CHAPITRE PREMIER
Etat des pers^onnes» et des choisies an moyen âge.
Les barbares. — La féodalité. — L'Église. — Le peuple. — La misère.
Les barbares ^
Invasion des barbares. — Leurs ravages ; >— Leurs crimes. — Le christianisme impuissant à adoucir leurs mœurs féroces. — Les rois francs. — Les leudes. — Missi dominici. — Partage des terres conquises, — Préludes du système féodal.
Les infiltrations de barbares qui se faisaient jour, pour ainsi dire, goutte à goutte, depuis trois siècles, au cœur du monde romain, à travers les fissures de sa domination en ruine ^ s'épandirent tout à coup en fleuves torrentueux, qu'on vit sourdre, au commencement du cinquième siècle, de tous les points du Nord et
* Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les peuples étrangers. Ce n'est point en ce sens qu'est pris ici le mot barbare. Ce mot s'applique exclusivement aux sauvages habitants du Nord de l'Europe chez lesquels la civilisation grecque ou romaine n'avait point encore pénétré, au commencement de l'ère chrétienne.
* Les barbares mirent environ trois siècles entiers à démolir l'empire romain, de 200 k 500 ans après J.-C. Les premiers symptômes de ces grandes migrations armées se manifestent par l'invasion des Cimbres et des Teutons défaits par Marius près d'Aix, en Provence, 102 ans avant J.-C.
des antres profonds du Caucase, et qui se grossirent à la fin en une mer de sang et de feu, qui submergea l'empire d'Occident tout entier ^
La Gaule, la première, fut envahie parles Francs^;
— l'Espagne le fut par les Alains et les Suèves, puis par les Visigoths, puis par les Sarrasins, ou les Maures ^;
— la Grande-Bretagne par les Angles et les Saxons, puis par les Normands ; — l'Italie par les Hêrules, puis par les Oslrogoths, puis par les Lombards,..., tellement que, pourchasses de tous côtés par les barbares d'Europe, les Romains furent obligés de se réfugier en Afrique et en Asie. Mais, dans ces provinces éloignées, d'autres barbares les attendaient encore. Repoussés du cœur de l'empire aux extrémités, rejetés des frontières au centre, la terre était devenue pour eux comme un
* L'empire romain fut divisé Tan 374 en empire d'Occident, capitale Ravenne, et en empire d'Orient, capitale Constanlinople. Rome était devenue la résidence des papes. — L'empire d'Occident, comprenant, outre l'Afrique, la Grande-Bretagne, la Gaule, la Germanie, l'Italie, l'Espagne, fut détruit par Odoacre, roi des Hérules, l'an 476. — L'empire d'Orient, comprenant principalement l'Asie, prit le nom d'empire grec ou du Bas-Empire, a partir de l'an 800, et subsista jusqu'à la prise de Constanlinople par les Turcs, autres barbares venant de la Scythie, l'an 1453.
2 Pour garder le fruit de leur victoire les Francs eurent à repousser et k vaincre à leur tour l'invasion d'autres barbares qui, à différentes reprises, tentèrent de la leur arracher ; tels que les Huns^ l'an 451 ; les Visigoths, quelques années après ,• les Burghimdes ou Bourguignons, l'an 534 ; les Vandales, l'an 536 ; les Suèves, l'an 582 ; les Allemands défaits par Clovis a Tolbiac, l'an 496 ; les Sarrasins défaits par Cbarles Martel, près de Poitiers, l'an 732; les Normands, enfin, déversés de la France en Angleterre, l'an 1066.
® Les Sarrasins-Maures ou Arabes-Mahométans fondèrent, sur les débris des Visigoths, l'an 712, une domination qui a duré ^ept ceuf quatre-vingts ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où Ferdin^md et Isabelle les chassèrent en s'emparant de Grenade, leur dernier a^ile, Vei^
parc à bêtes fauves, où une immense chaîne de chasseurs les traquait et les tuait de toutes parts.
En Orient, les alentours de Constantinople n'eurent pas moins à souffrir de cet effroyable cataclysme; le sol disparut bientôt sous les ronces, et les animaux mêmes semblèrent avoir quitté les bois.
Conscrits du Dieu des armées, comme les appelle Chateaubriand, les barbares n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un dessein éternel : de là cette fureur de détruire, de là cette soif de sang qu'ils ne pouvaient éteindre. Les Vandales, qui passèrent en Afrique, avouaient céder moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible. « Maître ! à quels peuples veux-tu porter la guerre? » demandait le pilote à Genseric embarqué. — <( A ceux-là contre qui Dieu est irrité, » répondit le vieux Vandale. — « Je ne puis m'arrêter, « disait Alaric au moine qui le menaçait des vengeances du ciel, c( quelqu'un me presse et me pousse à saccager Rome. )) Attila, le terrible chef des Huns, Attila, que ses contemporains surnommaient le marteau de Vunivers, s'intitulait lui-même le fléau de Dieu!
Divers de mœurs, d'origine, de figures, de costumes, les barbares n'étaient semblables qu'en cruauté. Les Alains arrachaient la tête de l'ennemi abattu, et, de la peau de son cadavre, ils caparaçonnaient leurs chevaux. Les Badins et les Gelons se faisaient aussi des vêtements et des couvertures de cheval avec la peau des vaincus. Les Scythes de l'Europe montraient l'instinct du furet et de la hyène. Aramien parle d'un Sarrasin qui colla ses lèvres au cou de son ennemi blessé, et en suça le sang, aux regards épouvantés des spectateurs. Saint Jérôme avait vu dans les Gaules des Atlicotes, hordes bretonnes, qui se nourrissaient de chair hu-
maine. Les moins féroces se contentaient de boire dans le crâne de leurs ennemis tue's. « Se ruant sur nos pères, dit Gre'goire de Tours, les barbares leur ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres par le nerf de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles d'une mort cruelle; les unes furent attachées par les bras au cou des chevaux, qui, pressés d'une aiguille acérée, les mirent en pièces; les autres furent étendues sur les ornières des chemins et clouées en terre avec des pieux : des charrettes chargées passèrent sur elles, leurs os furent brisés, et on les donna en pâture aux corbeaux et aux chiens*. »
Cependant, au fur et à mesure que la conquête s'étendait, se consolidait, s'organisait, les barbares recevaient à composition ceux des Gallo-Romains qui se soumettaient à eux sans résistance. D'abord, ils logèrent et s'établirent chez l'habitant, comme les Athéniens chez les peuples conquis, comme les Romains avaient fait à leur tour chez les nations dont ils s'étaient rendus maîtres. Ensuite, ils se firent et devinrent propriétaires en se distribuant une portion du territoire conquis*. Ils s'emparèrent donc d'une foule de domaines ruraux, et, soit par sympathie pour leurs vieilles habitudes agrestes, soit par dédain pour le séjour des villes, ils s'établirent de préférence dans les campagnes, qui ne tardèrent pas à se couvrir de villages. Les paysans
* Voy. Chateaubriand, Etudes hist,, lU, p. JOl et suiv., i17 et 179.
* Les Bourguignons et les Visigoths s'emparèrent des deux tiers des terres; les Hérules, les Ostrogoths, les Lombards, du tiers seulement; les Anglo-Saxons de la totalité. On ignore dans quelle proportion les Francs s'associèrent k la possession du domaine conquis par leurs armes (Monlesquieu, Esprit des Lois, liv. XXX, ch. VIIL Desmichels, Précis de Vhist. du moyen âge, p. 42).
gaulois, balaves, italiens, espagnols tombèrent ainsi sous leur joug imme'diat; ils cultivèrent pour eux et furent leurs colons avant d'être leurs serfs; puis, le besoin de se défendre les uns contre les autres transforma la chaumière en donjon et le village en place de guerre. Puis, les chefs conquérants accordèrent des exemptions de charges, des domaines, des bénéfices viagers, que les empiétements successifs de leurs subordonnés finirent par rendre héréditaires. Les distinctions pénétrèrent jusqu'aux entrailles de la société civile; il y eut des terres hbres d'impôts, dont les propriétaires s'arrogèrent peu à peu des droits sur les habitants voisins, et devinrent, sous le titre de seniores ou seigneurs, de véritables tyrans, — préludes avant-coureurs du système féodal * .
De plus, pour intéresser les nouveaux possesseurs à la défense commune et au maintien de l'ordre établi, les lois barbares mirent des entraves à l'aliénation des portions de terre qui étaient échues par le sort ^ à chacun des guerriers de la conquête. Le code des Bourguignons la prohiha formellement ; celui des Francs défendit que les filles succédassent aux terres saliques, qui n'étaient autres que les lots primitifs du partage ^
Mais, propriétaires ou guerriers, les barbares, maîtres du monde romain, gardèrent, pendant des siècles, l'empreinte sauvage de leurs forêts.
Les Francs, les moins féroces de tous, étaient par contre les plus corrompus; et, très peu nombreux qu'ils étaient relativement à la population gallo-romaine, ils
^ Blanqui, Hist. de l'économ. polit., I, p. 116, 122 et 123. ^ C'est pour cela qu'on les appelait Sortes. • Desmichels, w6. sup., p. 43.
ne purent que se corrompre davantage au iTiilieu d*une société dépravée par le luxe, dépravée par l'esclavage, pervertie par l'idolâtrie.
Donc, de la société roniaine et de la société barbare résulta une double corruption, la bassesse, la lâcheté, la turpitude d'esprit, la débauche romaines, unies à la rapine, à la cruauté, à la brutalité, à la luxure barbares.
Et ceci ne se doit pas entendre seulement de quelques années, de quelques règnes, mais de plusieurs siècles, depuis Clovis jusqu'à Hugues Capet, depuis flugues Capet jusqu'à François r^" ^
Le christianisme, qui avait été impuissant à épurer les mœurs corrompues de Rome civilisée, le fut-il donc aussi à amollir, à épurer les moeurs féroces et dissolues des barbares?
Le christianisme glissa sur ces âmes coriaces sans leur rien enlever de leurs rugosités natives.
Une nation, dit Montesquieu, ne change pas, dans un instant, ses idées, ses mœurs, ses inclinations, ses -usages.
Voyez les Francs :
Enfant païen de la Germanie, le Franc, dans son adolescence chrétienne, conserva la sauvage empreinte des traits de s^a mère, et ce qu'il put obtenir par le sang , il ne chercha point à V acquérir par la sueur ^.
L'auteur de Y Essai sur les Mœurs des Nations dit même que les Francs ne se firent chrétiens que pour mieux gouverner les provinces chrétiennes assujetties par eux^ car, ajoute-t-il, il ne faut pas croire que ces
* Voy. Chateaubriand, ub. swp., III, p. 419. « Tacit., De mor, Germ., XU.
barbares fussent sans politique. Ils en avaient beaucoup, et, en ce point, tous les hommes sont à peu près égaux ; Tintérêt rendit donc chrétiens ces déprédateurs; mais, ajoute-t-il encore, ils n'en furent que plus inhumains *.
Le jésuite Daniel dit également que Clovis fut beaucoup plus sanguinaire et se souilla de plus grands crimes après son baptême que tandis qu'il était païen *; et ces crimes n'étaient pas de ces forfaits héroïques qui éblouissent l'imbécillité humaine ; c'étaient des vols, des meurtres, des parricides.
En héritant de la couronne, les quatre fils de Clovis, chrétiens comme lui , héritèrent pareillement de son naturel féroce.
De même les quatre enfants de Clothaire, dernier fib de Clovis.
Et ces atrocités héréditaires devinrent, pour ainsi dire, les prérogatives du trône sous leurs successeurs ^
Et les femmes qui partagèrent la couche de ces roistigres partagèrent aussi leur rage de sang *.
Les rois de la seconde race ne furent guère moins barbares que ceux de la première : ce furent toujours mêmes guerres sanglantes % mêmes mœurs féroces*
* Voltaire, Essai sur les Mœurs.
* Daniel, Hist. de France.
^ Voy. sur tous ces crimes Grégoire de Tours et Fredegarii Chron,, cap. XLVII. Gesta Dagoberti régis, cap. XXVIII.
* Rappelons seulement Frédégonde et Brunehaut (Voy. ibtd.).
•^ On compte cinquante-trois expéditions militaires de Charlemagne. — A la suite d'une bataille, mentionnée dans la Chronique de Frédégaire, le meurtre fut tel des deux côtés que les corps des tués n'ayant pas de place pour tomber restèrent debout serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. Stabant mortui inter cœterorum cadavera stricti quasi viventes (cap. XXXVIIl).
* On peut juger de la férocité des mœurs de ce temps-là par ce Ca-
et dissolues*, mêmes dévastations, mêmes massacres ^, même musée de brigandages % et le christianisme ne servit, aux mains des plus sages, que d'instrument de persécution et de mort*.
