DI AGONIES
Les premiers soins étaient dus et prodigués aux pauvres malades.
« Que les pauvres malades, dit saint Grégoire de Nysse, vous soient aussi précieux queTor; soulagez-les comme si votre santé , comme si la vie de votre femme et de vos enfants, de vos serviteurs, de votre famille entière, était renfermée dans leur maladie; car , de tous les pauvres , il n'y en a point qui méritent de recevoir plus d'assistance que les malades ; leurs souffrances ajoutées à leur détresse sont une double pauvreté. Les indigents en santé peuvent du moins aller au devant du secours et chercher qui le leur procure ; on les trouve à la porte des maisons, on les rencontre sur les places publiques sollicitant notre miséricorde. Mais celui que la faiblesse de son corps prive de mouvement, le malheureux que la maladie retient enfermé dans sa pauvre maison, dans son obscur réduit, sur la paille de quelque étable où il est prisonnier, attend, au sein de ses angoisses, son charitable bienfaiteur, comme Daniel attendait le prophète Habacuc dans l'antre des lions; comme un ami son ami. Rendez-vous par l'aumône le compagnon de cet autre Daniel ; hâtez-vous d'apporter à ce pauvre malade ce qui lui manque pour guérir et pour vivre*. »
Le rachat des captifs, qui était de nécessité générale, au moment de la chute de l'empire romain, et les se -
ploient plus de parfums k embaumer leurs morts que les païens dans leurs sacrifices. Ils les enveloppent de linges bien fins, d'étoffes de soie, quelquefois d'habits précieux. »
» S. Greg. Nyss. Orat. De pauperibus amandis. — Yoy. ci-dessus, p. 169, n. 2.
cours aux prisonniers*, étaient aussi Tun des principaux offices de la charité.
Maintenant, comment, et sous quelles formes, se distribuait le trésor des pauvres ?
Pendant les trois siècles que dura la persécution, les églises consistaient en des maisons particulières, où les fidèles s'assemblaient secrètement, le dimanche. La salle à manger, que les Latins nommaient cénacle, était le local affecté à la fraction du pain, c'est-à-dire à la célébration de la cène ^. Souvent la persécution obligeait de se cacher dans les cryptes ou caves souterraines, comme les catacombes.
Alors, il en était des aumônes comme des prières : les unes et les autres se faisaient en cachette.
Après l'offerte des dons qui devaient faire la matière du sacrifice, et de ceux qui étaient destinés aux pauvres, le peuple se donnait le baiser de paix, — les hommes aux hommes, les femmes aux femmes.
La communion commençait par l'évêque. Après se l'être donnée à lui-même, l'évêque la donnait aux prêtres, aux clercs, aux diaconesses, aux vierges, puis à tout le peuple par les mains des diacres. Les diacres portaient la communion par les rangs comme ils avaient fait pour recevoir l'offrande, en sorte que chacun demeurait à sa place. Les hommes recevaient le corps de Jésus-Christ dans leurs mains, les femmes, dans des linges destinés à cet usage. On donnait aux petits enfants les particules qui restaient de l'eucharistie, et on
* Voy. ci-après, § X.
* On désignait le saint sacrifice par les noms de l'Écriture : cène, fraction du pain, ablation, ou par les noms que l'Église reçut ensuite : synaxBy c'est-k-dire assemblée, en latin collecte; eucharistie, c'esi-hdire action de grâces (saint Cyprien, Epist. LXIII, ad Cœcil.).
DIACONIES. 231
donnait à ceux qui ne communiaient pas les restes du pain offert et non consacré; de là est venu le pain bénit *.
Après la communion, avait lieu l'agape^. C'était un repas fraternitaire que tous les fidèles, riches et pauvres, faisaient dans le même lieu. Plus tard, on ne le donna plus qu'aux veuves et aux pauvres ; et les abus qui s'y commirent finirent par en abolir l'usage tout à fait^
L'eucharistie, distribuée à la communion, étant, en même temps qu'un secours spirituel, un secours matériel pour les malheureux, ceux des fidèles qui n'avaient pu la recevoir à l'église, la recevaient à domicile, par les soins des diacres ou de leurs acolytes qui la leur portaient. On permettait même aux fidèles de l'emporter chez eux, pour la prendre, tous les matins, avant toute autre nourriture, ou dans les occasions de péril, comme lorsqu'il fallait aller au martyre; parce que l'on n'avait pas la liberté de s'assembler tous les jours pour célébrer les mystères*.
