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Croisades.
Avantages des croisades pour le commerce, l'industrie, l'extinction de la mendicité et le bien-être des populations.
Peut-être paraîtra-t-il étrange de nous voir classer, parmi les divers moyens que le moyen âge organisa pour remédier à la misère, les croisades, ces excentriques et aventureuses expéditions qui, pour conquérir un tombeau, creusèrent tant de milliers de tombes et valurent aux croisés la lèpre, la peste et l'indigence.
Cependant, ce n'est pas sans raison que, malgré tout ce qu'elles ont entraîné de désastres après elles, nous mentionnons ici la guerre sainte des croisades comme une guerre féconde en éléments de civilisation , de soulagement et de prospérité pour les classes souffrantes.
Le premier avantage que le peuple retira de cette fièvre de guerre étrangère qui s'empara tout à coup des seigneurs féodaux, à la fin du onzième siècle \ ce fut d'être délivré, pour des années entières, pour toujours souvent , du joug tyrannique de ses oppresseurs. Pendant tout le temps que les tyrans des châ--
* La première croisade eut lieu de 1096 k 1100; la seconde, de 1147 à 1149; la troisième de 1189 a. 1193; la quatrième, de 1202 h 1204; la cinquième, de 1217 h 1221 ; la sixième, de 1228 à 1229; la septième, de 1248 à 1254; la huitième çt dernière, en 1270aA .tut -
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teaux guerroyaient en terre sainte, la paix régnait dans les campagnes. C'était alors seulement que s'accomplissait en réalité la Trêve de Dieu,
Le second avantage que le peuple retira des guerres saintes fut de se trouver affranchi d'une autre tyrannie, non moins harcelante pour lui que celle du donjon , — la tyrannie du haillon , des mendiants , des pillards, des vagabonds, des oisifs, des gens sans aveu, de la racaille enfin, pour me servir de l'expression de Loyseau, dont les manants des villes et les paysans des campagnes, paisibles et laborieux, étaient obsédés, cernés, écrasés; — car, tout ce monde-là, hommes, femmes, enfants, s'enrôla dans les croisades ^, et ce fut une haute pensée politique des rois et de l'Église de les y encourager par l'appât de l'or ^ et des indulgences ^, auquel vint s'ajouter l'attrait de la banqueroute et des exemptions d'impôts*.
Il est vrai que cette tourbe compromit, plus d'une
* Voy. Michaud, Hist, des Croisades, t. VI, p. 43.
2 A tous les gueux, à tous les affamés, à tous les sans le sou, on représentait l'Orient comme un Eldorado, comme une Californie, où il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser l'or en barre. Du moins, ce fut moins l'amour du saint sépulcre que l'amour de l'or et de l'argent, amor auri et argenti qui, au dire des chroniqueurs du temps, arma le bras de plus d'un croisé ; et non-seulement l'amour de l'or, mais l'espoir de posséder les plus belles femmes du monde, et pulcherrimarum fœminarum voluptas (Voy. Ibid.).
3 Indulgence plénière, c'est-à-dire rémission générale de toutes les peines canoniques, était accordée à quiconque ferait le voyage et le service de Dieu, ainsi se nommait cette guerre. C'est de là que date le relâchement delà pénitence. (Fleury, Jlfceurs des chrét.^ LXIV).
* Les premiers croisés étaient exempts de la taille, et furent dispensés de payer leurs dettes. — La troisième croisade donna lieu à la dîme saladine, c'est-à-dire à la dîme de tous les biens meubles et de tous les revenus dont les non croisés furent exclusivement chargés (Voy. Ibid,, et Blanqui, Hist. de l'écon, polit., I, p. 162 et 164, et notes).
fois, le salut de Tarme'e par ses désordres et par la misère qu'elle semait sur ses pas. Mais, du point de vue exclusif de l'exonération de la mère patrie auquel nous nous plaçons, le résultat était le même, que ce fût la famine ou le fer qui la déchargeât de son fardeau.
Un autre avantage des croisades fut celui-ci : les barons et les seigneurs étant forcés de se débarrasser de leurs domaines, la bourgeoisie sédentaire s'enrichit peu à peu des domaines vendus à bas prix par la noblesse vagabonde, et le pouvoir passa ainsi avec les terres aux mains de nouveaux possesseurs \
D'autres avantages encore, et de plus grands'^, furent le résultat des croisades. Nous n'en rappellerons plus qu'un : celui-ci concerne l'industrie. On sait que les croisés enrôlaient de préférence les hommes qui avaient un métier ou qui exerçaient une profession mécanique. Or, ces industrieux pèlerins ne faisaient pas toujours un voyage inutile pour leur pays : ils apprenaient, dans Damas, à travailler avec succès les métaux et les tissus j ils trouvaient en Orient des manufactures de camelot, dont les échantillons excitèrent l'admiration de la reine Marguerite; beaucoup de \illes
* Blanqui, ub. sup., p. 163.