Les ducs, les comtes, les antrustions, et tous les leudes, compagnons du roi, se livraient aux mêmes désordres, aux mêmes brigandages que leur maître, et, lorsque là clameur publique les accusait de pillage, de vol, de dévastations, de spoliation à leur profit, ce qui arrivait fréquemment, dit Grégoire de. Tours, ils achetaient leur impunité en en partageant le produit avec le roi\
Charlemagne voulut faire cesser cet abus. Il institua à cet effet des missi dominici^ sorte de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des arrêts au nom du souverain , et sévissaient contre les magistrats prévaricateurs. Mais, encore que Louis le
pilulaire de Charlemagne adressé k ses fils, l'an 806 : « U nous a plu, leur dit-il, d'ordonner que, dans quelque occasion que ce soit, et de quelques crimes qu'on accuse vos enfants, ils ne soient point privés malgré eux de leur chevelure ; qu'on ne leur coupe point les mains ; qu'on ne leur arrache point les yeux; qu'on ne les égorge point... » (Baluzii Capitul.^ lib. I, col. 445). — Dans son Capitulaire De Villis, Charlemagne punit de la fustigation la simple faute de ceux de ses gens qui n'ont pas bien mis son vin en bouteille, etc. Recipiant sententiam in dorso... (Ibid.)
* Les filles de Charlemagne étaient fort débauchées. Charlemagne lui-môme était très relâché dans ses mœurs. Lother mourut empoisonné par sa femme ; de même Louis V, etc.
* Voy. dévastations et malheurs sous Pépin et Charlemagne, Hist. de France de Michelet, 1. 1, p. 307, 321, 344.
^ Voy. Michelet, «6. sup.y p. 324.
* Mahomet disait ; « Crois ou je te tue. » De même, Charlemagne adressait celte menace législative aux Saxons : « Si quelqu'un parmi vous se cache pour échapper au baptême, qu'il meure. » (Baluzii Capitul.L I, col. 252).
^ Greg. Turon., Histor , VI, 45.
Déboiîiiaîre, son fils, eût ordonné aux missi dominici de destituer les comtes, vicomtes, et autres fonctionnaires coupables d'exactions ou de tyrannie envers leurs subordonnés, cet éclair de civilisation brilla à peine un jour, au milieu des ténèbres qui enveloppaient alors, plus épaisses que jamais, le royaume, ou plutôt le duché de France, dont Paris, privé, sous la seconde race, de la résidence de ses rois, ne fut plus que le chef-lieu. L'institution des missi dominici tomba donc en désuétude dès sa naissance, et le mal qu'elle avait pour but de guérir n'en sévit qu'avec plus d'intensité.
Le peuple, d'ailleurs, ne paraissait nullement afiFecté de ces injustices et de ces rapines. C'est que le peuple était ravisseur et injuste comme ses rois. Les Francs, dit Montesquieu, souffraient des rois meurtriers parce qu'ils étaient meurtriers eux-mêmes *. Il y avait bien des lois établies, mais les rois les rendaient inutiles par des espèces de rescripts appelés préceptions qui renversaient ces mêmes lois\
D'où il faut conclure qu'il y avait alors perturbation dans les idées sur ce que nous appelons juste et injuste. Sans cela, comment se fût-on applaudi hautement de ses crimes, comme on s'enorgueillit aujourd'hui de ses vertus?
La Féodalité.
Deux sortes de propriétés : bénéficiâtes et allodiales. — Alleux et franc-alleux. — Fiefs et arrière-fiefs. — Deux sortes de personnes : nobles et roturiers.
* Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXXI. ch. II.
— Vilains et vassaux. — Mœurs féodales. — Ignorance. — Guerre et pillage; La trêve de Dieu. — Bandits grands seigneurs. — Plus de sûreté nulle part. — Pas plus dans les villes que dans les campagnes. — Impudicités. — Regiœ mereirices. — Bordeaux ou Clapiers. — Pratiques dévolieuses. — C'est toute la religion de ces temps-là.
Le règne de Charlemagne est le trait d'union qui lie la barbarie à la féodalité. Pendant les quarante ans de ce règne célèbre, les royaumes de Metz, d'Orléans, de Soissons, de Paris, d'Aquitaine, de Bourgogne, etc., viennent se confondre dans la grande monarchie impériale qui a placé sur une seule tête les couronnes de France, d'Italie et d'Allemagne, et, avec eux, rentrent dans l'unité du pouvoir et dans celle du territoire, cette foule de petits souverains et de petits États qui se sont successivement formés depuis la première invasion. Mais Charlemagne ayant, de son vivant, lui-même détruit son propre ouvrage, en partageant l'empire entre ses enfants, le monarque, lui mort, n'est plus, dans les divers États de l'Europe, que le chef de nom d'une aristocratie religieuse et politique dont les cercles concentriques vont se resserrant autour de la couronne ; cercles dans chacun desquels s'inscrivent d'autres cercles qui ont des centres propres à leur mouvement, et dont la sphère compliquée tourne autour de la royauté qui en est l'axe.
Cette sphère, c'est la féodalité, — république de tyrannies diverses, — myriades de petits États dans un \
1 Avant la fin du neuvième siècle, on comptait vingt-neuf grands fiefs, plus ou moins indépendants, et plus de cinquante, à la tin du dixième, en France seulement (Guizot, Cours d'hist. mod., H, p. 43o). Plus tard on comptait en France plus de soixante-dix mille fiefs ou arrière- liefs (Chateaubriand, Etudes hist., III, 377}. Paris était un composé de fiefs (Ibid.).
La féodalité comportait deux sortes de propriétés : — hènèficiales et allodiales ; comme deux sortes de personnes : — nobles et roturiers.
Les terres bénéficiales étaient celles qui avaient été concédées, dans l'origine, sur les terres conquises, par les rois francs à leurs compagnons d'armes, à titre de bénéfice, c'est-à-dire de libéralité, à la charge seulement de porteries armes peureux, « tant et si longuement qu'ils en seroient détenteurs; estimant que telles possessions et héritages estoient suffisantes, tant pour le deffroy des guerres que pour passer honorablement le commun cours de cette vie *. » Primitivement donc les concessions bénéficiales étaient viagères et en usufruit seulement. Plus tard, elles devinrent patrimoniales et héréditaires^. Et ce n'étaient pas seulement des terres qui étaient concédées en bénéfice, mais des châteaux, des bourgs, des villes, des contrées tout entières ^, « avec pouvoir aux seigneurs de les subdiviser à autres personnages desquels ils attendoient service. Adoncques commencèrent de s'insinuer entre nous les termes de fiefs et d' arrière-fiefs (que nous avons appelés pour la foi et l'hommage que nous promettons à nos seigneurs*), et de vassaux et arrière-vassaux, ces derniers étant ainsi appelés à la différence de ceux qui relèvent directement leurs fiefs du roy®. »
1 Est. Pasqaier, Recherches de la France^ liv. Il, ch. XIII.
* En 877, par un capitulaire de Charles le Chauve. ' Est. Pasquier, ub. swp., p. 157.
* Fief, feudum ou feodum, vient d'à fîde, foi, ou du saxon fehod, prix {Dict. étym. de Ménage, v^ Fief).
^ Le mol Vassal, qui a prévalu pour signifier homme de fief, vient, par conversion de lettres, de l'ancien mot franc gessell^ compagnon [Id.].
^ Est. Pasquier, uh. sup., p. 160.
Les terres allocUales étaient celles qui avaient été concédées dans Torigine, par les rois francs, à leurs sujets non militaires, et qui le furent, depuis, par les seigneurs à leurs vassaux, pour être tenues en alleud \ c'est-à-dire à charge de cens et rentes*, dans le but de faire supporter à ceux qui n'allaient pas en guerre les faits d'armes qu'ils ne pouvaient payer de leurs personnes^.
Originairement donc les nobles seuls pouvaient posséder les terres bénéficiales ou fiefs seigneuriaux *, et l'on ne tenait pour nobles que « les gens d'armes qui, en l'ost et exercite du roy, reluisoient de quelque prouesse; ceux-là faisant chose indigne de noblesse, et dérogeant au privilège d'icelle, qui, au lieu de l'état de la guerre, exerçoient un état mécanique, ou faisoient train d'une marchandise, en acheptant pour débiter et revendre. » — « C'est pour cette raison, dit Estienne Pas-
1 Du vieux mot français leud, qui signifiait sujet (Est. Pasquier, Bech.,\).im).
* Celte définition est contraire k celle généralement admise, laquelle confond Yalleu avec le franc-alleu^ mais elle est conforme à celle d'Estienne Pasquier : « Nos anciens roys de France faisant es Gaules le département général des terres, appelèrent celles être tenues en alleud qui dévoient cens et redevance. Étant à mon jugement cet alleud la pension que Ton payoit par recognoissance des héritages en signe de subjeclion. Pour laquelle occasion furent dites aucunes terres être tenues en franc-alleu que par possession immémoriale on maintenait être exemptes de cens et rentes... » [Recherches de la France, liv. III, ch XIV, p. 160.)
* Voy. Est. Pasquier, w6.5Mp. — On comptait en France quatre mille familles d'ancienne noblesse et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir cent mille combattants. C'était, à proprement parler, la population militaire libre (Chateaubriand, Etudes hist., III, 368).
* Les nobles prenaient des titres suivant la qualité de leurs fiefs ; ils étaient ducs,»^ barons, marquis, comtes, vicomtes, vidâmes, suivant qu'ils possédaient des duchés, des marquisats, des comtés, des vicomtés> des baronnies.
quier, que ceux qui veulent se dire être nobles à bonnes enseignes, laissent les villes pour choisir leurs demeures aux champs ; tant à l'occasion de ce que la plus grande partie de nos fiefs y sont assis, qu'aussi que, par ce moyen, ils peuvent se garantir de toutes opinions qu'on pourroit avoir d'eux qu'ils pratiquassent ou trafiquassent dans une ville. Gela advint par aventure, lorsque les bourgeois, pour contretrancher des nobles, commencèrent d'avoir permission de posséder fiefs, afin que l'on discernât celui qui, au prix de son sang, non au prix de son argent, gagneroit ce degré de noblesse. Car aussi, à bien dire, entre toutes les vies qui approchent plus près de la militaire, en temps de paix, c'est la champêtre. Aussi, nos gentilshommes, qui établissent le principal point de leur noblesse sur les armes, s'endurcissant aux champs, au travail, appelèrent vt7îatns ceux qui habitoient mollement dedans les villes; dont s'est depuis faite une distinction générale des états entre nous; les uns étant appelés gentilshommes, qui sont de noble condition, et les autres vilains, qui sont de condition roturière*. »
De même , les roturiers seuls pouvaient posséder originairement les terres allodiales. Mais, de même que les fiefs purent devenir, par la suite, la propriété de roturiers anoblis, de même les terres allodiales purent devenir la propriété de nobles de moindre lignée; mais, dans ce cas, les terres allodiales étaient affranchies de toute redevance, et appelées pour cela franc-alleux *. C'est ce qui fit que la taille, ou censive, finit par être
• Est. Pasquier, ub, swp., ch. XV, p, 163. — Voy. ci-après, p. 381, note 1 .
* Voy. ci- dessus, p. 356, noie 2.
attachée à la qualité, non de la terre, mais de la personne. «Nos rois, dit à ce snjet le vieil auteur que nous avons déjà cité, voyant que plusieurs casaniers et bourgeois, qui ne faisoient état des guerres, possédoient fiefs par imporlunités, ne voulurent prendre cela en payenaont, mais ordonnèrent que les tailles fussent imposées sur tous hommes qui seroient de qualité roturière. Tellement qu'il pouvoit advenir qu'un homme qui possédoit plusieurs fiefs se trouvât toutefois taillable pour autant qu'il étoit roturier ; et, au contraire, que celui qui avoit tous ses héritages en censive, en fût exempt parce qu'il étoit de condition noble. Pour cette cause les plus riches obtinrent de nos rois des lettres d'anoblissement, ou bien de fonder leur noblesse sur l'ancienneté de leur race, vérifiant que leurs ancêtres avoient toujours vécu noblement, sans être cotisés à la taille, et sans exercer aucun état de marchan-^ dise * . »
D'autres fiefs se formèrent par l'abandon volontaire que les petits possesseurs firent de leurs champs aux grands qui les pouvaient protéger, alors que les révo-^ lutions et les invasions successives les mettaient à la merci du premier occupant, et que le roi et la loi étaient également impuissants à les défendre. C'est ce qui fait qu'aucune institution ne fut plus populaire que la féodalité à sa naissance. Nulle terre sans seigneur devint, de là, l'adage vulgaire. L'esprit du fisc s'empara même à un tel point de la communauté, qu'une pension accordée, une charge conférée, un titre reçu, la concession d'une chasse ou d'une pêche, le don d'une ruche d'abeilleS; l'air même qu'on respirait, s'inféoda; d'où
* Est. Pasquier, ub. i>up., p. 162.
cette locution : Fief en Vair, fief volant, sans (erre, sans domaine, etc.
