‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 3)Chapitre 24 sur 40 · Communisme théorique des Pères de l'Église · texte numérisé non relu

Communisme théorique des Pères de l'Église

Textes de saint Clément, de saint Ambroise, de saint Grégoire, de saint Jérôme, de saint Augustin, etc. — Ces textes sont clairs ; — Tous professent le dogme de la communauté de vie et de biens. — Raisons de cette doctrine. — N'a rien d'étonnant ; — C'a été le rêve de toutes les âmes ardentes à toutes les époques. — Ce fut celui du bon abbé Fleury.— Et de l'abbé Lacordaire. — Théorie de ce Père de l'Église moderne. — Différences et similitudes entre la communauté évangélique et le communisme égalitaire.

Cependant, malgré l'insuccès de l'essai communautaire de la primitive Église de Jérusalem , et encore bien que cet essai n'ait été renouvelé, depuis, dans les premiers siècles de l'Église, que par les plus dangereux adversaires du christianisme : — les gnostiques * et les carpocratiens ^ ; dont les hérésies et les excès

* Sudre, uh. sup. p. 47.

• Jésus et sa doctrine, II, p. 221.

• Dans l'origine, le mot gnosis n'était pas pris dans une acception hérésiarque ; il signifiait perfection. Le gnostique était donc le chrétien parfait, scientifique, illuminé. Bientôt ce fut tout le contraire (Voy. k ce sujet Capefigue, Les quatre prem. siècles de l'Eglise, t. P»", p. 194 et suiv.).

* De Carpocras, leur chef, au deuxième siècle de l'Église. Les gnostiques et les carpocratiens proclamèrent la mise en commun des biens et sanctifièrent l'impudicité. Hommes et femmes se livraient au culte de leurs corps. Ils priaient nus en signe de liberté. Les propriétés et les femmes apparteûaienl à lovisj quand ils recevaient des hôtes, le

compromirent le développement de la religion nouvelle S -- les Pères de l'Église, encore ici en dehors de la doctrine ëvangélique % professèrent hautement le dogme de l'illégitimité de la proprie'té individuelle, et la légitimité de la communauté des biens.

Yoici leurs paroles textuelles :

Saint Clément : « La vie commune est obligatoire pour tous les hommes. L'usage de toutes les choses qui sont sur la terre a dû être commun à tous les hommes. C'est l'iniquité qui a fait dire à Tun : Ceci est à moi; à l'autre : cela m'appartient. De là est venue la discorde entre les mortels. » « Communis vila^ fratres^ omnibus necessaria est,.. Communis enim usus omnium quœ sunt in hoc mundo omnibus esse hominibus debuit; sed per iniquitatem alius hoc suum esse dixit et alius illud, et sic inter mor taies fada divisio est ^ »

Saint Ambroise : « La nature fournit en commun tous les biens à tous les hommes ; Dieu a créé toute chose afin que la jouissance en fiit commune à tous^ et que la terre devînt la possession commune de tous.

mari offrait sa compagne h l'étranger. C'était leur diarité. Après leurs repas communs, qu'ils appelaient aussi du nom d'agapes, ils éteignaient les lumières, et se plongeaient dans les plus odieuses débauches (Voy. Fleury, Hist. de l'Eglise, t. l^r p. 385; et Chateaubriand, Etudes historiques).

* « Comme tous ces hérétiques prenaient le nom de chrétiens, les abominations qu'ils commettaient rendaient le christianisme odieux ; car les païens n'examinaient pas assez pour distinguer les vrais chrétiens des faux. De là viennent les calomnies qui étaient si universellement répandues » (Fleury, ub. swp., p. 378).

^ Voy. ci-dessus, p. HO et suiv., et 191.

3 Actes des Conciles, Collectio regia, p. 131. V. suis discip. Epist. A cette citation, que nous reproduisons d'après M. E. Pelletan, VUnivers objecte que la Lettre y mentionnée de saint Clément , pape , est apocryphe (K° du 27 septembre 1849).

