‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 2 sur 168 · Misère · texte numérisé non relu

Misère

Misère extérieure. — MaV aria, — Confrérie de la Mort. — Dépopulation des campagnes, — Misère intérieure. — Population indigente. — Mendiants. — Moins nombreux qu'ils ne le paraissent. — Comment et pourquoi.

(( Le voyageur chrétien qui s'achemine vers Rome n'aperçoit qu'une campagne déserte et désolée. Au lieu de villages, il ne voit que des chaumières éparses à de longues distances, fermées et silencieuses, dont le foyer éteint n'envoie plus de fumée au ciel. Au lieu d'un champ cultivé et arrosé comme un jardin par la main des hommes, il ne voit plus qu'une terre qui paraît avoir été visitée par la colère du ciel. Il n'y a point d'arbres, mais çà et là des poteaux calcinés autour desquels les bergers avaient allumé des feux. II n'y a point d'épis ni de chaumes, mais des liges de fenouil et d'asphodèle. » « On dirait qu'aucune nation n*a osé succéder aux maîtres du monde , dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Gincinnatus ou la dernière charrue romaine. »

Quelle est donc la cause de cette misère dont la poésie a emprunté les traits à la plus douloureuse réalité?

Cette cause, c'est la maV aria, c'est cette influence pernicieuse, cette corruption de l'air qui cerne la ville

et fait, en peu d'instants, du contadino (paysan) qu'elle a choisi, un cadavre ou un fantôme *.

L'insalubrité de ces plaines dénudées , où pas une feuille d'arbre ne vient résorber les miasmes, a commencé avec les malheurs de Rome, les guerres civile^, les invasions barbares, la dévastation du moyen âge, en sorte que le pays tourne , depuis des siècles, dans ce cercle fatal : — impossibilité de cultiver à cause de la mal' aria ; progrès de la mal' aria par l'absence de culture; — cause et effet également funestes, qui se confondent pour dépeupler cette vallée du Tibre, du Liris et de la Fiora, où se pressaient jadis cinquantetrois nations et les plus riches cités de TÉtrurie ^.

Cette vallée, toutefois, est cultivée dans plusieurs de ses parties, et, chaque année, des milliers de travailleurs arrivent de Naples et des provinces du pape, pour faire les moissons et s'occuper des divers travaux de la terre; mais, au pi'ix d<^ quels dangers, de quels sacrifices! On ne peut s'empêcher, dit M. de Tournon, d'être vivement ému en voyant de près la triste condition de ces pauvres ouvriers de la campagne auxquels les plaines romaines doivent leurs récolles, et qui, mal vêtus, grossièrement nourris, privés des douceurs de l'abri paternel, livrés aux rigueurs de l'atmosphère, aux piqûres des insectes, semblent descendus au plus bas de l'échelle des souffrances. La fièvre en saisit chaque jour quelques-uns, que le caporale, pi'esque aussi à plaindre

* Voir, sur les causes et les effets de l'insalubrité morbigène des marais Ponlins et de la campagne de Rome, l'ouvrage du docteur Carrière : Ls Climat de l'Italie sous le rapport hygiénique et médical^ i vol. in-8, Paris, 1849, p. 290 et suiv., et le P'oy. en Italie de Simond, l. II, p. 46.

* E. de Bazelaire, Introduction à sa trad. des Institutions de bienfaisauce à Rome de Monsignor Morichini, p. cxjv.

qu'eux, transporte dans sa tente, en mettant à côte' d'eux un peu d'eau acidulée, et le soir, toutes les victimes de la journée sont conduites en charrette à l'hôjjital le plus voisin, distant quelquefois de dix à douze lieues. Trop souvent on arrive trop tard... Quelquefois, dans le paroxisme de la fièvre, ces pauvres gens s'éloignent de leur troupe, et il n'est pas rare que la mort les frappe loin de leurs amis *. Ainsi, dans ces campagnes romaines, dont jadis les palais et les jardins avaient chassé la charrue, l'homme peut mourir seul, et son cadavre serait laissé aux oiseaux de proie si des hommes pieux n'avaient formé une confrérie, — la Confrérie de la Mort, — qui parcourt les campagnes pour y recueillir et ensevelir les corps de ceux qui meurent ignorés ^.

Entrons dans Rome.

La fièvre, refoulée dans les marais Pontins et dans la Maremme , investit les abords de la ville. Elle enveloppe les villas de marbre, chasse le pape du Vatican une partie de l'année, et, continuant ce siège terrible, elle emporte un quartier après un autre quartier, jusqu'à ce qu'elle ait pénétré au centre de la place.

Aussi, la misère est partout, — au dedans, comme au dehors.

Dès les premiers pas que l'on fait dans Rome, on est étonné du calme qui y règne. Au lieu de cette agitation multiple et en sens inverse d'individus qui vont, qui viennent, chacun de son côté, à ses affaires ou à ses plaisirs, on aperçoit des rues solitaires que des groupes de moines parcourent silencieusement et lente-

^ De Tournon, Etudes statistiques sur Rome, t. I, p. 285.

^ 7oy. sur la Confrérie de la mort Monsignor Morichini, Des instit fions de bienfaisance publique à Rome, Irad. de M. E. de Bazelaire, p. 87 et suiv.

ment, les mains dans leurs manches. Ces rues sont bordées de grands palais déserts...

