‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 3)Chapitre 25 sur 40 · Communisme religieux des Cénobites · texte numérisé non relu

Communisme religieux des Cénobites

Impossible dans la vie civile ordinaire, la communauté de vie et de biens est seulement praticable dans la vie religieuse. — Pourquoi. — Origine des communautés monastiques. — Leur développement. — Nombre des premiers moines. — Démocratie du désert. — Vie érémitique ou solitaire. — Vie cénobitique ou conventuelle. — Antoine, Pacôme, Basile, Bernard. — Leurs règles. — Toutes ont pour base : la chasteté, \a. pauvreté, l'obéissance ; — Pour modes d'action : la cellule, le travail, l'abnégation ; — Pour instrument de conservation, d'expiation, de pénitence : la prière, le silence, les macérations corporelles. — Polémique entre les docteurs au sujet du système cellulaire, — Le système de la vie en commun prévaut. — Classification par familles. — Idem, par moralités. — Monastères, refuges de tous les pauvres. — Problème de l'extinction de la misère par la pauvreté résolu.

Reconnu impossible dans les conditions pratiques de l'Église primitive de Jérusalem , — irréalisable dans les conditions théoriques de la doctrine des Pères de l'Église , — impraticable dans les conditions dômes-

tiques de la vie sociale ordinaire, — le communisme égalitaire fut et dut être la hase, l'essence, la condition vitale de la monasticilé religieuse.

Là seulement, en effet, la communauté de vie et de biens put constituer la formule évangélique et économique parfaite de la fraternité chrétienne, parce que là seulement elle put reposer sur la pierre triangulaire, qui seule peut en constituer la hase et le couronnement : pauvreté, chasteté, obéissance.

Là aussi, seulement, la communauté de vie et de hiens put trouver la solution complète du problème de la misère inutilement cherchée dans les combinaisons antérieures, parce que là seulement la misère rencontra l'adversaire qui seul peut la terrasser et la vaincre : la pauvreté unie à la charité.

Les communautés monastiques naquirent quand l'Église primitive mourut, c'est-à-dire après l'invasion du luxe et des richesses , — même cause qui fit mourir la primitive vertu romaine.

C'est en Orient que se développa, sur une échelle plus vaste et plus continue, l'institution des communautés monastiques. Suivons-en le cours en remontant à sa source :

Le besoin de dépouiller le vieil homme et de revêtir V homme nouveau était devenu si énergique, si général, à cette époque, qu'on comptait en Egypte plus de soixante-dix mille moines à la fin du quatrième siècle. Dans l'Abyssinie, le nombre des monastères était si grand, que quand on chantait dans l'un d'eux on était entendu dans un autre , et quelquefois même dans plusieurs à la fois ^ .

^ Dictionnaire des cultes relig.f \^ Monastères. ^ ^^,

Dans la haute TlK'baïde, douze monastères, fonde's par saint Pacôme, ne contenaient pas moins de cinquante mille moines \

Pieuses et immenses colonies qui se recrutaient, chaque jour, de quelques-uns de ces hommes, comme les Antoine, les Pacôme, les Basile, sur lesquels la socie'té, foulée par le despotisme impérial, avait réagi d'une manière douloureuse... Là, du moins, la philosophie chrétienne, plus généreuse que celle des Pythagore et des Zenon, leur offrait la liberté et la démocratie du désert ^.

Ces diverses communautés religieuses se partageaient en deux grandes catégories monacales, lesquelles suivaient chacune une règle de vie différente, selon la différence d'aptitude et de vocation spirituelle de chacun des frères qui adoptaient l'une ou l'autre volontairement.

Les uns donc embrassaient la vie érèmitique ou so-- Il taire j — les autres la vie cénobitique ou conventuelle, — double chemin de salut laissé à leur option.

On appela d'abord ascètes, puis anachorètes, puis ermites, puis moines, les religieux qui vivaient solitairement, quoique groupés par individualités similaires, dans des monastères isolés et lointains.

On appelait cénobites les religieux qui vivaient ensemble, c'est-à-dire sociétairement, dans des monastères où la vie en commun était la vie de tous.

Les monastères, appartenant à la première catégorie de religieux, se composaient de bâtiments non enceints de hautes murailles; c'étaient plutôt des pa-

^ Fleur.v, Mœurs des chréliciis, LU.

2 Voy. Guniii, Do la société chrét. au qualrième siècle^ p. 10.

roisses et de grands villages où un moine avait sa cellule, comme un particulier aurait eu sa maison, à une grande distance de celle des autres. Chaque moine avait une portion de terrain qui lui était assignée et qu'il cultivait avec le plus grand soin; ils ne mangeaient point en communauté, et leur frugalité était extrême. Ils ne se trouvaient ensemble qu'à l'église commune. Cette espèce de monastère était particulière à l'Abyssinie. On admirait surtout le célèbre monastère d'Halleluïay situé dans le royaume de Tigré, sur une montagne très élevée, et environné d'une épaisse forêt. L'église était longue de quatre-vingt-dix-neuf pieds et large de soixante-dix-huit. Les cellules des moines étaient bâties tout alentour ; on n'en comptait pas moins de douze mille. Au loin, dans la campagne, étaient dispersés d'autres moines, en plus grand nombre encore, qui formaient quatre-vingt-dix petites communautés dépendantes de la grande, et ayant chacune leur église*. Le grand béguinage de Gand, en Belgique, peut donner une idée de ces sortes de communautés religieuses ^.

L'autre sorte de monastère, propre aux cénobites, consistait dans un ou plusieurs corps de bâtiments environnés d'un mur d'enceinte, et contenant un certain nombre de religieux cloîtrés. « Je m'imagine, dit Fleury, trouver dans ces monastères des vestiges de la disposition des maisons antiques romaines telles qu'elles sont décrites dans Vitruve et dans Palladio. L'église, que Ton trouve toujours la première, semble tenir lieu de cette première salle que les Romains ap-

* Voy. Dict. des cultes relig., II, p. 809.

* Voy. Ramoû de la Sagra, Voyage en Belgique et en Hollande.

pelaient atrium. De là on passait dans une cour environnée de galeries couvertes qu'on appelait d'ordinaire péristyle : c'est justement le cloître où l'on entre de l'église, et d'où l'on entre dans les autres pièces, comme le chapitre qui est Vexhèdre des anciens, et le réfectoire qui est le tricUnium ; le jardin est ordinairement derrière tout le reste, comme il était aux maisons antiques. »

Saint Antoine fut le premier ascète qui assembla des disciples dans le désert, et réglementa la vie érémîtic[ue en Orient.

