‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 150 sur 168 · Institutions complémentaires · texte numérisé non relu

Institutions complémentaires

Emprunts faits à l'étranger. — Organisation du travail individuel et du

salaire.

L'institution des diaconies serait un édifice sans faîte et sans base, sans l'organisation simultanée des insti* tutions préventives et répressives, qui en sont le complément nécessaire.

A cet égard, nous n'avons qu'à indiquer ici celles de ces institutions qui, fonctionnant déjà à l'étranger, nous semblent de nature à pouvoir être ajoutées avec avantage à celles dont nous avons fait connaître l'organisation en France.

Ainsi, les institutions fondées, chez nous, en vue de prévenir la misère*, nous paraîtraient pouvoir être utilement complétées par des Sociétés de secours mutuels, organisées comme celles de Milan^ en tenant compte des in con vénients des Friendly societies anglaises ^ ; — des sociétés d^ Epargne, des magasins de Réserve comme en Prusse ^ ; — des Monts-de-piété gratuits comme en Espagne*, ou en nature comme en Piémont*; — des Dots aux jeunes filles pauvres comme en Italie ^ ; — des Écoles éducatives comme en Hollande, en Prusse, en

* Voy. ci-dessus, p. 491 et suiv.

3 Voy. ci-dessus, p. 306.

* Voy. ci-dessus, p. 54 et 103.

^ Voy. ci-desous, p. 16 et 54.

SOLUTIONS DE L'aUTEUR. 539

Allemagne * ; — des Écoles rurales comme en Suisse ^ ; — des Ecoles professionnelles comme en Angleterre et en Allemagne^; — des Maisons de préservation comme à Genève^ ; — des entraves légales anx Mariages indi" gentSf comme en Suisse et en Allemagne * , etc., etc.

Ainsi, les peines édictées chez nous pour la répression de la mendicité et du vagabondage^ pourraient recevoir un degré de moralité et d'intimidation de plus, par la prohibition pénale de V Aumône dans les rues, comme autrefois en France % comme en Suisse et en Allemagne aujourd'hui \ et par V Emprisonnement individuel déclaré applicable à toutes les catégories de détenus par les Congrès pénitentiaires de Francfort et de Bruxelles, mode d'emprisonnement dont les mendiants et les vagabonds se montrent surtout effrayés.

Avec ces institutions pour auxiliaires, et une bonne Organisation du travail individuel ^ et du salaire ^ pour

» Voy. ci-dessus, p. 250, 278, 304, SOS.

2 Voy. ci-dessus, p. 204, 280, 305; — Et sur la possibilité et l'avantage d'introduire dans nos écoles de campagne l'enseignement élémentaire de l'agriculture, L. Marchai, Question des subsistances, p. 81).

3 Voy. ci-dessus, p. 279.

* Voy. ci-dessus, p. 281 et 308.

^ Voy. ci-dessus, p. 504.

■^ Voy. ci-dessus, p. 267 et 344. Mais de nombreuses exceptions existent en Suisse. Voy. p. 268.

® Le droit au travail, autrefois droit royal et domanial, aujourd'hui droit individuel et libre, attend son organisation depuis Tabolilion des jurandes, en 4789 (Voy. ci-dessus, p. 350 et 399).

^ M. de Girardin voudrait que le salaire eût pour base l'heure et non la journée du travail, c'est-à-dire que, si la journée effective est de 40 heures, et le salaire de 2 francs, le prix de l'heure fût fixé à 20 centimes. La journée ne serait plus l'unité, ce serait l'heure. De grands avantages résulteraient de cette substitution (Voy. Abolit, de la misèref p. 84 et suiv., 404 et suiv., et ci-après, p. 542, note 4).

5 iO CONCLUSION.

couronne, la Charité sociale n'aurait bientôl plus qu*une mission à remplir, en France, — ceseniit, moins de pourvoir aux besoins particuliers des classes pauvres que d'ajouter au bien-être général des classes laborieuses.

5, Voies et Moyens.

Travail et Charité. — Leur concours ; — Leur mode d'exercice. — Mot de l'énigme trouvé.

Deux fontaines d'abondance, deux trésors intarissables sont sans cesse ouverts, en France, à toutes les exigences, à toutes les éventualités du Besoin : — le Travail et la Charité.

Pour résoudre le problème de la misère, il suffit de puiser à cette double source.

