‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 3)Chapitre 27 sur 40 · XI · texte numérisé non relu

XI

Bésaltats obtenas.

Mosaïsme et christianisme. — Monde présent et monde futur. — Amour des richesses chez l'un ; mépris des richesses chez l'autre. — Tous deux se rapprochent en un point : — Faut s'enrichir, comme s'appauvrir, pour les autres. — Mais si christianisme règne, paganisme gouverne. — Exemples. — Charité est de doctrine. — Pratique, d'exception. — Nombre et condition des pauvres, des nécessiteux, des mendiants. — Vices de Rome chrétienne.— Misère, cause et effet. — Dépopulation des campagnes. — Le fisc. — Les Bagaudes. — Vains efforts des empereurs. — Impuissance du christianisme, — A foi nouvelle, peuple nouveau. — Viennent les Barbares !

La solution du problème de la misère, sous la loi du Christ , reposait sur une base d'économie sociale diamétralement opposée au principe d'économie politique do la loi de Moïse.

La loi de Moïse , réagissant contre les idées reli-

gieuses de TOrient, avait énergiquement repoussé la croyance d'après laquelle la vie présente ne serait qu'une déchéance d'un état préexistant à l'humanité , qu'un lieu de captivité pour l'esprit, qu'une expiation fatale envers le ciel. Loin de là; elle avait proclamé que cette vie, malgré le vil limon qu'elle entraîne dans son cours, devait être acceptée comme un bienfait divin, comme l'émanation la plus précieuse de l'Être infini, à qui seul il appartient d'avoir la perfection et de durer sans cesse.

En conséquence, la loi de Moïse s'était imposé à elle-même, comme loi de Dieu, d'obtenir des populations saines et nombreuses, des champs fertiles, de riches troupeaux, du fer, de l'argent, de l'or,... tout ce qui pouvait rendre la vie commune plus douce, plus facile et plus longue. En conséquence, la richesse publique et privée , l'une des manifestations les plus belles de la portion de puissance créatrice accordée aux enfants d'Adam, loin d'être signalée, dans sa nature, comme incompatible avec l'amour de Dieu , s'y alliait sans détour, et formait une opposition religieuse et directe à l'idée redoutable de misère et de pauvreté , dans le même sens que la justice est opposée à l'iniquité, la concorde à la discussion, la santé à la maladie, la lumière aux ténèbres \ En conséquence, l'objet de la sagesse hébraïque fut de se réjouir en son travail *, et sa récompense d'obtenir ici-bas gloire et richesse ^.

* Salvador, Jésus et sa doctrine, tom. I, p. 360.

* Lœtari in opère suo (Eccli. III, 21).

* « Heureux celui qui a trouvé la sagesse... Il portera dans sa main droite une longue vie, et dans sa main gauche les richesses et la gloire » {Prov.f III). -^ La loi de nos pères, dit le plus savant doc-

La loi du Christ, au contraire, empreinte des croyances orientales qui avaient réagi sur la Judée depuis la captivité de Babylone, tirait sa toute-puissance, sa pureté, son onction, précisément du mépris et de l'abnégation des nécessités sociales* . .; ? y > ^ t j ? ..m

Le but, la volonté, la vie du Christ ne résidaient ni dans la liberté ni dans les félicités positives du monde actuel, lequel passait à ses yeux pour le domaine spécial de Satan, pour un vieux fantôme près de s'évanouir et d'être remplacé par une création toute nouvelle. Son objet à lui, son monde véritable, embrassait le royaume futur , le royaume de la résurrection personnelle des m^rts, la transfiguration simultanée des êtres vivants, et une manière d'exister, dans la société de ces habitants merveilleux, qui s'écarterait en tout point des conditions établies de l'humanité naturelle^. C'est pourquoi l'énoncé des diverses béatitudes exprimées dans l'Évangile a pour dernière fin de transporter au royaume de la résurrection future les consolations et les promesses adressées par les prophètes au peuple souffrant et captif ^ C'est pourquoi la pauvreté et la douleur sont prêchées par Jésus comme condition de notre être, comme notre vocation ici-bas ^. C'est pourquoi, balayant devant lui les riches et la richesse chaque fois qu'il les ren-

teur juif qui fleurit au douzième siècle, vise k une double perfection, celle du corps et celle de l'intelligence. Mais comment parvenir à cette deuxième perfection, tant qu'on sera privé de la première ? Comment l'homme embrasserait- il tout ce qu'il y a pour lui d'intelligible, tant qu'il sera atteint et opprimé par la faim, par la douleur, par toutes les autres calamités ? (Maimonide, Pars UI, cap. XXVIII).