Saint Pacôme fut le premier qui organisa la vie cènohitique aussi en Orient, en l'assujettissant à des règles que ne fit que perfectionner, plus tard, saint Benoît pour les communautés religieuses d'Occident.

En cela, les saints fondateurs des communautés religieuses ne prétendirent nullement introduire une nouveauté ou renchérir sur la vertu de leurs pères. « Ils voulurent seulement, dit Fleury, conserver la tradition de la pratique exacte de l'Évangile, qu'ils voyaient se relâcher de jour en jour. Ils se proposaient toujours pour modèles les ascètes qui les avaient précédés. Ils se proposaient la primitive Église de Jérusalem, les apôtres mêmes et les prophètes. »

La chasteté, la pauvreté, Vohéissanc€f étant le triple vœu qui liait indissolublement le moine à son monastère, quelle qu'en fût d'ailleurs la règle, tous les fondateurs de communautés religieuses instituèrent, comme moyens d'accomplissement de ce vœu : la cellule, le travail, V abnégation absolue de sa volonté, auxquels ils ajoutèrent, comme instrument de préservation, d'expiation, de pénitence : la prière, le silence^ et les macé-rations corporelles.

La cellule avait principalement pour but de protéger et d'aider la continence, en éloignant jusqu'à l'apparence du danger qui pouvait menacer cette vertu. C'est pour cela, qu'outre la cellule solitaire, les moines ne devaient jamais dormir sans la cuculle. — Suivant les Annales des Carmes, les religieux n'osaient pas prononcer le mot de femme ou de fille, et quand, malgré les plus sévères défenses à cet égard, une femme parvenait à s'introduire dans les lieux claustraux, on raclait la terre ou la pierre que ses pieds avaient touchée, et l'on purifiait, par l'eau bénite et le feu, les vestiges de ses pas^

Les celles ou cellules, chez les premiers moines habitant des déserts, étaient autant de cabanes ou de petites maisons séparées comme celles des camaldules. Quelquefois deux, et, plus souvent, trois moines y logeaient ensemble. C'est de là qu'est venu le nom de celles donné , pendant longtemps , aux monastères moindres appelés prieurés. On les nommait aussi cases'^. — Marmoutiers, monastère fondé par saint Martin, près de Tours, se composait de quatre-vingts cellules. Chaque cellule était un trou pratiqué et creusé par les religieux dans le rocher. Il n'y avait qu'une cellule pour un moine. Plus tard on fit des cellules en bois^ — Dans les monastères de saint Pacôme, tous

* L'abbé Labouderie, article Ordres religieux de V Encyclopédie Courtin. — 11 y avait des monastères spéciaux de filles, même dans les déserts, où elles demeuraient assez proches des moines pour tirer un secours réciproque du voisinage, et assez loin pour éviter tout péril et tout soupçon. Voy. sur les monastères de filles, Fleury, Mœurs des chrét.f LU.

2 Fleury, Mœurs des chrét., LU.

» Sulpice Sévère, cap. VII.

les moines couchaient en cellules trois par trois *.

Dans beaucoup de monastères cénobitiques , les moines couchaient dans des cellules individuelles^, liln cela, les moines, indépendamment des raisons de décence, étaient guidés par un profond sentiment d'humilité; car, faire choix d'une cellule, c'était choisir l'espèce de logement qui convenait le plus aux gens les plus pauvres et les plus méprisés, puisque la case ou la cellule était le logement des esclaves ^

Toutefois, en 'ce qui touche la cellule, il s'éleva, au quatrième siècle, entre les docteurs de la réforme pénitentiaire, une discussion dont la vivacité préludait, à quinze siècles de distance, à celle que, de nos jours, devait soulever la même question.

Alors, dans les communautés religieuses, — comme aujourd'hui dans les prisons, — il s'agissait de savoir si le régime érémitique ou solitaire valait mieux ou moins que le régime cènobitique ou conventuel, et vice versa, pour le perfectionnement moral des reclus.

Saint Basile, le plus célèbre adversaire du régime érémitique, prit la plus grande part à la discussion ; sa dialectique serrée la fît tourner an profit du régime conventuel, ou de la vie en commun*.

Saint Benoît adopta le même régime dans son fameux

» Vita S. Pach.y cap. XXU et seq.

2 Fleury, ub. sup.

3 Voy. tom. l*»", p. 38 et 74.

* Voici le résumé de ses principaux arguments :

« L'homme a besoin de la société des autres hommes, comme le pied a besoin des autres membres du corps pour avoir son utilité.

« Malheur k celui qui est seul, dit le sage, parce que, s'il tombe, il n'a personne pour se relever; parce que, n'ayant personne pour juger ses actions, il s'imagine faussement avoir atteint la perfection ; parce que, ne s'élant pas exercé k la pratique des commandements de Dieu

monastère du mont Gassin, au commencement du sixième siècle, et depuis lors, dans tous les couvents de son ordre, le d'ortoir commun remplaça la cellule de nuit. (f Le dortoir, dit à ce sujet l'abbé Fleury, le dortoir, sans distinction de cellules, comme il est marqué dans la Règle de saint Benoît, montre mieux la vie commune. C'est proprement vivre ensemble que coucher en même chambre et manger en même salle. La pauvreté y paraît plus, et la vertu y est plus en sûreté ; car il est facile au supérieur*d'observer d'un coup d'œil s'il ne se passe rien contre la modestie, puisque la Règle veut que le dortoir soit toujours éclairé, et que les lits soient à découvert *. »

Même dans les monastères où le sommeil était cellulaire, la prière et les repas avaient lieu en commun ; — la prière à la chapelle, les repas au réfectoire. Un religieux faisait, pendant le repas, le lecture à haute voix, de l'Évangile ou de quelque hvre de piété. Géné-

faute d'occasion, il ne peut connaître ses faiblesses, ni la vraie portée de son affermissement dans le bien.

« Dans la vie commune, celui qui tombe se relève plus facilement de sa chute par la punition qu'il en reçoit devant ses frères ; s'il fait bien, il est maintenu dans sa voie par l'approbation et l'estime universelles qui lui en reviennent.

« Dans la vie commune, les membres qui sommeillent sont réveillés par les membres vigilants, et comme un seul homme ne réunit pas en lui tous les dons, la vie en commun a cet avantage que les qualités de chacun profitent à la société entière. Dans la solitude, au contraire, chacun garde enfouis les dons qu'il possède, ce qui est contraire au principe de la charité.

