‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 24 sur 168 · Maisons de Travail · texte numérisé non relu

Maisons de Travail

Travail substitué à Taumône. — Casa cTiuduslria de Milan. — Saint-Marc et Saint-Vincent. — Les Ricoverati et les Intervenienti, — Police des ateliers. — Liberté d'entrer et de sortir. — Ouvrages. — Salaire des ouvriers. — Apprentissage des enfants au dehors. — L'établissement ne nourrit personne. — Liens de famille conservés. — Travail fourni à domicile. — Recettes et dépenses.— Déficit. — Casa d'industria de Venise. — Id. de Pavie, de Lodl, de Trieste, etc. — Pincée d'indigents extraite de la masse oisive. — Quid, pour l'extinction de la mendicité?

Au commencement du siècle dernier, le nombre des pauvres oisifs e'tait si considérable à Milan, qu^il s'élevait, dit-on, à 20,000, c'est-à-dire au tiers de la population. Pour remédier à ce mal désolant, le gouvernement si éclairé de Marie-Thérèse substitua le travail à l'aumône , et les ateliers publics aux distributions de vivres des couvents. De là, l'institution des Maisons d'industrie que la Lombardie possède au nombre de douze, à raison d'une par ville principale, sauf Milan qui en a deux.

La Casa d'industria de Milan date de 1784. Elle est divisée en deux établissements distincts, l'un pour les hommes, Saint-Marc, l'autre pour les femmes et les enfants, Saint- Vincent,

Bien que situées aux deux extrémités de la ville, ces deux maisons sont régies par une seule et même administration.

Deux classes distinctes d'indigents en composent la population travailleuse : les Ricoverati ou internes , au nombre de 600 ( 400 hommes, 120 femmes , 80 enfants) j et les Intervenienti ou externes, dont le nombre varie suivant les saisons, l'activité des travaux, la valeur des vivres ; etc. L'hiver, chaque maison reçoit

parfois 1,000 pauvres; il n'y en a pas la moitié l'été suivant.

Les externes vont indifféremment dans l'une et Vautre maison, selon la proximité de leur domicile.

On ne reçoit comme internes que des individus sans asile et sans famille.

On offre aux uns et aux autres des travaux appropriés à tous les âges , à toutes les forces , à toutes les aptitudes. Tous les pauvres sans exception doivent y être occupés. Ceux qui savent un état l'exercent de préférence, s'il est pratiqué dans l'établissement. Ceux qui ne savent pas de profession, ou dont la profession n'est pas exercée dans l'établissement, sont appliqués principalement à la filature de la laine ou du coton. La préparation du jonc occupe un grand nombre de vieillards. La fabrique des nattes de jonc, et le tissage des toiles et des étoffes, sont les deux industries les plus en usage. Il y a aussi , dans le quartier des femmes, des ateliers de teinture et de blanchisserie.

Le nombre d'heures de travail exigé par les règlements est de 6 en hiver, de 8 en été, et de 7 le reste de l'année.

Le prix du travail de chacun leur est payé en raison de la valeur de la main-d'œuvre. En outre, les valides reçoivent , par jour , une indemnité fixe de 35 centimes d'Autriche * en hiver, et de 32 centimes en été. L'indemnité des invahdes est de 40 centimes. Les femmes reçoivent moins. Les enfants des deux sexes n'ont aucun salaire ; leur travail est accepté pour leur nourriture.

* Pour réduire en monnaie de France, il faut retrancher environ le sixième.

Les enfants vont, chaque jour, en apprentissage chez dos ouvriers de la ville, méthode beaucoup meilleure que celle de l'apprentissage dans l'établissement; car, c'est à la vie de boutique, qui est la vie de famille, qu'il faut surtout habituer l'enfant, et non à la vie d'atelier ou de fabrique qui en est la ruine.

Les enfants exceptés, l'établissement ne nourrit personne ; mais on y vend, à qui le désire, une excellente soupe, au prix de 9 centimes la ration de 28 onces, et de 5 centimes la demi-ration. Les pauvres achètent au dehors ce qu'il leur convient d'y ajouter, et peuvent même prendre leurs repas en ville si bon leur semble; car, chaque jour, ils ont, comme les ouvriers ordinaires, une heure le matin et une heure le soir , dont ils disposent en toute liberté. Ils se regardent, du reste, non comme des mendiants, mais comme des ouvriers malheureux; le nom de pauvre n'est jamais prononcé devant eux; ce serait une offense.