La nature a donc engendré le droit de communauté, et c'est l'usurpation qui a fait la propriété. » « Natura enim omnia omnibus in commune profudity ut pastus omnibus communis esset et terra foret omnium quœdam cornmunis possessio. Natura igitur jus commune generavit, usurpatio jus facii privalum *. »

Encore saint Ambroise : (^ Qu'y a-t-il d'injuste dans ma conduite, dis-tu, si, respectant le bien d'nulrui, je conserve avec soin mes propriétés personnelles? 0 impudente parole ! La terre ayant été donnée en commun à tous les hommes, personne ne peut se dire propriétaire de ce qui dépasse les besoins naturels, dans les choses qu'il a détournées du fonds commun et que la violence seule lui conserve. » « Sed ais ; quid injustum est si, cùm aliéna non invadam, propria diligentiûs servo ? 0 impudens diclum ! Propria dicis quœ? Terra communiter omnibus hominibus data ; proprium nemo dicat quod è communi plus quàm sufficeret sumptum et violenter oblentum est ^. »

Encore saint Ambroise : « Pourquoi repousses-tu ton compagnon de nature? La terre a été créée pour être commune à tous, riches ou pauvres. Pourquoi, riches, vous arroger le droit de propriété? La nature ne reconnaît pas de riches. » « Cur ejicitis consortem naturœl In commune omnibus divilibus atque pauperibus terra fundata est, Cur vobis jus proprium soli divites arrogatisl Nescit natura divites ^... »

* Saint Ambroise, de OfficUs ministrorum^ VII, p. 222, édit. Mellier.

2 Ibid.

- Saint Ambroise, de Nabuth., cap. I, § 2. — Après ces mots : la nature ne connaît point de riches, saint Ambroise ajoute : car elle nous engendre tous pauvres ; — omission échappée à M. E. Pellelan, dans

Saint Grégoire le Grand : « En vain ceux-là se croient innocents qui s'approprient à eux seuls les biens que Dieu a rendus communs. En ne rendant pas aux autres les biens qu'ils on^ reçus, ils deviennent meuririers et homicides, parce qu'en retenant pour eux seuls le bien qui aurait soulagé les pauvres, ox\ peut dire qu'ils en tuent tous les jours autant qu'ils en auraient pu nourrir. » u Incassum ergo se innocentes putant qui commune Dei munus sibi privatum vindicanl, qui cùm accepta non tribuunt in proximorum nece grassantur; quia totpenè quotidiè perimunt, quoi morientium pauperum apud se suhsidia ahscondunt *. »

Saint Jérôme : « Ce n'est pas sans raison que l'Évangile appelle les biens de la terre des richesses injustes, car elles n'ont pas d'autre source que l'injustice des hommes, et les uns ne peuvent posséder que par la pei'te et la ruine des autres. » « Omnes enim diviliœ de iniquitate descendunt et nisi aller perdiderat aller non posset invenir e'^, »

Saint Augustin : a Est-ce que, en mettant leurs biens en commun, les premiers fidèles les perdirent? Quand chacun possède à part, il ne possède que sa propriété. Mais, quand il possède en commun, il possède toutes les propriétés de la communauté. C'est parce que la propriété individuelle existe, qu'il existe aussi des procès, des inimitiés, des discordes, des guerres, des émeutes, des dissentions, des scandales, des péchés, des iniquités, des homicides... D'où viennent tous ces

le texte que nous reproduisons ci-dessus d'après lui, el que VUnivers a réparée dans son n" déjà cité.

* Saint Grégoire, III, p. 185. Posfora/w cwrcç.

« Saint Jérôme, IV, p. 170, édit. des Bénéd.— Yoy. ci-dessus, p. 110 el 112, note 1.