Le travail est a le fonds qui manque le moins; » la société le porte dans ses entrailles; la société n'est autre chose qu'un vaste atelier national où tout le monde est tenu d'entrer, et où tout le monde a le droit de vivre, en travaillant. Mais, si le travail, comme le soleil, a des rayons pour tous, si tous y ont également droit*, ces rayons, parfois, se cachent sous des nuages; alors, la société ne peut faire ce que la Providence elle-même ne peut faire, c'est-à-dire que ces nuages existants n'existent pas. Alors, le droit au travail est, comme le droit au soleil, subordonné dans son exercice aux conditions organiques de son atmosphère; alors, l'ouvrier dont le travail est interrompu par ces nuages passagers n'est pas plus en droit d'en

* « Le soleil ne refuse sa clarté h aucun être vivant; le travail, cet astre du monde nouveau, ne doit refuser le nécessaire à aucun être laborieux » (de Girardin).

SOLUTIONS DE l'aUTEUR. 641

demander, nonobstant, la continnation à la société', que le laboureur, dont les semences souffrent de l'absence du soleil, n'est en droit de demander au ciel de le faire reparaître exprès pour lui.

Dans les temps ordinaires, le gouvernement dispense à tous le travail, comme la Providence dispense à tous ses bienfaits, sans se préoccuper d'en distribuer aucune part individuelle à personne. Agir autrement, ce serait, de la part de l'État, se créer l'inextricable et ruineuse nécessité de s'attribuer soit la disposition des instruments de travail, des terres et des capitaux, soit la faculté de prélever sur les produits du travail des uns pour entretenir celui des autres, ce qui, dans l'un ou l'autre cas, aboutirait, à la fois, et à la destruction de la propriété individuelle, et à l'absorption, par l'État, des fonds de production et du revenu social, c'est-àdire à la restauration du travail servile et des fabriques impériales dont nous avons fait connaître, dans notre premier volume, le mécanisme et les conséquences économiques désastreuses. Ce que l'État doit faire seulement, en fait de droit au travail, c'est de se borner à encourager, à multiplier les moyens d'exercer ce droit, par de grandes institutions de crédit, par de vastes débouchés, parune législation protectrice et prévoyante, en un mot, sans s'affranchir, toutefois, de l'obligation, qui est aussi pour lui un droit, de réglementer le travail individuel dans l'intérêt du travail commun \ et d'assurer

* De tout temps, et en tout pays, l'aulorilé est intervenue, plus ou moins, dans la réglementation des conditions du travail. De nos jours n'y intervient-elle pas encore par la fixation des heures de travail dans les manufactures, par les mercuriales des marchés, parle tarif du prix du pain, par les lois conireles accaparements, sur les marques de fabrique, sur l'apprentissage, sur les tarifs? protecteurs, etc. ?

à chacun, par une juste équilibration du travail et du salaire, le taux de subsistances nécessaires pour que chaque goutte tombée du front du travailleur équivale à chaque miette de pain qu'il lui faut pour se noinrir *.

Donc, dans les temps ordinaires, en temps prospère et bien réglé, le travail doit se suffire à lui-même, c'est-à-dire suffire aux besoins du travailleur et de sa famille, sans l'intervention directe du gouvernement.

Mais dans les saisons, mais dans les contrées, mais dans les circonstances où l'activité du travail se relâche, où les commandes de l'étranger s'arrêtent, où les commandes de l'intérieur diminuent, où le prix des denrées n'est plus en rapport avec le taux des salaires, où les calamités du ciel viennent ajouter aux calamités de la terre, où le travail, en un mot, manque tout à coup à Fouvrier, aux lieux mêmes où il en avait toujours trouvé avec abondance, et alors que, chargé d'une trop nombreuse famille, il ne peut en aller chercher ailleurs, — dans ces cas de perturbation, d'ensablement, de tarissement des sources du travail, force est bien, alors, au gouvernement d'intervenir, pour raviver ces

* Peut-être sera-ce dans la consécration générale, universelle, de ces deux principes, posés par l'un de nos plus féconds et de nos plus hardis novateurs : — Fixation d'un maximum d'heures de la journée de travail, adoption d'un minimum de bien-être du travailleur — que se Irouverala loi d'équilibre vaiiiemenlclierchée entre la production et la consommation. Mais, h quel taux déterminer ce minimum de bien-êlre? M. de Girardin résout ainsi la question : « Qui travaille pour un doit gagner pour au moins trois. Trois cents jours de travail par an. Dix heures de travail effectif par jour. Si, pour se procurer les objets nécessaires a l'existence de trois personnes, il faut gagner, à Paris, 5 francs par jour, l'unité-heurc sera tarifée k raison de 50 centimes a titre de minimum. S'il ne faut gagner que 2 francs à Dinan, l'unilé-heure sera tarifée à raison de 20 centimes seulement » [Ibid., p. i03), et ci-dessus, p. 539.

