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Communisme pratique des saints de V Eglise de Jérusalem

Sectes mosaïques dominantes, en Judée. — A laquelle de ces sectes appartenait Jésus? — Jésus vécut en communauté avec ses apôtres. — Idem, les apôtres avec leurs disciples. — Église de Jérusalem. — Nombre de fidèles qui la composaient. — Ce n'était point entre tous les fidèles, mais entre les disciples, entre les saints seulement, que erani omnia communia. — Preuves. — Légende d'Ananias et de Saphira. — Communauté de biens, non de vie. — Même, plutôt communication que communauté. — Pas d'indigents, d'abord, — Bientôt, indigents abondent. — La communauté ne se soutient plus qu'à l'aide d'aumônes. — Ce résultat était forcé. — L'Église de Jérusalem seule adopte le système communautaire et meurt. — Toutes les autres le rejettent et vivent.

De même que le peuple juif des premiers temps, campé plutôt qu'établi dans un coin de la Syrie, pendant plusieurs siècles, tour à tour courbé sous le joug ou affranchi de la servitude, soumis ou triomphant, transplanté sur la terre de ses nouveaux maîtres ou rendu à celle de ses aïeux, vécut isolé et compacte au milieu des autres nations de la terre; — de même, le peuple chrétien des premiers temps, sorti des flancs du judaïsme dispersé, dut vivre isolé et compacte, sur le petit coin de son berceau, au milieu de ses ennemis victorieux et persécuteurs.

Trois sectes mosaïques dominaient en Judée lors de la venue de Jésus-Christ : les saducéens, les pharisiens, les esséniens.

Les saducéens avaient systématisé Tégoïsme, et vivaient entre eux dans un individualisme complet *.

* Josèphe, Guerre des Juifs, liv. II, ch. 8. — Voy. ci-dessus, p. 64.

Les pharisiens, au contraire, pratiquaient la charité, mais entre eux seulement, et dans la sphère de l'orgueil et de leur intérêt personnel *.

Les esséniens seuls pratiquaient la fraternité, non dans les limites restreintes de l'individualité, mais dans les limites infinies de Fespèce. Seulement, pour vivre dans un plus parfait état de sainteté, ils avaient adopté la communauté de biens comme base sociale de leur existence ^

La doctrine des esséniens avait une telle similarité avec celle de Jésus-Christ, que la plupart des Pères de l'Église prirent pour des chrétiens les thérapeutes de l'Egypte % et que les premiers disciples de Jésus n'étaient connus que sous le nom d'esséniens *.

Ce n'est que huit ans après sa passion que quelquesuns prirent, à Antioche, le nom de chrétiens ^

Ceci nous induit à croire que si Jésus, avant sa prédication qu'il commença vers l'âge de trente ans ® , appartenait à l'une des trois grandes sectes du mosaïsme , il dut nécessairement appartenir à l'essénianisme, dont la doctrine se rapprochait le plus de la sienne, et dont la formule de vie était la communauté \

1 Ibid.

2 Voy. ci-dessus, p. 65.

8 Voy. P. Leroux, De l'Humanité, t. II, p. 673 el765. — El ci-dessus, p. 67, n. 2.

* C'est ce qu'affirme positivement saint Épiphane, Hœres., XXXIX, 4. — Voy. le texte cité dans P. Leroux, ub. sup., p. 772.

* Act. Apost.y XI, 26. — Quelques années plus tard, ils avaient tous nom chrétiens, et formaient, à Rome, une immense multitude. Voy. Tacite, Annal., XV.

6 Luc, III, 23. — Voy. ci-dessus, p. 95, note 3.

■^ Celle vraisemblance est démontrée pour nous par les raisons qu'en

Quoi qu'il en soit à ce sujet, ce qui est constant, c'est que la communauté de biens et de vie fut le régime qu'adoptèrent Jésus et ses apôtres. Nulle part, il est vrai, il n'est fait mention, dans l'Évangile, de la communauté comme doctrine; mais partout, dans la vie de Jésus -Christ, elle y est établie comme fait. Jésus vivait en communauté avec ses apôtres; ses apôtres et lui ne formaient qu'une famille dont il était le chef. « Ils mangeaient et logeaient ensemble, dit Tertullien; » et, comme ils n'avaient aucun bien en propre, ils mettaient en commun leur pauvreté. C'était là leur unique trésor. Judas en tenait la bourse *; quand elle était vide , elle se remplissait de nouveau du fruit de leur travail, et, plus souvent, de celui de l'assistance publique ^. »

Après la mort de Jésus, chaque apôtre fît de même avec ses disciples. Tous vivaient ensemble, en famille, « mangeant à même table et couchant en même chambre. » C'est ainsi, du moins, que l'auteur des Récognitions nous représente saint Pierre avec ses disciples '.