Tous les autres secours se distribuaient pareillement
* Fleury, ub, sup., XLII.
* « Le nom que nous donnons k notre repas du soir, dit Tertullien, en marque la qualité ; il est appelé agape, d'un mot grec qui signifie amour ou dilection. C'est par cette table commune que nous aidons à vivre les plus indigents. » Saint Chrysoslôme appelle les agapes le fondement de la charité, la consolation de la pauvreté pour les uns, l'école de l'humilité pour les autres. Il raconte qu'après la célébralion du sacrifice et la communion, les chrétiens, à certains jours, se réunissaient dans un banquet commun et général, dont les riches fournissaient les mets, et oii les plus pauvres étaient admis, k la différence de ce qui avait lieu [aux repas communs de Sparte. (Voy. tom* l*% p. 367.)
3 Voy. Fleury, m6. «wp., XIV. — Voy. ci-après, § VII, n<»i. •^ lbid,,%h\\.
à domicile, c'est-à-dire dans la demeure même des pauvres qui y avaient droit. Les pauvres y trouvaient la discrétion qui doit toujours accompagner l'aumône, et les diacres, tout en prenant conseil de leur pudeur autant que de leurs besoins, selon le précepte de saint Léon *, y trouvaient le moyen d'en contrôler, d'en surveiller l'emploi. Le secours à domicile a cet autre avantage devenir en aide à la famille, sans jamais la remplacer, sans jamais en faire perdre l'esprit. Il est, de plus, le seul moyen de proportionner le remède au mal, et de donner à l'intelligence de l'usage la force de s'opposer aux envahissements de l'abus. Enfin, il met le riche à même d'avoir ses pauvres à lui, de les aimer, de les visiter, de s'en faire connaître, et de se faire ainsi, de la reconnaissance et des prières de ses protégés, une source de jouissances intimes que la charité à distance ou en masse n'a jamais pu procurer.
Ce n'est que quand, la persécution ayant cessé, les maisons particuhères où les fidèles s'assemblaient firent place aux églises publiques qui se construisaient et s'élevaient de toutes parts, que, dans la disposition des bâtiments qui en composaient les dépendances à cette époque, on comprit un local spécial, appelé diaconie, diaconium, destiné à l'usage dont nous avons parlé '^.
* Solitâ benignitate vigilandum est ut quem modestia tegit et verecundia prœpedit^ invenire possimus. Sunt enim qui palàm poscere ea quihus indigent erubescunt, et malunt miseriâ tantœ egestatis afjligi, quam publicâ petitione confundi. Intelligendi ergo isti sunt et ab occulta necessitate sublevandi, ut hoc ipso ampliùs gaudeant cùm etpaupertati eorum consultum fuerit etpudori (Léo, Serm. IV, de Collect.).