fléaux? Uniquement de la proprie'té. Est-ce que la communauté a jamais engendré de litiges ? Abstenonsnous donc, mes frères, de posséder une chose en propre, ou, du moins, abstenons-nous de l'aimer, si nous ne pouvons nous abstenir de la posséder. » « Hoc illi fecerunt de rébus suis privatis, fecerunt illos communes. Quod habebant suum nunquid amiserunt'} Si soli haberent et unusquisque suum haberet, hoc solum haberet quod suum habebat ; cùm autem quod proprium erat commune fecit, et ea quœ erant cœterorum ipsius facta sunt. Intendat charilas vestra. Quia propter illa quœ singuli possidemus exis" tunt lileSy inimicitiœ , discordiœ , bella inter homines ^ tumultus, dissenliones adversùm se, scandala, peccata, ini^ quitates, homicidia, pr opter quœ? Propter ipsa quœ singuli possidemus. Nunquid propter ipsa quœ communiter possidemus litigamusl Abstineamus ergo nos^ fratres, à posses~i sione rei privât œ ; aut ab amore, si non possumus à possesi sione * .

Saint Justin, saint Irénée, saint Clément d'Alexandrie, TertuUien, saint Cyprien, saint Chrysostôme émettent les mêmes doctrines sur la communauté des biens.

Vainement on a cherché à atténuer celte doctrine ou à en détourner le sens, soit en disant qu'elle n'avait été formulée en de tels termes que pour des moines *, soit en soutenant que la communauté n'y est indiquéQ que comme hypothèse et comme moyen d'excitation à la charité'; il doit demeurer clair et constant, pour

* Saint Augustin, Enarratio in Ps., 131, n« 5 et 6, XII, p. 190, édit. Mellier.

2 voy. VUnivers, n»^ des 27 septembre et 28 octobre 1849.

* Voy. SudvQj Histoire du communismef p. 51.

tout esprit impartial et exempt d'ide'es systématiques ou préconçues, que les Pères de l'Église ont prêché formellement, et en thèse générale, la communauté des biens.

Mais, qu'est-ce à dire?

N'avons-nous pas expliqué plus haut les causes des contradictions économiques qui se rencontrent dans les écrits des saints docteurs *?

Ne sait-on pas, d'ailleurs, que saint îrénée fut millénaire; que saint Jérôme, en combattant cette croyance, n'osa jamais la condamner absolument; que s'iint Justin ne put oublier qu'il avait été platonicien; que saint Clément fut entaché de gnosticisme; que Tertullien embrassa les erreurs de Mont au ; que saint Cyprien crut à la venue prochaine de l'Antéchrist; qu'il est dans les écrits de saint Chrysostôme plus d'une décision morale qu'il serait difficile à l'Eglise d'approuver; qu'à ses réiraclalions saint Augustin eût pu en ajouter bien d'autres, etc., etc. ^?

Toutes les erreurs se lient. La doctrine des Pères de l'Église sur la communauté des biens est fdle ou mère de leur doctrine sur l'aumône. Ce sont là des théories propres à leurs auteurs, et qui ne sortent pas des limites d'erreurs individuelles ou de circonstance.

Quelque infaillible que puisse être, en matière de foi, le consentement unanime des Pères de l'Église sur un point de vérité révélée, il faudrait, pour que leur opinion en matière de communauté de biens eût

* Voy. ci-dessus, p. ili et suiv., et p. 191.

^ Voy l'arliclc Pèrps Je l'Eglise, de M. l'abbé Flottes, dons VEncijdopêclœ Courliii, XVflI, p. 148; — Et Pierre Leroux, De VHumanilé, II, p. 713 cl suiv., 725 et suiv.

une autre autorité que celle d'opinions purement individuelles, que l'Église y eût ajouté la sienne, eu déclarant leur doctrine de tradition apostolique *. Or, non-seulement la doctrine des Pères de l'Église sur la communauté des biens n'a jamais eu le caractère d'un dogme généralement admis, mais TÉglise en a positivement adopté une contraire en prescrivant le respect du bien d'autrui. Nulle opinion, dès lors, quelque grave qu'elle soit, ne peut prévaloir contre les préceptes de l'Église sur ce point, non plus que contre l'usage qui, du temps même des apôtres, consacra le règne de la propriété individuelle, épurée par la charité et l'abnégation, et ennoblie par la bienfaisance; usage d'ailleurs que l'Église consacra par son exemple, en devenant elle-même, comme être moral et individuel, dès les premiers siècles du christianisme, propriétaire de grands biens, distincts de ceux des autres réunions de fidèles ^