La loi première et vitale de l'apostolat était le prosé-

donnent Salvador, Jésus et sa doctriney I, 20i ; et P. Leroux, De l'Egalitéf 2« partie; Id., De l'Humanité, H, p. 76o et suiv.

» Jean, Xm, 29, - /rf., XU, 4.

« Jean, IX, 8; XXI, 5; XXXII, 33. — Luc, X, 2 et suiv. — Voy. cidessus, p. 96.

* Fleury, Vie de Jésus-Christ. — Ainsi, nous voyons auprès de saint Pierre, et vivant avec lui : saint Marc qu'il nomme son fils, saint Clément si fameux par toute l'Église, saint Évode qui lui succéda à Anlioche, saint Lin et saint Clet qui lui succédèrent à Rome (ï Petr., V, 13). Ainsi, auprès de saint Paul, nous voyons saint Luc, saint Tite, saint Timothée, et le même saint Clément. Auprès de l'apôtre saint Jean, nous voyons saint Polycarpe et saint Papias [Id].

t48 PRIMITIVE ÉGLISE.

lyrisme et le vœu de conquête. Pour se livrer tout entiers aux devoirs que cette mission leur imposait, il fallait que les apôtres et leurs disciples fussent dégagés de tous les soins de la vie matérielle, et assurés du pain de chaque jour. De là, la nécessité de former, au profit de l'Église naissante, un fonds commun destiné à subvenir aux besoins de ses membres; de là, la fondation communautaire des saints de l'Église de Jérusalem.

L'Église de Jérusalem fut celle que Jésus-Christ avait commencé à édifier, de ses propres mains, sur le fondement de la synagogue, et dont les fidèles furent instruits et gouvernés immédiatement par les apôtres.

Pierre, Jacques et Jean étaient les trois colonnes de la synagogue nazaréenne, dont les membres ne furent d'abord qu'au nombre de cent vingt, sans compter les femmes \

Mais, cinquante jours après la résurrection de Jésus- Christ, éclata, à Jérusalem, le miracle du don des langues. Ce jour-là, après une prédication de saint Pierre, trois mille Juifs se convertirent à la foi nouvelle ^. Dans une seconde prédication de saint Pierre, cinq mille autres Juifs se convertirent pareillement ^, et ce nombre depuis alla croissant de jour en jour *. Quelques années après, vers l'an 58, les anciens de cette Église disaient à saint Paul : « Vous voyez, mon frère, combien de millions de Juifs croient en Jésus- Christ ^ »

* Salvador, Jésus et sa doctrine^ II, 215. « Act.Apost., Il, M.

» Ibid.

* Ibid., V, 14; VI, 1,7.

^ Ibid., XXI, 20. — Selon le grec, ce sérail plusieurs fois dix mille (Ficury, III}.

L'Église de Jérusalem fut donc très nombreuse dès sa naissance; le sang du Calvaire l'avait fécondée, et les persécutions qu elle eut à soutenir, de la part de ceux-là mêmes qui avaient fait mourir Jésus sur une croix % furent un aliment puissant à son développement et à sa perfection.

Et puis, reconnaissons-le, la communauté absolue des biens, qui faisait la base de l'association nazaréenne, dut nécessairement contribuer à lui recruter de nombreux adeptes, surtout dans les rangs de ceux qui ne possédaient rien.

