XI. Persoiines indépendantes
XII. Pauvres, aliénés, prisonniers, pensionnaires. . . 168,376
Total des individus mentionnés ci-dessus. 6,165,914 XIII. Résidu de la population comprenant les enfants de
tout âge 8,834,210
Population totale. ...,..., 15,000,154 Le n« XII, complété par partie du n" XIII, forme le total de
qui la particularise. Ce nom est paupérisme, lequel s'est, depuis, généralisé, en généralisant la chose sous son mot. Il n'en a pas été de même du mot pauper, lequel est resté anglais dans son étymologie économique. On appelle pauvre, chez nous, tout individu qui est dans le besoin. On n'appelle pauper, en Angleterre, que l'individu qui est inscrit sur la liste de sa paroisse comme ayant droit aux secours de la taxe légale.
On ne connaît pas exactement le chiffre moyen annuel des pauvres secourus sur le produit de la taxe des pauvres dans Londres, mais les statisticiens l'évaluent au huitième de la population ^ , ce qui , pour 2 millions d'individus (1,948,211, recensement officiel de 1841), donnerait un chiffre total de 160,000 pau-. vres ^ , chiffre qui peut être porté à 260,000 au moins, en y comprenant les casual paupers, ou pauvres forains qui se répandent parfois dans les rues de la métropole comme une inondation ^.
Tous les casual paupers ne sont pas reçus dans les asiles de charité qui leur sont ouverts à Londres. Ceux qui en sont exclus ou sortis, ou qui échappent à la prison qui les menace, ou qui manquent du penny que coûte le lit des plus infimes Lodging houses *, viennent
d ,299,527 pauvres, de toutes sortes, secourus dans les Workbouses et à domicile, en 4841, ainsi que nous le verrons dans le tableau qui termine le § II ci-après.
1 Legoyt, de la Charité officielle et pri )ée à Londres, 1849.
2 La proportion des pauvres secourt s à la population totale, qui n'était que de 7 1/6 à Londres, s'est élevée l'année suivante à près de 11 sur 100 (Léon Faucher, Etudes sur i Angleterre, 1. 1, p. 62).
3 Legoyt, ub. sup.
* Les Lodging houses sont les repaires du vol, du vice et de la misère. Chaque lit s'y loue 2 pence (4 sous) par nuit. 11 y a d'autres taudis où l'on couche pour 1 penny (2 sous). « Là peu ou point de
par bandes, et comme des parias chassés de leur caste, bivouaquer, la nuit, dans les niches des ponts, sur la litière des marchés, sous le péristyle des maisons, sous les arches du Blackwal-Railway \ ou sur la terre humide, sous les arbres de Hyde-Park, mourant de froid et de faim, à quelques pas du palais qu'habite la reine ^.
Quant aux pauvres domiciliés, leur habitation n'est guère meilleure ni leur condition moins à plaindre.
A Londres, la merveille des cités pour l'élégance des habitations et la salubrité des rues, les pauvres sont entassés dans des taudis infects, croulants, bâtis dans des ruelles affreuses, autour de cours étroites, et quelquefois jetés au hasard, pêle-mêle, dans des terrains couverts d'immondices, sans rues tracées, sans éclairage ni passage, et où les eaux, saturées de matières végétales et animales en putréfaction , croupissent en plein air, en formant çà et là des ruisseaux, des fossés, et même de véritables marais ^
C'est dans le district de White-Chapel , dépendant de la Cité, que les pauvres de la métropole font par-
meubles. Les lits y sont inconnus. Les liôles, — mâles et femelles, — couchent en tas sur le plancher; — masse de pauvreté, de fange, de vice et de crime; — assemblage de tout ce qui est physiquement nauséabond, et moralement odieux ; — chaos de dénùment, d'intempérance, de maladies, de libidinisme, de saleté, de dépravation, qui ne se rencontre dans aucune autre partie du globe que celle-ci » (Ledru- Rollin, Décadence de V Angleterre^ 1. 1, p. 253).
* « Il existe à Londres un jsarc à bêtes humaines. Ce sont les arches du Blackv^ral-Railway, Là, on peut voir des familles entières entassées pêle-mêle, k l'injure du temps; — des enfants bercés par le vin et le crime, côte à côte avec les plus viles prostituées et les plus infâmes' voleurs » {Ihid., t. I, p. 362).
* Voy. Léon Faucher, uh. sup.y p. 69.
3 Voy. E. Burel, De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France^ t. L
ticulièrement élection de domicile. Or, dans les rues étroites et fangeuses de ce quartier, plus de neuf cents familles n'ont chacune pour habitation qu'une seule chambre, et, dans cette seule chambre, plus de six cents familles sont re'duites chacune à un seul lit *.
Chaque grande cité a ainsi son Ghetto, son quartier maudit.