Cette société féodale, qu'on se représente généralement comme rude et grossière, sans doute, mais comme patriarcale et empreinte de la simplicité et de la pureté de mœurs des temps primitifs, n'était en réalité qu'un foyer d'ignorance, de crimes, de sauvagerie, d'impudicités.
Les hommes des classes les plus élevées ne savaient pas lire, et l'on aurait fort embarrassé un grand seigneur en lui demandant d'écrire son nom. Il est resté de ces âges grossiers des actes dans lesquels on voit que des personnages du plus haut rang sont réduits à faire une croix faute de savoir écrire, signum crucis manu propriâ pro ignoratione Utterarum * .
Tout le monde sait à quels excès se livrèrent entre eux les grands et les petits seigneurs de ce temps-là, surtout lorsqu'il n'y eut plus de hordes étrangères à repousser, et que les possesseurs définitifs du sol n'eurent plus à lutter que les uns contre les autres, poussés qu'ils étaient par cet orgueil individuel, par cette personnalité hautaine qui caractérisait les seigneurs féodaux, et qui faisait que nul ne voulait reconnaître de supérieur. Tout le monde sait les guerres privées, les meurtres, les rapines, les brigandages qui souillèrent la féodalité, et qui firent que la société à cette époque fut plus troublée et peut-être plus malheureuse qu'elle ne le fut sous le despotisme le plus rigoureux^.
Quelle qu'exagération qu'aient pu apporter à ce
* Même quand on sut écrire, l'usage de ne pas signer se maintint fort longtemps. Voy. Recherches de Pasquier, liv. IV, ch. XI.
* Dunoyer, Lib, du trav.j liv. IV, ch. V.
sujet les récits contemporains, il n'en est pas moins vrai qu'en moins de cinquante anne'es, de la fm du dixième jusque vers le milieu du onzième siècle, neuf ou dix conciles s'assemblèrent en France pour aviser aux moyens de faire cesser les guerres particulières. Il n'en est pas moins vrai que la religion épuisa vainement contre les brigandages tous ses moyens de terreur : excommunications, anathèmes, imprécations, cris à Dieu, cloche irritée *, formules de prières les plus effrayantes,... et que, dans l'impossibilité d'extirper l'ardeur qui poussait les dominateurs d'alors à la guerre et au pillage, on en vint à composer avec le crime. Alors, en effet, s'introduisit l'usage de la trêve de Dieu. Ainsi nommait-on une surséance de tous actes d'hostilité, depuis le mercredi au soir jusqu'au lundi matin en chaque semaine ^. Pendant ces quatre jours respirait l'humanité.
A une époque antérieure à celle-là, toute la partie pénale de la loi salique avait été dirigée contre des rapines ou des meurtres. Sur trois cent quarante-trois articles de droit criminel que cette loi renfermait, il y en avait cent cinquante qui se rapportaient à des cas de vol et cent treize qui étaient relatifs à des attaques contre les personnes ^ Les mœurs, qui avaient rendu ces dispositions nécessaires, étaient loin d'être effacées dans les deux siècles suivants.
Il n'était pas rare, en effet, de voir à cette époque
' * Il y avait, dans tous les couvents, une cloche particulière, qu'on appelait campana irata^ et qu'on ébranlait k toute heure (Dulaure, Hist. de Paris, t. I, p. 462).
* Voy. Fleury, Mœurs des chrétiens, LXI. — Et Dulaure, ub. sup., p. 468. i
^ Guizot, Cours d'hist. mod., t. 1, p. 340.
de nobles châtelains, des chevaliers damoisaux et courtois se transformer en brigands sur les grands chemins, ou dans les forêts.
Thomas de Coucy, seigneur du château de Marne, pillait les pauvres et les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem ou qui revenaient de la Terre-Sainte. Afin d'obtenir de l'argent de ses captifs, il les accrochait de sa propre main, teslicuUs appendebat propriâ aliquotiens manu^ ,
Regnault de Pressigny, seigneur de Marans, — rançonneur de bourgeois, voleur de grandes routes, détrousseur de passants, — se plaisait à crever un œil et à arracher la barbe à tout moine traversant les terres de sa seigneurie*.
Le sire d'Aubrécicourt volait et tuait au hasard pour bien mériter de sa dame^.
En se laissant aller à ces honteux brigandages, les seigneurs exerçaient un privilège de leur condition, privilège dont ils se montraient fort jaloux. Ils ne souffraient pas que les hommes obscurs imitassent leurs prouesses , et mal prenait aux volereaux de vouloir faire les voleurs ^
Froissard, leur historien, ne se lasse pas de raconter ces belles histoires. Il s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes : « Et toujours gagnaient pauvres brigands, etc. » Il ne lui arrive nulle part de douter de leur loyauté, à peine doute-t-il de leur salut.
Un chef de bande, Arnaud de CervoleS; n'avait-il pas,
1 Chateaubriand, ub. sup., p. 428 et 429. 8 Michelet, Hist. de France, t. UI, p. 403. ^ Ch. Dunoyer, ub, sup.
d'ailleurs, dîné chez le pape à Avignon, après avoir mis à sac une partie de la Provence, et le pape ne lui avaitil pas compté quarante mille écus en lui donnant Fabsolution * ? .
A vrai dire, il n'y avait, dans ces temps, sûreté nulle part pour personne, pas même pour les dominateurs. Vainqueurs d'aujourd'hui, destinés à être battus demain, ils étaient presque toujours sûrs d'expier un succès injuste par quelque revers funeste. Celui qui avait dévasté les champs, enlevé les serfs et les bestiaux, incendié les habitations d'un seigneur voisin, • était dans un danger imminent de voir exercer sur ses terres les mêmes déprédations et les mêmes ravages. De là, ce qui vive général et cette anxiété universelle qui faisaient qu'en ces tristes temps on ne pouvait faire un pas sans se croire au moment de tomber dans une embuscade de voleurs ou dans un repaire de brigands.
Les villes^ sous ce rapport, n'offraient pas plus de sécurité que les campagnes. Les noms des anciennes rues de Paris, ville encore peu grande, qui était le siège du gouvernement, et où, par conséquent, la police devait être mieux faite qu'ailleurs, suffisent à témoigner de l'esprit anti-social de ce temps ^,
De Paris à Saint-Denis on pouvait aller encore avec quelque sûreté; mais, au delà, on ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malheureuse forêt de Montmorency; de l'autre côté la tour de Montlhéry exigeait un péage. Le roi, resserré entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la
* Michelet, ub. sup.^ p. 403.
* Rues Mauconseil, Mondétour, Mauvoisin^ Tire-Chappef Coupe- Gueule, Vide-Gousset^ etc.
Normandie , de la Flandre , ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris ^
Les noms de plusieurs autres rues de la même ville sont également pour nous des indices irrécusables et nombreux de la corruption des mœurs de cette époque^. Chacun, d'ailleurs, peut lire dans le tableau moral que Dulaure trace de Paris, pendant le cours des onzième, douzième et treizième siècles, et pendant la première moitié du quatorzième, les témoignages que des prélats, des papes, des conciles, viennent rendre tour à tour de la dépravation morale de ces siècles. On peut y voir quelles infâmes bacchanales, aux onzième et douzième siècles, le clergé célébrait publiquement dans l'église Notre-Dame de Paris, ainsi que dans la plupart des églises cathédrales et collégiales du royaume, et ce que disait de ces odieuses orgies l'évêque de Paris, Eudes de Sally, qui eut, le premier, en 1198, la gloire de les blâmer et de les interdire. On y peut voir aussi que l'esprit superstitieux et les terreurs religieuses du temps n'empêchaient pas qu'on ne transformât en lieu de débauche les églises et les cimetières, et que le cime-
* Voy. Michelet, Ilist. de France, t. II, p. 271 .
2 Quelques rues de Paris, lelles que les rues Pavée-d'AndouilleSy Qui-mi-trouva-si-dure, etc., ne portaient que des noms ridicules. Beaucoup d'autres, telles que les rues Merderais, Trou-Punais, Tire- Pet, Cul-du-Pet, Fosse-aux-Chieurs, etc., etc., en avaient de décidément grossiers. Enfin, il en existait un grand nombre, servant de repaire k la débauche, à qui la licence effrontée de ces temps avait donné hardiment des noms pris de l'ordre même d'actions qui s'y faisaient tous les jours. Le lecteur qui voudrait savoir comment la grossièreté naïve de nos âges barbares avait baptisé nos rues Transnonain, Tire- Boudin, Marie-Stuart^ etc., peut consulter le Dictionnaire des rues de Paris de M. de La Tynna, et Dulaure, Hist. de Paris, t. I, p. 432 et suiv.
tière des Innocents notamment ne devînt , tous les soirs, le the'âtre des désordres les plus honteux *.
On pouvait faire, sans choquer les mœurs, des choses qui révolteraient maintenant la pudeur publique. Il n'était pas très rare, par exemple, que des hommes et des femmes fussent condamnés par jugement à être promenés nus dans les rues de Paris ; et encore moins que des confesseurs, dans les églises, infligeassent la discipline à leurs pénitents et à leurs pénitentes dépouillés jusqu'à la ceinture. Des femmes de condition n'éprouvaient aucune répugnance à se h\re rendre par leurs pages des services pour lesquels les moins délicates emploient aujourd'hui le ministère d'une femme de chambre. Un poëte de ce temps, qui ne pouvait écrire que pour la bonne compagnie, donne aux femmes les conseils les plus étranges : par exemple de ne permettre à aucun homme, autre que leur mari, de les embrasser sur la bouche, ou de leur mettre la main dans le sein ; de ne se découvrir ni la gorge, ni les jambes, ni le côté; de boire avec mesure; de ne point jurer, ni mentir, ni voler; d'user de modestie lorsqu'elles luttent avec des hommes, etc. ^.
Aux repas des grands on servait des pâtisseries de formes obscènes qu'on appelait de leurs propres noms ; les ecclésiastiques, les femmes et les jeunes filles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité ^
Malgré les peines barbares prononcées par Charle-
* Voy. Dulauro, ub. sup.
^ Dulaure, ub. sup,, l. H, p. 414 et suiv.
' Quœdam vcntricolœ sunt ; quœdam pudenda muliebria, aliœvirilia rcprœsentant... Voy. le texte dans Chàleaubriand, Etudes hist.y III, p. 450, noie 1.
magne contre les filles publiques*, la débauche, propagée et entretenue par l'affreuse licence du régime féodal*, couvrit la France, à cette époque, de suppôts et de maisons de prostitution. La prostitution n'emporta plus note d'infamie ; elle devint une profession reconnue, autorisée, soumise à des règles spéciales. Les filles publiques formèrent une corporation qui eut ses coutumes et ses privilèges. Tous les ans elles célébraient la fête de sainte Madeleine, leur patronne, et faisaient une procession solennelle en son honneur ^ Elles eurent des lieux destinés à l'exercice de leur métier, et ces lieux reçurent le nom de bordeaux ou clapiers *.
Guillaume, comte de Poitiers, fonda à Niort une maison de débauche sur le modèle d'une abbaye : chaque religieuse avait une cellule et formait des vœux de plaisirs; une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume furent invités à doter richement le monastère d'amour. Il y avait des maréchaux de prostituées*.
La prostitution emportait si peu note d'infamie que la cour, dans ses voyages, était habituellement suivie par des filles de joie, et que ces filles portaient officiellement le litre de prostituées royales, regiœ meretrices^.
* Les femmes d'un libertinage scandaleux étaient condamnées h. parcourir, pendant quarante jours, les campagnes, nues de la léle h la ceinture, et ayant un écriteau sur le front (Voy. Baluze, Capitul. de l'an 800, t. II, col. H98 et 1563).
^ Sainte-Foix, Essais histor., t. Il, p. 108.
^ Voy. Sauvai, Antiquit. de Paris, t. II, p. 617.
* Le mot bordeauj bordel, vient de ce que les lieux de débauche furent d'abord situés au bord des rivières (Voy^ les Recherches de Pasquier).
^ Chateaubriand, Etudes hist., III, 427. « Dunoyer, ub. sup., liv. IV, ch. V.
