteurs du pain, du vin, des offrandes et du bien commun entre tous les fidèles, et ce devoir, limité d'abord aux choses matérielles, s'étend peu à peu jusqu'aux sacrements de l'Église. Le diacre, ministre actif du sacrement de l'aumône, est l'ouvrier le plus laborieux de la communauté » (Gapefigue, ub. stip., II, 19).
* Fleury, Mœurs des chrét., XXVU.