2 LY'glise était environnée de tous côtés de cours, de jardins, ou de bâtiments dépendant de l'église même, qui tous étaient enfermés
DUCONIKS. 233
Alors, l'Église heureuse et fière de pouvoir étaler, aux yeux de tous, les trésors de sa charité, réunissait tous les pauvres à sa porte, afin d'attirer, par cette vue, les plus indifférents et les plus inhumains à la pensée de Taumône. « Devant ce chœur de vieillords courbés sous le poids des ans, couverts de haillons misérables et souillés, se soutenant à peine sur leur bâton, quelquefois privés de la vue, paralysés de tous leurs membres, quel cœur de pierre, disait saint Chrysostôme, ne se laisserait attendrir par le spectacle de leur âge, de leurs infirmités, de leur cécité, de leur indigence, de ces vêtements en lambeaux et de tant de motifs de pitié?... Comme les fontaines disposées près des lieux de prières, pour l'ablution des mains que l'on va tendre vers le ciel, les pauvres, ajoute le saint docteur, ont été placés par nos aïeux près de la porte des églises afin de purifier nos mains par la bienfaisance, avant de les élèvera Dieu *. »
dans une enceinte de murailles. La cour d'entrée était environnée de galeries couvertes, soutenues de colonnes, comme sont les cloîtres des monastères. Sous ces galeries se tenaient les pauvres à qui l'on permettait de demander k la porte de l'église. Au fond était un vestibule d'oii l'on entrait par trois porles dans la salle ou basilique, qui était le corps de l'église. Les églises d'alors ressemblaient moins h des temples qu'à, des écoles publiques, ou à ces salles destinées à traiter les affaires, que les anciens appelaient basiliques, et dont Vitruve fait la description (Vitr., lib. V). On y voyait un tribunal, une chaire, un pupitre, des armoires, des bancs, une table. Sur cette table se prenaient les repas fraternels (Fleury, Mœurs des chrét., XXXVII). Près de la basilique, en dehors, étaient au moins deux bàtimenls, dont l'un, à l'entrée, contenait le baptistère, et l'autre le diaconicum, et le secretarium ou sacristie. Le diaccnicum renfermait les trésors de l'église, vases sacrés, ornements, meubles précieux, oblations des fidèles pour les pauvres, etc. (Fleury, ub. sup., XXXV et XXXVI).
* Chrys., De verbis apost., etc., Hom. III, 11.
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Ce fut donc à la porte des e'glises, ou dans les e'glises mêmes, que se firent, dès lors, les distributions de pain, d'ai'gent, de vêtements, etc., aux pauvres qui étaient reconnus en avoir besoin *.
Bientôt, on fit ces distributions dans le local des diaconies qui y était spécialement affecté ^ Les aumônes à distribuer se plaçaient en ordre sur des tables. De là l'expression minislrare mensis employée dans les Acte» des Apôtres (Yoy, ci-dessus, p. 198).
Plus tard, le nombre des pauvres ayant augmenté avec le nombre des chrétiens, il devint impossible de procéder aux distributions publiques selon le mode usité. On dut donc revenir à la distribution individuelle à domicile, et le bienfaisant usage en subsista jusqu'à ce qu1l fût remplacé de nouveau, et, cette fois, définitivement, par une institution que nous allons avoir bientôt à juger, — celle des hôpitaux, — et qui ne put jamais en tenir lieu.
Sous quelque forme qu'ils fussent distribués, les trésors de l'Église excitaient au plus haut degré la convoitise des païens. Souvent même ils furent le prétexte de plus d'une persécution; — témoin le martyre de saint Laurent, arrivé l'an 250.
Le préfet de Rome ayant sommé le diacre Laurent de lui livrer ces trésors, Laurent demanda trois jours pour les ramasser. Pendant ce temps-là, il parcourut toute la ville, pour chercher, dans chaque quartier, les pauvres que l'Église y nourrissait, et qu'il connaissait mieux que personne : les boiteux, les estropiés, les aliénés, etc. Au jour marqué, il les assemble, écrit leurs noms, et les range devant Téglise ; puis il va trouver le
' Fleury, Hist, eccl, liv. XII, chap. 20.
préfet et lui dit : « Venez voir les trésors de notre Dieu ; vous verrez une grande cour, pleine de vases d'or, et des talents entassés dans les galeries. » Le préfet le suit, et Laurent lui montrant, de la main, tous ces pauvres assemblés : « Voilà, lui dit-il, les trésors que je vous avais promis. J'y ajoute les perles et les pierreries : vous voyez ces vierges, et ces veuves, c'est la couronne de l'Église. Profitez de ces richesses pour Rome, pour l'empereur, et pour vous * . »
Le même jour, le diacre Laurent expirait dans les tourments, emportant avec lui le secret du trésor des pauvres.
Naissent, quand la charité meurt : — Avec l'ère du luxe et de la richesse. — Époque et causes de cette transformation. — Le concile de Nicée. — Maintenant qu'il faut des palais aux évêques, faut des Hôtels-Dieu aux pauvres.— JHenodochia; — Nosocomia; — Orphanotropbia, etc., etc. — Un hospitium pour chaque genre de misère. — Leur multiplicité dépassée par la croissante multiplicité des pauvres. — Un pauvre sur deux habitants. — Appelés Gymnases des pauvres. — Gymnases, en effet! — La pauvreté s'y exerce à devenir paupérisme. — L' hospitium entretient la misère et ne la guérit pas. — Bien plus, il la fomente. — Vhospitium est à la charité ce que la manufacture est à l'industrie. — Pour tarir la misère, faut en disperser les sources, non les concentrer.