On ne soupçonne d'activité commerciale qu'à des attelages de grands bœufs gris, descendants des bœufs de Ciytumne, qui traînent avec gravité un char antique chargé d'outrés de vin et de sacs de blé.

On ne se croit dans Fancienne Rome qu'à la vue des bandes de mendiants qui vous harcèlent de tous côtés de leurs importunes sollicitations; car la plèbe romaine d'aujourd'hui a conservé de l'antiquité son far mente et l'avilissement de la sportule * .

Le nombre des mendiants est-il donc aussi considérable qu'on le dit, à Rome?

En 1798, au moment de la suppression des ordres religieux, la liste des indigents, dressée par les curés, s'élevait à plus de trente mille sur une population de cent quarante-sept mille habitants. La population indigente était donc alors de plus d'un cinquième. En 1814, les secours publics embrassaient dix mille indigents secourus à domicile et cinq mille individus dans les hôpitaux. La population étant de cent vingt-cinq mille habitants, la proportion était de un à neuf. Ainsi, grâce à une meilleure administration de secours, et grâce aussi aux meilleures circonstances des temps, le nombre des indigents secourus se réduisit de près de moitié de l'une à l'autre de ces deux époques ^.

Depuis, les temps ayant changé, l'indigence s'est accrue, et, avec elle, la mendicité, sa hideuse compagne.

* Voy. Eug. Pelletan, article sur Rome, dans la Démocratie pacifique du 23 oct. iU2.

* DeTournon, ub. swp., l. H, p. 141.

Toutefois, en considrrant les clioscs de pies, on est amené à reconnaître que le nombre des mendiants, si exorbitant à première vue, ne Test peut-être pas autant qu'il le paraît. Ce qui multiplie les mendiants à l'œil, c'est qu'ils sont concentrés dans un seul quartier, dans celui qu'habitent ou traversent continuellement les étrangers, au Corso, de la place d'Espagne à la place de Venise ou à la porle du Peuple. Partout ailleurs on en rencontre peu^ Et puis, le plus souvent, ces pauvres viennent des pays voisins, des duchés de l'Italie septentrionale, de la Lombardie, et surtout du royaume de Naples, voire même de Paris ^. Tous sont attirés à Rome par la multitude des voyageurs qui se rendent dans la ville pontificale, ce qui fait que la mendicité, seule occupation de ces fainéants , est devenue chez eux plutôt un art qu'un besoin ^

Cet art a pour effet de les faire ^e multiplier en apparence. Rien de plus avisé, de plus inventif que le mendiant italien. Tout à la fois prêtée et caméléon, il change en un clin d'œil de vêtements et de visage, selon les besoins de la situation et la qualité des personnes à qui il s'adresse. Il est doué pareillement d'une faculté de locomotion, d'une sorte d'ubiquité qui le rend présent, ici, là, ailleurs, partout, dans le même moment. Tantôt boiteux, tantôt hydropique, tour à tour manchot, couvert de plaies, quelquefois voûté et courbé par l'âge, c'est un miroir à facettes qui éblouit les bonnes âmes et fait la terreur des gens craintifs.

1 Dans le quartier Translévère, le plus pauvre des quartiers de Rome, il n'y a pas de mendiants, parce qu'on n'y voit jamais de gens riches. (Poujoulat, Toscane et Rome, p. 315.)

* E. de Bazelaire, ub. sup., p. cm.

» Voy. A. Gerfberr, Etablissements de bienfaisance de l'Italie^ p. dOO.

Un mendiant, à Rome, tient autant de place que dix individus. On les compte par milliers, et ils ne sont que quelques centaines.

Ajoutons que la douceur du climat, et la facilité qu'on a de vivre, en quelque sorte, de rien, font que les habilants mènent une vie tout extérieure; leur demeure, c'est la place publique, c'est le parvis de l'église voisine, c'est tout lieu où ils peuvent s'étendre et reposer au soleil *. Quelques légumes ou quelques pâtes suffisent à leur nourriture. Jamais le froid ne vient engourdir leurs membres à peine couver! s de haillons; un faible don procure au pauvre sa subsistance d'une semaine. Le ciel lui-même leur fait chaque jour la meilleure des aumônes; il leur dispense pour rien sa douce chaleur, qui leur lient lieu de toit et de vêtement.

Et puis, la nature des mœurs du pays fait qu'on n'y connaît presque pas de pauvres honteux. La pauvreté ici n'est pas une honte, et le peuple ne rougit pas de tendre la main. Il en coûte si peu de demander, dans un pays où il en coûte si peu de donner! Tout le monde donc mendie, et n'en est pas plus pauvre pour cela.

Cela ne veut pas dire que la mendicité ne soir pas une plaie hideuse à Rome. C'est une lèpre qui la ronge, plus encore que celle de la misère. Aussi a-t-elle employé, de tout temps, les moyens les plus énergiques pour se délivrer de l'une et de Tautre.

Voyons ce qu'elle a fait dans ce but, et comment elle y a réussi.

* Sur les degrés de presque toutes les églises on voit des gens du peuple et des mendiants qui jouent aux cartes, jurent et se querellent du malin au soir (Simond, Foy. enltaliey I, p. 348).

10 EUROPE CATIIOLIQUE-

Page 1