- Comment s'étonner, après cela, qae des châtelains se réservassent, sur les femmes ou les fiancées de leurs vassaux, le droit de markette (cullagium), et que les curés et les évêques réclamassent ce même droit en nature ou en argent * ? 4
Comment s'étonner qu'un comte d'Armagnac, Jean V, épousât publiquement sa sœur, et vécût avec elle dans son château en tout honneur de baronnage, imitant les fureurs lubriques du maréchal de Rais, lesquelles ne sont ignorées de personne ^ ?
Il y avait pourtant alors beaucoup de dévotion, maM cette dévotion était tout extérieure, a Les chrétiens d'alors, dit Fleury, ne différaient guère des juifs ^t des infidèles quant aux vices et aux vertus, mais seulement quant aux cérémonies qui ne rendent point les hommes meilleurs ^ » La morale consistait tellement dans les seules pratiques de la vie dévote, que le vice avait aussi son culte ; qu'on lui avait choisi des patrons dans le ciel, comme on en avait donné à la misère et à la maladie ; que l'impudicité se trouvait placée sous l'invocation de sainte Madeleine, le vol sous le patronage de saint Nicolas^ et que le plus vil coquin pouvait se flatter d'entrer en paradis par l'intercession du saint en qui il avait foi, et qui était l'objet de sa dévotion parti* culière\
Ajoutons, pour ce qui touche aux penchants vicieux, qu'il s'agissait moins alors de s'en corriger que de racheter les crimes qu'ils avaient fait commettre j et qu'on
* Chateaubriand, w6. sup.,p. 386.
2 /6id.,p. 427.
^ Fleury, Mœurs des chrétiens^ IX.
* Dulaure, Hist. de Paris, t. II, p. MO.
l'église. 367
expiait ces crimes, moins en prenant de nouvelles et meilleures habitudes qu'en composant avec le ciel, en lui payant rançon, en le traitant comme on traite les hommes. « On cherchait à apaiser Dieu par des présents, à corrompre quelque saint par des largesses, eiî lui votant un cierge, une lampe d'argent, une église, ou bien en faisant devant lui acte de soumission et de servilité. On appelait les saints, croyant beaucoup les flatter : Monseigneur, monsieur^ madame. On disait monsieur ou monseigneur saint Denis, monsieur saint Eloi, madame sainte Geneviève, etc. On appelait, par excellence. Dieu Noire-Seigneur et la Vierge Notre-Dame, n'imaginant pas qu'en effet on pût trouver rien de plus propre à les toucher que ces qualifications féodales ^
Voilà où en était la morale féodale, et par où Ton jugeait que les hommes se rendaient agréables à l'auteur de toute vertu et de toute sainteté.
L'ÉglUe.
En faisant les barbares chrétiens, le clergé devient barbare. — Comment et Pourquoi. — Toute-puissance de TÉglise. — Sa hiérarchie. — Son ubiquité.
— Ses immenses richesses. — Fait argent de tout. — Simonie. — Oblations.
— Banque du pape. — Cupidité et oppression. — Ignorance et dépravation de mœurs. — l.e royaume de Satan. — Ces désordres sont-ils la règle ou l'exception ?
« Quand, après la chute du colosse romain, la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échap-
Dunoyer, ub. sup.
paient de tant de villes en flammes furent dissipés ; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes...; alors on aperçut une croix, et au pied de celte croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux*... »
Oui ; mais ces ruines, du milieu desquelles se dresse la tête du prêtre resté debout ^, ce sont les prêtres qui les ont faites, ou, du moins, amoncelées, en aidant, en applaudissant à l'invasion des barbares ^ .
Oui; mais ces prêtres qui sont venus dans les Gaules pour convertir les Francs à la douceur cbrétienne, se convertissent eux-mêmes à la férocité des Francs; et ceux qui devaient enseigner ce précepte du Décalogue : Tune tueras point, et cet autre de l'Évangile : Qui frappe par le glaive périra par le glaive, deviennent hommes de chasse et de guerre *, s'associent à toutes les vengeances, se rendent complices de tous les crimes, se font courtisans des reines les plus violentes % sanctifient les meurtres commis par les rois^, et se souillent eux-
* Chateaubriand, Etudes hist., III, p. 200.
2 Romanus orbis mit, et tamen cervix nostra non flectitur (Saint Jérôme cité par Phil. Chasles, Etudes sur le moyen âge, p. 155).
3 Sidoine Apollinaire, évêque de Ciermont, en Gaule, lors de l'invasion des barbares, au cinquième siècle, dans les écrits qu'il a laissés sur ce grand événement, au lieu d'en retracer les désastres, se plaît à en raconter les aventures, et en parle comme d'une bonne nouvelle (Voy. fragments cités par Phil. Chasles, ub. sup,, p. 109, et textes rapportés par Michelet, Hist, de Fr., I, p. 192).
* En 769, Charlemagne défend aux évoques de chasser, et de porter les armes (Baluzii CapituL, l. I, col. 191 et 360).
* Voy. sur les désordres du clergé de cette époque, Recueil des histor. de France, t. Il, p. 708 et suiv.j t. III, p. 639; t. IV, p. 36, 52, 54, 94.
« Par le roi Clovis, notamment. Voy. Greg. Turon., lib. II, cap. XL.
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mêmes du sang de leurs frères, coupables seulement du crime de ne pas penser comme eux*.
Ces cruautés du cleigé franc provenaient du sang barbare qui coidait dans ses veines. C'est dans la classe infime des nouveaux convertis que l'Église cherchait et trouvait ses nombreuses recrues; les serfs mêmes y étaient admis, et ils s'y précipitaient en telle afïlaence qu'on fut obligé plus d'une fois de leur en fermer les portes. Les serfs, devenus prêtres, gardaient les vices des serfs ; les fils de baibares devenus évêques restaient longtemps barbares. De là l'esprit de violence et de grossièreté qui envahit TÉglise. L'Église améliorait pourtant tout ce qu'elle recevait du dehors; mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer d^aulant elle-même. Avec la puissance, dit Michelet, la barbarie, qui en était alors inséparable , entrait nécessairement dans l'Église \
Or, la puissance de l'Église à celte époque était telle que la société tout entière en était absorbée; les évêques étaient les maîtres du pays; le prêtre était le vrai roi; Charlemagne, quelque grand monarque qu'il fût, était plus prêtre qu'empereur : à chaque page, à chaque mot de ses Capitulaires, on reconnaît le doigt de l'Église ^ L'Église était partout, et sa hiérarchie, qui commençait à l'évêque et remontait au souverain pontife, descendait au dernier clerc de paroisse, à travers le prêtre, le diacre, le sous-diacre, le euro et le vicaire. Nul ne pouvait échapper aux mille mailles de ce réseau ;
* Voy. les rigueurs sanglantes exercées par le clergé contre les hérétiques , au mépris des défenses du Christ et des saints canons. Fleury, Disc. IV" sur l'Hist. eccL^ n° 14.
2 Voy. Michelet, Hist. de France, I, p. 261.
' Voy. Ibid., p. 252, 261, 310, 311, 346, 384.
rois et sujets y étaient également et inextricablement enlacés.
Le grand nom de Rome, de Rome tombée aux mains des papes, ajoutait encore à l'autorité, à la suprématie de l'Église, en l'environnant de l'illusion des souvenirs. Rome, reconnue des barbares eux-mêmes pour l'ancienne source de la domination, ne pouvait que paraître recommencer son existence, ou continuer la ville éternelle. Aussi, ses décrets étaient-ils obéis comme Tétaient ceux de l'ancien sénat.
Les successeurs de saint Pierre étant montés au rang de souverains, il en fut de même des évêques : les évêques étaient souverains de leurs villes épiscopalesj ils avaient la justice, ils battaient monnaie, ils levaient des impôts et des soldats ; l'évêque, dans le camp, s'appelait Vahbé des armées^
Pour élever les barbares à elle, dit un historien, l'Église dut se faire matérielle et barbare; elle dut se faire chair pour gagner ces hommes de chair. De même que le prophète qui se couchait sur l'enfant pour le ressusciter, l'Église se fit petite pour sauver ce jeune monde ^.
C'est-à-dire qu'elle se fit grande, et si grande qu'au pouvoir spirituel qu'elle tenait de Jésus-Christ, elle ajouta le pouvoir temporel que Jésus lui avait interdit ^; et qu'elle acheta ainsi, au prix de tous les vices, le royaume défendu de la terre, en échange du royanme
1 Chateaubriand, ub. sup , p. 268 et 270.
2 Michelet, w6. sup., p. 254.
» « Mon royaume n'est pas de ce monde. » — « Rendez à César ce qui est à César; » et pourtant, ce César était Tibère ! Voy. sur la confusion des deux puissances, ses inconvénients, ses dangers, Fleury, Disc, sur VHisi, eccl., p 97, 119, 159, 161.
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promis du ciel, que l'Église primitive avait conquis au prix de toutes les vertus.
D'humble et pauvre que l'avait faite l'Évangile, l'Église du moyen âge commença par devenir fastueuse et riche.
Dès la fin du quatrième siècle, les évêques métropolitains s'entouraient d'un luxe royal *. « Faitesmoi ëvêque de Rome, disait le préfet païen Prsetextus au pape Damase, et je me fais chrétien. » A la même époque, saint Jérôme se plaignait amèrement de la cupidité du clergé, qui avait hérité des débauchés de Rome l'art de capter les successions, et savait éluder, au moyen de fidéi-commis, les lois par lesquelles les empereurs chrétiens eux-mêmes avaient cru devoir s'opposer à son envahissante avarice '^,
Les richesses du clergé, déjà si considérables sous les empereurs romains qu'on avait été obligé d'y mettre des bornes, continuèrent de s'accroître jusqu'au douzième siècle. Le monastère de Saint-Martin d'Autun possédait, sous les mérovingiens, cent mille manses^. L'abbaye de Saint-Ricquier était plus riche encore'^.
« Amm. Marcell. lib. XXVII, cap. IV.
2 Hieronym., t. II, p. 163.
3 La manse était un fonds de terre dont un colon se pouvait nourrir avec sa famille et payer le cens au propriétaire (Ghâteaub., Etudes hist., III, 274).
* Le monaslère possédait, oulre la ville de Saint-Ricquier, treize autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies, ce qui produisait un revenu immense. Les offrandes en argent, faites au tombeau de Saint-Kcqiuier, s'élevaient seules, par an, à, quinze mille six cents livres de poids, près de deux millions numériques de la monnaie d'aujourd'hui (Voy. Ibid.),
L'Église possédait à elle seule la moitié des propriétés de la France V.
L'Église d'Angleterre possédait aussi, dit-on, la moitié des terres de l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus^.
Au quatorzième siècle, archevêques et évêques, chanoines et moines, moines anciens de saint Benoit, moines nouveaux dits mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence. « Tout ce monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la graisse de la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et reluisant, au milieu du grand peuple affamé qui commençait à le regarder de travers ^. ))
Outre les fruits de l'immense portion du sol dont ils étaient propriétaires, les abbés et les évêques, devenus seigneurs féodaux, prélevaient encore sur le reste l'onéreux impôt de la dîme, tandis que la cour de Rome absorbait, à titre d'aunates, d'indulgences et d'aumônes, une forte part du produit du travail des populations.
Ajoutez que les papes, obligés souvent de quitter Rome depuis le onzième siècle^ soit par les révoltes des Romains qui ne pouvaient s'accoutumer à les reconnaître pour seigneurs, soit par les schismes des anti-papes, imposaient aux fidèles des subsides d'argent qui, de secours volontaires qu'ils étaient au commencement, dégénéraient en exactions forcées et ruineuses ^
Ajoutez encore que les légats à latere, que les papes
» /6îd.,p. 286.
* Michelet, ub. sup. ,111, p. 49.
» Voy. Fleury, Disc, sur l'Hist. eccL, p. 170 et 171.
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disséminaient dans toutes les provinces de la chrétienté, étaient autant de nouveaux proconsuls, dont le faste, le luxe et l'avarice mettaient au pillage les pays où ils étaient envoyés, eux, leurs chevaux et leur suite nombreuse *.
Non contente de recevoir la dîme de tous les biens, l'Église réclamait celle des esclaves : elle en recevait en don; elle en achetait avec des terres; elle faisait établir que, si l'on tuait un de ses esclaves, il lui en serait restitué deux; elle souffrait que, par esprit de dévotion, on se livrât à elle en servitude; elle favorisait de tout son pouvoir la pratique de ces ohlations immorales qu'elle appelait des dévouements pieux; elle enseignait que devenir serf de l'Église , c'était se mettre au service de Dieu même; que la vraie noblesse, la vraie générosité consistaient à rechercher un tel servage; que la gloire en est d'autant plus grande que l'asservissement est plus complet; et telle était, à cet égard, la puissance de ses prédications et de ses maximes, que, de l'aveu de ses écrivains, les ohlations devinrent une des causes les plus actives de l'accroissement de la servitude ^.