Pendant les trois premiers siècles du christianisme, la charité n'eut pas d'autres trésors que les aumônes des fidèles , pas d'autres ministres que les évéques et les diacres, pas d'autre mode de secours que le secours à domicile, pas d'autre centre de distribution que la diaconie, pas d'autre asile pour l'indigence que la demeure même du pauvre, pas d'autre auxiliaire étranger
* Fleury, Bi$t, eccl, liv. VII, ch. 40.
que sa famille. Alors, le riche, pouvre d'esprit, e'taît le visiteur du pauvre, riche de ses bonnes œuvres. Alors le riche et le pauvre se donnaient la main, pawper et dives occiirrertint sibi; le riche et le pauvre étaient membres d'un même corps, et l'aide que l'un portait à l'autre proce'dait par rapprochement, non par amputation. Alors, aussi, il n'y avait plus d'indigents, nequeenîm quisquam egens erat inter illos, et Julien l'Apostat rougissait pour ses païens de voir les chrétiens sans mendiants ^
Mais quand l'Église militante eut changé sa croix en couronne; quand l'humble évêque fut devenu un opulent prélat; quand la fastueuse dotation impériale eut remplacé la modeste oblation du fidèle; quand les grands, enfin, eurent embrassé la foi des petits; — la foi s'aristocratisa; la richesse, qui s'était faite pauvreté, redevint de pauvreté richesse; la diaconie croula; l'aumône se tit pharisienne ; la croix chercha ses aises, et de folie devint calcul. Alors, de même que l'Éghse spirituelle des premiers chrétiens s'était changée en églises de pierres, de même la charité individuelle des premiers chrétiens se pétrifia en hôpital.
C'est de l'an 52o que date cette transformation.
En l'an 325, trois cent dix-huit évêques s'assemblèrent en concile général à Nicée, sous la présidence de l'empereur Constantin, dans tout l'appareil de sa puissance. Ce fut ce concile qui inaugura , le premier, l'ère du luxe et du faste dans les ornements de Téglise, jusque-là simples et modestes. Depuis, les mitres d'or, les chapes, les étoles couvertes de pierreries, ornements des grands de la cour de Constantin , furent adoptées par les évêques. Au temps difficile de la per-
* Voy. ci-dessus, p. 197.
sédition, l'évêque se distinguait par une robe de lin , la croix sur la poitrine, l'anneau pastoral, et le bâlon de route pour soutenir ses pas dans les courses lointaines, lorsqu'il allait au-devant de ses frères pour les bénir. Après le concile de Nicée, tout fut de soie dans les vêtements des prêtres; les topazes, rubis, émeraudes, turquoises, furent admirablement incrustés dans les vases sacrés; l'anneau épiscopal, relevé d'une améthyste, fut riche et chatoyant ; la chape fut immense comme un manteau royal; la palme, qui signalait les martyrs, fut absorbée par d'épaisses broderies , et l'étole se tint debout, tant l'or en était pesant '.
L'intérieur des églises et les 'palais épiscopaux furent à l'avenant de cette magnificence ; et, de même qu'après la chute de la monarchie romaine, le républicain aristocrate se faisait appeler roi ^, de même , après le concile de Nicée, qui détrôna le Christ de sa pauvreté, l'évêque enrichi prit son nom et se fit appeler seigneur.
Ainsi périt la primitive simplicité de l'Église chrétienne.
Ainsi périt de même la primitive charité. Devenue palais épiscopal, la maison de l'évêque ne peut plus être la maison-Dieu, ni s'ouvrir, comme jadis son dispensaire domestique, diversorium episcopale, à l'hospitalité étrangère. Il faut une renfermerie, une léproserie, un Jiospi-iium , à part du palais , avec un rehgieux ad hoc pour le desservir. L'évêque n'a-t-il pas maintenant tout autre chose à faire? Et puis, maintenant qu'il va en voiture, peut-il, avec ses riches habits, descendre dans le taudis infect, ou monter dans le malpropre galetas
* Voy. Capefigue, Les quatre prem. siècles de l'Eglise, t. II, p. 3o5^
* Voy. Du Droit à l'Oisiveté, p. 29.