2 L'agriculture reçut des croisés le mûrier, le maïs, la canne a «ucre et diverses espèces de fruits et de légumes précieux. Le commerce s'enrichit de perfectionnements apportés dans la navigation, de l'usage plus méthodique et plus étendu de la boussole, des relations plus multipliées des peuples chrétiens entre eux, sous les auspices de la religion, du droit des gens et des intérêts réciproques ; la servitude y trouva de nouveaux éléments de liberté, la commune de nouvelles franchises, la royauté des coudées plus franches, la France l'espoir prochain de l'unité centrale dans son gouvernement, etc., etc. (Voy. sur tout cela HisU des Croisades de M.^Michaud.)
grecques entretenaient des métiers de soie qui donnèrent naissance à la culture du mûrier en Italie et en France, et, par la suite, une extension immense à ses gracieux produits; les verreries de Tyr aidèrent au perfectionnement des belles fabriques de Venise, si justement renomme'es au moyen âge; il n'est pas jusqu'aux moulins à vent dont l'introduction en Europe ne soit due aux voyages des croisés ' .
Ainsi, tandis que leurs compagnons marchaient à la conquête des lieux saints, les gens de métier et de profession marchaient à la croisade de l'industrie, et dérobaient aux Sarrasins et aux Grecs des procédés et des secrets plus précieux que des victoires *.
§VIII
Résultats obtenas.
Chaos économique du moyen âge. — Population. — Inventions et découvertes.
— Monuments. — Vices de la féodalité enfantent ses vertus. — Résultat final du christianisme. — Le mysticisme envahit la charité. — Infidélité de ses ministres. — Beghards et Franciscains. — Pauvreté absolue, misère absolue.
— Solution du problème de la misère reste cachée dans le mystère de la croix.
Dans les diverses phases, politiques et économiques, qu'eut à traverser le moyen âge, les divers principes constitutifs des États et des sociétés, faisant effort de tous côtés pour se développer librement, rencontrèrent nécessairement de vives résistances, et ne purent se faire jour qu'au travers des décombres et des ruines. Les rois, les grands et les peuples d'alors
* Blanqui, ub. sup.y p. d69.
* Michaud, ub. sup., p. 346.
étaient en guerres incessantes pour s'emparer chacun de la place et du rang que l'intérêt de la chrétienté et de la civilisation était qu'ils occupassent, et qu'ils gardassent dans le gouvernement du monde. Aucun plan régulier d'améliorations sociales ne pouvait donc se former au milieu de ces luttes intestines. Le système des impôts publics, celui qui touche toujours de plus près au bien-être des peuples, ne fut qu'une imitation bizarre et informe des taxes diverses en usage chez les Grecs et chez les Romains. Des droits multipliés et arbitraires sur les personnes et sur les choses; des traitants et des collecteurs avides; des abus et des exactions de toute espèce, que favorisait l'absence de tout contrôle et de toute comptabilité régulière ; la fréquente altération des monnaies; la confiscation; le monopole; des privilèges sans nombre; le régime des substitutions et de la mainmorte; des douanes ; des péages à l'entrée de chaque province, de chaque ville, et par conséquent des entraves de toute espèce apportées au commerce intérieur, etc., etc.; tel est, en abrégé, le système économique qui fut pratiqué dans la plus grande partie du moyen âge *.
Cependant, nous avons vu que d'immenses progrès se manifestèrent au sein de la société humaine à cette époque. C'est que le résultat final du christianisme fut de réunir et de couler, pour ainsi dire, en un seul bloc les qualités dernières des Romains dépravés et les forces brutes des barbares; c'est que, réparateur des vices que la vieillesse des sociétés amène, éducateur des hordes nouvelles sorties des antres du Caucase et
* Voy. de Villeneuve -Bargemont, Jiist, de Vécon, polit., t. I, ch. VIH.
des bois de la Germanie, le christianisme couvrit l'Europe ensanglantée d'un voile de bienfaisance protectrice ^ . Aux plaisirs sensuels des uns, le christianisme opposait le spiritualisme; aux rapines sanguinaires des autres, le dogme de la fraternité universelle. Que si le sacerdoce ne démentit que trop souvent, par le scandale de ses exemples, ces sublimes leçons, ce scandale ne fit que manifester plus clairement leur céleste origine, puisque l'Église en triompha.
Ainsi, de même que d'un caillou brut jaillissent des étincelles, et d'un bois pourri des lueurs qui percent l'obscurité, de même des ténèbres du moyen âge se dégagèrent de brillantes clartés, et, de son chaos, de puissants éléments d'ordre et de population ^.
On peut dire même que des vices organiques du moyen âge sont sorties ses plus virtuelles productions.
Ainsi, chaque seigneurie, laïque ou ecclésiastique, était un petit État qui gravitait dans son orbite. A dix lieues de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Eh bien! cet ordre de choses, si nuisible à la civilisation générale, imprima à l'esprit particulier un mouvement si extraordinaire, que toutes les grandes découvertes qui constituent la supériorité de la civilisation moderne appartiennent à cette époque : les glaces, la boussole, les cheminées, le papier, le café, le verre, la soie, le télescope, les lunettes, les postes, les cartes marines, la poudre à canon, l'eau-forte, la
1 Phil. Chasles, Etudes sur le moyen âge, p. 121.
2 La population du moyen âge n'était guère au-dessous du chiffre de la population d'aujourd'hui. La surface du sol français, tel qu'il existe maintenant, pouvait être couverte par vingt-cinq millions d'hommes (Chateaubriand^ Etudes histor., III, p. 441).