« Dans la vie commune, il est aisé de satisfaire à la fois à un grand nombre de commandements, au lieu que ce n'est pas possible dans la solitude. Comment donc estimerait-on moins une vie féconde qu'une vie stérile en bonnes œuvres ? » (Voy. les Règles de saint Basile, Question VIL — ' Et Martin Doisy, p. 306.)

^ Fieury, ub. sup.

ralement les religieux mangeaient; la tête couverte de leur capuce, afin de ne point se voir et de n'être point tentés de se parler.

Le silence était de prescription rigoureuse dans les monastères; les monastères les mieux réglés étaient ceux où le silence était le mieux gardée L'intempérance de la langue était comparée, dans les couvents, à l'ouverture trop fréquente de la porte d'un bain. De même que la chaleur du bain se perd quand on en ouvre trop souvent la porte , de même la chaleur de l'âme s'évapore, disait-on, par la porte ouverte aux discours ^. La nécessité de celui qui écoute doit être la règle et la mesure de celui qui parle, dit saint Basile \ Abstenons-nous donc de toutes paroles vaines, oiseuses et inutiles, dit saint Benoît; nous les condamnons absolument. Il est impossible de ne pas pécher beaucoup, quand on parle beaucoup *.

La prière était également d'obligation pour tous les religieux, parce que la prière, ce langage intime de l'homme avec son créateur, outre qu'elle est le fil conducteur de toute grâce, est encore un moyen expiatoire d'apaiser la colère de Dieu, et d'obtenir miséricorde pour nous et pour les autres *.

Cependant la doctrine de Jésus n'est point une doctrine de quiétude et de contemplation, mais d'action.

* Fleury, Mœurs des chrét., LU.

* Voy. Remarques sur les Petites règles de saint Basile, p. 708 et 709.

* Petites règles de saint Basile, Question 151.

* Règles de saint Benoît.

» Voy. la lulle spirituelle de Jacob, figure de la prière, au chap. XXXU de la Genèse. Voy. aussi Exod., XXX, 10 ; Ps. CV, 23 ; Ezech., XUÏ, 5 ; Lwc, XI, 1, elc.

Il ordonne de prier, il est vrai, « parce que la prière appelle Tinflux divin et renouvelle les forces pour agir, parce qu'elle ranime l'âme, qu'elle en est la respiration. » Mais, prier n'est pas tout; et c'est pourquoi plusieurs lui ont dit : « Seigneur ! Seigneur ! » qui ne sont point entrés dans son royaume. Jésus-Christ est venu montrer à l'humanité le but qu'elle doit atteindre à force de travaux et de combat. C'est pourquoi il n'interroge jamais les hommes sur ce qu'ils pensent, mais sur ce qu'ils font. C'est pourquoi saint Paul disait : (( Les œuvres seules distinguent aux yeux de Dieu les enfants d'Adam. Le règne de Dieu gît dans les actes, non dans les paroles '. »

En même temps donc que la prière était considérée comme l'essence de la vie religieuse, le travail était recommandé comme une des formes de la prière, et nulle autre pratique ne devait le faire négliger. C'est pour cela qu'on traitait d'hérétiques les euchites ou massaliens qui prétendaient suppléer au travail par les psalmodies. « Chaque chose a son temps, dit saint Basile, et d'ailleurs nous pouvons prier, même en travaillant. C'est ainsi qu'en travaillant sans cesse ou peut prier sans cesse ^. »

En parlant de plusieurs monastères, saint Augustin dit : « Ils ne sont à charge à personne, et, suivant l'autorité de l'apôtre, ils s'entretiennent du travail de leurs mains ^ » ^

» Paul, I ad Cor., IV, 20.

* Basil., Const. monast., XXIIl, De renunciatione secuUy § 9.

* Saint Augustin, Betract., cap. XXXIII. Le quatrième concile de Cartilage (an 398) recommande aux moines le travail des mains. Saint Augustin a composé un traité à ce sujet (II Retract,, G. XXI). 11 y traite k fond le sens de ces paroles de saint Paul : Que celui qui ne veut pas travailler ne mange point (II Thess., XI, iO), et prouve qu'il s'agit dô

Loin de recevoir de l'argent pour leur subsistance, dit un écrivain du quatrième siècle, les moines travaillaient si abondamment qu'ils faisaient de grandes aumônes, surtout pour les prisonniers. Gassien ajoute : Ils demeuraient tout le jour dans leurs cellules à travailler en priant continuellement, car ils avaient reconnu que rien n'est plus propre à fixer les pense'es et empêcher les distractions que d'être toujours occupé. Ils travaillaient même la nuit quand ils veillaient, et, afin que le travail fût compatible avec la prière, ils choisissaient des ouvrages faciles et sédentaires, comme de faire des nattes et des paniers. Ils recommandaient, par-dessus tout, le travail des mains comme l'unique remède à l'ennui de la solitude et à une infinité d'autres maux*.

Il y avait des moines qui travaillaient à la campagne, comme le font encore aujourd'hui les trappistes, soit pour eux, soit en se louant comme d'autres ouvriers, pour la moisson et les vendanges. Pour ces travaux ils étaient divisés, comme l'étaient les esclaves, en dizaines ou décanies, conduites chacune par un doyen ^. Mais les plus parfaits d'entre les moines trouvaient trop de dissipation à ces espèces de travaux, et demeuraient enfermés dans leurs cellules, copiant des manuscrits où faisant des nattes de joncs, des paniers et d'autres ouvrages semblables qui ne les empêchaient point de méditer les saintes Écritures et d'avoir l'esprit toujours appliqué à Dieu ^

travaux corporels et non de travaux spirituels (voy. Hist. eccl. de Fleury, 1. XX, n«34).

^ Cassien, Institut, monast. — Et Fleury, Hist, eccl. 1. XXÏ, ch. 8.

* Voy. tom. I«S p. 384 et la note.

8 Règles de saint Benoist, VI, 48.

En général, le tissage et la confection des chaussures étaient considérés comme les occupations qui se conciliaient le mieux avec les habitudes de la méditation; mais aucun genre de travail n'était proscrit, pas même le plus vil> les pères ne faisant aucune distinction entre les métiers *.

« Notre Seigneur a dit d'un figuier stérile : Coupez-le. Ainsi doit-on en user, a dit saint Basile, envers celui qui ne travaille pas, en le retranchant du nombre des frères^.