Cet esprit cupide et oppressif se combinait dans le clergé avec une extrême ignorance, jointe à une profonde corruption de mœurs.
L'ignorance des ecclésiastiques et des moines était telle, que beaucoup d'entre eux n'entendaient pas le bréviaire qu'ils étaient obligés de réciter tous les jours, et que quelques-uns n'étaient pas même en état de le
» Voy. Ibid., p. 168.
2 Voy. les Mém.de VAcad. des Inscriptions, l. VIII, p. 541 , 564, 566, 567, 572, 583; et Ch. Duooyer, Lib. du trav,, liv. IV, ch. V.
lire; — telle qu'on voit figurer dans les conciles des eccle'siastiques en dignité qui ne peuvent pas signer les délibérations auxquelles ils ont concouru ^
Quant à la corruption des mœurs, elle atteignit son apogée aux dixième, onzième et douzième siècles.
Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, on lit : « 11 nous a été rapporté que des prêtres, ce qui est horrible (quod nefas) , établissaient des auberges dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des prières et les louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de paroles obscènes, de débats et de querelles ^.
Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église.
On voyait alors, en effet, des papes entourés de prostituées ^, des évêques meurtriers et des prêtres vivant avec des femmes perdues \ Un abbé de Noreïs avait dix-huit enfants ^; des moines fainéants passaient leur temps à chasser, à boire et à jouer, introduisant des concubines dans les cloîtres et s'entrebattant pour les querelles de leurs bâtards ^
Avec la corruption, la simonie était générale. Les évêques, riches, prodigues, vains, luxurieux, ambi-
* Voy. Vlntrod à Vllist. de Charles-Quint, t. II, nolcX.
^ Voy. ci-dessus, p. 3G3, el Fleury, Mœurs des chrét., LXVII. s Voy. sur la vie scandaleuse des papes d'alors, Fleury, Disc, sur rhist. eccl., p. 103 et 141.
* Sudre, Histoire du communisme, eli. VII. — Fleury, Mœurs des chrét., LXII.
^ Chateaubriand, Etudes hist., III, p. 423.
^ Les moines de Sainl-Marlin-des-Chanips « vivaient en luxure et fourlayaient les femmes de leurs voisins » {Reou&il des hist, de France^ t. Xn, p. 135}.
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tieux, rapaces, ivrognes, trafiquaient des biens de l'Église, vendaient de fausses reliques, faisaient de faux miracles, fabriquaient de fausses le'gendes, etc. *.
Non-seulement des seigneuries temporelles se concédaient, se vendaient à des abbés, à des monastères^, mais encore des monastères, des abbayes se concédaient , se vendaient à des gentilshommes, à des laïques % voire même à des femmes -et à des enfants*.
Et ces désordres ne souillaient pas que les siècles grossiers du moyen âge, ils déshonoraient aussi les siècles les plus éclairés.
L'an 1551, les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon devant Clément VIL Ce pape, favorable aux moines, apostrophe ainsi les prélats : « Parlerez-vous d'humilité, vous si vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous de pauvreté, vous, si avides que tous les bénéfices du monde ne vous suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté?... Vous haïssez les moines mendiants, vous leur fermez vos portes, et
* Dans un de ses Capilulaires, Charlernagne défend aux évêques d'avoir plusieurs femmes, de fréquenter les tavernes, de s'enivrer et de faire enivrer les autres. Le même Capilulaire leur reproche de s'enrichir en profilant de la crédulité superstitieuse du peuple, d'envahir le bien d'autrui, de se parjurer, de vendre de fausses reliques, etc. (Voy. Baluzii Capitul, t. I, col. 191 et 360. — Fleury, Disc, sur l'Hisl. eccl. — Dulaure, Hist. de Paris, t. 1, p. 480.)
* Malgré les défenses de Charlernagne, on voit, depuis comme avant, des moines et des abbés aller k la guerre et combattre sous le froc pour la défense des fiefs qu'ils possédaient comme seigneurs (Voy. Fleury, Disc, sur VHist. eccl, p. 95 et ICI).
^ Voy. Est. Pasquier, Recherches de la France, liv. II, ch. XIV. — Fleury, ub. sup., p. 94, ICI et 166.
* Pasquier, w6. sup, — Fleury, Mœurs des chrét.f LX.
VOS maisons sont ouvertes à des sycophantes, et à des infâmes : lenonibus et truffatoribus ^.
Dans le même temps, Pétrarque écrit à l'un de ses amis ; « Avignon est devenu un enfer, la sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre, tout est imprégné de stupre et de mensonge.... » Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même, abbé, chaste et fidèle amant de Laure, était entouré de bâtards ^.
Un siècle plus tard, les grands dignitaires de l'Église parlaient librement et effrontément de la transmission héréditaire de leurs charges et de leurs biens à leurs enfants, et la manière dont un pape voulait marier, doter, établir ses fils devint plus d'une fois une crise déterminante du mouvement européen ^.
Qui ne sait les scandales, en ce genre, et les meurtres et les empoisonnements d'Alexandre VI et de son fils César Borgia * ?
Qui ne sait les taxes de la chancellerie romaine, au commencement du seizième siècle, et la perturbation jetée dans la chrétienté par la collation des évéchés à prix d'argent ou à titre de transmission testamentaire^ ? Toutes les charges ecclésiastiques étaient vendues, louées pour un modique salaire ; — « malheur, s'éciic un des rares prélats restés fidèles à la loi du Christ, mal-
* Chateaubriand, Etudes hist., lll, 423. 2 Jbid., p. 424.
* Voy. L. Ranke, Hist. de la Papauté, trad. de Saint-Chéron, 1. 1, p. 73 et 78.
* Voy. Ibid.^ p. 78 et suiv.
» Voy. /6îd., p, 90el91.
heur qui fait naître en mes yeux une source abondante de larmes *. »
Quoi d'étonnant, après cela, qu'on crût alors à la venue de l'Antéchrist, et au royaume de Satan substitué au royaume du ciel ^ ?
Constatons pourtant, à l'honneur du christianisme, que ces désordres étaient exceptionnels, même dans leur généralité. Ce qui le prouve, c'est que toutes les fois qu'ils ont éclaté, des conciles se sont assemblés qui, s'érigeant en cour de justice, ont infligé aux coupables les peines portées par les canons de l'Eglise. Si le nombre des coupables eût été le plus grand, l'impunité de leurs crimes leur eût été assurée, car c'était seulement par leurs pairs que les évoques pouvaient être jugés. Il y a eu, dans les siècles du moyen âge, un nombre, plus considérable qu'à aucune autre époque, de prêtres, d'évêques, de papes, indignes de la sainteté du sacerdoce. — Qui le nie ? Mais il y a eu aussi, à côté, un grand nombre de prêtres, d'évêques, de papes, dignes, par leurs vertus, de figurer dans les plus beaux siècles de l'Église ! — Qui pourrait le nier? L'or, pour être or, a besoin de se dégager de quantité de déchet et d'alliage. En est-il moins pur pour cela?
§ IV
Le Peuple.
Quand commence à naître. — Comprend les diverses classes de travailleurs. — Classes asservies : serfs, vilains, cagots, juifs, lépreux. — Classes roturières
* Voy. Ibid., p. 94.
» Voy. Ibid., p. 82.
libres : bourgeois, manants, gens de négoce et de métier, gens de bras et de labour, paysans, condilionales, tributarii, elc. — Gent taillable et corvéable à merci.
Le nom de peuple ne se trouve point dans les chroniques de France avant Louis le Gros.
Le peuple cependant existait, en France, sous les rois des deux premières races. Il se composait alors des soldats ou conquérants. C'est ce peuple- là qui paraissait tout entier aux assemblées de mars et de mai, et qui donnait son suffrage pour la formation des lois, et sa voix pour l'élection des souverains.
Mais ce peuple disparaît sous les premiers rois de la troisième race.
La France alors était une république aristocratique fédérative reconnaissant un chef impuissant. Cette aristocratie était sans peuple.
Tout était noble ou serf. Le servage n'avait point encore englouti la servitude; le bourgeois n'était point encore néj l'ouvrier et le marchand appartenaient encore à des maîtres, dans les ateliers des abbayes et des seigneuries ; la moyenne propriété n'avait point encore reparu ; de sorte que cette monarchie (aristocratie de droit et de nom) était de fait une véritable démocratie, car tous les membres de cette société étaient égaux ou le croyaient être. On ne rencontrait point au-dessous de l'aristocratie cette classe distincte et plébéienne qui, par l'infériorité relative du rang, fixe la nature du pouvoir qui la domine. Voilà pourquoi les chroniques de ces temps ne parlent jamais du peuple.
Ce n'est qu'à partir de Louis le Gros qu'il en est fait mention dans l'histoire, parce que ce n'est que de cette époque qu'il prend un nom^ un corps, une existence
sociale par le bourgeois dans les villes, par les serfs affranchis dans les campagnes ^
Le peuple comprenait donc les diverses classes de travailleurs : serfs, vilains, roturiers libres.
Les serfs attachés à la glèbe, adscripti glehœ, étaient considérés comme la chose de leurs maîtres, comme de véritables immeubles par destination.
Cependant, leur condition est, en droit, fort différente de celle des anciens esclaves ; la religion et la morale ne sont plus aussi complètement indifférentes au sort des classes asservies ; les lois ne gardent plus un silence aussi absolu sur les violences dont elles peuvent être l'objet; la loi des compositions protège, jusqu'à un certain point, le serf dans sa vie et dans ses membres : il a un commencement de propriété, comme un commencement de sûreté personnelle; il n'est plus aussi complètement en dehors de la société *.
Mais, en fait, le seigneur n'établissait aucune différence entre ses serfs et ses chiens ; le même fouet servait à châtier les uns et les autres. Pour une faute légère, le serf recevait cent cinquante coups. Pour une faute plus grave, le maître lui coupait les oreilles, le nez, un pied, une main, lui arrachait les yeux ou le privait de la vie^
Ces atrocités de l'époque barbare furent adoucies, il est vrai, sous la période féodale. Mais, à combien d'exactions et de violences les serfs ne sont-ils pas encore habituellement exposés ! Ils ne sont plus aussi
» Voy. Chateaubriand, Etudes hist., préf., p, 120 et t. III, p. 263 et 296.
* Cil. Dimoyer, Lib. du trav.^ liv. IV, ch. V. 3 Baluzii Capitul, lib. I, col. 485 et 486.
pleinement possédés, sans doute, mais ils sont encore souniis à une multitude de charges onéreuses et de devoirs humiliants. Ils doivent à leur seigneur la dîme, le champart, le cens, la taille, la corvée. Le seigneur exerce sur eux des justices de toutes sortes : de routes, de moulures, de fours, de rivières, de pressoirs, de monnaies, de foires; — ils doivent défendre, la nuit, son château contre tout danger et contre tout bruit incommode; — ils sont tenus, au besoin, de lui servir d'otages, d'aider à payer sa rançon, s'il est pris; de contribuer pour la dot de sa fille; — dans le même temps, ils n'exercent qu'un pouvoir précaire sur leurs propres enfants; ils ne peuvent les marier qu'avec la permission de leur seigneur, et moyennant une redevance; ils ne peuvent non plus tester ou hériter sans permission; — quiconque les blesse ou les tue doit une réparation au seigneur; ils sont considérés comme un appendice de la propriété immobihère à laquelle ils sont attachés; ils sont transmis avec elle; on donne un homme avec son fonds ; non-seulement ils ne peuvent pas quitter la terre dont ils dépendent ainsi, mais ils le voudraient vainement : ils portent toujours quelque marque visible de leur servilité : tête rasée, vêtement particulier, collier de cuivre rivé au cou, etc. Enfin nulle autorité n'a le droit d'intervenir entre le maître et le serf, dont l'état est resté ainsi l'égal de celui de la bête de somme *.
Les vilains différaient des serfs en ce sens qu'ils étaient admis à payer h leurs maîtres une redevance au moyen de laquelle le surplus des produits de la nature leur appartenait.
* Voy. Ch. Dunoyer, ub. sup.
On les appelait vilains, villani ou mcanî, parce que c'était en de petits hameaux, en de petits villages, villœ\ que se résolvaient les populations serves de la campagne, au fur et à mesure de leur émancipation ^. On les appelait aussi paysans, c'est-à-dire gens du pays, ou, comme les Romains disaient, pagani. On les appelait enfin roturiers; — à rure, quasi rusticus ^, — mot qui s'étendit plus tard, comme celui de vilains, h tous les gens de ville ou de campagne qui n'appartenaient ni au clergé ni à la noblesse.