(lu pauvre? C'était bon quand il allait à pied! Il y a trop de souffrances, d'ailleurs, à soulager, pour qu'il puisse les secourir toutes, disséminées qu'elles sont çà et là par toute la campagne , par toute la ville. Mieux vaudrait donc les réunir toutes dans un même lieu, pour les avoir toutes, en même temps, et commodément, sous la main et à la proximité de son zèle. Mais le secours à domicile est une habitude chrétienne depuis longtemps contractée j la diaconie est populaire, et la renverser, ne serait-ce pas froisser la charité des fidèles et la tarir à sa plus vive source ? Un asile ouvert d'abord aux étrangers accoutumerait les chrétiens pauvres à l'idée d'être soignés comme des étrangers, et secourus ailleurs que chez eux, ailleurs qu'au sein de leur propre famille. Ce serait un ménagement habile et une transition.
Donc, le concile de Nicée ordonna, par son article 70, l'érection, dans chaque ville, d'un asile public hospitalier, sous le nom de xenodochium. Voilà l'hospitalité privée détruite. La première graine est sernée ; elle va bientôt produire son épi.
A peine la prescription du concile est-elle connue, qu'à Rome, sur les bords du Tibre, s'élèvent, en même temps, deux xenodochia jumeaux, le premier par les soins d'une riche et grande dame du sang des Fabius, la pieuse Fabiola * ; le second, par les soins d'un riche converti, de race consulaire, arrière-petit-fîls des Camille, le pieux Pammaque ^ — tous deux destinés spé-
* Sa fondation date de Tan 380. — Voy. saint Jérôme, De Fabiolâ.
' a Audio te, écrit saint Jérôme h Pammaque, œenodochium in portu fecisse romano, etc. {Ep. ad Pamma.). Voy. Thomassin, Discipline de l'Eglise,
cialement aux voyageurs indigents, aux chrétiens errants, aux esclaves fugitifs, aux malades abandonnés, aux étrangers de toutes les religions*.
Dans le même temps, un xenodochium plus célèbre encore s'élève , non loin des murs de Césarée , par les soins de saint Basile, son évêque*. Ce fut Tune des merveilles de l'Orient, u Non, je ne vois rien d'égal, s'écrie, dans son enthousiasme, saint Grégoire de Nazîanze, rien d'égal à cet asile de la charité, — ni dans la fameuse Thèbes aux cent portes, ni dans les murailles de Babylone, ni dans le tombeau de Mausole, ni dans les pyramides d'Egypte, ni dans le colosse de Rhodes, ni dans tous ces temples que leur grandeur et la beauté de leur architecture ont rendus si admirables, édifices aujourd'hui ruinés, et dont il n'est revenu à ceux qui les ont construits qu'un peu de fumée d'une vaine gloire*. »
A l'exemple de saint Basile, saint Jean Chrysostôme, construit, à Constantinople, dont il est patriarche, un xenodochium rival de celui de Césarée *. Mais, sur cent mille chrétiens qu'on compte alors à Constantinople, cinquante mille au moins sont dans l'indigence. Comment un seul xenodochium pourra-t-il remédier à tant de misères? Chrysostôme ^ fait appel à la charité privée,
* Saint Jérôme nous représente saint Paramaque et sainte Fabiole, excités par une pieuse émulation à se surpasser. « Us lullaienl, ditil, k qui planterait le plus tôt sa tente sur les bords du Tibre; chacun des deux fut, à la fois, victorieux et vaincu dans le combat. »
« Saint Basile ayant été élevé h l'évéché de Césarée (de Cappadoce), l'an 369, il est facile d'assigner une date à sa fondation qui, de son nom, s'appela Basiliade.
3 Saint Grégoire de Naz., Oraïs. fun. de saint Basile,
* L'an 398.
« Voy. Pallad., In vitâ Chrysos., cap. V.
et, dans chaque maison, s'établit un hospîlium domestique, appelé la chambre des pauvres. C'était YhospUale cubiculum des anciens * .