« L'oisiveté est l'ennemie de l'âme, dit saint Bernard, oliositas înimica est animœ. Aussi les frères doivent être occupés, à certaines heures, au travail des mains; et si la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits tient les frères constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent point, car ils sont vraiment moines, s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi qu'ont fait nos pères et les apôtres *. »

Ainsi, aux ascètes de l'Orient priant solitairement au fond de la Thébaïde; aux stylites, seuls sur leur colonne, succédèrent, en Occident, de sages communautés attachées au sol par le travail. L'indépendance des cénobites asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable; la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code. La liberté s'était anéantie en Orient dans la quiétude du mysticisme; elle se disciplina en Occident; elle se soumit, pour se racheter, à la règle, à la loi, à l'obéissance, au travail *.

Du reste, tout moine était tenu de faire l'ouvrage

» Voy. Basil., ub, sup. — Et Wallon HI, p. 402 et 408.

* Basil., Petites règles^ Quest. 61.

3 Régula sancli Bernardi, C. LXVIIÏ.

* Michelet, Hist. de France, 1, 113.

qu'on lui disait, et tout l'argent qu'il retirait de son travail appartenait à la communauté : la propriété individuelle en était bannie. Les moines ne pouvaient disposer ni d'eux-mêmes ni de rien, sans la permission de leur supérieur.

Ceci tenait à leur vœu de pauvreté et à cet autre vœu de n'avoir pas de volonté propre. Un religieux, dit la Règle des auguslins, doit se laisser guider comme une hêle de somme par la courroie de Vohèissance, 11 doit être, dans la main de son supérieur, comme une coignée dans celle d'un bûcheron ou d'un homme robuste, suivant saint Basile; comme un bâton dans la main d'un vieillard, suivant saint Ignace de Loyola; comme une lime que manie à son gré le forgeron, suivant l'expression de saint Vincent de Paul. Il semble que ces métaphores n'aient point encore paru assez exagérées à saint Bonaventure et à quelques mystiques instituteurs; ils comparent le religieux à un corps privé de ses sens, à un cadavre qui ne reçoit de mouvement et de vie que de la volonté de son supérieur; à un cadavre qui se laisse toucher, remuer, transporter sans faire aucune résistance. Saint Benoît veut que le religieux soit dans la disposition de mourir plutôt que de désobéir aux commandements de son supérieur *. Et qu'on ne dise pas que ce soit là ravaler la nature humaine, dit saint Basile ; car l'obéissance passive est la condition impérieuse de toute discipline monastique. L'obéissance n'avilit pas le soldat. La plus noble des professions est celle qui soumet l'homme à l'homme avec le plus d'étreintes et de dureté ^.

* L'abbé Labouderie, uh. sup.

' Saint Basile, ub. sup.

COMxMUNAUTÉ DE BIENS. 289

Pour faire ainsi plier l'âme sous le joug de la volonté suprême d'un maître, il fallait mortifier le corps dans les moindres velléités de satisfaction, dans les moindres caprices de la chair : de là, les macérations, les minutions, la discipline^ et les autres inflictions pénitentiaires.

Ces macérations avaient donc pour but, indépendamment de l'idée d'expiation qui s'y rattachait, d'amortir la violence des passions, et de réfréner les appétits de la concupiscence. Pour cela, les rehgieux avaient recours à toutes sortes d'austérités, aux minutions % aux jeûnes, à l'abstinence, aux privations de sommeil, au ciliée, à la haire, à la discipline, etc. Je ne dirai rien de ces diverses sortes de satisfactions pénitentiaires dont on peut lire la longue description dans la Fleur des Saints, ou dans la Perfection chrétienne du père Rodriguez. Je dirai seulement qu'il est inconcevable que l'espèce de flagellation à nu, appelée discipline, que tous les religieux, sans exception, s'apphquaient, quelques-uns jusqu'à six fois par jour, pour amortir les désirs de leur chair, ait pu être usitée, pendant tant de siècles, sans que les pauvres moines se fussent aperçus qu'ils rallumaient de plus en plus l'incendie de leurs sens par les moyens mêmes qu'ils employaient le plus énergiquement pour l'éteindre.

Le choix des aliments entrait pour beaucoup dans l'abstinence monacale. Plusieurs ordres religieux fai-

* Minution, dans le style claustral, est synonyme de saignée. Les minutions étaient autrefois ordonnées six fois par an, kSainl-Jean-des- Vignes, et quatre fois seulement, chez les Chartreux et les Dominicains. Elles étaient plus fréquentes dans les couvents de filles; elles se fai~ saient à peu près tous les mois, et quelquefois plus souvent (Abbé de Labouderie).

saient maigre toute l'année; il fallait être sérieusement malade pour obtenir la permission de faire gras. Les Minimes mangeaient tout à l'huile ; les Carmes de la réforme n'usaient que d'herbes cuites; les Chartreux que de poissons. De nos jours, les Trappistes de Mortagne ne font, pendant les deux tiers de l'année, qu'un seul repas qui se prend à deux heures et demie, et ce seul repas se compose de huit onces de pain bis, de légumes cuits au sel et sans beurre, et d'un peu d'eau pure pour boisson.

La santé sortait victorieuse de toutes ces austérités, de toutes ces pratiques sévères, lesquelles avaient pour but, quelque fût leur objet et leur forme, de justifier ces mots de saint Ambroise : « Le péché ne s'efface que par les larmes; il n'y a ni ange ni archange qui puisse le remettre autrement : le Seigneur lui-même ne pardonne qu'à ceux qui font pénitence ^ »

Chacun des monastères, fondés par saint Pacôme et soumis à la règle de la vie en commun, était divisé en sections ou classes, ou plus littéralement en familles. Trois ou quatre familles réunies et vivant ensemble formaient ce qu'on appelait une tribu. Chaque famille était composée de vingt membres, et avait son corps de logis et ses cellules à part, de même que ses prévôts et son chef ^.

Le nombre des familles était de trente à quarante par monastère, lequel nombre, multiplié par les vingt membres des familles, portait la population de chaque maison à six ou huit cents, et donnait, pour les douze monastères dont se composait l'ordre, une moyenne de

* Saint Ambroise, Epist.^ Lï, n<» il.

* Voy. Martin Doisy, uh. sup.

huit à dix mille moines, chiffre fort inférieur à celui de cinquante mille dont parle Fleury \

Outre la classification de chaque monastère par familles, et de chaque famille par métiers ou genres d'industrie, saint Pacôme avait adopté pour ses religieux la classification par moralités. Cette classification correspondait aux vingt-quatre lettres de l'alphabet grec, en ce sens que chaque groupe de moralités diverses était indiqué par une lettre. C'est ainsi, par exemple, que les plus simples étaient rangés sous Viota comme étant la lettre la plus petite; que les plus ditTiciles, les indisciplinables, étaient rangés sous- le xi à cause de sa forme tortueuse et de sa prononciation aiguë, et ainsi des autres ^ A l'aide de ce langage mystérieux, dont il partageait la clef avec les chefs de famille, l'abbé pouvait tenir une comptabilité morale exacte de tout le personnel de son couvent.

