Système pénitentiaire
Passe des prisons monastiques dans les prisons séculières. — Pénitentier cellulaire de Saint-Michel. — Son régime disciplinaire. — Clément XI est Tauteur de cette réforme. — Part qu'y a prise le Père Mabillon. — Un protestant américain en restitue la première idée au catholicisme.
La papauté, qui sut prendre 1 initiative de tant d'utiles réformes dans la distribution des secours aux indigents, fut la première à introduire le système pénitentiaire dans les prisons.
Saint Jean Climaque avait créé ce système pour les
* Nom de mépris donné aux agents de justice.
* Coups de couteau. En 4828, on coraptail, k Rome, im meurtre par jour. On en comptait cinq ou six dans le siècle dernier. Une fols, il y en eut quatorze dans un seul jour, et cent vingt au temps des Français. L'idée de courage se ratlache , chez le peuple, au libre exercice du stylet. C'est comme le préjugé du duel chez les grands. (Simond, ub. sup., I, 278). Les crimes, assure-t-on, diminuent à Rome; mais les coltellale y sont toujours a la mode. On voit, dans l'église des Auguslins, des couteaux, des poignards, des aiguilles de lemmes romaines, mêlés aux ex voto de la madone. Ces instruments de meurtre sont suspendus là, par ordre du confesseur, comme condi-
prisons des couvents *; Cle'ment XI l'appliqua, le premier, dans les maisons de correction de la justice séculière.
Le père Mabillon, qui nous a fait connaître la prison pénitentiaire de saint Jean Climaque, avait été envoyé à Rome quelque temps auparavant, 1685, par ordre du grand Colbert, pour en étudier les institutions charitables.
A son retour, le savant bénédictin ^ publia une dissertation fort curieuse dans laquelle, après avoir exprimé son indignation contre l'inhumaine pratique du Vade in pace, et attribué le peu de fruit qu'on retirait, de son temps, de l'emprisonnement imposé comme peine, dans les monastères, à ce fait que les religieux qu'on y soumettait étaient laissés, pendant de longues années, dans l'obscurité et dans la solitude absolue , abandonnés à eux-mêmes, sans secours religieux, sans consolations, et surtout sans travail, le célèbre religieux de Saint-Maur trace, en ces termes, le plan de la prison pénitentiaire qu'il voudrait voir substituer, dans tous les ordres monastiques, aux prisons alors en usage :
« On pourrait établir, dans les ordres religieux, pour y renfermer les pénitents, un lieu semblable à la prison de Saint-Jean-Climaque. Il y aurait, dans ce lieu, plusieurs cellules semblables à celles des chartreux, avec
lion d'absolution ou lémoignage de la grâce. C'est assurément, Ik, un des plus grands traits de mœurs qu'on puisse rencontrer (Poujoulat, «6. sup., p. 344).
* Voy. ci-dessus, l. II, p. 452.
* Jean Mabillon fui présenté a Louis XIV par Lelellier, archevêque de Reims, comme le religieux le plus savant du royaume. Ajoutez : •et le plus humble, dit Bossuel (^Biographie universelle).
un laboratoire pour les exercer à quelque travail utile. On pourrait ajouter aussi à chaque cellule un petit jardin, qu'on leur ouvrirait à certaines heures, pour les y faire travailler, et leur faire prendre un peu d'air. Ils assisteraient aux offices divins, renfermés au commencement dans quelque tribune séparée, et après Hvec les autres dans le chœur, lorsqu'ils auraient passé les premières épreuves de la pénitence, et donné des marques de résipiscence. Leur vivre serait plus grossier et plus pauvre, et leurs jeûnes plus fréquents que dans les autres communautés. On leur ferait souvent des exhortations, et le supérieur, ou quelque autre de sa part, aurait soin de les voir en particulier, et de les consoler et fortifier de temps en temps. Les séculiers et externes n'entreraient pas dans ce lieu , où l'on garderait une solitude exacte. Si cela était une fois établi, loin qu'une telle demeure parût horrible ou insupportable, je suis sûr que la plupart n'auraient presque point de peine de s'y voir renfermés, quoique ce lût pour le reste de leurs jours ; et que de bons religieux môme se feraient un plaisir d'y demeurer pour y pratiquer une pénitence et une solitude plus exacte.
« Je ne doute pas, ajoute le pieux réformateur, que tout ceci ne passe pour une idée d'un nouveau monde : mais, quoiqu'on en dise ou qu'on en pense, il sera facile, lorsqu'on voudra, de rendre ces prisons et plus utiles et plus supportables ' . w
Cette idée, en effet, dut paraître celle d'un nouveau monde, à une époque où la corruption et le relâchement avaient envahi tous les ordres religieux et sonnaient déjà l'heure de leur destruction.
1 Œuvres posthumes du P. MabilloD,t. II, p. 334.
Mais, si la réforme pénitentiaire, cachée sous l'enveloppe de cette idée, ne fut point adoptée dans les prisons des moines, elle le fut, par un pape, dans les prisons criminelles ordinaires.
Ainsi , fille d'un catholique , cette réforme reçut le baptême du catholicisme, et ce fut Clément XI qui l'introduisit, ainsi que nous l'avons dit, dans le monde chrétien.