* Voy. Salvador, ub. sup,, p. 368.

« Ibid., p. 410.

» Voy. Ibid., p. 374. El ci-dessus, p. 84, 90, 92, 100.

* Voy. Confér,, de Lacordaire, II, 393, 406.

contre sur son passage , Jésus , Dieu fait homme , homme fait pauvre, s'écrie, en vue des trésors d'en haut : « Je vous rends grâce, ô mon père, de ce que vous avez caché ces choses aux savants et aux sages, et de ce que vous les avez révélées aux petits * , »

Cependant, Jésus n'a pas voulu que cette vie, dont Dieu nous a donné à subir l'épreuve, fût inerte et inféconde; il a voulu, au contraire, qu'elle fût active et productive, comme Dieu lui-même est action et production*. Seulement, il a entendu que tout ce que l'homme ferait et produirait en ce monde lui profitât surtout dans l'autre, en profitant également aux autres hommes, ses frères; car s'appauvrir pour son prochain, c'est s'enrichir pour le ciel, et ce trésor est le seul qu'il soit permis au chrétien d'amasser sur la terre.

Même sous la loi de Moïse, s'enrichir matériellement n'était de précepte religieux qu'à la condition de ne pas s'enrichir pour soi seul.

« Si je t'ai commandé, ô Israël, s'écrie Moïse, d'aimer l'Éternel de tout ton cœur et de toute ton âme, de garder ses préceptes et d'avancer dans la voie que je t'ai tracée, c'est afin que tu vives, que tu prospères dans tous les travaux de tes mains, que tu sois multiplié et béni... Mais lorsque tu posséderas tous les biens ; lorsque tu seras établi sur une terre de froment et d'orge, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de grenadiers et de miel, dont les pierres donneront du fer et dans les montagnes de laquelle tu tailleras l'airain ; lorsque tu te seras bâti de belles maisons et que tu y demeureras ; lorsque ton

» Matt., XI, 25.

* Voy Démonstration k ce sujet, Lacordaire, Confér., Uf, 39, 41 et suiv., et ci-dessus, p. i20 et suiv., 149 et suiv.

gras et ton menu be'tail, ton argent, ton or, toutes choses enfin seront, chez toi, dans le plus grand accroissement, prends garde que ton cœur oublie l'Éternel; car tu périrais certainement \ »

(( Suivons les enseignements et les exemples de notre le'gislateur, disait l'éloquent Juif d'Alexandrie, Philon, et ne ressemblons point aux hommes qui, une fois devenus riches, s'attachent à tenir le reste du monde dans la pauvreté. Conformons-nous à Dieu, en communiquant les facultés qu'il nous a réservées... S'il existe des hommes riches, savants, sains de corps, c'est à la condition de rendre riches, sains, savants, généralement bons, tous ceux qui les approchent *. » '

De là, chez les Israélites, la triple institution du sabbat, de l'aumône, et du jubilé.

De là, chez les chrétiens , la triple institution de la pauvreté volontaire, de la charité obligatoire, du droit religieux à l'assistance...

Mais, de même que les institutions de Moïse avaient été impuissantes à extirper la misère du sol de l'égoïsme hébreu, de même les institutions du Christ le furent à implanter dans le monde païen, même devenu chrétien, l'arbre de vie de la fraternité, de la mutuahté, de la solidarité universelles.

La doctrine était la règle; la pratique, l'exception.

Le christianisme régnait sur les masses, que le paganisme en gouvernait encore les passions. *

« Voyez ces Romains convertis, » dit Salvien : « Ils lisent l'Évangile et se vautrent dans la débauche ; ils

* Deut,, Vni, 7, 9. — Voy. ci-dessus, p. 54 et suiv.

* Philo, de Charitate. — Philon était âgé d'environ trente ans lorsque Jésus yint au monde (Salvador, ub, sup., p. 366}.

écoutent les apôtres et s'enivrent; ils suivent le Christ et ce sont des voleurs. Evangelia legunl et impudicisunl; aposlo* los audiimt et inehrianlur ; Christum sequuntur et rapiunt ^ . »

Et les femmes chrétiennes ! Elles ne manquaient pas d'aller à l'église, mais c'était pour y faire voir, (c la rondeur provoquante de leur taille , les plis flottants de leur manteau, l'éclat lustré de leurs cheveux. A l'église on donnait des rendez-vous, on lançait des épigrammes, et l'on riait toujours. Ce peuple oisif n'était point changé par le christianisme : l'orateur en vogue se montrait-il dans la chaire sacrée , on le saluait par des acclamations, comme au spectacle ; demandait-il la permission de se faire remplacer, on le sifflait*. » « Ils veulent absolument, dit saint Jean Chrysostôme, entendre cette voix qui les lacère; il leur faut cette punition, ces tortures, ces objurgations que je leur inflige... Quand je pense à cette population frivole qui applaudit bruyamment à mes paroles dont elle n'admire que le son, mon cœur est plein d'une aflliction profonde; et, quand je suis rentré dans ma chambre solitaire, je pleure ^.. »

Mille autres exemples prouveraient que l'esprit du Christ avait à peine effleuré l'épiderme des mœurs païennes.