Avec un système de communauté ainsi entendu, ainsi organisé, Dieu qui travaille toujours avec l'homme qui ne travaille pas que pour lui seul ', et « qui appuie plus fortement sa main sur la main qui partage, » que sur la main qui garde tout pour elle, rendait la terre prodigue de ses dons là oii elle en avait toujours été avare ; et le pauvre pouvait venir, chaque jour, dans la maison de la prière, « recueillir la part qui était faite par la fraternité du dedans à la fraternité du dehors ; »

* Voy. ci-dessus, p. 278.

« Voy. Fleury, Hist. eccl, 1. XV, c. 58.

' Il était défendu aux moines de travailler avec un soin inquiet pour eux-mêmes, mais il leur était prescrit de travailler avec ardeur pour le prochain. Les aumônes qui se faisaient avec le travail des moines étaient si considérables que saint Augustin rapporte que l'on en chargeait des vaisseaux entiers (Fleury, ub. sup.).

car le cénobite ne s'enfermait pas dans sa pauvreté comme dans un bénéfice personnel; le trésor en appartenait à la pauvreté étrangère; et ce trésor provenait, d'une part, de l'accroissement de valeur territoriale produit du travail cénobitique, et, de l'autre, de la diminution dont il était la cause dans les besoins et les désirs des travailleurs * ; et ainsi s'accomplissait, au profit de tous, le phénomène économique dont nous avons parlé à la fin de l'article précédent ^. Encore n'était-ce pas tout; car la famille artificielle, en enlevant à la famille naturelle une partie des enfants qu'elle était chargée de nourrir et de pousser dans le monde, allégeait d'autant son fardeau.

Et non-seulement chaque monastère était une maison de travail et de secours pour les pauvres du dehors, mais c'était encore un hôpital pour les malades, un asile pour les vieillards, une maison hospitalière pour les étrangers et les voyageurs. C'est pourquoi chaque monastère avait son nosocomium , son gerocomium, et son xenodochium particulier ^. Chaque monastère était, de plus, un refuge assuré pour les pauvres qui désiraient y trouver place et y vivre en frères. Saint Augustin défendait d'en repousser personne ; il cherchait à les multiplier dans ce but, et il comparait les riches qui les faisaient bâtir aux cèdres du Liban où les passereaux vont poser leur nid *.

C'est ainsi que les cénobites de la primitive Église résolurent, par leur pauvreté, le problème de la mi-

* Lacordaire, De la communauté de biens et de viCy Conférences^ II, p. 439.

* Voy. ci-dessus, p. 274.

* Constitutions impériales y CoUect. de Du Gange, Biot, p. 239. '\

* August., De oper. monach., § 25. — Wallon, III, 397.

DROIT A l'assistance. 293

sère, à leur époque; — n'ayant cessé d'enrichir les pauvres, que quand eux-mêmes cessèrent d'être pauvres.

§ VIII

Droit à l'asslstaDce. — Taxe des pauvres.

Pourquoi les empereurs chrétiens n'ont rien dit du droit à l'assistance. — Pourquoi les conciles seuls ont consacré ce droit. — Quœque civitas suos pauperes alito. — D'où dérive cette obligation. — Théorie des Pères de l'Église, de l'archevêque de Paris, de l'abbé Lacordaire sur le droit à l'assistance: — La terre est le patrimoine du genre humain. — Les pauvres y ont droit comme les riches. — Les riches ne sont que dépositaires des biens qu'ils possèdent. — Dieu en est seul propriétaire. — Les riches sont les administrateurs et les économes de sa providence. — Dieu n'a donné une plus grande part de biens aux uns que sous la condition d'en faire jouir les autres. — Il ne la leur a donnée, d'ailleurs, qu'en considération de la plus grande somme de leurs besoins. — Là où expire le besoin légitime, là expire l'usage légitime de la propriété. — Au delà commence la propriété du pauvre. — Le superflu du riche est son bien. — L'en priver, c'est le priver de sa propre chose; — C'est le voler. — L'assistance n'est donc pas un don, c'est une dette. — Quand le pauvre la réclame, ce n'est pas le vôtre qu'il demande, c'est le sien. — Sua non tua. — Mais cette dette, si le riche ne la paye pas, le pauvre est-il en droit de l'exiger? — Non ; — Car ce n'est point aux pauvres personnellement, mais à Dieu, dans la personne des pauvres, que la créance appartient. — Ce n'est donc point du pauvre, mais de Dieu qu'on est débiteur. — C'est donc affaire de conscience à régler avec Dieu, non affaire d'obligation légale à régler avec la justice. — C'est ainsi que les doctrines les plus hardies du christianisme portent avec elles leur frein et leur contre-poids.

Nous avons vu , dans le tome P' de cet ouvrage , sur quelle base reposaient, et d'après quels principes étaient régis, et le droit à l'assistance et la liste civile des indigents chez les Romains. Les révolutions qui bouleversèrent l'empire en décadence, durant la seconde moitié du troisième siècle de l'ère chrétienne, durent jeter la perturbation dans la taxe des pauvres que les empereurs païens avaient faite si copieuse. Le dernier acte public qui soit relatif aux distributions de

vivres faites au peuple est de Valentinien rAncien, lequel substitua, par décret, aux vingt pains grossiers pesant ensemble cinquante onces et qu'on faisait probablement payer à bas prix, trente-six onces de pain blanc (un kil. environ ) que chaque citoyen reçut gratuitement *.

Ces largesses furent-elles conservées entières, ou supprimées, ou seulement réduites, sous les successeurs de Valentinien? Nous ne trouvons, ni dans le Gode Théodosien, ni dans le Code Justinien, ni dans les autres monuments historiques de cette époque, aucune trace d'abolition, de conservation ou de changement; si ce n'est un mot du préambule d'une loi d'Honorius, de l'an 599, énonçant que les approvisionnements de Rome étaient entretenus au complet.

Ce qu'il y a de certain, c'est que les largesses impériales passèrent du peuple de Rome au peuple de Constantinople, quand l'ancienne Byzance fut devenue la capitale de l'empire ^.