Quoi, d'ailleurs, d'étonnant que le rêve de la communauté des biens, rêve généreux de toutes les âmes ardentes à toutes les époques de Thistoire de l'humanité, ait séduit le cœur, brûlant de foi et de soleil, de ces bouillants docteurs d'Asie ou d'Afrique ^î Treize siècles plus tard, un docteur de l'Église gallicane, le saint prieur d'Argenteuil, après avoir décrit l'origine et les développements de l'Église communautaire de Jérusalem, ne s'écriait-il pas émerveillé : « Voilà donc

* Voy. Du Pin, Traité de la doctrine chrétienne.

« Voy. Sudre, uh. sup., p. 52. — Et ci-dessus, p. 223.

5 Clément, évêque d'Alexandrie; Tertullien, prêtre de Carlhage; Cyprien, évêque de Cartilage; Athanase, patriarclie d'Alexandrie; Jean Chrysostôme, patriarche de Constanlinople ; Ambroise, évêque de Milan ; Augustin, évêque d'Hippone, etc.

\m exemple sensible et réel de cette égalité de biens, et de cette vie commune que les Ic'gislateurs et les philosophes de Tântiquité avaient regardées comme le moyen le plus propre a rendre les hommes heureux, mais sans y pouvoir atteindre? C'était pour y parvenir que Mines, dès les premiers temps de la Grèce, avait établi en Crète des tables communes, et que Lycurgue avait pris tant de précautions pour bannir de Lacédémone le luxe et la richesse *. Les disciples de Pythagore mettaient leurs biens en commun, et contractaient une société inséparable nommée en grec coinobion, d'où sont venues les cénobites. Enfin , Platon avait poussé celte idée de communauté jusqu'à l'excès , voulant ôter même la distinction des familles *. Ils voyaient bien que, pour faire une société parfaite, il fallait ôler le tien et le mien, et tous les intérêts particuliers; mais ils n'avaient que des peines pour contraindre les hommes ou des raisonnements pour les persuader. Il n'y avait que la grâce de Jésus-Christ qui pût changer les cœurs et guérir la corruption de la nature \ »

Et, de nos jours, n'avons-nous pas entendu le Chrysostôme de notre Église moderne développer cette thèse du haut de la chaire de Notre-Dame de Paris : « Je soutiens deux choses, au sujet de la communauté de biens, savoir : qu'elle est la plus haute pensée évangélique, et la plus haute pensée économique qui soit au monde *? »

» Voy. tome I", p. 296, noie 1 et 2 j et p. 367.

« yoy.ibid., p. 299, notei.

^ Fleury, Mœurs des chrétiens, \U.

♦ Lacordaire, Conférences, p. 315 ei 386.

Oui; mais, pour prévenir les inductions que le communisme égalitaire eût pu tirer de ces prémisses, le même /ipôtre s'est hâté d'ajouter cet éloquent commentaire :

« Dieu a donné la terre à l'homme, et, avec la terre, une activité qui la féconde et la rend obéissante à nos besoins. Ce don primitif constitue en faveur du genre humain une double propriété, la propriété du sol et la propriété du travail. La question n'est donc pas de savoir si la propriété doit être détruite, puisqu'elle existe nécessairement par cela seul que l'homme est un être actif, et que nul, sans Dieu, ne saurait lui arracher la terre des mains ; mais la question est de savoir sur qui repose la propriété , si elle est un don fait à chacun de nous, ou, au contraire, un don indivisible et social, où nul ne saurait prétendre qu'une part de fruits distribués par la société, selon de certaines lois....