N'avons-nous pas vu que l'hérilité et l'esclavage antiques furent conservés, pendant plus de six siècles, dans la société chrétienne, avec leurs abus, leurs cruautés, leurs vices, leurs corruptions et leurs monstruosités d'autrefois * ?

* Salvien, Traité de la Providence, liv. VI.

* Phil. Ghasles, Etud. sur les premiers temps du Christian,, p. 214. 3 Voy. Ibid.

* Voy. ci-dessus, p. J40 et Ui ; et les noies.

N'avons-nous pas vu que l'esprit de paresse, de gourmandise, de vol, de dissimulation, de mensonge, de calomnie, de parjure et d'intrigues, l'esprit d'insolence et d'insubordination étaient les moindres vices que les Pères de l'Eglise eussent à reprocher atix esclaves de la chrétienté des cinquième et sixième siècles * ?

N'avons-nous pas vu que les vices des esclaves, à cette époque, provenaient moins de leur nature que des exemples de leurs maîtres, indignes de porter le nom de chrétiens * ?

N'avons-nous pas vu que le vice abominable que flétrissait le plus énergiquement la loi chrétienne, saint Jean Chrysostôme le signalait comme très commun parmi les esclaves d'alors et qu'il en demandait compte à l'influence directe et aux commandements des maîtres^?

N'avons-nous pas vu que des empereurs chrétiens spéculaient sur la prostitution ^, et que des courtisanes, des danseuses et des histrions figuraient dans les festins, aux noces, et jusque dans les cérémonies religieuses des familles chrétiennes, voire même dans l'intérieur des églises, lors de la fête des saints martyrs * ?

N'avons-nous pas vu que la tragédie romaine avec ses crimes, la comédie grecque avec ses danses et ses impudiques amours , les arènes avec les luttes sanglantes de leurs gladiateurs , continuèrent long-

* Voy. ci-dessus, p. 141, noie 3.

2 Ibid.

» Voy. Du droit à VOisiveté, etc., p. 118; et ci-dessus, tom. 1% p. 434,

* Voy. ci- dessus, p. 141, notel, -

temps à faire les délices du peuple devenu chrétien * ?

Enfin, n'avons-nous pas vu que, n'osant extirper un mal dont le peuple ne voulait pas guérir, Honorius le déplaça sans le détruire^? Pour le détruire, il fallait plus que l'autorité de la religion, plus que l'autorité des empereurs, il fallut l'autorité de la misère ^

Ce fut aussi la misère qui perpétua si longtemps dans le monde chrétien l'exposition et la vente des enfants nouveau-nés ; pratiques abominables du paganisme^ que le christianisme défendit sans que ses apôtres et ses docteurs aient pu les extirper des mœurs et des nécessités de leur temps*.

Ainsi, malgré l'admirable théorie de Jésus et de ses apôtres sur l'extinction de la misère par la transmutation de la richesse, la transformation de l'esclavage, l'affranchissement du travail, l'obligation de l'aumône, l'amour du prochain, l'oubli des injures, l'organisation de la charité, l'institution des diaconies, etc., etc. — et encore bien que, dans les premiers siècles de l'Église, l'exemple d\ni grand nombre de disciples eût sanctionné les leçons du divin maître, — la charité de saint PauP n'en est pas moins restée, pour le plus grand nombre, comme la foi de saint Jacques^, à l'état de doctrine, et la société chrétienne, qui avait commencé

* Voy. Ibid.

^ Voy. ci-dessus, p. d43.

3 Ce n'est que quand le Irésor fut vide que les théâtres le devinrent (Salv., Degub. Dei, VI, 8, p. 131). Tous, ou presque tous, étaient fermés, en OccidenI, à la fin du quatrième siècle. A Rome seulement ils paraissent avoir duré jusqu'à Tolila (MûUer, De Genio et morib. œvi Theodosiani, t. II, cap. VIII et IX).

* Voy. ci-dessus, p. 228, note 3.

s Voy. ci-dessus, p. 168, 172, 174 et 188.