Les huit ou dix mille chrétiens de tout rang, de tout sexe, de tout âge ^, qui composaient l'Éghse de Jérusalem, au temps des apôtres, vivaient-ils donc tous en communauté? Et les textes des livres saints, qui se rapportent à la mise en commun et au partage égal entre tous des biens que possédait chacun, s'appliquent-ils à la masse entière des chrétiens, des convertis, des baptisés de cette Église, ou bien s'appli-

* Une première fois, Pierre et Jean sont arrêtés et mis en prison, puis relâchés avec défense de continuer leurs prédications. La défense enfreinte, seconde arrestation des deux mêmes chefs. Un miracle les fait sortir de prison. Saisis et ramenés devant les magistrats, la question fatale de rébellion allait être posée, lorsqu'un des docteurs pharisiens, Gamaliel, fit entendre ces paroles : « Cessez vos poursuites, et laissons-les faire. Si cette entreprise vient des hommes, elle se dissipera; si elle vient de Dieu, vous ne pourrez rien contre elle. » Ils furent donc relâchés une seconde fois, mais après avoir été fouettés à cause de la récidive. Enfin, une troisième fois, l'Église nazaréenne fut appréhendée au corps dans la personne d'Etienne, le premier des sept diacres, lequel fut condamné et mis à mort; et l'assemblée fut dissoute. Voy. ces événements rapportés dans les Actes des apôtres, ch. IV, V, VII et VIII, et dans Jésus et sa doctrine^ de Salvador, t. II, p. 227 et suiv.

* Fleury, Mœurs des chrétiens, III.

quent-ils seulement à une portion des fidèles ayant fait vœu d'une vie plus parfaite, aux disciples, en un mot, et aux saints ?

Nous croyons cette dernière opinion la seule fondée en raison, comme la seule fondée sur les textes :

On lit au chapitre II des Actes des Apôtres :

t( Tous ceux qui croyaient étaient égaux, erantparùer, et avaient tout en commun, et hahebant omnia communia.

« Ils vendaient leurs terres et leurs biens, et les distribuaient à tous, selon le besoin que chacun en avait.

« Pareillement, ils allaient assidûment tous les jours au temple, unis dans un même esprit ; puis ils rompaient le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur; louant Dieu et étant bienvenus de tout le peuple *. »

Et au chapitre IV :

(( La multitude de ceux qui croyaient n'était qu'un cœur et qu'une âme; nul d'entre eux ne considérait ce qu'il possédait comme étant à lui en particulier; mais toutes choses étaient communes entre eux.

(( Et nul parmi eux n'était indigent, egens; car tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient, et en apportaient le prix qu'ils mettaient aux pieds des apôtres; et on le distribuait ensuite à chacun selon qu'il avait besoin.

(( C'est ainsi que Joseph, surnommé Barnabe, c'està-dire enfant de consolation, lequel était lévite et originaire de l'île de Chypre, vendit un champ qu'il avait, et en apporta le prix aux pieds des apôtres^. «

* Act.Apost., n, 44 k 47.

2 Ibid., IV, 32 k 37.

COMMUNAUTÉ DE BIENS. 25l

Et, au chapitre V :

« En ce temps-là, un homme, nommé Ananias, et Saphira, sa femme, vendirent ensemble un fonds de terre.

(( Et cet homme, ayant retenu, de concert avec sa femme, une partie du prix qu'il en avait reçu, il apporta le reste aux pieds des apôtres.

(f Mais Pierre lui dit : Ananias, comment Satan t'a-t-il tenté au point de te faire mentir ainsi au Saint- Esprit, et de te faire frauder une partie du prix de ton champ ?

(( Ce champ ne demeurait-il pas toujours à toi si tu l'eusses voulu garder; et même, après l'avoir vendu, le prix n'en était-il pas encore à toi? Comment donc une pareille tromperie a-t-elle pu entrer dans ton cœur? Ce n'est pas aux hommes, c'est à ton Dieu que tu as menti.

(f A ces mots, Ananias tomba, et expira ; — et quelques jeunes gens étant survenus, ils emportèrent son corps et l'ensevelirent.

(c Environ trois heures après, sa femme, qui ne savait rien de ce qui venait de se passer, entra.

« Et Pierre lui dit : Dis-moi, femme, n'as-tu pas vendu ton champ, tant? — Oui, tant, répondit Saphira.

«c Alors Pierre reprit : Comment vous êtes-vous ainsi accordés tous deux pour tenter l'esprit du Seigneur? Voici, à cette porte, les pieds de ceux qui ont enseveli ton mari; ils vont aussi te porter en terre.