Ce fut, en effet, en 1703, quinze ans après le voyage que le père Mabillon fit en Italie, que Clément Xï annexa à l'hospice apostolique central de Saint-Michel, de Rome, une Maison de correction pour les jeunes détenus au-dessous de vingt ans ^ Les détenus par voie de correction paternelle étaient soumis à l'emprisonnement cellulaire de jour et de nuit; les détenus par sentence des tribunaux étaient soumis à l'emprisonnement cellulaire de nuit seulement; le jour, ils travaillaient, priaient, et prenaient leurs repas et leurs récréations en commun. Le silence absolu était la règle du pénitencier. Le pénitencier se composait de soixante cellules divisées en trois étages. Il subsistait encore en 1779; mais, à cette époque, il fut converti en prison de femmes, et, depuis, remplacé par la maison de correction actuelle établie, en 1826, près de la prison Innocenlienne, vulgairement nommée prison neuve, sous le pontificat de Léon XII, pour quarante jeunes détenus seulement, soumis au régime cellulaire
* Un auteur prétend que le voyage du savant bénédictin en Italie est postérieur à l'érection du pénitencier, et que dès lors il a reçu la pensée delà réforme au lieu de la donner. Le P. Mabillon est mort eu 4707, à l'âge de soixante-quinze ans, et sa dissertation sur les prisons ne dit pas un mot des prisons de l'Italie. Ce double fait prouve deux fois la vérité de notre assertion»
(\e nuit, avec réunion silencieuse, Je jour, sous la direction des députés de l'archiconfrérie de Saint- Jérôme ^
On ne doit pas, d'ailleurs, être surpris de voir la réforme pénitentiaire prendre son origine dans les décrets d'un papej car, indépendamment de ce qu'en Italie, surtout dans l'Italie méridionale, le système cellulaire est en usage dans la plupart des établissements publics , comme dans les collèges qui sont dirigés par des jésuites, les couvents sont tous construits dans un système cellulaire tellement parfait qu'il est impossible de ne pas les copier en érigeant des prisons nouvelles.
Du reste, l'inscription qui se trouve en lettres d'or sur le portail de la maison pénitentiaire de Saint- Michel, de Rome, résume tout l'esprit de la jurisprudence pénale telle que la concevait Platon , telle que l'a formulée le christianisme: « Parùm est coercere improbos pœnâ, nisi probos effi.cias disciplina; » « C'est peu de punir le coupable, si, en le punissant, vous ne le rendez meilleur ^, »
Si nous avons mis tant d'insistance à déterminer la véritable origine du système pénitentiaire, c'est que cette origine a été faussement attribuée au protestantisme américain par presque tous les Français qui ont écrit sur la réforme des prisons. Un Américain, Georges AV. Smith, s'est montré plus instruit ou plus juste, car
* Voy. détails sur celle confrérie et sur plusieurs autres ayant pour objet les soins matériels et spirituels des délenus dans les autres prisons de Rome, Morichini, ub. sup,, p. 208 et suiv. Une association de dames s'était formée pour la surveillance de la prison de femmes de Saint-Michel, mais elle n'a pu subsister {Ihid., p. 212).
* Voy. l'ouvrage d'Howard, t. I, p. 32, et ci-dessus, 1. 1, p. 401.
nous lisons dans récrit qu'il a publié à Philadelphie, en 1833, ces paroles remarquables que je traduis littéralement : (( C'est à Rome catholique que nous devons la première grande réforme de la discipline pénitentiaire. La prison dans laquelle on l'a introduite, pour la première fois, est demeurée près d'un siècle un exemple unique de ce que peut la bienfaisance chrétienne, et cette réforme n'est pas sortie de Rome, son berceau, et elle est restée sans imitateurs dans la chrétienté . La maison de refuge de Saint-Michel fut la première maison pénitentiaire en Europe. La réforme morale et non l'infliction de châtiments physiques fut le but de cette noble institution. La célèbre maxime de l'antiquité, qu'on avait laissée sommeiller pendant dixsept cents ans, revint en mémoire et fut, pour la première fois, mise en pratique *. »
Ainsi , le système pénitentiaire, au dire même des protestants, est d'origine monacale, d'origine catholique. Ajoutons qu'il est d'origine française, un Français, le P. Mabillon, en ayant développé la théorie, avant sa mise en pratique, à Rome, devant le cardinal Albani, lequel, devenu pape, s'en souvint sur le trône et le réalisa ^.
* W. Smilh, A défense ofthe System ofsolitary confinement ofprisonerSf p. 8.
' Voy. ce que nous avons dit du P. Mabillon, dans notre ouvrage De l'état des prisons en France, Introduction, p. xviii. — M. E. de Bazelaire a écrit à ce sujet : « L'idée du P. Mabillon demeura enfouie dans ses volumes in-folio, de même que la création de Clément XI était restée dans l'oubli, et personne, jusqu'à M. Moreau-Christophe, ne revendiqua pour lui l'honneur « d'avoir planté le premier jalon dans le champ de la réforme pénitentiaire » [Introd, à l'ouvrage de M. Morichini, p. lxxvii).
EUROPE OATHOLFQUE.