La liberté est donc la base de la Casa d'induslria de Milan. L'ouvrier privé de travail peut y entrer pour un seul jour au besoin. Les admis sortent quand ils veulent, sans être astreints à justifier de leurs moyens d'existence, et sans même qu'on les force à terminer l'ouvrage commencé.

De cette manière, la Maison d'industrie de Mila. laisse au pauvre ses affections, ses relations de famille et de voisinage, en même temps que l'habitude du travail; la satisfaction d'avoir gagné un salaire remplace l'humiliation de l'aumône; l'industrie privée le retrouve, à l'heure même où elle a besoin de ses bras, aussi actif, aussi laborieux qu'avant ses malheurs. Enfin, sa femme et ses enfants peuvent, comme lui, être reçus dans l'établissement; mais, aux heures de

repas et le soir, tous retrouvent les joies de la famille si horriblement sacrifiées dans les maisons de travail de l'Angleterre *.

Outre le travail qu'elle donne, dans ses ateliers, à tous les inoccupés qui s'y présentent , la Casa d'industria fournit du travail à domicile à un grand nombre de malheureux.

Un écrivain milanais estime à deux mille huit cents par jour le nombre d'individus que soulage la maison de travail de Saint- Vincent et de Saint-Marc.

En évaluant à quarante centimes la dépense journalière occasionnée par chacun d'eux, on arrive au chiffre de 408,800 livres autrichiennes par an, à quoi il faut ajouter 42,000 livres pour frais d'administration; mais, comme il faut déduire 8,000 livres à peu près représentant le bénéfice du travail, la dépense annuelle approximative des deux maisons peut être évaluée à 440,000 livres ^; somme énorme pour son chiffre et même pour ses résultats.

La Maison de travail de Venise est pécuniairement plus prospère. Elle ne coûte pas plus de 30,000 livres autrichiennes à la ville. Le directeur même prétend que, si l'on calcule l'économie réalisée sur l'entrej)rise de l'éclairage dont les pauvres sont aujourd'hui chargés, et les avantages que procure aux habitants la fabrication du pain dans l'établissement , l'établissement est plus fructueux que coûteux à la commune ^.

Indépendamment de l'éclairage, la Casa d'industrla de Venise s'est encore chargée du nettoyage des rues.

* Voyez l'article inséré par M. le vicomte de Maumigny dans les Annales de la charité^ t. U, p. 712 et suiv.

* Voy. Cerfberr, u6. sup., p. 109 et HO.

Cette maison se propose moins de faire des ouvriers que d'employer les bras oisifs du dehors à des ouvrages faciles, — et c'est fort bien entendu; — ce qui ne l'empêche pas, toutefois, d'avoir des ateliers où se confectionnent des objets de luxe et de commerce d'un grand me'rite et d'un grand débit. Le produit le plus brillant et le plus considérable est celui des nattes de genêt. On en débite trente mille pieds autrichiens par an ^

L'établissement contient de quatre à cinq cents individus des deux sexes. Le régime y est le même qu'à Milan.

Comme à Milan, beaucoup de pauvres reçoivent un secours fixe par journée de présence; d'autres reçoivent le prix de leur travail proportionné à la tâche qu'ils ont faite; mais il en est d'autres qui ne reçoivent que leur nourriture, ou même le logement pendant la nuit.

Quelque bien administrée que soit la maison de travail de Venise, et en admettant comme vrai, — là et ailleurs ^, — le chiffre de travailleurs et de produit qu'on accuse et que plus d'un écrivain conteste ^, que peut peser, pour la solution du problème de la misère, cette pincée d'indigents enlevée de la masse des oisifs et déposée provisoirement dans un conserva-

* Les autres industries sont : la couture, le filage, le tricotage, le tissage, la fabrication des tapis, le blanchissage de linge, etc.

2 Pavi, Bergame, Lodi, Triesle et la plupart des autres villes du royaume Lombard-Vénitien ont, comme Venise, des maisons d'industrie, des ateliers publics et permanents pour occuper leurs pauvres. Mais, d'après M. Naville, presque tous les indigents rassemblés dans ces maisons y languissent habituellement dans l'oisiveté, ou ne gagnent pas leur nourriture (De la Charité légale, t. I, p. 217, 222, 270 et 358).

Page 1