« Et soudain, elle tomba aux pieds de Pierre et expira. Et les jeunes gens étant rentrés la trouvèrent morte, et ils l'ensevelirent auprès de son mari.

« Cet événement répandit une grande terreur dans

toute l'Église, et dans Tesprit de tous ceux qui en entendirent le récit * . »

Ces textes seuls suffisent à démontrer que, depuis la mort de Jésus-Christ comme durant sa vie, l'Église se composait de deux sortes de chrétiens : les uns, comme les pères et mères de famille, tenus seulement d'observer les devoirs généraux du christianisme, pouvant posséder pour eux les biens de ce monde, à la charge seulement d'y faire participer leurs frères par leurs bonnes œuvres; les autres, comme les apôtres, et, depuis, comme les anachorètes et les cénobites, tenus d'observer les devoirs spéciaux delà vie chrétienne plus parfaite qu'ils ont embrassée, faisant à cet effet des vœux qui les lient, ne s'appartenant plus à eux-mêmes, ne pouvant plus rien posséder en propre, et leur individualité comme leurs biens étant confondus dans l'intérêt collectif de la communauté.

C'est à cette catégorie de chrétiens qu'appartenaient les croyants communistes dont il est parlé aux Actes des Apôtres, C'étaient eux, et non l'universalité des fidèles, qui u vendaient leurs biens et qui en déposaient le prix aux pieds des apôtres pour qu'il fût distribué à chacun selon son besoin ; » c'étaient eux, et non l'universalité des fidèles, qui « allaient assidûment tous les jours au temple pour prier; » c'étaient eux, et non l'universalité des fidèles, qui « rompaient le pain dans les maisons; » c'étaient eux , et non l'universalité des fidèles , qui (( étaient bien venus de l'universalité des fidèles. »

C'est pourquoi ces chrétiens étaient désignés sous un nom spécial : — celui de parfaits qu'ils avaient dans l'Évangile; — celui de disciples que leur donnaient les

» Act, Apost.,X, 1 kll.

Actes des Apôtres; — et, plus particulièrement, celui de saints que leur donnaient les Epîtres de saint Paul.

Pour être chrétien, et devenir membre de l'Église de Jérusalem, il suffisait d'être baptisé * ; pour être disciple ou saint de la même Église, il fallait, de plus, faire vœu de communisme et se dépouiller de tout, conformément à ce vœu.

C'est ce que fit Barnabe, déjà chrétien et appartenant à l'Église de Jérusalem, en vendant son champ, et en en remettant le prix aux pieds des apôtres.

C'est ce que voulurent faire Ananias et Saphira, également chrétiens et membres de l'Église de Jérusalem ; mais, au moment d'accomplir le sacrifice de leur propriété individuelle au profit de la communauté, Satan les fit trahir leur vœu; ils gardèrent pour eux une partie du prix de leur champ vendu, et n'accusèrent que l'autre partie aux apôtres; — mensonge et fraude que Dieu punit de mort.

Cet exemple d'Ananie justifie pleinement notre distinction. Ananie et sa femme étaient du nombre des dix mille chrétiens qui composaient la population générale de l'Église de Jérusalem. Comme simples chrétiens, ils étaient et pouvaient être propriétaires. A ce titre, ils étaient et pouvaient rester en dehors de la communauté, sans cesser pour cela d'appartenir à rÉglise de Jérusalem. Mais cette communauté, ils ont voulu en faire partie : c'est alors que des devoirs nou-

* Témoin l'eunuque que baptisa Philippe {Act. Apost., VIII, 36, 37, 38). — Aux Juifs qui demandaient : Frère, que faut-il que nous fassions? Pierre répondit : Faites pénitence; et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour la rémission de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit » {Act., li, 37, 38).

veaux se sont ouverts pour eux. C'est alors qu'il ne leur fut plus possible de garder leur bien , et d'en retenir la moindre parcelle pour eux seuls ; car, chez les saints de l'Église de Jérusalem, tout était commun, omnia erant communia,

La preuve, d'ailleurs, que les saints, que les disciples seuls étaient astreints à la loi du dépouillement personnel, résulte de plusieurs autres textes sacrés :

Dans le chapitre V des Actes des Apôtres, il est dit, aux versets 12 et 15, que « tous étaient réunis dans la galerie de Salomon, et que nul des autres n'osait se joindre à eux. » Tous ! ce ne pouvait être que les disciples; car toute l'église n'eût pu tenir dans la galerie de Salomon.