SOLUTIONS DE L'AUTEUR. f}4$

sources ou en créer d'autres, ce que l'ouvrier isolé ne peut faire.

Alors, pour être utile, l'intervention du gouvernement doit être exercée de manière à n'être que la conséquence de prévisions antérieures, de mesures arrêtées d'avance ; car c'est pendant les années prospères que l'on doit songer aux mauvais jours et préparer des ressources pour les traverser *.

Alors, le gouvernement, sans jamais recourir au travail conventuel des maisons de travail forcé, des dépôts de mendicité, des refuges^ etc., dont Tusage doit être à jamais proscrit/^, aura à sa disposition, outre le travail domestique, les ateliers domiciliaires, et les maisons de travail libre dont nous avoîîs parlé ^ :

Les chemins vicinaux, qui constituent un travail permanent, simultané et obligatoire pour les trente-huit mille communes de France, travail auquel il est d'autant plus facile de faire participer la classe indigente, que, d'un côté, c'est dans la morte saison que le ramassage des cailloux peut s'effectuer et que les nivellements et redressements de terrain sont praticables, et que , d'un autre côté, des agents voyers étant établis dans tous les cantons, la distribution et la police de la portion de travail attribuable aux indigents peuvent se faire sans augmentation de dépense pour les communes ou pour l'État.

Les rues, si sales dans les villages et dans les villes et

* Il faudrait que, dans chaque localité de quelque importance, il y eût toujours un certain nombre de projets de travaux utiles régulièrement approuvés d'avance et prêts à être mis à exécution par des ateliers de charité, si les circonstances mouvaient leur formation.

* Voy. ci-dessus, p. 527.

» Voy. ci dessus, p. L33.

54i CONCLUSION.

qu'il serait si facile de faire balayer, et nettoyer de pierres et d'ordures, par les indigents inscrits qui se croisent aujourd'hui les bras sur le seuil de leurs portes, faute d'occupation, dit-on, à leur donner.

Les routes^ que l'administration des ponts et chaussées fait balayer aussi , et qui le seraient mieux , dans le but qu'on se propose, si elles Tétaient avec plus d'ensemble et à l'aide de plus de bras.

Le curage et le redressement du lit des ruisseaux, qui, en offrant un débouché immense à l'activité inoccuppée des indigents oisifs, rendraient la fertilité aux prairies * et la vie aux usines ^.

Le repeuplement des forêts, que les déboisements successifs qui se sont opérés depuis un demi-siècle rendent de jour en jour plus nécessaire, aiAsi que ne le prouvent que trop les changements perturbateurs que l'on remarque aujourd'hui dans les climatures, changements tels, on peut le dire, que l'accord primordial des éléments en est bouleversé.

A la vue de ces travaux immenses, joints à ceux, plus immenses encore, qui pourraient s'effectuer à l'extérieur, si toutes les nations civilisées s'entendaient pour aplanir les obstacles matériels qui s'opposent encore à la fraternisation universelle, — isthmes apercer, com-

* La superficie des terres arables est, en France, six fois plus considérable que celle des prairies naturelles. Sur 31,807,000 hectares cultivés on n'en compte que 4,198,000 en prairies naturelles et 1,575,000 en prairies artificielles. C'est le triple qu'il faudrait pour tripler la quantité de viande consommée en France aujourd'hui. On y parviendrait sûremeni si l'on utilisait les millions de ruisseaux encombrés qui existent en France (Voy. Marchai, Question des subsistances, p. 94 et suiv.).