(( Jm société! qu'est-ce? En apparence, c'est tout le monde; en réalité, c'est deux ou trois hommes. A vingt ans, on ne le croit pas; à quarante, on n'en doute plus. Donc, que la société s'appelle monarchie, aristocratie ou démocratie, toujours le gouvernement tombe aux mains de deux ou trois hommes; et, ces trois hommes morts, il en vient immanquablement trois autres, et ainsi à jamais. C'est à cause de cela qu'il est nécessaire d'opposer au pouvoir des points d'arrêt d'une force invincible, sans quoi la société s'abîmerait dans une autocratie tellement étroite que la terre ne serait pas habitable un quart d'heure. Or, la propriété individuelle est un de ces points d'arrêt, une force invincible communiquée à l'homme, qui unit sa vie d'un jour à l'immortalité de la terre, à la

puissance du travail, et lui permet de se tenir debout, ses mains sur sa poitrine et le ?ol sous ses pieds. Otezlui le domaine de la terre et du travail, que reste-t-il? un esclave; car il n'y a qu'une définition de l'esclave : c'est l'être qui n'a ni terre ni travail à lui. Transportez ensuite ce double domaine à la société, c'est-à-dire à quelques bommes qui la gouvernent et la représentent, que restera -t-il de la patrie, si ce n'est la servitude universelle, la faim et la soif enrégimentées sous la \erge de deux ou trois quidams, la bassesse de tous sous un orgueil, dont le type, après tant d'orgueils, ne peut pas même s'imaginer?...

(c J'ajoute que cet ilotisme universel ne serait pas même compensé par une certaine égalité dans la dégradation commune. Aujourd'hui, je suis pauvre, mais j'ai des raisons de me consoler : si je n'ai pas la terre, j'ai de l'esprit, du cœur, mon dévouement, ma foi. Je me dis qu'après tout, le sort y aidant, j'aurais pu, comme un autre, tenir une plume ou un pinceai|| Dieu ne m'a pas tout ôté, ni tout donné à la fois : il a distribué ses dons. Mais, voici bien un autre ordre : la capacité est la mesure de tout. Mon dîner se prise au poids de mon esprit; je reçois avec une ration de nourriture une ration officielle d'idiotisme. Je n'étais que pauvre d'occasion, me voilà pauvre de nécessité; je n'étais petit que par un côté, me voilà petit par tous. La hiérarchie sociale devient une série d'insultes, et l'on ne peut y boire un verre d'eau sans discerner à sa couleur la nuance juste de son indignité. En un mot, l'inégalité n'était qu'accidentelle entre les hommes, la voilà logique. Et c'est là ce qu'on reproche à l'Évangile de n'avoir pas établi !

« Ce qu'a établi l'Évangile, le voici :

« La tradition, sanctionnée par l'Évangile, consacre la propriété sous la forme individuelle et héréditaire.

(( Selon la tradition, Dieu aurait dit à l'homme : (( Tu es le maître de ton travail, car ton travail, c'est ton activité, et ton activité, c'est toi. T'ôter le domaine de ton travail, ce serait t'ôter le domaine de ton activité, c'est-à-dire la possession de toi-même, de ce qui te fait un être vivant et libre. Tu es donc le maître de ton travail. Tu l'es aussi de la terre, dans la portion que ton travail aura fécondée; car ton travail n'est rien sans la terre, et la terre n'est rien sans ton travail ; l'un et l'autre se soutiennent et se vivifient réciproquement. Quand donc tu auras mêlé tes sueurs à la terre^ et que tu l'auras ainsi fécondée, elle, t'appartiendra, car elle sera devenue une portion de toi-même, la prolongation de ton propre corps; elle aura été engraissée avec ta chair et ton sang, et il est juste que le domaine te reste sur elle, afin qu'il te reste sur toi. J'y ai bien, il est vrai, comme créateur, une part première, mais je te l'abandonne, et, unissant ainsi ce qui vient de mon côté à ce qui vient du tien, le tout est à toi. Ta propriété ne finira pas même avec ta vie ; tu pourras la transmettre à ta descendance, parce que ta descendance c'est toi; parce qu'il y a une unité entre le père et les enfants, et que déshériter ceux-ci de la terre patrimoniale ce serait les déshériter des sueurs et des larmes de leur père. A qui retournerait d'ailleurs cette terre de ta douleur et de ton sang? A un autre qui ne l'aurait pas travaillée ! il vaut mieux que tu te survives et que tu la gardes dans ta postérité.

« Mais la communauté!

