CHAPITRE IL
Espagne.
Pauvres et Mendiants. — Établissements de Bienfaisance. — Répression de la Mendicité.
Paavres et Mendiants.
Pauvreté en Espagne ; — Son caractère ; — Ses causes ; — Misère, patrimoine du pauvre; — Oiiiveté, son industrie. — Dîme de la mendicité. — Impossibilité de s'y soustraire. — Bandits des rues et bandits des grands chemins. — Ladrones et Rateros. — Statistique des pauvres et des mendiants.
Voici un pays catholique qui ne peut se comparer qu'à lui-même , et où la mendicité domine sous des formes aussi spéciales que ses causes.
Si l'Irlande est un peuple de pauvres, l'Espagne est un peuple de mendiants. Ce n'est pas dire, pour cela, que l'Espagne soit pauvre comme l'Irlande, c'est dire seulement qu'elle tend la main , non parce qu'elle manque de pain — il lui suffît de gratter la terre pour en avoir, — mais parce qu'elle aime mieux en demander qu'en gagner. L'oisiveté, dans ce pays, semble l'occupation de tout le monde, et le travail , comme l'a dit un homme d'esprit , semble n'y avoir d'autre but que de procurer à l'homme le moyen de ne rien faire.
Les classes laborieuses, les classes pauvres, en Espagne, vivent généralement au grand air, souvent vêtues du climat, nourries de quelques fruits secs ou de
quelques légumes, presque sans besoins, si ce n'est sans désirs. Elles ne sont pas renfermées, comme les nôtres, dans d'immenses ateliers , soumis aux ordres des machines, aux caprices de l'offre et de la demande, aux vicissitudes du commerce extérieur. « Elles vont et elles viennent selon qu'il leur plaît, aussi libres que les troupeaux de l'Estramadure, travaillant peu, consommant moins, et se distrayant de temps en temps par la guerre civile des ennuis du repos *. ))
C'est à Séville qu'il faut aller pour se faire une juste idée de la condition misérable du peuple espagnol. Qui i>'a pas vu Séville n'a pas vu de haillons et ne sait pas ce que c'est que la mendicité. Hamhre ! hambre ! est le cri de la misère et de la faim ; c'est un mot qui vous poursuit partout et qui vous bourdonne à l'oreille comme un écho funeste. Au coin de toutes les rues, dans la cour de toutes les maisons , sur les places, dans les cafés, au théâtre, dans les hôtelleries, partout et toujours c'est la môme misère , les mêmes lamentations ; et ce n'est pas seulement avec des lamentations que le mendiant vous poursuit ; le mendiant vous retient par l'habit et vous barre le passage. Malheur à qui oserait le rudoyer ! (c Allez avec Dieu ! Vaxja usted con Dios ! Mon frère, je n'ai rien î Hermano mio, no tengo nadaf » — telles sont les formes courtoises de refus en usage , sur cette terre où les mendiants sont rois parce qu'ils sont en forcée
« Les pauvres de l'Andalousie , dit M. de Custine, abusent impudemment des droits qu'ils croient acquis à la misère dans une société chrétienne ; ils s'impo-
* Blanqui, Rapp. sur la situation économique de l' Espagne en i S 16. » Ch. Didier, Une Année en Espagne^ i83G, t. II, p. 265.