Nous avons dit que les vilains, une fois la redevance payée, disposaient à leur volonté du surplus des produits de leurs terres. Mais à quelles exceptions nombreuses n'était pas .soumise cette règle, et de combien de charges onéreuses n'était pas grevé le surplus! Généralement, les vilains étaient taillahles et corvéables à merci et à miséricorde.
Les droits seigneuriaux qui pesaient sur eux n'étaient pas qu'honorifiques, ils étaient encore et surtout pécuniaires et fiscaux.
* Dict. étym. de Ménage, v° Vilains, lequel traite d'erronée la délinilion de Pasquierque nous avons donnée ci-dessus, p. 357. Les villes d'aujourd'hui s'appelaient ancienniment bourgs, comme encore eu Allemagne. « D'où vient, dit Loyseau, que nous appelons fors-bourgs ce qui est fors ou hors le bourg » {Traité des Ordres, p. 75). La plupart des villages de Beauce retiennent encore leur ancienne terminaison de ville, à la suite du nom de leur ancien seigneur : Angerville, Mereville, etc.
^ Ces bourgades avaient toujours pour centre un château, une église, ou un monastère, sauvegarde a l'abri de laquelle venaient se ranger les serfs, faibles, nus, désarmés. Les maisons isolées dans la campagne appartiennent aux époques modernes ; dans les temps primitifs il n'y avait jamais d'isolés que les châteaux (Granier de Cassagnac, Classes ouvrières, ch. XI).
' Loyseau, Traité des Ordres, ch. IV, n«> 31.
-, Non-seulement le roi, grand chef fe'odal qui se sustentait des revenus de ses domaines, levait encore des taxes, mais tous les seigneurs suzerains et non suzerains, ecclésiastiques ou laïques, en levaient aussi de leur côté. Les droits de quint et de requint, de lods et ventes, de my-lods, de ventrolles, de reventes, de reventons, de sixièmes, huitièmes, treizièmes, de resixièmes, de rachats et reliefs, de plait, de morte-main, de rettiers, de pellage, de couletage, d'affouage, de cambage, de cottage, de péage, de vilainage, de chevage, d'aubain, d'ortize, de champart, de mouture, de fours banaux, etc., etc., lesquels s'étaient venus joindre aux droits de justice, au casuel ecclésiastique, aux cotisations des jurandes, maîtrises et confréries, et aux anciennes taxes romaines, prouvent qu'en inventions financières nos pères étaient plus forts, mais aussi plus écrasés que nous.
C'est sur les serfs et les vilains que pesaient surtout les maux causés par les guerres privées. Un seigneur jouissait encore de quelque sûreté, derrière les murailles de son château ; mais rien ne protégeait le serf dans sa chaumière ; et quand on ne pouvait arriver jusqu'au seigneur, on tuait, on pillait les colons, on mettait le feu à leurs villages, on les emmenait pêle-mêle avec leurs bestiaux.
Il y avait dans la position de ces malheureux quelque chose de particulièrement triste : s'ils défendaient avec courage le château de leur seigneur, l'agresseur leur faisait expier cette marque de dévouement; si leur résistance n'était pas assez ferme, c'était par leur seigneur qu'ils étaient punis. L'oppression leur arrivait ainsi de tous les côtés , et la victoire, qui ne pouvait manquer d'être favorable à
l'une des parties belligérantes, était toujours funeste pour euxV , A côté des serfs et des vilains, il existait, au moyen âge, des races maudites, qui semblent les parias de l'Occident. Nous voulons parler notamment des cagols, des juifs, des lépreux.
Les cagots, appelés aussi colliberts, caqueux, cocons, caquins, crétins, etc., étaient des descendants des Sarrasins restés en France après la retraite des infidèles. On retrouve dans Fouest et dans le midi de la France quelques débris de cette population opprimée , que poursuivent encore de nos jours une horreur et un dégoût traditionnels^.
La même horreur, le même dégoût poursuivaient les juifs au moyen âge. Recherchés et distingués, à cause de leurs richesses, sous les rois des deux premières races, et notamment sous le règne de Charlemagne, ils furent dévoués à Texécration et condamnés à une sorte d'extranéité universelle et perpétuelle, sous le régime féodal. Les juifs subirent donc la loi commune du servage. Leur titre d'ennemis du christianisme les plaça môme au dernier rang de l'échelle servile. Philippe I" les chassa de France Tan 1096. Mais Philippe le Bel les rappela pour les proscrire de nouveau, selon le besoin de ses finances. Son successeur leur accorda aussi la faveur de pouvoir faire rentrer leurs créances, mais ce fut à condition qu'ils en verseraient les deux tiers au trésor royaP. En Angleterre, le roi Jean ayant fait
* Dunoyer, ub. sup.
2 Voy. détails à leur sujet dans VHist de France de Michelet, t. ï, Appendice, p. 495 et suiv.
3 Voy. Villeneuve-Bargemonl, Hist. de Véconom. polit., [. I, cli. VIH.
emprisonner les juifs pour avoir leur bien, l'an 1216, il y en eut peu qui n'eussent au moins un œil crevé. Ua d'eux, à qui on arracha sept dents, une chaque jour, donna dix mille marcs d'argent à la huitième. Henri III, l'an 1275, tira d'un juif d'York quatorze mille marcs d'argent et dix mille pour la reine. Ces rois, dit Montesquieu, ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets, à cause de leurs privilèges, mettaient à la torture les juifs ([u'on ne regardait pas comme citoyens*. Quand le juif se faisait cluctien ses biens étaient confisqués, sous prétexte que sa liberté dépouillait son seigneur de la propriété de sa personne ^ Ces juifs convertis, mais dénués de tout, se trouvaient ainsi réduits à la men (licite ^
Les lépreux, ce ce sale résidu des croisades, » étaient d'autres parias plus maltraités encore que les juifs. Quand ils nétaient pas renfermés dans les léproseries, ladreries, maladreries, qu'on avait fait construire exprès pour eux, ils étaient relégués, au njilieu des campagnes désertes, dans des huttes solitaires dont on ne pouvait approcher, dont ils ne pouvaient sortir. Pauvres brebis galeuses, leur vie étail mie mort anticipée, et les riiucls de TEglise pour la séquestration des lépreux différaient peu de l'oiiice des morts ^.
Daus cet état d'o})pression des classes asservies , quelle était donc la coijdition des classes roturières libres?
Les classes roturières libres comprenaient, outre les gens de plume, de robe et de iinance, les gens de né-
^ Monlesquiou, Esprit des Lois.
2 Voy. Vllist.chronol. du président Ilénaull.
' Vu}. Michelel, xib. sup.^ 111, \). 12^0.
goce et de métier qui pouvaient être bourgeois, et les gens de bras et de labour qui ne pouvaient l'être.
Les bourgeois n'étaient pas indifféremment tous les habitants des bourgs, c'est-à-dire des villes. Les nobles, en effet, habitaient aussi les villes, et ne s'appelaient pas pour cela bourgeois, encoie bien qu'ils tinssent à honneur d'être bourgeois de certaines villes, et que le nom de bourgeois, signifiant quelquefois homme de guerre, ne dérogeât point à noblesse ^ De même les vilains, quand ce mot eut perdu sa signification primitive, habilaient aussi les villes, et n'avaient pas droit pour cela de se qualifier bourgeois; ils s'appelaient manants. Il n'y avait de bourgeois que les roturiers ayant part aux honneurs de la cité et voix aux assemblées, (c en quoy consistoit la bourgeoisie \ »
Même, à proprement parler, il n'y avait de bourgeois que dans certaines villes, c'est-à-dire dans les villes privilégiées, ayant « droit de corps et de communauté. » C'est pourquoi, dit Loyseau, « en notre langue, bourgeois a je ne say quoy de plus spécial que ciloyen ^. »
On distinguait donc, dans les villes municipales, deux sortes de personnes libres roturières : les bourgeois et les manants (manentes^ demeurants). Les bourgeois étaient les membres mêmes de la cité, c'est-à-dire ceux qui
* Voy. Chateaubriand, w6. 5wp., p. 310. Les bourgeois de Paris s'appelaient les bourgeois du roi. Charles V leur accorda a tous des lettres de noblesse qui furent confirmées depuis par Charles VI, Louis XI, François I^"" et Henri II {Ihid.).
2 Loyseau, Traité des Ordres, ch. VIIl, n° 8. — « Le bourgeois du moyen âge, qui reconstruisit la moyenne propriété dans les cités, n'était pas du tout le bourgeois de la monarchie absolue; c'était un personnage important, souvent appelé à délibérer sur les plus graves affaires de la patrie » (Chateaubriand, ub, sup.),
^ Loyseau, ti6. sup., n° 9.
étaient inscrits sur les registres de la municipalité, et qui avaient juré d'en observer les lois. Les manants étaient tout simplement des gens du dehors qui avaient leur domicile dans la ville érigée en commune, sans participer à ses privilèges, ou môme des gens du lieu, que leur basse naissance rendait encore indignes des immunités de la bourgeoisie * .
Mais le bourgeois, comme le manant, n'en était pas moins sujet justiciable et tributaire de son seigneur, n'y ayant que les gentilshommes qui eussent a cette franchise de n'être tenus à aucuns subsides ni autres devoirs, fors d'assister le roy es guerres ^. »
11 y avait de grands, de petits et de francs bourgeois; le bourgeois pouvait posséder certains fiefs.
Les gens de négoce pouvaient être bourgeois, « parce que, dit Loyseau, les marchands, tant pour l'utilité, même nécessité publique du commerce, que pour l'opulence ordinaire qui leur rapporte du crédit et du respect, joint que le moyen qu'ils ont d'employer les artisans et gens de bras leur attribue beaucoup de pouvoir dans les villes , non debent liaheri inter viles fersonaSf nec ah honoribus omnino arceri 3. »
Il en était de même des artisans ou gens de métier, (( parce que aux arts mécaniques il gît beaucoup d'industrie, et qu'on y a fait des maîtrises comme aux arts libéraux j et pour ce que, en tant que certains métiers participent de la marchandise, ils sont honorables, et ceux qui les exercent ne sont pas mis au nombre des viles personnes, et se peuvent qualifier d'honorables
* Granier de Cassagnac, Hist. des classes ouvr.i ch. Yll.
* Loyseau, ub. sup.^ ch. IV, n° 33.
3 Loyseau, Traité des Ordres, ch. VUI, n^s-iS el 46.
JLE PEUPLE. 387
et de bourgeois , comme les apothicaires , orfèvres , jouaillers, merciers, grossiers, drapiers, bonnetiers, et autres semblables, comme il se voit dans les ordonnances *. »
Quant aux métiers qui « gisaient plus en la peine du corps qu'au trafic de la marchandise, ni en la subtilité de l'esprit, » ceux-là étaient réputés vils, et exclus de toute participation aux droits de bourgeoisie, à digmori parte ^.
A plus forte raison , « ceux qui ne font ni métier ni marchandise, et qui gagnent leur vie avec le travail de leurs bras, que nous appelons partant gens de hras ou mercenaires , comme les crocheteurs, aides à maçons, charretiers et autres gens de journée, sont tous les plus vils du menu peuple; car il n'y a point de plus mauvaise vacation que de n'avoir point de vacation ^. «
Pour ce qui est des gens de labour, « c'est-à-dire de ceux qui ont pour vacation ordinaire de labourer pour autrui comme fermiers , exercice qui est aussi bien défendu à la noblesse que la marchandise, encore bien qu'il n'y ait point de vie plus innocente, ni de gain plus selon la nature que celui du labourage, nous réputons aujourd'hui les laboureurs et tous autres gens de village, que nous appelons paysans, pour personnes viles, les ayant tant rabaissés, même tant opprimés, et par les tailles et par la tyrannie des gentilshommes, qu'il y a sujet de s'étonner comment ils peuvent subsister et comment il s'en trouve pour nous nourrir *. »
1 Ibid. , n«« 49 et 52.
3 Ibid., n°54.
* Jbid., no* 47 et 48.
Il existait dans les campagnes quelques autres hommes libres, en bien petit nombre, lesquels conservaient encore une ombre d'inde'pendance, sous les noms de condilionaleSf iributarn, arimanm, ce qui prouve que cette inde'pendance ne leur appartenait pas sans conditions. C'étaient probablement de petits proprie'taires qui payaient aussi leur part de redevances aux seigneurs, soit en argent, soit en services, et dont la condition était des plus misérables *.
Ce furent tous ceS gens du peuple qui se soulevèrent, dans le douzième siècle, et devinrent proprié^ taires collectifs, et par conséquent seigneurs, à leur tour, sous le nom de commmunes. Ce furent les mêmes gens du peuple qui formèrent plus tard Tordre du tiersétat, quand le tiers-état fut enfin compté pour quelque chose.