Dans le chapitre VI, aux versets 1 et suivants, il est dit que « le nombre des disciples augmentant, et qu'une contestation s'étant élevée, entre les Juifs grecs et les Juifs hébreux, au sujet des distributions faites aux pauvres, les apôtres convoquèrent les disciples, et leur dirent : Choisissez parmi vous sept diacres qui se chargeront de ce soin, etc.*. » 11 n'est encore ici question que des disciples et non des autres.

Dans le chapitre IX, aux versets 26 et 28, il est dit que Paul, après sa conversion, vint à Jérusalem, et chercha à se joindre aux disciples, mais que ceux-ci le craignaient, ne croyant pas qu'il fàt disciple, et qu'ils ne l'admirent parmi ew^ que sur l'attestation que donna Barnabe de sa conversion miraculeuse et de sa prédication dans la ville de Damas.

Enfin, dans le chapitre VIII, aux versets 1 et suivants, il est dit qu'une grande persécution s'éleva

contre l'Église de Je'rusalem, et que tous, à l'exception des apôtres, furent dispersés en divers endroits de la Judée et de la Samarie. Tous, omnes. Qui, tous? Étaient-ce les dix mille fidèles, les dix mille chrétiens qui composaient l'Église, femmes, enfants, vieillards? Non; évidemment non. C'étaient les disciples seulement, c'est-à-dire ceux d'entre eux qui s'étaient voués à la propagation de la foi; et c'est ce que nous voyons dans le verset 4, où il est dit : (( Ceux qui avaient été dispersés annonçaient la parole de Dieu dans tous les lieux où ils passaient. »

Il y avait donc, dans la grande Église des chrétiens de Jérusalem, une petite Église d'initiés, d'élus, de saints, lesquels seuls, pour être parfaits aux yeux de Dieu, pratiquaient volontairement la communauté de biens entre eux, conformément à ce précepte de Jésus- Christ : (( Vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et suivez-moi. »

Nous disons volonlairement , car jamais , pas plus dans la primitive Église qu'en aucune autre, les chrétiens ne furent obligatoirement tenus de vendre leurs biens pour vivre en commun. C'est ce qu'explique très bien saint Chrysostôme eu parlant du fait d'Ananie : a Remarquez , dit le saint docteur , qu'Ananie est accusé pour avoir dérobé une partie de l'argent qu'il avait consacré. Est-ce que, lui dit l'apôtre, vous ne pouviez pas, après avoir vendu, user du prix de la vente comme de votre propriété? Est-ce que vous en avez été empêché ? Pourquoi donc dérobez-vous après avoir promis? Nous ne vous avons pas obligé de vendre ni de donner l'argent de la vente; vous l'avez fait de votre propre volonté ; pourquoi donc dérobez- vous l'argent devenu sacré? Pourquoi avez-vous fait cela?

Vous vouliez posséder? Alors, il fallait garder votre Lien dès le principe et ne pas le promettre. Maintenant, en le dérobant après Tavoir consacré, A^otre vol est un plus grand sacrilège. Car celui qui dérobe le bien d'autrui le fait peut-être par convoitise; mais, à vous, il était permis d'avoir ce qui était à vous. Pourquoi donc Tavez-vous rendu sacré et dérobé ensuite? Vous l'avez fait par grand mépris. Votre action est sans pardon ni excuse *. »

De même, après avoir i-appelé que le point de savoir si nous vendrons tout et donnerons tout aux pauvres, pour être parfaiis, est laissé au libre arbitre de chacun : Çuamquam in hoc, omni œlaii, omnique personce libertas arbilrii rclicla sit, saint Jérôme dit : « Ananie et Saphire furent condamnés parce que, après avoir fait vœuàe remettre leurs biens aux apôtres, ils les offrirent comme si ces biens continuaient à leur appartenir, tandis qu'ils appartenaient déjà à celui auquel ils avaient fait vœu de les remettre. Ils prirent la part d'autrui par crainte du besoin que la vraie foi ne doit jamais craindie, et méritèrent ainsi leur châtiment^. »