En moins d'un demi-siècle les établissements hospitaliers se multiplient à tel point, en Orient, que, dans la seule ville de Byzance on en compte jusqu'à trentesept ^
Les maisons hospitalières ne se propagent pas avec moins de rapidité dans la chrétienté d'Occident. L'enthousiasme de leur création y est même poussé si loin, qu'effrayé de la prépondérance morale que les chrétiens acquièrent par là, dans son empire, Julien écrit à Arsace, pontife de la Galatie : « Nous ne faisons pas assez d'attention aux moyens qui ont le plus contribué à étendre l'influence de cette secte impie, je veux dire : la charité envers les pauvres, le soin des sépultures, et les secours aux étrangers. Construisez donc, dans chaque ville, de nombreux xenodochia pour y recevoir les voyageurs, et, s'ils sont dans l'indigence, ou ont éprouvé des revers , nos soins et nos bienfaits leur viendront en aide. Frequentia xenodochia per singulares civitates constitue , ut humanitate noslrâ peregrini fruantur ^, »
Créés d abord pour les seuls pèlerins et les étrangers, les xenodochia ne tardent pas à s'ouvrir à toutes les misères ; et, comme toutes les misères n'y peuvent loger, force est de bâtir partout des hospitia spéciaux pour en recueillir et en soulager les diverses souf-
* Voy. tom. î^% p. 174.
2 Voy. Du Gange, Hist. Byzant., lib. IV, cap. IX,
3 Voy. De Lablelterie, Vie de V empereur Julien, p. 23 i. Et Sozomèac, lib. V, cap. XVI.
frances, selon les variations infinies de la gamme des misères humaines.
Ainsi, s'élevèrent successivement, dans toutes les villes de la chrétienté, à côté des xenodochia i^ouv 17iospilalilè : des nosocomia pour tous les malades ; despfoc/iotrophia pour tous les pauvres ; des arginoria pour les incurables ; des hrepholrophia pour les enfants trouvés : des orphanotrophia pour les orphelins ; des gerontocomia pour les vieillards; des paramonaria pour les ouvriers invalides, etc., etc., etc. ^
Certes, ce sont là d'éclatantes manifestations de la charité, mais de la charité transformée : — de la charité collective substituée à la charité individuelle; de la charité luxueuse substituée à la charité humble; de la charité aisée substituée à la charité austère; de la charité aveugle substituée à la charité clairvoyante; delà charité dépensière substituée à la charité économe; de la charité philanthropique, enfin, substituée à la charité chrétienne.
Je sais bien que cette transformation n'est pas due qu'au zèle attiédi des évêques ; je sais bien que les évoques, devenus riches, l'ont, en partie, opérée par suite du refroidissement produit, par leurs richesses mêmes, dans la charité des fidèles. Saint Ghrysostôme reproche, à ce sujet, aux chrétiens de son temps leur avarice et leur dureté. « C'est vous, leur dit-il, qui nous avez forcés de ne plus compter sur les aumônes casuelles, et d'assurer aux pauvres, par des dotations fixes, un asile et du pain. Il arrive de là, continue-t-il.
* Une loi de Juslij3ien contient la nomenclature et les règlements de cliMCLin de ces nsiles publics de la charité. Voy. God. Justin. ^ lib. I, m. 11, 1. 22.