Mais le peuple proprement dit n'exista jamais pour le noble que comme matière imposable, que comme gent taillable et corvéable à merci.
La Misère.
Miâère affreuse partout après l'invasion. — Se transforme, sans s'éteindre, sous Charlemagne et ses successeurs. — Servitude et servage. — Prix énorme des blés. — Exposition des enfants, mise à mort des vieillards. — Famines et pestilences. — Le mal d'enfer. — La fin du monde. — Recrudescence de misère sous la féodalité. — Les loups de mer. — Nouvelles famines. — La peste noire. — Nourriture, demeures et vêtements du peuple. — Le peuple seul est malheureux. — Altération des monnaies. — Exactions du fisc. — La maltôte. — Obnoxiations. — Mendiants. — Pèlerins. — Flagellants. — Pastouraux. — Pillards anglais. — Brigands gentilshommes. — Le payaan
Blanqiii, Hist. de l'écon. polit., I, p. 156.
affamé se révolte. — La jacquerie. — Terrible revanche des nobles. — Dévastation des campagnes. — Cherté des vivres, — Mortalité. — Épidémie du crime. — Les bouchers de Paris et les cabochiens. — La praguerie et les écorcheurs, etc., etc. — Règne du diable.
La misère, — une misère profonde, affreuse, infinie, — ne pouvait qu'être le résultat d'un état de choses aussi lamentable.
L'invasion des barbares fut le premier anneau de cette chaîne de malheurs.
Nous ne pouvons nous faire qu'une faible idée aujourd'hui du spectacle que présentait le monde romain après cette invasion. Le tiers, peut-être la moitié de la population de l'Europe et d'une partie de l'Afrique et de l'Asie, fut moissonné par la guerre, la pesteet la famine.
Quand Julien passa en Gaule, quarante-cinq cités venaient d'être détruites par les Allemands. Après l'invasion d'Attila, il n'y eut que deux villes de sauvées au nord de la Loire : Troyes et Paris. « L'herbe ne croît plus partout où le cheval d'Attila a passé. » A Metz, les Huns égorgèrent tout jusqu'aux enfants, et la ville fut livrée aux flammes. Salvien avait vu des cités remphes de corps morts ; des chiens et des oiseaux de proie, gorgés de la viande infecte des cadavres, étaient les seuls êtres vivants dans ces char-t niers.
En Espagne, les bêtes, alléchées par les cadavres gisant dans les campagnes, se ruaient sur les hommes qui respiraient encore ; dans les villes, les populations entassées, après s'être nourries d'excréments, se dévoraient entre elles ; une femme avait quatre enfants ; elle les tua et les mangea tous.
En Bretagne, d'une mer à l'autre, la main sacrilège
des barbares promena partout Tincendie, et balaya comme d'une langue rouge toute la surface de l'île. Tous les habitants pe'rirent par le fer ou par le feu K
En Afrique, les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les montagnes ne pût trouver de nourriture. Ils rasèrent les édifices publics échappés aux flammes ; dans quelques cités, il ne resta pas un seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes fortifiées, ils égorgeaient les prisonniers autour des remparts ; Tinfection de ces voiries, sous un soleil brûlant, se répandait dans l'air, et les barbares laissaient au vent le soin de porter la mort dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir*.
En Asie, les invasions des Goths amenèrent une famine et une peste qui dura quinze ans; cette peste parcourut toutes les provinces et toutes les villes : cinq mille personnes mouraient dans un seul jour. On reconnut, par le registre des citoyens qui recevaient une rétribution de blé à Alexandrie, que cette cité avait perdu la moitié de ses habitants *.
En Italie enfin, Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les maux qu'elle avait infligés à la terre. Les femmes, selon saint Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendaient à leurs mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venait que d'en sortir. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avait été la mère. La lumière des nations fut éteinte; en coupant la tête de l'empire romain, on abattit celle du monde*.
• Voy. Chateaubriand, Etudes hist., t. III, p. 177, 183 a 188. Lors
L'histoire, en nous faisant la peinture générale des désastres de l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans Touhli les calamités particulières, insuffisante qu'elle était à redire tant de malheurs. Nous apprenons seulement par les apôtres chrétiens quelque chose deslarmes qu'ils essuyaient en secret. «La société, bouleversée dans ses fondements, ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence ; elle ne fut pas plus à l'abri que le palais : à cette époque, chaque tombeau renferma un misérable *. »
Quand la conquête barbare fut consolidée et assise, la fortune et la liberté des vaincus furent seules sacrifiées au vainqueur. Mais la portion des terres conquises que les barbares s'étaient adjugée donna naissance à des vexations de toute espèce, et continua, sous des formes nouvelles, le système d'usurpation que les Romains avaient suivi partout où leurs armes s'étaient avancées. Nous avons vu (page 549) le sort qui fut réservé aux colons et aux propriétaires. Le même sort fut fait aux artisans. Les artisans ne furent plus libres de travailler pour eux-mêmes ; ils se virent adjugés, par le droit de la guerre, aux chefs de leurs vainqueurs, et ceux-ci, entourés de forgerons, de charpentiers, de cordonniers, de tailleurs, de teinturiers, d'orfèvres, joignaient aux revenus de leurs terres les profits du travail de ces ouvriers. C'était encore la servitude romaine, avec cette différence que naguère les Romains l'exploitaient pour leur compte, et que maintenant ils la subissaient pour le compte d'autrui*.
du sac de Rome par Alaric, « l'herbe serrée se fauche mieux, » disait ce terrible aballeur d'hommes (Zosim., lib. V, p. 106).
* Ibid., p. 193.
* Blanqui, Hist. de Vécon. polit,, î, p. 120.
Sons Charlemagne, l'esclavage s'adoucit; mais il s'étendit considérablement. Charlemagne gratifia son maître Alcuin d'une ferme de vingt mille esclaves ^ Chaque jour, d'ailleurs, les grands forçaient les pau-r vres à se donnera eux corps et biens ^
L'esclavage, joint aux guerres de cette époque, était sous les rois francs, comme sous les Romains, une cause active de misère dans les campagnes.
Le prix énorme du blé, et le bas prix des bestiaux, indiquent, d'ailleurs, assez que la terre restait en pâturage ^.
La terre ne produisant pas assez de blé pour la nourriture de ses habitants, que faisait-on des enfants, des vieillards impropres à la guerre? On exposait les uns, on mettait à mort les autres.
Les païens du Nord exposaient leurs enfants, comme les païens de la Grèce ou de Rome. Le ver sacrum des nations italiques, qui dévouait à l'exil une partie de la jeunesse, se retrouve chez tous les peuples barbares ^ Dans le Nord, les enfants que laissait l'affranchi étaient exposés tous ensemble dans une fosse et sans vivres. Le maître retirait et élevait celui qui vivait le plus longtemps. De même, selon une tradition lombarde, on sauvait de préférence, parmi les enfants exposés, celui qui saisissait avec le plus de force la lance du roi^. L'enfant ne pouvait plus être exposé dès qu'il avait pris la moindre nourriture, ne fût-ce
* Michelet, Hist. de Franoe^'l. 4, p. 344.
* Un bœuf ou six boisseaux de froment valaient deux sous. Cinq bœufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix sous. Six bœufs, ou une cuirasse, ou trenle-six boisseaux, douze sous (Desmichels, Hist. du moyen âge, t. U).
» Voy. Michelet, Origines du droit français^ p. 3, 5, 7 et 415.
qu'une goutte de lait ou de miel, les aliments constituant chez les païens du Nord une sorte de baptême intérieur d'initiation, de communion à la vie qui consacrait l'existence de l'enfant *.
L'abandon, la mise à mort des vieillards dérivait du même principe qui déterminait l'exposition des enfants * .
La famine, ce fléau des sociétés peu avancées, était la cause la plus commune de ces affreuses exécutions.
Sous Glovis II, en Tan 660, il y eut une famine si grande, qu'on vendit jusqu'aux reliques des saints pour subvenir à la nécessité urgente*. Sous Charlemagne, il y eut aussi deux famines extrêmes, en 779 et en 793. Il y en eut une autre sous Charles le Débonnaire, en 820, et une autre en 845 ^
Après ce règne, époque où les désordres politiques éclatèrent avec plus de fureur, les famines se multiplièrent à tel point que, dans l'espace de vingt-trois ans, les chroniques font mention de quatorze années de famine extrême^. Pendant quatre années, la disette fut si grande qu'elle porta les hommes à s'entr'égorger pour se nourrir de leur propre chair. Ainsi, depuis 843 jusqu'en 876, le nombre des années où les hommes mouraient de faim surpassa celui des années où ils pouvaient vivre"*.
On vit encore, pendant le reste de la période carlovingienne, un grand nombre d'années de famine et
» ibid.
* DuTillet, Rec. des Roys de France, \U, p. 23.
8 Voy. Recueil des hist. de France, l. V el VI, passim ; et Du Tillet, m6. sup., p. M.
* Voy. Dulaure, Hist. de Paris, t. I, p. 465.
â94 MOYEN AGE.
de pestilence. Je ne citerai que les anne'es 895, 899 efc 940*.
La mauvaise nourriture que prenaient les peuples pendant ces disettes engendra cette cruelle maladie, inconnue dans les temps civilisés, et appelée le feu sacré, la maladie des ardents, le mal d'enfer. Le territoire des Parisiens fut; en 945, désolé par cet horrible fléau ^
En même temps que le corps était en proie à ces souffrances, l'âme, l'esprit, l'intelligence étaient dévo-* rés, annihilés par l'invasion des croyances les plus absurdes, des stupidités les plus grossières. La société tout entière était en dissolution.
G^est du sein des ténèbres épaisses et des calamités de toutes sortes qui s'abattirent sur le dixième siècle, que naquit la pensée universelle que le monde allait finir. L'an 1000 était le terme fatal de la vie de l'humanité. Tout le monde s'y préparait comme à un événement inévitable. Adventante mundi vespero, portent tous les testaments ou chartes de donation qui nous sont venus de cette triste époque.
L'an 1000 se passa, et la fin du monde ne vint point. Mais la fin de la misère ne vint pas davantage, et la féodalité, multiple et faible, succédant à la royauté de Charlemagne, une et forte, n'était pas de nature à en résoudre le problème.
La discorde, en effet, se mit aussitôt entre ces my-* rîades de roitelets qui se partagèrent la souveraineté sous le nom de seigneurs féodaux, et qui lavèrent leurs offenses dans le sang de leurs sujets. Pendant plus de trois siècles, l'Europe offrit Taspect d'une vaste arène
* Rec. des hist. de France, vh, sup,
* Dulaure, ub. sup.
Là MISÈRE. 395
OÙ le plus fort exploitait le plus faible sans pitié. Plus d'unité nationale, plus de lien nulle part, partant plus d'obéissance; les guerres civiles amenèrent les dévastations, les dévastations produisirent l'abandon des cultures, et de nouveau la famine ajouta ses rigueurs à tous ces fléaux.
Les incursions des pirates normands furent pour nos malheureux ancêtres une autre cause de famine, en même temps qu'elles en étaient aussi l'effet; car le génie de ces loups de mer, c'était la faim *.
La faim donc les poussait, et la faim les attendait au rivage.
L'histoire nous apprend que, de la fin du dixième siècle au commencement du douzième, dans l'espace de cent douze ans, la famine qui, dans les siècles précédents, avait déjà fait d'affreux ravages, reparut treize ou quatorze fois, presque toujours accompagnée de la peste ou d'autres épidémies meurtrières; qu'elle dura cinquante-une années sur cent douze, à peu près une année sur deux ; et qu'en de certaines années la rage de la faim fut telle, que les hommes furent plusieurs fois poussés à s'entretuer pour se manger les uns les autres ^ .
L'histoire nous apprend également qu'en Tan 1608 il y eut, en Angleterre, une famine si grande qu'on en vint à manger de la chair humaine'.
Une famine, suivie de pestilence, sévit pareillement en France, en Fan 1348, sous Philippe de Valois.
Ce fut la grande peste noire qui, d'un coup, entassa
^ Voy. Michelet, Hist. de France, 1. 1, p. 393.
2 Voy. Dulaure, Hist. de Paris, 1. 1, p. 470 et suiv.
^ Voy. Du Tillel, Recueil des rop de France, III, p. 63.
les morts par toute la chrétienté. Elle dura seize mois en Provence, et y emporta les deux tiers des habitants. Il en fut de même en Languedoc. Le mal fut si terrible à Paris qu'il y mourait huit cents personnes par jour '.