Maintenant, combien étaient-ils de chrétiens primitifs soumis ainsi volontairement au régime de la communauté? Nous savons bien que les disciples qui,

* Saint Clirysost., in Act. Apost. IlomeliaXll, n. 2. — Moïse disait aux Israélites de ia part de Dieu : « Lors([ue vous aurez fait un vœu au Seigneur votre Dieu, vous l'aecornplirez sans retard; car le Sci- {,'neur votre Dieu vous en demandera compte, et si vous avez lardé, cela vous sera imputé a [)éché. Si vous ne voulez rien promettre, vous s(rez exempt de péché; mais, la parole un(! fois sortie de vos lèvres, vous l'obstM-verez ; vous ferez ce que vous avez promis au Seigneur votre Dieu ûo votre ])ro[)re volonté, ce (pie vous aurez déclaré de votre j.iojMv l.oiiclH' )>{I)enf.^ XXllI, 21,t>2, i^:^

^ OEuvre.^ de ^aitit JétOme, I. iV, p. 71>i, édil. des Bénédicl.

' avec les douze apôtres, composaient la petite Église des parfaits de Jcsiis-Christ, étaient au nombre de soixantedouze * ; mais nous ignorons à quel chiffre s'élevait le nombre des disciples qui, avec les apôtres, composaient la petite Église des saints de Jérusalem.

Nous savons seulement qu'ils étaient trop nombreux pour qu'à la communauté des biens de tous pour tous ils pussent ajouter la communauté de vie de tous avec tous, sous un même toit.

Ils logeaient donc séparément, et vivaient fractionnés et groupés par individus ou par familles, en autant d'habitations particulières qu'il y avait d'individus ou de familles à loger, car la plupart étaient mariés ^ C'est pour cela qu'il est dit « qu'on allait par les maisons rompre le pain, » c'est-à-dire consacrer et distribuer la sainte eucharistie.

De sorte qu'en définitive la communauté de biens des saints de l'Église de Jérusalem consistait seulement dans la libéralité avec laquelle chacun d'eux pourvoyait aux besoins des autres % en communiquant aux autres une part de leurs biens personnels, soit au moyen de distributions pécuniaires \ soit au moyen de repas égalitaires pris dans les maisons des particuliers et connus sous le nom d'agapes^,

« La source de cette communication de biens, comme l'appelle Fleury, était la charité qui les rendait tous frères et les unissait comme en une seule famille où tous les enfants sont nourris des mêmes biens par les

1 Luc,x, 1.

' Fleury, ub. sup.

8 Voy. Bergier, Dict, théolog., v" Communauté de biens.

* Voy. ci-dessus, p. 219 et 228.

* Voy. ci-dessus, p. 231, noie 2.

soins du père qui, les aimant tous également, ne les laisse manquer de rien. Ils avaient toujours devant les yeux le commandement de nous aimer les uns les autres, que Je'sus-Christ avait répété tant de fois, particulièrement la veille de sa passion, jusqu'à dire que Ton reconnaîtrait ses disciples à ce signe \ »

Ce système communiste, ou plutôt communautaire, système qui consistait à mettre intégralement tous ses Liens à la disposition du chef des apôtres, et à rendre ainsi saint Pierre l'unique propriétaire de la chrétienté *, a-t-il eu, pour le bien-être temporel des chrétiens qui en faisaient la règle de leur vie, le résultat heureux que saint Luc annonçait avec joie dans l'un des premiers chapitres de ses Actes des Apôtres : Neque enim guisquam egens erat inter illosî.,, — Hélas! non.

(( Nul n'était indigent parmi eux, » dit saint Luc, « car tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient. » Or, c'est précisément parce que ceux qui possédaient des fonds de terre et des maisons les vendaient pour en distribuer le prix, qu'il devait inévitablement y avoir des indigents parmi eux, sinon dans les commencements et aussi longtemps que le prix des biens vendus ne serait pas consommé, au

* Fleury, uh. sup.