que vous demeurez inutiles aux pauvres, et que les prêtres de Dieu s'occupent à des choses qui ne leur conviennent point. » « Lese'véques, dit-il ailleurs, sont plus charges de ces soins que ne feraient des intendants, des e'conomes, des fermiers; et, au lieu de ne songer qu'au salut de vos âmes, ils sont inquiéte's, tout le jour, de ce qui devrait occuper des receveurs et des trésoriers. » Et plus loin : (( Votre inhumanité nous rend ridicules, forcés que nous sommes de quitter la prière et nos saintes occupations pour être toujours aux mains avec des marchands de vin, de blé, et d'autres denrées; en sorte que l'on nous en fait des surnoms qui conviendraient mieux à des séculiers qu'à nous ^ » Je sais encore que plus d'un asile de charité trouva, à cette époque, la nécessité de sa fondation dans le fait même des nombreuses et profondes misères qui, autrefois soulagées , étaient laissées maintenant sans secours ni soins. Tel fut le motif de l'érection du xenodochium de saint Basile. « Depuis que cet asile est ouvert, dit saint Grégoire de Nazianze, nous ne voyons plus devant nos yeux ce triste et misérable spectacle de per-»sonnes qui, avant leur mort, n'avaient plus l'usage de la vie; qui étaient mortes de plusieurs membres de leur corps; qui étaient chassées des villes, des maisons, des marchés, des fontaines publiques; qui n'étaient plus reconnaissables, par leurs parents mêmes, aux traits de leur visage, mais seulement par les noms qu'elles portaient; qui, par l'horreur de leur mal, inspiraient plus de dégoût que de pitié ; qui déploraient leur misère avec un accent fatal et lugubre, quand il leur restait par hasard quelque débris d'une voix humaine. Ces
* Saint Chrjsosl., in Matth., XXVII, 10. Hom. 83,
misères-là n'avaient point encore rencontré de soulagement, ni de refuge ^.. »
Mais à des circonstances transitoires ne pouvait-on pourvoir par des institutions transitoires? Le moyen antique indiqué par saint Chrysostôme était assurément le meilleur. Même dans les circonstances ordinaires, la maison de chacun eût dû être, pour chacun, son hôpital. Le pauvre était-il sans asile? Il fallait l'aider à revenir à celui qu'il avait quitté. Il fallait le soulager sur place, chez lui, dans sa famille ou chez un voisin. C'est ainsi qu'agissait la charité dans son jeune âge.
La charité, dans un âge plus avancé, avait-elle besoin de quelque asile public pour la plus prompte et la plus commode dispensation de ses dons? Alors, la diaconie ne suffisant plus, pourquoi plus les iJ/aisons-Dieu modestes? Pourquoi les Hôtels-Dieu superbes? Pourquoi le luxe dans la demeure du pauvre? Pourquoi un palais pour qui n'habite qu'une chaumière ? Pourquoi tant de millions enfouis dans des portiques, dans des colonnes, dans des constructions fastueuses? Ces millions eussent suffi à extirper la misère qu'ils eurent pour effet d'entretenir.
Je sais enfin que, par suite des édits rendus par Constantin en faveur des chrétiens qui, sous les règnes précédents, avaient été condamnés à l'esclavage, aux mines, aux galères, ou relégués dans les prisons, l'Église se trouva subitement inondée d'une foule prodigieuse de misérables qui apportèrent avec eux une infinité de besoins et d'infirmités corporelles, que de simples secours à domicile étaient impuissants à soulager ; — d'autant qu'à cette époque les familles chré-
* Grégoire de Naz., Panégyr. de saint Basile.
tiennes, ne formant pas encore le plus grand nombre, ne pouvaient donner asile à tous ces malheureux ni fournir, en même temps, à toutes leurs nécessités; — de là, le devoir imposé aux évêques et aux magistrats d'y pourvoir autrement que par les distributions des diaconies...
Mais, encore une fois, n'y pouvait- on pourvoir autrement que par des asiles permanents, que par des palais!...
Saint Grégoire appelait l'établissement de saint Basile, le Gymnase des pauvres. C'était, par un éloge, prononcer sa condamnation.
Tous les hospices, en effet, sont autant de gymnases où la pauvreté s'exerce à devenir, et devient promptement paupérisme. L'hospice entretient la misère et ne la guérit pas. Il fait plus : il la fomente, il la féconde, il la multipHe. L'hospice a plus engendré de pauvres que les pauvres jamais n'ont peuplé d'hôpitaux. L'hospice est un appeau qui attire le pauvre. L'hospice nppelle l'hospice, comme l'abîme, l'abîme. Pour tarir la misère, il faut en disperser les sources, non les concentrer. Voilà ce que la primitive charité avait su faire. Les fondateurs d'hôpitaux ont détruit son œuvre.
Les fondateurs d'hôpitaux ont fait, — sans le savoir, à coup sûr ! -^ ce que font les fondateurs de manufactures. Ceux-là ont tué la charité comme celles-ci l'industrie.
Charité et industrie ne sont plus que philanthropie et industrialisme.