^ La force perdue, dans le lit des rivières, des ruisseaux et des torrents, est énorme. Voyez-en l'évaluation, ub. sup., p. 100.

munications à ouvrir , colonies à foncier, territoire à peupler ; — ne peut-on pas dire, avec ve'rité, que c'est bien plus l'homme qui manque au sol, que ce n'est le sol qui manque à l'homme ; que ce sont bien plus les bras qui manquent au travail, que ce n'est le travail qui manque aux bras ?

Mais, toute cette masse de travaux, ordinaires ou extraordinaires, individuels ou collectifs, quelque considérable qu'elle pût être, serait encore insuftisante pour extirper la misère de notre sol, au-dessous qu'elle serait encore de la somme de nos besoins*, c'est-àdire des subsistances nécessaires à la consommation de chacun de nous ^, si cette somme de subsistances

1 La France, en ce moment, ne peut nourrir ses habitants. Elle souffre, année moyenne, un déficit de 800,000 hectolitres de blé, déficit qui s'élève à plus de 4 millions d'hectolitres dans les années de disette. Nous avons consommé, en 33 ans (génération d'homme), 40 millions d'heclolilres de blé étranger, coûtant ensemble plus d'un milliard ; c'est, en moyenne, plus de 1,200,000 hectolitres par année, soit, par année, 31 millions de francs [Extr. de la statist. officielle de la France, par M. Moreau de Jonnès, 4848).

2 La nourriture de chaque soldat équivaut k 328 kilogrammes de froment, celle d'un ouvrier très misérable à 270 kilogammes, celle d'un ouvrier robuste et bien portant k 390 kilogrammes. Ceci est un minimum dépassé de beaucoup dans la classe aisée ou riche, ce qui fait qu'on arriverait a un chiffre tout a fait insuffisant si, prenant, par exemple, le chiffre de 330 kilogrammes pour moyenne, et le multipliant par celui de la population, on en induisait que ce produit est la quantité de nourriture suffisante en France. — L'homme, en France, ne mange, en moyenne, que 15 kilogrammes de chair par an ; si l'on lient compte du lait, des œufs et du poisson, cette proportion s'élèverait a peu près k 37 kilogrammes, ou environ 100 grammes par jour. Or, l'ouvrier robuste, en Angleterre, en mange 200 grammes. — La quantité totale de bestiaux que nourrit la France s'élève, d'après M. de Gasparin, k 52,000,000 de tôtes, équivalant kl 4,000,000 de bœufs ou vaches. Elle en nourrirait le triple, si elle triplait l'étendue de ses prés naturels, ce qu'elle pourrait faire, de l'avis des plus célèbres agro-

n'dtait atteinte par le développement des travaux de notre agriculture sur une échelle plus que double de ce qu'elle est aujourd'hui.

Il n'en est pas des travaux agricoles comme des travaux industriels. A craindre pour ceux-ci la pléthore ne l'est jamais pour ceux-là. L'industrie peut trop produire, jamais trop l'agriculture. C'est pourquoi, l'un des plus impérieux devoirs du gouvernement est d'activer sans limites la production agricole, laquelle a pour objet de pourvoir aux nécessités de la vie, et de restreindre, au contraire, dans les limites les plus étroites, la production industrielle, laquelle a pour objet de satisfaire aux superfluités, aux commodités de l'existence. Qui s'est jamais plaint que l'agriculture ait produit, en France, plus de céréales, plus de bétail, plus de denrées alimentaires que ses habitants n'aient pu en consommer? Que de fois, au contraire, on s'est plaint, à bon droit, que l'industrie ait produit plus de tissus, plus d'objets de luxe ou de fantaisie qu'il n'était nécessaire à nos besoins!

Loin d'être trop abondante, la nourriture, ainsi que nous l'avons vu, est annuellement en déficit, chez nous. D'un autre côté, les bouches augmentent, et elles augmentent dans une telle progression que, dans 140 ans, d'après le calcul des excédants annuels de naissances, nos 36 millions actuels d'habitants arriveront au chiffre de 72 millions. Où trouverons-nous, alois, de quoi

nomes, sans rien distraire àe la culture des céréales. Aujourd'hui, la France ne possède que 4,198,000 hectares de prés naturels. — Les denrées autres que les farineux en général entrent dans l'alimcntatio^ en France pour un équivalent de 62,810,000 hectolitres, et représentent les trente-huit millièmes de l'alimentation totale (Marchai, Question des subsistances^ p. 61, 100, 114).

Page 1