' On lit dans les Conférences de Notre-Dame d'Angers, par M. l'abbé Morel : « Saint Pierre a eu entre les mains un mouvement de fonds qui surpassera toujours celui qui sera confié k ses successeurs. Dans la primitive Église, on avait si bien compris que l'emploi de la fortune est l'objet le plus important de la vertu, que l'on n'osait faire un acte de propriété sans l'avis du pape ; et les chrétiens, au lieu de faire une part de leurs biens, la part de Dieu, pour être consacrée par l'Église à ses œuvres pies, les chrétiens mettaient leurs biens intégralement à la disposition du chef des apôtres. Ainsi saint Pierre a été, pendant l'âge d'or de l'Église, l'unique propriélalre de la chrétienté » (p. 214).

moins à la longue, et même prochainement, une fois l'argent dépensé ; car un régime fondé sur la distribution des possessions des fidèles, sur la consommation de capitaux qui ne se reproduisent point, doit inévitablement, et dans un avenir prochain, amener la ruine de ceux qui l'ont fondé.

Et c'est ce qui est arrivé aux chrétiens communistes de Jérusalem.

Au bout de quelques années seulement, et encore bien « qu'il soit à croire que les saints de Jérusalem travaillassent de leurs mains, à l'exemple de Jésus- Christ et des apôtres, pour suppléer au défaut de leurs revenus \ » ce défaut de revenus, et l'absence sans retour des capitaux dépensés, firent que la communauté ne put plus vivre sans tendre la main aux autres Églises, — riches celles-là ! — qui suivaient un tout autre régime. Aussi, voyons-nous par les Actes et les Épîtres de saint Paul que, de toutes les provinces, on envoyait des sommes considérables pour les saints de Jérusalem^.

Nous voyons même que ces saints , dont aucuiî n'était dans l'indigence lors des premiers temps de la fondation de l'Église de Jérusalem , recevaient l'aumône, comme pauvres, de la générosité de

* Fleury, ub. stip.

2 « Et les disciples résolurent d'envoyer, chacun selon son pouvoir , quelques aumônes aux frères qui demeuraient en Judée [y^ct.y XI, 29). — Quant aux aumônes qu'on recueille pour les saints^ faites la même chose que j'ai ordonné aux Églises de Galatie (Paul, I Cor., XXVI, 1). — Il est inutile de vous écrire davantage touchant l'assistance qu'on prépare aux saints de Jérusalem, etc. (Paul, II Cor. y VIII, 1 ; et IX, i). — Maintenant je m'en vais à Jérusalem porter quelques aumônes aux saints » (Paul, Rom., XV, 25).

leurs frères de Macédoine, de Rome, ou d'Achaïe*.

Nous voyons même, faut-il le dire? que cette générosité avait parfois besoin d'être stimulée, et que l'apôtre dut faire appel aux sentiments d'émulation, et à la crainte de la honte, pour réchauffer la charité des chrétiens de Coriothe ^.

Et puis, le premier zèle des adeptes, une fois attiédi, se convertit en injurieux soupçons, et l'on entendit des voix nombreuses porter jusqu'aux apôtres le reproche de vouloir vivre sans travail, aux dépens de la communauté^.

Ajoutons que l'institution des diacres est due à la désharmonie que firent naître, dès le commencement, entre les fidèles, des jalousies de distributions, des questions d'intérêt privé *j et que l'enthousiasme des repas fraternels % dissipé aussi vite que l'enthousiasme de la communauté des biens, se convertit promptement, pour les plus riches, en une corvée fastidieuse % dont la langue des femmes ne put parvenir à atténuer ni l'obligation ni l'ennui '•

* Collationem aliquam facere in pauperes sanctorum qui sunt in Jérusalem [Pâul, Rom., XV, 26).

2 Paul, I Cor., XVI. — Id., II Cor,, VIII et IX.

3 Paul, I Cor., IX, 6, 12. — II Cor., XII, 14-17. — Philip., IV, 15.

* Voy. ci-dessus, p. 198. — a J'apprends, dit saint Paul aux Corinthiens, qu'il y a parmi vous des scissions, scissurasj et je le crois en partie, et ex parte credo » (I Paul, Cor., XI, 18).

^ Voy., sur les agapes, ci-dessus, p. 231.

^ « Lorsqu'il s'agit dans vos assemblées de faire le repas, chacun prend d'avance son souper particulier, de sorte que Tun a faim, tandis que l'autre fait bonne chère. Méprisez-vous donc l'Église de Dieu ? Et avez-vous honte de ceux qui sont pauvres?» (I Paul, Cor., XI, 21 et 22.)