* Voy. ci-dessus, p. 175.

par traiter ses pauvres en frères en les secourant individuellement au sein de leur foyer, de leurs familles, selon les besoins connus de chacun, finit par s'en débarrasser comme d'hôtes incommodes, en les parquant comme bêtes à l'étable et en les nourrissant tous en masse dans des lieux de misère spéciaux, éloignés de sa vue et abandonnés aux soins de dévouements gagés ou mercenaires'.

C'est dire que la pratique des fidèles ne sut point se soutenir à la hauteur de la doctrine du Christ. C'est dire que cette pratique engendra plus de pauvres qu'elle n'en secourut, — • et non-seulement des pauvres, conséquence nécessaire de l'inégalité de besoins et de nature des hommes en société, Semper pauperes hahetis vobiscum ^, — mais des nécessiteux et des mendiants, conséquence forcée de tout état social imparfait, de tout état dans lequel les canaux de la richesse sont disposés par les grands au préjudice des petits, c'est-à-dire de manière qu'il y ait toujours débordement complet d'une part et sécheresse absolue de Tautre; ce qui est contraire au précepte divin : Et omnino indigens et mendicus non erit inler vos *.

La condition des pauvres était si misérable dans Rome chrétienne, que celle des esclaves lui était préférée S et leur nombre était devenu si grand, qu'en Tan 450 Valentinien le Jeune ne distribuait pas moins de quatre-vingt-dix mille huit cent livres de pain par jour aux indigents ^

« Voy. ci-dessus, p. 236 et suiv.

» Voy. ci-dessus, p. 13, 73, 84.

* Voy. ci-dessus, p. H.

♦ Voy. ci-dessus, p. 145.

» Voy. tom. I", p. 352, eirobservalion de V^Tallon sur ce chiffre, note i .

Constantinople, devenu le siège de Tempire chre'tieu, ii'e'tait pas affligé de moins de misère *. ♦

Il en était de même des autres villes de l'Orient *. L'Église d'Antioche seule, qui n'avait pas plus que le revenu d'une maison opulente, entretenait trois mille veuves ou jeunes vierges, sans compter ce que renfermaient les hospices et les prisons ^ A Alexandrie sept mille sept cents pauvres vivaient des aumônes que saint Chrysostôme leur faisait journellement \

Les campagnes étaient encore plus désolées que les villes. Les pauvres y étaient moins nombreux pourtant; mais c'est que la misère y décimait la population , et que les terres manquaient de bras pour les cultiver. En vain les empereurs chrétiens essayèrent, par des offres d'immunités ou d'exemptions, de rappeler le laboureur sur son champ abandonné^; le désert s'étendit chaque jour davantage, tellement qu'au commencement du cinquième siècle cinq cent vingthuit mille arpents restaient en friche dans Yheuretise Campanie, la meilleure province de tout l'empire^.

« La grandeur du mal est au-dessus de ce que l'on en peut dire, » s'écrie douloureusement saint Jérôme.

* Voy. ci-dessus, p. 239.

» * Voy. ci-dessus, p. 194 et 196.

^ Voy. W^allon, De Vesclavage, III, 541. — Il est vrai que saint Chrysostôme dit qu'à Antioche on ne comptait, de son temps, qu'un pauvre pour cinquante ou pour cent riches (Ghrys., in Matth,, Hom. LXV[, 3). Mais il est évident que le saint évêque ne fait pas là de la statistique, mais bien seulement de la dialectique chiffrée h l'appui de son argumentation. Il est impossible, dit Wallon, que, dans une ville aussi riche, il n'y ait pas eu plus de misère.

* Voy. Fleury, Hist. ecclés., liv. XXXVÏl, ch. XI et XII.

6 Cod. Just., lib. XI, tit. XLIX et LVIII, 1. 1. — Voy. Michelet, Hist. de Fr., I, 104.

* Cod. Theod.y lib. XI, tit. XXVIII, l. 2.— Voy. t. I", p. 146 etsuiv.

« Rome pleure, hélas ! depuis si longtemps, que les larmes sont sèches dans ses yeux. Dans les villes, la faim; hors des villes, le glaive. Rome n'a plus à combattre qu'au centre de ses domaines, non plus pour sa^ gloire, non plus pour sa liberté, mais pour son exis-tence. Combattre ! je me trompe. Elle n'a plus qu'à' vendre ses meubles et à donner son or pour vivre *... »

La dépopulation, la dévastation des campagnes tenait surtout au fléau du fisc qui ne laissait rien au propriétaire des fruits de son domaine, rien au colon du produit de ses sueurs, ^'t îmmh) y ^v

Nous avons décrit, d'après Lactance, la lutte meurtrière du fisc païen avec la population impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer ^. Ces paroles de Constantin : Cessent jam nunc rapaces officialium manus.^.,. avaient fait espérer quelque soulagement dans le poids des impôts. Mais le fisc affamé fut impitoyable, et un évêque de France du cinquième siècle nous a laissé de ses exactions un tableau non moins lamentable que celui tracé par Lactance.