En Italie, la peste fit encore de plus grands ravages : la contagion était effroyablement rapide; à Florence seulement il y eut cent mille morts. On avait fait de grandes fosses où l'on enterrait les corps par centaines*.
Le fléau destructeur exerçait alors d'autant plus de ravages, que, dans la période que nous parcourons, il existait moins de moyens de le combattre. Nous avons parlé plus haut de la mauvaise nourriture. Nous dirons un mot ici de la pauvreté des demeures et des vêtements.
Les rues les plus sales du Paris d'aujourd'hui ne donneraient qu'une faible idée de la plupart de celles du Paris d'alors : — étroites, tortueuses, non pavées, bordées seulement de misérables bicoques, hormis dans les endroits le long desquels régnait quelque édifice public , remplies d'ordures et d'immondices qui n'étaient jamais enlevées. La première idée de les paver ne vint qu'à la fin du douzième siècle. C'étaient des cloaques infects aussi hideux à voir que malsains à habiter ^
11 y avait peu de maisons qui eussent des cheminées; on manquait des meubles et des ustensiles les plus indispensables ; on n'avait point encore inventé les fourchettes, et chacun mangeait avec ses doigts; l'on n'a-
* Voy. Michelet et les auteurs qu'il cite, HisL de France, p. 342 et 346.
* Dulaure, Hist. deJ^aris^ 1. 1, p. 432 i et t. II, p. 66 et 67.
vait point non plus de serviettes; Ton s'essuyait avec la nappe*.
Les châteaux, sous ce rapport, e'taient au niveau des chaumières.
On lit dans une lettre de Philippe-Auguste : « Nous donnerons à la Maison-Dieu de Paris, pour les pauvres qui s'y trouvent, toute la paille de notre chambre et de notre maison de Paris, chaque fois que nous partirons de cette ville pour aller coucher ailleurs^. »
A un siècle de là, sous Charles V, on ne plaçait pas encore de lumière sur la table, et nous lisons que, dans le palais du comte de Foix, le prince le plus magnifique de son temps, le souper n'est éclairé que par quelques chandelles de suif que des domestiques tiennent à la main ^
Qu'on juge, par ce luxe des palais royaux, de celui des habitations particuhères.
L'art de se vêtir n'était pas plus avancé que celui de se loger. Au douzième siècle, les plus grands seigneurs portaient la serge sur la peau. Fort en deçà de ce temps, la femme de Charles YI, la reine Isabeau de Bavière, se fait accuser de prodigalité pour avoir voulu se donner deux chemises. Les bas étaient faits de morceaux d'étoffes cousus ensemble. L'invention du tricot est d'une époque fort postérieure*. Au quatorzième siècle c'était un grand luxe de porter des souliers *.
Mais tout ceci ne faisait pas que les riches fussent
» Ibid.,t. II, p.4i7.
« Ibid., t. II, p. 187 et 205.
^ Voy. le Mémorial de chronologie^ etc., au mot Chandelle.
* Le premier bas tricotté qu'on ail vu en France est du milieu du seizième siècle (Voy. le Mémorial de chronologie , d'histoire indus^ trielle^ etc., aux mots Lin et Chanvre^ Bas, Costume^ Chaussure, etc.).
malheureux; il leur manquait seulement les commodités que procure une civilisation plus avancée. Il n'y avait de malheureux que le peuple.
On voit par différents Gapitulaires que les ingénus ou hommes libres étaient, pour les comtes, les nobles et les seigneurs, les objets d'une persécution continuelle. Avaient-ils de la fortune; on les dépouillait de leurs biens. Étaient-ils pauvres; on les assujettissait à faire chez les seigneurs un service humiliant. Avait-on la guerre; on les forçait toujours à marcher les premiers. Cherchaient-ils à s'y soustraire; on les ruinait par des amendes exorbitantes ou la prison *. <
Le même sort leur fut réservé, sous la féodalité mitigée, comme sous la féodalité pure.
Les tentatives des rois pour ramener à l'unité d'action les forces éparses des seigneurs n'aboutirent qu'à centraliser les causes actives de la misère.
Faibles et misérables étaient les ressources des rois d'alors pour suffne à leurs dépenses , surtout à celles nécessitées par la guerre. Pour pouvoir y subvenir, ils recoururent à l'altération des monnaies et à l'impôt universel de la maltôte.
Les seigneurs pillaient moins, mais les agents du roi les avaient remplacés. La main royale couvrait tout, mais on ne la sentait guère que par la griffe d.i fisc. Si l'ordre venait, c'était par saisie universelle ; le sel, l'eau, l'air, les rivières, les forêts, les gués, les défilés, rien n'échappait à l'ubiquité fiscale *.
En 1343, Philippe de Valois prélevait un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises, lequel
1 Baluzii Capitul.Jih. I, col. 485 el 486.
* Voy. Michelet, Hist. de France, III, p. 49, 273, 363 el 366.
était perçu à chaque vente. Le percepteur campait sur le marché, espionnait marchands et acheteurs, mettait la main à toutes les poches^ et demandait sa part sur un sou d'herbe \
En 1355, les États votèrent une taxe sur le revenu : cinq pour cent sur les plus pauvres; quatre pour cent sur les biens médiocres; deux pour cent sur les riches. Moins l'on avait, plus on payait * .
Mais on eut beau presser et tordre, le patient était si sec qu'on n'en pouvait rien exprimer *•
Tel était l'état de misère, d'oppression et de désespoir où tombaient, au milieu de ces exactions, une multitude d'hommes libres, que plusieurs renonçaient à leur liberté, souvent plus onéreuse pour eux que la servitude. Cette démission d'hommes libres s'appelait ohnoxialio, et des milHons de malheureux s'y résignaient pour jouir de la protection que certains seigneurs et certains couvents assuraient à leurs vassaux inféodés *.
Des miniers d'autres malheureux, sachant tout ce que cette protection avait de peu tutélaire, aimaient mieux tendre la main à la charité que de tendre le cou à son joug. «De là, dit Loyseau, tant de mendiants valides dont notre France est actuellement toute remplie, à cause de l'excès des tailles, qui contraint les gens de besogne d'aimer mieux tout quitter et se rendre vagabonds et gueux, pour vivre en oisiveté et sans, souci aux dépens d'autrui, que de travailler continuellement, sans rien profiter et amasser que pour payer leurs tailles. A quoi, si on ne donne ordre en bref,
» ibid.
? Voy. Introd. à VHist. de Charles-Quint, L H, note IX.
il arrivera deux inconvénients par la multiplication énorme qui se fait journellement de cette racaille, à sçavoir : que les besognes des champs demeureront faute d'hommes qui s'y veuillent employer; l'autre, que les voyageurs ne seront plus en assurance par les chemins, ni les gens des champs ni leurs maisons *. »
Cette foule de mendiants et vagabonds se grossissait, chaque année, de la foule des pénitents que la fureur des pèlerinages poussait par troupes à Jérusalem, à Rome, à Tours, à Compostelle, et autres lieux de dé^votion. Cette fureur était si générale au onzième siècle, que les évoques, les princes, les rois mêmes y atta-' chaient souvent la condition de leur salut. Mais, dès le neuvième siècle, on se plaignait des nombreux abus qui s'y commettaient *. Des prêtres et des clercs criminels se prétendaient purgés et réhabilités par ces excursions lointaines. La contagion de l'exemple gagnait les masses. « Les seigneurs, dit Fleury^ en pre-» liaient occasion de faire des exactions sur leurs sujets pour fournir aux frais du voyage, et c'était un prétexte aux pauvres pour mendier et vivre vagabonds. Il y en avait, entre autres, qui couraient par le pays, nus et chargés de fers, faisant horreur à tout le monde. Beaucoup, d'ailleurs, avaient reçu pour pénitence de passer leur vie, errants comme Caïn, et portant les marques de la misère. Et comme les pèlerins étaient regardés comme des personnes sacrées, nul n'osait ni lien leur refuser, ni rien leur faire ^ »
Après les pèlerins vinrent les flagellants, autres fanatiques du quatorzième siècle, vaguant, allant sans
* Loyseaii, Traité des Ordres, ch. VIII, n" 55.
« Fleury, Mœurs des chrét., LXIIÏ, et Disc, sur VHist. eccl, p. 88.
savoir où, comme poussés par le vent de la colère divine. Demi-nus sur les places publiques, ils se frappaient avec des fouets armes de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on n'avait jamais entendus, et vivant d'aumônes ou de gueuseries. A Noël 1349, on n'en comptait pas moins de huit cent mille, en France seulement *.
Avant eux e'taient venus les moines mendiants, constitués, pour la première fois, en ordre religieux, au commencement du treizième siècle, ordre de grugeurs et de mangeurs qui ramassaient les miettes de la taille et dévoraient le dernier morceau de pain du pauvre échappé à la voracité du fisc.
Avant eux aussi étaient venues ces bandes de paysans armés qui , sous le nom de pastoureaux , avaient désolé la France pendant îa captivité de saint Louis, et, sous prétexte de délivrer la terre sainte, massacré les Juifs et ravagé leur propre pays. Les pastoureaux reparurent sous Philippe le Long, de 1316 à 1322.
D'autres pillards dévastèrent le royaume, en l'an 1356 et les années suivantes. Ceux-ci étaient Anglais : la France alors était livrée à l'Angleterre.
D'autres pillards leur succédèrent après la captivité du roi Jeanj ceux-ci étaient Français; c'étaient de nobles seigneurs, les vaincus de Poitiers qui, revenant sur leurs terres pour y recueillir le prix de leur rançon, ne pouvaient y parvenir qu'en ruinant le paysan. Pardessus arrivaient les soldats licenciés, volant, violant, tuant; ils torturaient celui qui n'avait rien pour le forcer à donner encore.
* Michelet, ub. sup., p. 343.
La plus grande misère de la France, à cette époque, était le brigandage des campagnes,
La première victime était toujours le paysan.
{( Les souffrances du paysan avaient passé la mesure ; tous avaient frappé dessus comme sur une bête tombée sous la charge : la bête se releva enragée, et elle mordit * . »
De là, la Jacquerie.
Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de plusieurs siècles; ce fui une vengeance de désespérés,^ de damnés. Il ne restait plus rien que dans les châteaux ; ils forcèrent les châteaux et égorgèrent les nobles*.
Mais les nobles ne tardèrent pas à prendre leur revanche. Le roi Jean étant rentré en France, il se fît comme une croisade des nobles contre le peuple ; les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer de la part qu'ils avaient prise à la jacquerie; ils se mirent à tuer et à brûler tout dans les campagnes, à tort ou à droit. « Ils firent tant de mal au pays, dit un contemporain, qu'il n'y avait pas besoin que les Anglais vinssent pour la destruction du royaume : ils n'auraient jamais pu faire ce que firent les nobles de France^. »
La France était devenue un désert; on ne cultivait plus, on ne taillait plus les vignes. Le setier de blé, qui se donnait ordinairement pour douze sous, se vendait maintenant trente livres et plus. La cherté des vivres amena la mauvaise nourriture, et celle-ci l'effroyable mortalité des années 1361 à 1363. Cette fois, le mal
* Michelet, ub. sup ,A0\ et 406.
« Jbid., p. 408, 410,436.
LÀ MISÊftE. 403
atteignit les hommes et les enfants, plutôt que les vieillards et les femmes, frappant de préférence la force et l'espoir des générations*.
A ces fréquentes épidémies venait se joindre l'épidémie du crime. Le quatorzième siècle, cette ère nationale de la France, comme on l'appelle, fut celui des accusations d'empoisonnement, d'adultères, de faux, de sorcellerie, — de sorcellerie surtout, — en même temps que celui des supplices atroces, obscènes, lesquels, étant eux-mêmes des crimes, punissaient les crimes et les provoquaient. Plus on brûlait, plus il eu venait *.
Ce temps était comme le règne du diable'^.
Le quinzième siècle ne fut pas moins fertile en crimes et en misères. Les Armagnacs et les Bourguignons, les bouchers de Paris et les cabochiens, Jeanne d'Arc et le bûcher de Rouen, la praguerie et les écorcheurs, etc., etc., sont autant de jalons qui marquent les divers degrés de souffrance par lesquels la France a passé pendant cette triste période de son histoire.
Toutes ces misères, dont nous venons d'esquisser le tableau, ont imprimé au moyen âge un caractère particulier de tristesse poignante et profonde, — tristesse telle que l'impression en est arrivée jusqu'à nous, à travers six siècles; — telle, qu'il est encore impossible de prononcer le nom du moyen âge sans réveiller des sentiments de terreur et de mélancolie, ce dont on ne peut trouver l'explication que dans les calamités sans pareilles que les dominations de cette époque firent peser sur le monde.
* Ibid., p. 425, 428, 435.
« Ibid., p. 209 et 210.