11 n'est pas étonnant, d'ailleurs, que les empereurs chrétiens, qui firent des lois contre les mendiants %

* Voy. Naudet, Des secours publics chez les Romains, Mémoires de l'Acad. des Inscriptions, XIII.

2 Constantin accorda quatre cent quatre-vingt mille modius de blé pour être distribués k titre d'encouragement U ceux des habitants de Constantinople qui feraient bàlir des maisons. De sorte que, pour avoir droit à ce secours, il fallait pouvoir s'en passer. — Celte institution, tour à tour réduite et augmentée par ses successeurs, fut supprimée par un édit d'Héraclius, de l'an 616, et remplacée par six cents livres d'or par année, destinées h maintenir le prix du pain à un taux modéré. Un tarif imposé aux boulangers ne permettait pas de vendre le pain de douze onces (un tiers de kil.) au-dessus d'une petite pièce de monnaie de la valeur d'un quart de centime (Naudet, ub. sup.),

» Voy. ci-après, § IX.

DROIT A l'assistance. 295

n'en firent aucune pour les pauvres hors d'état de gagner leur vie ^ Ce silence s'explique par le fait même de l'établissement légal du christianisme. Alors, en effet, le soin de soulager les pauvres passa de l'autorité pohlique à l'autorité rehgieuse^. Les églises avaient des revenus spéciaux consacrés à cet usage, et c'était pour cet usage que Constantin les avait si prodigalement enrichies ^-

A défaut de la loi civile, une législation sacrée, puissante par la force de la persuasion, celle des conciles, imposa aux citoyens, aussi Lien qu'aux prêtres, l'obligation de nourrir les pauvres de leur cité. Quœque civitas suos pauperes alilo * .

Sur quels principes religieux reposait cette obligation qui lie encore les chrétiens d'aujourd'hui ?

Un livre, doctement écrit et saintement pensé, le

* Toutefois une loi de Tempereur Constantin, de l'année 315, porte que, pour soulager les familles pauvres qui ne pourraient nourrir leurs enfants, il leur sera accordé annuellement, sur le trésor public, des secours nécessaires pour subvenir k leur entretien. — Mais le principe de la charité légale n'en fut pas moins très lent à s'établir et à se formuler; tellement que, lorsqu'en 530 l'empereur Justinien fit, dans la constitution qu'on trouve rapportée au livre I*"^ du Code, l'énumération de toutes les dépenses publiques k la charge des municipalités, à cette époque il ne trouva nulle mention à faire d'un établissement charitable quelconque entretenu aux frais des municipalités ou de l'État.

2 C'est pour cela que Justinien, par saNovelle 153, met k la charge des évêques et de leur église l'entretien des enfants trouvés.

3 Voy. ci-dessus, p. 224. — Constantin accorda des privilèges pour le commerce aux ecclésiastiques, par la raison, dit-il, que leurs gains devaient être employés au profit des pauvres (Coi. Theod., XVI, lit. II, 1. 10, U).

* Conc. Turon., anno 567, § 5.— Concil. Aurelian., anno, 511, § 16. — Concil. Maliscon., anno 585, § U. — Voy. le Bullaire et la Collection des Conciles,

Trailé de Vaumône, que nous avons plusieurs fois cité, contient sur la question de V aumône obligatoire ou du droit à l'assistance une opinion dont la gravité ressort, moins encore de la gravité des circonstances dans lesquelles elle se produit de nos jours, que de l'autorité même de son auteur *, et de celle de l'éminent prélat qui Ta faite sienne en Tapprouvant *.

Voici donc cette opinion telle que nous l'avons textuellement extraite du livre même qui en contient les développements :

Le devoir de l'aumône ne découle pas seulement de la charité qui fait le fondement de la religion, il découle encore de l'idée que la religion nous donne de Dieu; en ce que ce devoir se rattache nécessairement à sa providence, à sa justice, à ses plus essentiels attributs; en sorte que nier le devoir de l'aumône, ce serait rejeter l'idée même et l'existence de Dieu.

Si Dieu, en effet, n'a pas imposé à ceux qui possèdent les richesses de ce monde l'obligation de secourir les indigents, que penser alors de cette distribution si inégale des biens de la terre? Comment alors comprendre sa providence?

Comment croire qu'un Dieu dont la providence s'étend à tout, qui pourvoit à la nourriture de l'insecte le plus misérable , aurait oublié l'homme créé pour le connaître et partager un jour son éternelle félicité? Comment croire que Dieu aurait oublié le pauvre dont il se proclame, partout dans l'Écriture, l'ami, le pro-

* L'auleur |3r^sww^ est M. l'abbé de Saint-Séverin, ancien curé de... aujourd'hui supérieur du grand séminaire de Saint-Brieuc.

2 « Nous, Denis-Augusle Afl're, archevêque de Paris, avons approuvé et approuvons par ces présentes un livre de doctrine ayant pour litre: Traité de Vaumône, par M. le curé de..,, etc. » — Paris, dSH.

DROIT A l'Assistance. 297

lecteur, le défenseur, le vengeur, et, plus que tout cela, le père ? Comment croire que Dieu n'aurait attribué au pauvre aucune part dans l'héritage légué à tous les enfants des hommes ?

Qu'a-t-il donc fait pour les pauvres, ce Père commun de tous les hommes? Ce qu'il a fait, le voici : il a fourni, par la création et la conservation de l'univers, des biens assez abondants pour satisfaire aux nécessités de tous ; mais, ne voulant pas se charger d'en faire lui-même la répartition comme aux oiseaux du ciel, il a appelé des créatures humaines à ce haut ministère de partager avec lui les soins de sa providence et de sa miséricorde. Donc, il donna, ou, pour parler plus exactement, il confia à certains de ses enfants une portion plus abondante de ses biens, non pas pour qu'ils les missent en réserve, non pas pour qu'ils les dissipassent inutilement, encore moins pour en faire l'aliment de leurs passions, mais pour qu'après avoir pourvu, avec actions de grâce, à leurs propres besoins, ils employassent le surplus au soulagement de leurs frères, à la charge inévitable de lui rendre compte un jour de leur administration.

En sorte qu'à le bien prendre, les biens que nous avons reçus de Dieu, nous n'en sommes pas les propriétaires, mais les économes et les propriétaires. Terra mea est, et vos advenœ et coloni mei estis *.