*,Voy. Phil. Chastes, Etud. sur les premiers temps du Christian., p. d56.

^ Voy. tom. pi", p. 186. — La misère et le désespoir des colons étaient au comble à l'époque dont Lactance a retracé te tableau. Alors tous les serfs des Gaules prirent les armes sous le nom de Bagaudes (de Bagat, gall., assemblée, troupeau, multitude, Du Gange, v» Bagaudœ). « En un instant, ils furent maîtres de loules les campagnes, brûlèrent plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, iElianus et Amandus qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant que cette réclamation des droits naturels de l'homme ait été, en partie, inspirée par la doctrine de Tégalilé chrétienne » (Michelet, Hist. de Fr., t. I, 100).

3 Cod. Theod., lib. I, tit. VU, 1. i. — Voy. sur les modifications apportées par Constantin dans l'assiette, le quantum et la perception des impôts, Blanqui, Hist, de i'écon. polit, ^ t. I, p. 93 et suiv.

« Ce qu'il y a d'affreux, dit Salvien, c'est que le petit nombre proscrit le plus grand. Ce sont des gens pour qui la perception de l'impôt est un vrai brigandage, pour qui les dettes du public sont une occasion de gain ; et ce ne sont pas seulement les chefs qui se rendent coupables de ces excès, les sous-ordres veulent aussi en tirer profit; ce ne sont pas seulement les juges, mais encore ceux qui leur sont subordonne's. Quelles sont les villes, quels sont les bourgs où il n'y ait pas autant de tyrans qu'il y a de décurions? Quel est le lieu où les principaux citoyens ne dévorent pas les entrailles des veuves, des orphelins et de tous ceux qui, comme eux, ne sont pas en état de se défendre? Aucun plébéien n'est à l'abri de la violence, et, pour s'en garantir, il faut être d'une condition égale à celle des brigands... Ce qui devrait être une charge commune ne porte que sur les épaules des faibles; ce sont les pauvres qui payent la taxe des riches. Ils sont pillés, foulés à un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, gens de naissance et d'éducation, sont forcés de passer chez les ennemis pour ne pas être écrasés chez eux ; ils cherchent parmi les barbares l'humanité, parce qu'ils ne peuvent plus supporter la barbarie qui les opprime dans leurs foyers; ils se réfugient chez des peuples auxquels ils ne ressemblent ni par les manières, ni par le langage, ni par les habits; et ils n'ont pas lieu de se repentir d'avoir passé chez les Goths, chez les Bagaudes, et chez les autres barbares qui occupent tant de contrées différentes : ils aiment mieux être libres sous les dehors de la servitude que d'être esclaves avec une apparence de liberté * . »

* SaU.jDegubernat. Dei^ lib. V, p. 1S5. —Voici l'effroyable récit

En résumé, le christianisme ne put rien aux souffrances matérielles de la société romaine, et les essais qui furent faits par lui pour y remédier n'aboutirent qu'à en démontrer l'impuissance. Non, toutefois, que cette impuissance tînt à l'essence du christianisme, — le christianisme, en effet, ne recèle-t-il pas en luimême la source de toute guérison? — Mais c'est que le remède appliqué le fut vainement sur un cadavre que la juste colère de Dieu ne permit pas de ressusciter. « Le monde romain, dit Chateaubriand, était trop corrompu, trop rempli de vices, de cruautés, d'injustices, trop enchanté de ses faux dieux et de ses spectacles, pour qu'il pût être entièrement régénéré par le christianisme. Une religion nouvelle avait besoin de peuples nouveaux. Il fallait à l'innocence de l'Évangile l'innocence des hommes sauvages; à une foi simple, des hommes simples, comme cette foi. »

Viennent donc les barbares î Rome païenne a vécu !

que fait, dans la Vie de Paphnuce par saint Jérôme, une pauvre femme à qui le fisc \enait d'enlever son mari et ses enfants : « J'ai un mari, dit-elle, que les collecteurs de l'impôt ont déjà plusieurs fois pendu, flagellé, torturé, et qu'ils tiennent en prison. Nous avions trois fils qu'on nous a enlevés pour la même dette, et qui sont vendus maintenant » (Hieronym, de Vitâ Paphnut.).

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