Questioîi 'préalable
Pauvreté n'est pas misère. — Impossibilité de supprimer l'une; — Possibilité d'abolir l'autre. — Gomment? — Systèmes divers à ce sujet. — Seul point du problème à résoudre.
Le paupe'risme est à la civilisation moderne ce que l'esclavage était à la civilisation antique. L'esclavage a été aboh, bien que l'hérilité pensât qu'il fût de droit divin et éternel. La misère aussi sera abolie, bien que la richesse la considère comme une nécessité de droit social.
Pauvreté n'est pas misère. C'est pour avoir confondu l'une avec l'autre que les réformateurs contemporains
lève k 2S0 millions, c'est-à-dire au cinquième environ du budget de l'Étal. « Tout immenses qu'ils paraissent, ces secours sont encore trop faibles, si on les compare à la masse des besoins. » (Message du Présid. de la Rép. -1849.) L'indigent, a V hospice, dépense i franc 25 centimes par jour; le malade, à Vhôpital, 1 franc 80 centimes; le pauvre secouru à domicile ne reçoit, en moyenne, qu'wn sou par jour. (Voy. ci-dessus, p. 414, note 4.)
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ont, pour ainsi dire, fait rejaillir, dans ropinion publique, sur la possibilité d'extirper celle-ci l'impossibilité d'éteindre la première.
La pauvreté est , comme la richesse , une conséquence nécessaire des inégalités naturelles des hommes entre eux; Dieu est le créateur de l'une et de l'autre : Utriusque operator est Dominus, Voilà pourquoi on ne peut pas plus effacer la pauvreté du livre de la vie sociale qu'on ne peut en effacer la débilité, la prodigalité, l'ignorance, pour n'y laisser place qu'à la foice, qu'à la science, qu'à la sagesse : Semper pauperes habetis vobiscum.
Il n'en est pas de même de la misère, laquelle n'est qu'une excroissance parasite et vicieuse de la pauvreté. De celle-là Dieu n'est point l'auteur : Deus non est auctor mali quod est culpa^. Voilà pourquoi elle peut être, voilà pourquoi elle doit être extirpée du sol de la civilisation. Et omnino indigens et mendicus non erit inter vos'^.
Or donc, si l'économie sociale ne peut faire qu'il cesse d'y avoir, dans le monde, des pauvres, c'est-à-dire des citoyens malaisés ne jouissant pas du bien-être de la vie des riches, elle peut, elle doit empêcher qu'il y ait des indigents et des mendiants, c'est-à-dire des malheureux privés même des nécessités de la vie du pauvre.
C'est ainsi que je comprends que la misère peut être radicalement détruite en France.
Mais, comment opérer cette destruction?
* La Rochefoucauld-Liancourl a traduit, sans le savoir sans doule, ce passage de saint Thomas, quand il a dit: « La misère des peuples est un tort des gouvernements. »
* Voy.surles textes lalins cités et leurdémonsiralion, tome II, p. 11, 12, 73, 84.
Là est le problème.
Pour le résoudre, les systèmes ne manquent pas : Abolition de la propriété, — Abolition dès impôtSy — Aboiilion du salariat, — Abolition du capital, — Mobilisation du sol, — Partage agraire, — Organisation de la force ouvrière,— Droit au travail, — Emancipation du travailleur, — Phalanstère, — Communisme, — An-Archie, etc., etc.
Malheureusement, tous ces systèmes, renouvelés des théories révolutionnaires d'une autre époque \ sont autant d'utopies funestes dont la réalisation, si elle pouvait jamais s'effectuer, aurait pour résultat inévitable non d'abolir la misère, mais de l'universaliser^.
N'est-il donc aucun moyen d'arriver au résultat contraire ?
J'ai écrit, il y a douze ans, sur la réforme des prisons, un livre dont la première partie est consacrée au développement de cette thèse « que c'est la source qu'il faut purifier d'abord, non l'égout. » « L'égout, dlsais-je, ce sont nos prisons. La source, ce sont les f^îits de causalité des crimes et des récidives. Au lieu de construire à grands frais le vaste appareil cellulaire qui doit désinfecter le cloaque, que ne mettons-nous de suite la main à l'œuvre pour en tarir la source ? »
* Voy. ci-dessus, p. 402.
* Jamais, à aucune époque de noire histoire, le problème de la misère ne reçut de plus diverses ni de plus nombreuses solutions que durant la période révolutionnaire de la Convention, et jamais ce problème n'aboutit k des conséquences plus terribles, plus désastreuses, plus fatales. Jamais la charité légale ne prit de si prodigieuses formes, de si gigantesques proportions, et n'ouvrit ses trésors avec tant de profusion, de prodigalité, de magnificence, à toutes les indigences, k toutes les infortunes, à tous les besoins; et jamais la misère ne fut ni si douloureuse, ni si profonde, ni si universelle... De sorte que l'époque qui vit s'ouvrir avec le plus de fracas toutes les écluses de la bienfaisance nationale fut celle précisément qui en vil se tarir toutes les sources.
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Ce que je disais alors de la réforme pènitenliatre, je le dis aujourd'hui de la réforme hospitalière. Tant que les faits de causalité de la misère resteront debout, tous les efforts tentés pour la faire tomber seront vains.
Toutefois, comme il s'agit là d'une œuvre de réformation sociale à l'élaboration et à l'accomplissement de laquelle il faudra peut - être encore plus d'un siècle de discussion et de progrès, je pense qu'il en doit être, en fait d'hospices et d'hôpitaux, de la misère matérielle comme il en est de la misère morale, en fait de bagnes et de prisons; c'est-à-dire que, dans l'impossibilité actuelle de tarir la misère dans sa source, il y a possibilité actuelle, il y a opportunité, il y a urgence de l'ensabler dans son cours et de l'annihiler dans ses effets, résultat qui équivaut presque à l'autre.
C'est vers ce but que toutes nos inspirations doivent tendre; c'est vers lui seul que nos moyens de solution doivent se concentrer.