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gravure, les tapis, les orgues, les lettres de change, les liqueurs spiritueuses, la peinture à l'huile, la fresque, la de'trempe, la connaissance des antipodes, l'alambic, l'imprimerie, etc., etc. *.
Ainsi, les jurandes du moyen âge enserraient l'industrie et les arts dans un cercle étroit de privile'ges et de formalités gênantes. Eh bien, c'est cette compression qui servit précisément à leur imprimer plus de puissance et plus d'essor; et c'est aux corporations de métiers le plus sévèrement soumises à ces entraves que sont dues les productions les plus merveilleuses et les plus utiles. Pour ne parler que des confréries de tailleurs de pierre, à la vue des innombrables et gigantesques monuments sortis de leurs mains, et dont la plupart, encore debout, vous saisissent le cœur d'admiration et d'effroi comme (( l'infini rendu palpable, » qui de nous peut espérer de voir jamais nos temps de liberté stérile laisser de leur passage des témoins aussi multipliés, aussi prodigieux, que les temps de servitude féconde de nos pères ^?
* Voy. Phil. Chasles, Etudes sur le moyen âge, p. 220.
* Veut-on savoir à quel point la France féodale était couverte de monuments? Quinze cents abbayes ou fondations monastiques j trente mille quatre cent dix-neuf cures; dix-huit mille cinq cent Irente-sept chapelles; quatre cent vingt chapitres ayant églises; deux mille huit cent soixante-douze prieurés; neuf cent trente et une maladreries, voilà ce qui se trouve dans les treize volumes de la Gallia christiana, et l'ouvrage est incomplet. — Jacques Cœur comptait dix-sept cent mille clochers en France. Ce n'est pas trop de donner un château, chastel ou chastillon par douze clochers. Tout seigneur qui possédait trois chàtellenies et une ville close avait droit de justice. Or, on comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étaient titrés. Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix mille fiefs, sept mille justices, hautes ou basses, et suppose par conséquent sept mille villes closes ou fortifiées. — Somme totale approximative des monuments, tant églises que chapelles, villes, châ-
Le problème de la misère eût pu recevoir, de ce grand mouvement intellectuel et industriel du moyen âge, une solution plus favorable aux classes souffrantes, si, inde'pendamment des autres causes qui en paralysèrent l'action, la charité eût eu ses confre'ries aussi fortement, aussi universellement organise'es que l'étaient les jurandes. Mais, outre qu'elle fut trahie dans ses œuvres par ses propres ministres S la charité du moyen âge, qui avait commencé par se pétrifier dans un hôpital^, finit, au quatorzième siècle, par s'idéahser dans le mysticisme au point de n'avoir plus rien à donner à la réalité.
Il est vrai que, dans la Légende dorée, l'ouvrage le plus populaire de ce temps, il est dit qu'un saint ayant donné tout ce qu'il possédait, sa chemise même, et n'ayant gardé que son Évangile, un autre pauvre étant survenu, le saint donna l'Évangile...; ce qui prouve que la religion devait être immolée aux œuvres, la foi à la charité ^
Et, de fait, l'ordre mystique des Deghards et des Franciscains spirituels, admettait qu'une œuvre de miséricorde plaisait plus à Dieu que le sacrifice de l'autel, et
teaux, etc., un million huit cent soixante-douze mille neuf cent vingtsix, — sans parier (les basiliques, des monastères renfermés dans les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphithéâtres, aqueducs et temples romains encore existant dans le midi de la France. (Chateaubriand, ub. sup., 439 et 440).
* En 1312, les clercs auxquels était confiée la gestion des revenus des hôpitaux, en ayant abusé au point d'employer ces revenus à leur profit, le concile de Vienne défendit de conférer les hôpitaux h litre de bénéfice à des clercs séculiers, et ordonna de n'en confier la gestion qu'à des laïques, sous l'inspection des ordinaires.
* Voy. Michelel, Hist. de France, t. lll, p. 194 et suiv.
que la passion du Christ était plus représentée dans l'aumône que dans le sacrifice du Christ; et leur vie était conforme à leur doctrine, la pauvreté absolue constituant pour ces mystiques la divine perfection.
Mais, faire de la pauvreté absolue la loi de l'homme sur la terre, n'était-ce pas condamner la terre à une misère absolue, contrairement à la loi du Christ? N'était-ce pas, d'ailleurs, condamner la propriété, précisément comme, à la môme époque, les doctrines de fraternité idéale et d'amour sans borne annulaient le mariage, cette autre base de la société civile ?
C'est pour cela que l'Église, protectrice de la société et aussi du sens commun, condamna la théorie pratique de la charité, de la pauvreté absolues.
Et, depuis lors, comme avant, la solution du problème de la misère resta cachée dans le mystère de la Croix.
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