« J'ai dit que la communauté du travail et des biens

est une idée évangélique. Mais, à quelles conditions? Premièrement, elle doit être volontaire, et, dès lors, elle n'a plus le caractère ni l'inconvénient de la servitude. En second lieu, l'inégalité des offices y est un acte de dévouement, et, dès lors, elle cesse d'être une oppression et un outrage.

(( J'ai dit aussi que la communauté volontaire de biens et de vie était une haute pensée économique. Économiquement parlant, que cherchons-nous? Nous avons des biens bornés et des désirs qui le sont peu. Il s'agirait de trouver le secret de diminuer les désirs en multipliant les biens et en les partageant. Or, la communauté volontaire de biens et de vie produit ce triple effet : elle partage les biens, elle en accroît la mesure, elle diminue le besoin que nous en avons. Sous ce régime, celui qui a plus apporte volontairement à celui qui a peu ou qui n'a rien ; celui qui n'a rien ou peu de chose du côté du corps, mais qui est riche par l'esprit, apporte sa part en intelligence ; celui qui est pauvre à la fois du corps et de l'esprit peut donner mieux encore à la communauté, en lui apportant une solide vertu. De ia sorte, il y a communion du patrimoine avec le dénûment, de la grande capacité avec la petite capacité, de la force avec la faiblesse, de tous les inconvénients composés partons les avantages, et il en résulte un partage, une fraternité, une famille artificielle qui, aussi libres qu'ils sont équitables, présentent à notre imagination et à notre sentiment de justice l'idéal de la periection.

<c En résumé, toute la révolution évangélique est fondée sur la libre conviction de l'intelligence et sur le libre concours du cœur; et ce que Ton veut y substituer est une révolution mécanique n'ayant d'autre ori-

COMMUNAtTÉ DE BIENS. 275

gine qu'un rêve, d'autre force que la contrainte par la loi * . »

Quel que soit à cet égard le rêve des utopistes, il est un fait constant et indéniable, c'est que « la communauté de biens ne peut exister, comme organisation positive, que dans un institut d'affiliés peu nombreux. Appliquée aux grandes sociétés politiques, la communauté de biens appartient à l'état que nous nommons barbarie, où la considération ne s'attache qu'à la force individuelle, où toute industrie est méconnue, où le sol est partout et la patrie nulle part, et où le travail est un acte insensé qui ne promet ni fruit ni récompense *. »

D'ailleurs, ce système de communauté rentre dans la classe des obligations conventionnelles, et la communauté agit, dans ses relations avec les étrangers, comme un individu moral possédant des biens ; elle se défend contre l'usurpation et n'admet au partage que des affidés. C'est donc toujours la propriété privée; seulement, elle est mise en communication de jouissance entre plusieurs associés ^.

Que prouvent les exemples cités de Pythagore, des esséniens, des saints de Jérusalem? Dans tous ces exemples, il s'agit de sociétés ascétiques, et non de sociétés politiques où tant de passions et de phénomènes se manifestent, qui sont étrangers aux institutions monastiques *.

Rien donc de commun entre la communauté évangélique et le communisme égalitaire.

' Ibid., p. 307, 308, 3il, 312, 314, 315, 386.

* Ch. Giraud, Recherches sur le droit de propriété chez les Romains, 1, 10.

' Cil. Giraud, ub. sup., p. 11.

* Ibid.

Je me trompe; il y a un point de similitude parfaite entre ces deux régimes, et ce point le voici : c'est que, dans Tun comme dans l'autre, la communauté ne peut subsister entre les sociétaires qu'à la condition d'accorder à quelques-uns la souveraine disposition des biens de tous. Or, ce qui, sous ce rapport, peut amener la paix et le bonheur dans une communauté chrétienne oii ce sont surtout les vertus de renoncement et d'humilité qui sont mises en commun, ne peut que dégénérer en despotisme odieux, ou en odieuse anarchie, dans une communauté civile où ce sont les intérêts et les jouissances matérielles qui sont le mobile et le but de la mise en participation.

Et, cependant, par une loi qui se vérifiera plus d'une fois, dans le cours de cet ouvrage, la communauté de biens ne peut subsister qu'à ce prix.

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