Oui, telle est la position où vous vous trouvez placés, vous tous qui avez reçu une portion plus abondante dans les biens de ce monde. Vous êtes les coopérateurs, les ministres de la providence de Dieu auprès de vos frères. Encore une fois. Dieu n'a pu vouloir laisser

» Levit., XXV, 23.

gémir et périr le pauvre dans son indigence, tandis que vous insulteriez à sa misère en consommant en dépenses superflues des biens qui auraient pu lui procurer du soulagement. La portion du pauvre est entre vos mains; elle est confondue avec la vôtre; c'est à vous à la lui donner.

Et ne croyez pas qu'en lui donnant cette portion c'est une œuvre de surcroît que vous faites. C'est un droit légitimement acquis que vous lui rendez.

Le priver de ce droit, c'est vous rendre coupable non-seulement envers le pauvre, mais envers Dieu; car ce droit, c'est une contribution, c'est une taxe dont Dieu a frappé vos biens et qu'il exige de vous, en sa qualité de véritable propriétaire des richesses qu'il a mises en vos mains. Cette contribution, cette taxe, vous devez la lui payer dans la personne des pauvres, auxquels il a transmis tous ses droits.

Nous ne devons donc point regarder Taumône comme une de ces œuvres de surcroît qu'on peut omettre sans conséquence. L'aumône est une dette, et une dette rigoureuse que nous devons acquitter, et dont le refus serait un crime devant Dieu.

Entrons encore plus avant dans ce mystère de la providence de Dieu.

Si Dieu nous a fait un devoir rigoureux de l'aumône, il a dû nécessairement en marquer la proportion et l'étendue; si l'aumône est une dette que nous lui payons dans la personne du pauvre, il a dû assigner un fonds déterminé pour l'acquit de cette dette, ou il faut dire que ce n'est plus qu'une dette incertaine, un droit illusoire qui, ne reposant sur rien, ne sera d'aucun fruit pour celui en faveur de qui la loi a été portée.

Quel est-il donc ce fonds assigné comme matière

DROIT A l'assistance. 299

de raumône, et dont on ne peut priver le pauvre sans le priver de son propre bien f

Ce fonds, c'est le superflu du riche, c'est-à-dire tout ce qui excède les bornes d'un honnête nécessaire, suivant le rang qu'on occupe et la condition où l'on se trouve placé. C'est là la matière de l'aumône ; c'est là le patrimoine et la propriété du pauvre. Le lui refuser ne serait pas un moindre crime que de le dépouiller de ce quil possède le plus légitimement.

Ici se termine l'opinion personnelle de l'auteur du Traité de Vaumône sur le droit à l'assistance. Ce qui suit ou précède , dans le livre , est la doctrine des Pères de l'Église sur la même question. Cette doctrine, nous l'avons déjà fait connaître, en partie, en parlant de l'exorbitante extension donnée par les saints docteurs aux préceptes de Jésus sur l'amour du prochain. Nous allons achever de la faire connaître par quelques autres textes, concernant spécialement le droit des pauvres sur la propriété du riche.

« Si Dieu ne t'a pas permis de dire : Je donnerai demain, il ne te permet pas, à plus forte raison, de dire : Je ne donnerai pas; car ce n'est pas ton bien que tu donnes aux pauvres, c'est son bien que tu lui rends. Ce qui a été donné par Dieu pour l'usage de tous, tu t'en empares pour toi seul. La terre est à tous , et non pas seulement aux riches. Ainsi donc, tu payes ta dette aux pauvres, et ne le gratifies point de ce que tu ne lui dois pas. »

Cette théorie de la propriété est de saint Ambroise *.

* Le lalin est encore plus énergique : Non de tuo largiris paiiperi sed de suo reddis. Quod enim commune est in omnium tisum datum tu solus usurpas. Omnium est terra, non divitum. Debitum igitur reddis y non largiris indebitum (Sainl Ambroise, de Nabut.y c. XII).

« Ce n'est pas le vôtre que vous demandent les pauvres, mais le leur ; Sua illi petunt, non tua, dit saint Chrysostôme * . »

(( Avancez-moi la main de cette femme si soigneuse de sa parure, dit-il ailleurs. Regardez : le dessus est tout couvert d'or. De combien de pauvres, ô femme, votre main porte la dépouille ^ ! »

Saint Basile n'est pas moins explicite :

(( Quel tort fais-je, dis-tu, quand je garde ce qui est à moi? — Ce qui est à toi ! — Mais, dis-moi donc alors de qui tu tiens tes biens? — De Dieu. — Je te demanderai, dans ce cas, à quelle fin tu les a reçus? N'est-ce pas injuste à Dieu d'avoir si inégalement distribué les choses nécessaires à la vie? Pourquoi, toi riche, lui pauvre ? N'est-ce pas pour que tu reçoives la récompense de ta fidèle et bienfaisante dispensation, et lui celle de la résignation et de la patience? Tu gardes pour toi ce dont tu dois faire profiter les autres et tu dis que tu ne fais de tort à personne î Qu'est-ce qu'un avare ? Celui qui n'est pas content de ce qu'il a en suffisance. Qu'est-ce qu'un voleur? Celui qui s'approprie le bien d' autrui. N'es-tu donc pas cet avare? N'es-tu donc pas ce voleur? N'appelle- t-on pas voleur l'homme qui enlève à un autre l'habit dont cet homme est couvert? Que si, pouvant vêtir celui qui est nu, tu lui refuses un vêtement, quel autre nom pourrait-on te donner ? C'est le pain de ton frère qui a faim que tu reliens ; c'est l'habit de ton frère qui est nu que tu gardes dans ton armoire... Ce sont là autant de torts que tu lui fais, autant de préjudices que tu lui causes '. »

* Saint Chrysostôme, Expos, in Ps.y XXXVIII, n« S. ■ Genin, Société chrét. au quatrième siècle ^ p. 230. » Saint Basil., Deavar.f 7.