■^ Le mélange (Jfs hommes et des femmes, dans les assemblées de l'Église, contre la règle ordinaire des Juifs, joint à la liberté de parler

Avec de tels éléments de dissolution, la communauté des saints de Jérusalem ne pouvait avoir que quelques années d'existence. Elle mourut donc après avoir à peine vécu.

Fleury dit que « l'Église de Jérusalem subsista près de quarante ans, sous la conduite des apôtres, et particulièrement de saint Jacques, son évêque, jusqu'à ce que les fidèles, voyant approcher la punition de cette malheureuse ville, suivant la prédiction du Sauveur, se séparèrent des Juifs infidèles et se retirèrent dans la petite ville de Pella, où ils se conservèrent pendant le siège *. »

L'Église de Jérusalem, oui. Mais, la communauté des saints de cette Église, nous ne pensons pas qu'elle eût pu vivre aussi longtemps * ; — d'autant que c'était en vue même de la prédiction faite par Jésus de la ruine de Jérusalem avant que cette génération fût passée ^, qu'ils s'étaient hâtés de tout vendre, ne voulant rien avoir à eux qui les rattachât à cette malheureuse ville, dont la fin prochaine avait été marquée par Jésus-Christ lui-même*.

C'est pour cela que Fleury ajoute : « La vie com-

et de prophétiser qui était laissée également aux uns et aux autres, avait amené une confusion telle que saint Paul crut devoir prescrire aux hommes de ne parler que l'un après l'autre, et aux femmes de ne plus parler du tout. MuUeres taceant; non permittitur eis loqui, Turpe est enim mulieri loqui in ecclesiâ{l Paul, Cor., XIV, 27, 34, 35).

* Mœurs des chrétiens^ III. — Salvador, ub. swp., p. 397.

* Gibbon, «6. «wp., constate le peu de durée des premières communautés chrétiennes. — Salvador, ub. sup.y p. 221, reconnaît le même fait, et Morus confesse, dans son Utopie, que la communauté des premiers chrétiens fut éphémère. Sudre, ub. sup., p. 45.

» Malt., XIV, 34. - M., XXIV, 10.

* Fleury, m6. sup.

ïïïune était une pratique singulière de cette première Église de Jérusalem, convenable aux personnes et au temps, »

Ce régime, en effet, ne fut établi dans aucune des autres Églises qui s'érigèrent de toutes parts dans la chrétienté.

Nous possédons le récit des actes des propagateurs de la foi nouvelle, les épîtres qu'ils adressaient à plusieurs des Églises naissantes. Vainement y chercherait-on la moindre recommandation en faveur de la vie commune. Ce que préconisent ces premiers pasleurs chrétiens, c'est l'amour de Dieu et des hommes, le détachement des voluptés charnelles, le spiritualisme des aspirations; ce sont les vertus modestes qui s'asseoient au foyer domestique * ; c'est par-dessus tout la charité, qui se manifeste, dans l'ordre moral, par la patience, la bonté, la paix, la joie, la fidélité, la douceur, la tempérance, l'oubli des injures*; et, dans Tordre matériel, par l'aumône, ce sacrifice volontaire qui ne saurait se concevoir sans la propriété individuelle dont il est un des modes d'exercice ^.

Dans ses EpUres, saint Paul invite souvent les fidèles à contribuer aux collectes qui se faisaient en faveur des saints et des Églises de la Judée, notamment de l'Église métropolitaine de Jérusalem. Ces offrandes étaient purement volontaires *.

Comprendrait-on ces quêtes, ces off'randes volontaires, dans une société où la propriété individuelle

* Paul, Coloss.y III, 18 et suiv.

* Paul, Galat., V, 22. — Id., I Cor., XI1[. — Voy. aussi Malt., V, 23 et suiv. — Id., VI, 15. — Marc, XI, 25 et 26. — Luc, VI, 27 et suiv.

» Voy. ci-dessus, p. 102 et 103.

* Voy. ci-dessus^ p. 259, note 2. ,

aurait cessé de régner, pour faire place à la commuuauté absolue des biens * ?

« Cette idée de la communauté absolue des biens, dit Salvador, est destinée à se réveiller, de temps à autre, pour occuper pendant quelques instants l'attention du monde, et pour retourner ensuite à son obscurité*. »

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