ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
tiers comme esclaves d'origine, et asservirent l'autre tiers comme esclaves par droit du plus fort ; c'était le droit des gens de ce temps-là; droit affreux! et qui pourtant marque le premier pas des barbares vers la civilisation; car l'homme entièrement sauvage tue et mange ses prisonniers : ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre social qu'il leur laisse la vie, afin de les employer à ses travaux * .
Le christianisme déclara tous les hommes égaux. Dès lors , la grande mission sociale du clergé fut l'émancipation des classes esclaves. Mais, provoquer prématurément des affranchissements par masse, au sein d'une société si peu imbue encore des vertus du christianisme, c'eût été appeler sur cette société naissante un mal plus grand que l'esclavage même ^. Seul dispensateur de l'action civilisatrice, à cette époque, le clergé sut unir la charité à la prudence. Acceptant la part qui lui fut attribuée dans la grande licitation qui fut faite par la conquête des terres et des esclaves du monde romain, il se réserva d'améliorer graduellement le sort de ces hommes qui, sous la domination plus douce et enviée de TÉglise, se considéraient comme appartenant à Jésus-Christ. Il s'étudia surtout à leur préparer une carrière d'utilité et de bien-être par le défrichement des forêts qui couvraient les plus belles contrées de l'Europe. Lorsque ces défrichements étaient opérés, les abbayes de moines remettaient aux esclaves agriculteurs une portion de terre suffisante pour les nourrir avec leur famille et payer une redevance annuelle. C'est ce qu'on appelait une manse.
* Ibid., Voy. ci-dessus, 1. 1, p. 240.
■ Voy. ci-dessus, p. 144 et suiv.
Cette espèce de bail, fait du maître à Tesclav^, se prolongeait plus ou moins selon l'activité et la probité du nouveau colon. Lorsque le colon avait ramassé un pécule suffisant, et si déjà il n'avait été affranchi complètement, il pouvait se racheter ainsi que sa famille. Il est facile d'apercevoir combien ce système tendait à constituer, au sein de cette classe jusqu'alors si infortunée, la famille, la propriété, l'intelligence, l'industrie, et, enfin, la liberté*.
L'émancipation commença par l'esclavage domestique. Déjà, sous les rois de la seconde race, on ne voyait plus de serfs de corps dans les maisons, il n'y avait plus que des serfs de la glèbe dans les campagnes.
Le caractère particulier des mœurs germaines dut contribuer plus que tout à l'abolition de la servitude domestique. Il paraît qu'une sorte d'orgueil, propre aux dominateurs du moyen âge, et qu'on n'aperçoit point chez ceux de l'antiquité, ne leur permettait pas de se laisser approcher par des hommes de condition servile, et qu'ils ne consentaient à avoir auprès d'eux que des personnes de leur condition. Accepter le service de quelqu'un, l'introduire dans sa maison, dans sa famille, ce n'était pas l'humilier, l'avilir, c'était lui donner une marque de considération et de confiance ^. (( L'effet de cette disposition, observe M. de Montlosier, fut de renvoyer peu à peu à la profession des métiers et à la culture des terres ces misérables que les Gaulois faisaient servir, ainsi que les Romains, dans l'intérieur des maisons. Les Francs, ajoute-t-il plus loin,
* De Villeneuve Bargemont, Hist. de Vécon. polit. ^ l. T, cb. Vliï. ' Ch. DuDoyer, Liberté du travail^ liv. IV, ch. V.