DROIT A l'assistance. 301

« La terre est le patrimoine du genre humain, dit saint Gre'goire de Nazianze, et Dieu n'a permis cette inégale distribution de biens communs que pour donner à l'homme les moyens de s'associer à sa miséricorde et d'entrer comme en partage avec sa providence, en portant ses bienfaits oii le besoin s'en fait sentir*. «

« 11 n'est donc pas le maître, dit saint Jérôme, il n'est que le dispensateur des biens qui composent sa fortune ; et le précepte de les distribuer aux pauvres n'est pas seulement de conseil, mais de droit rigoureux. Le superflu du riche est le nécessaire du pauvre. C'est, de la part du premier, un détournement coupable, que de le consacrer exclusivement à son usage j il vole aux pauvres ce qu'il ne leur donne pas^. »

(( Que répondras-tu, dit saint Grégoire de Nysse, si tu revêts des murailles et ne donnes point de vêlements à l'homme; si tu couvres des chevaux d'ornements et dédaignes ton frère couvert de lambeaux ; si tu laisses le blé pourrir dans ton grenier et le pauvre mourir de faim ^ ? »

(( Au-delà de ce qu'il nous faut pour nos besoins, le reste n'est plus à nous, dit saint Augustin. Dieu nous le laisse pour que nous le donnions aux pauvres. S'en emparer, c'est voler la chose d'autrui *. »

Cette doctrine des Pères de l'Église se trouve résumée dans ce passage d'un sermon de Bossuet :

« Quelle injustice n'est-ce pas que les pauvres portent tout le fardeau et que tout le poids des misères aille

» Greg. Naz., Poem. Theolog., II, XXX, 5. — Aug. Scrm., V, 4.

• Hieron., Ep. LIV, ad Pamm. — Aug., in Ps. CXLVII, 12.

' Greg. Nyss., Orat., I, De pauper et beneficentia.

♦ Saint Aug. , Serm., CCXIX, De temp.

fondre sur leurs épaules l S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice ; car, étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de laboue, pourquoi voyons-nous, d'un côté, la joie, la faveur, l'affluence, et, de l'autre, la tristesse, le désespoir, et l'extrême nécessité; et encore le mépris et la servitude ? Pourquoi cet homme si fortuné vivraitil dans une telle abondance, et pourrait-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée; pendant que ce misérable, homme, toutefois, aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse? Dans cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la providence de mal ménager les trésors que Dieu met entre des égaux, si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres, et remis quelque égalité entre les hommes? C'est pour cela qu'il a établi son Église, où il reçoit les riches, mais à conditionMe servir les pauvres; où il ordonne que l'abondance supplée au défaut et donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents ^ . »

Cette question du droit d'assignation, c'est-à-dire du droit de copropriété du pauvre dans le patrimoine du riche, ne pouvait échapper au génie organisateur du Bossuet de la chaire moderne. Il l'a donc traitée avec sa hardiesse de Père de l'Église :

« A défaut de la propriété du travail qui manque à l'enfant pauvre, au malade pauvre, au vieillard pauvre, souvent même au pauvre valide, où peut-on leur en trouver une autre ailleurs que dans la propriété de

* Bossuet, sermon sur Véminente dignité des pauvres dans V Eglise.

DROIT A l'assistance. 303

la terre ? Mais la propriété de la terre appartient au riche; on ne saurait ébranler ce droit sans réduire en servitude le genre humain tout entier. Quelle ressource donc ? Jésus-Christ l'a découverte. Jésus-Christ nous a appris que la propriété n'est pas égoïste dans son essence, mais qu'elle peut l'être dans son usage et qu'il suffit de régler et de limiter cet usage pour assurer au pauvre sa part dans le patrimoine commun. L'Évangile a posé ce principe nouveau : Nul n'a droit aux fruits de son propre domaine que selon la mesure de ses légitimes besoins. Dieu, en effet, n'a donné la terre à l'homme qu'à cause de ses besoins et pour y pourvoir. Tout autre usage est un usage égoïste et parricide, un usage de volupté, d'avarice, d'orgueil, vices réprouvés par Dieu et qu'il n'a pas voulu, sans doute, engraisser et consacrer en instituant la propriété.

« Il est vrai que les besoins diffèrent selon la position sociale de l'homme, position variable à l'infini et dont l'Évangile a tenu compte en ne réglant pas mathématiquement le point où finit l'usage et commence l'abus. L'homme l'eût fait; Dieu ne s'est pas cru assez fort mathématicien pour cela; ou plutôt, là comme ailleurs, il a respecté notre liberté. Mais le droit évangélique n'en est pas moins clair et constant : là où expire le besoin légitime là expire l'usage légitime de la propriété. Ce qui reste est le patrimoine du pauvre en justice et en charité *. »

Avec de telles doctrines, propagées dans les masses, l'ordre social tout entier pourrait être ébranlé jusque dans ses plus solides fondements , si les réformes,

* Lacordaire, De Vinfluence de la société catholique quant à la propriété. Confér., II, ç. 321.

même les plus hardies, du christianisme, ne portaient toutes en elles leur frein et leur contre-poids. L'aumône, dans la doctrine des Pères de l'Église, est hien une dette, l'assistance est bien un droit, mais cette dette, mais ce droit ce n'est point aux pauvres personnellement, mais à Dieu seul, dans la personne des pauvres, qu'ils sont reconnus appartenir. Quand donc le riche donne moins qu'il n'est dû au pauvre ce n'est point contre le pauvre, mais contre Dieu que se commet l'injustice. Ce n'est pas du pauvre mais de Dieu qu'on est débiteur. Le riche n'est donc comptable qu'à Dieu seul de l'usage des biens que Dieu lui a conliés, et le pauvre n'est jamais admis à s'en prévaloir pour exiger du riche ce que la loi du Christ oblige le riche à lui donner. Cette loi n'est qu'une loi de conscience. Nulle sanction pénale ne la rend civilement obligatoire*. C'est ainsi que les Basile, les Chrysostôme, les Grégoire, ces nouveaux et énergiques tribuns du peuple, dont le souffle impétueux semblait devoir soulever les tempêtes, savaient associer entre eux les éléments les plus opposés : la liberté et l'obéissance, l'égalité et la distinction des rangs, la pauvreté et la richesse. Entre le puissant et le faible ils s'interposaient, de la part de Dieu même, promettant le ciel, au premier comme récompense de sa charité, au second comme récompense de sa résignation ; puis, ils allaient du palais à la chaumière, du tribunal à la prison, de la table somptueuse à Fhumble foyer, asseoir et constituer le libre échange de bienfaits et de prières, qui seul fait la matière du commerce de la charité, se rendant chers , par là, également aux grands et aux petits, dont ils

* Voir sur ce sujet. Traité de l'aumône, p. bi, 52 et 72.

m MENDICITÉ. 305

confondaient les devoirs et les droits dans une assimilation chrétienne si bien reconnue de tous, que tous y trouvaient leur sécurité et leur garantie, c'est-à-dire leur mutuel bonheur.

Et c'est ainsi que les aumônes des fidèles, tout à la fois volontaires et consciencieusement forcées, constituaient au profit des indigents de toutes les classes une taxe charitable des pauvres dont aucune taxe légale n'eût pu atteindre ni l'abondance ni la juste dispensation.

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