A Liverpool, c'est Dale-Slreet, Dale-Street est le rendez-vous général de la misère , comme Church-Street celui du vice. Parcourez Dale-Street, comme je l'ai fait, et, comme moi, vous serez coudoyé à chaque pas par la misère en haillons, la misère aux regards inquiets, aux joues pâles et creuses, qui marche les pieds nus, qui végète ou grelotte, pleure, boit et se bat dans les humides cellars des chétives maisons dont la vieille ville est semée. Dans cette ville si belle, qui montre à l'admiration du voyageur des rues entières de palais et le port le plus riche du monde, la partie inférieure de la population, les ouvriers vivent en majeure partie dans des caves , cellars , ou dans des cours fermées, et manquent d'air avant de manquer de pain. Le docteur Duncan a compté 8,000 de ces caves habitées par plus de 33 à 40,000 personnes. Sur 2,392 cours visitées par les préposés du Conseil de ville, 1,705 ont été trouvées closes de partout, comme pour empêcher la circulation de l'air. Sur 6,571 cellars soumis à la même visite, 2,988 ont été trouvés trempés d'humidité, et un tiers au moins du nombre total creusé à cinq ou six pieds au-dessous du niveau de la rue ^.
* Voy. Léon Faucher, ub. sup.» t. I, p. 27. 2 Chadwick's Report on the sanitary condition of the labouring population of Great-Britain, 1842, p. 31.
ANGLETERRE. — PAUPÉRISME. 15l
A Manchester, c'est Angel meadow (la Prairie des anges!), nom qui contraste singulièrement avec le quartier de voleurs, de mendiants et de prostituées auquel on l'a donné. Les habitations de la classe ouvrière de Manchester ne m'ont paru ni moins misérables, ni moins insalubres que celles de Liverpool. Dans les quartiers qu'elles occupent les rues ne sont pas pavées. Ces rues sont des ruelles obscures, des allées étroites, si pleines de boue et d'ordures que quand il s'agit d'en extraire un malade pour le transporter à l'hospice de la Recouvrance, la voiture qui doit le prendre ne peut y passer ; alors, le malade est obligé d'aller à pied pendant une distance considérable. Les habitations les plus malsaines et les plus horribles sont ces misérables cottages situés derrière les maisons qui bordent les rues, et dont l'entrée se trouve sous un passage sans nom, qui sert de réceptacle aux immondices infects du voisinage. Les portes de ces taudis ouvrent ordinairement sur des fosses découvertes qui reçoivent les matières privées des maisons du devant. Entourées de tous côtés par de hautes murailles , l'air pur n'y peut avoir accès '. Ce sont des puits, ce sont des tombes, où les pauvres sont ensevehs vivants.
A Leeds, c'est la ville tout entière qui est un immense cloaque. J'y ai vu les cochons plus nombreux que les chiens. La population de cette ville y est la plus misérablement logée de l'Angleterre*.
Ce qui est plus horrible encore que les émanations putrides qui s'échappent du dehors de ces habitations
^ Chadwick's Report on sanitary condition, etc., p. 38. « Ibid., p. 39 et 126.
insalubres, c'est la putrëfaclioii , c'est la corruption morale du dedaus.
Voici, à cet égard, quelques extraits de l'enquête qui a eu lieu, en 1841, sur la condition sanitaire des classes laborieuses.
« A Liverpool, j'ai trouvé une mère couchée, avec ses filles, sur de la paille, dans un coin du même cellary et trois matelots couchés de même dans un autre coin. J'ai vu, dans une autre chambre, quarante personnes dormant toutes ensemble, mariées et non mariées, hommes et femmes, enfants et adultes de deux sexes.
(( A Manchester, je pourrais mentionner une foule de cas de cette promiscuité des deux sexes dans une même chambre. Je ne citerai que celui d'un mari, de sa femme, et de sa belle-sœur adulte, couchés dans le même lit. Ceci arrive très fréquemment. Je connais plus de cent cas de personnes de différents sexes dormant dans la même chambre. »
« A Pendleton , j'entrai dans une chambre d'ouvriers au moment où un jeune homme, sans autre vêtement qu'une chemise sale , demandait à sa mère une autre chemise pour la changer. Il ôta l'une, chauffa et mit l'autre, en présence d'une jeune personne décemment mise qui était assise au coin du feu. Dans une autre habitation, une jeune fille de dix-huit ans resta en chemise auprès du feu tout le temps de ma visite. Ces deux maisons étaient habitées par des ouvriers de bonne réputation.
« A Ampthill, un mari, sa femme et sa famille, composée en tout de onze individus, demeurent dans un cottage qui n'a que deux chambres. Dans Tune, le père, la mère et cinq enfants, dont un garçon de treize ans et une fille de quinze, couchent dans le même lit,
les uns au pied, les autres à la tête. Dans l'autre chambre, et dans un même lit, couchent les autres enfants, garçons et filles.
« Dans la paroisse de Mottisfont, j'ai connu quatorze individus d'une même famille habitant une seule et même chambre. Un frère et une sœur de dix-huit et vingt ans couchaient, dans le même lit, à côté de leurs père et mère. Quelquefois le père était absent, la nuit, — ou la mère, — ou tous deux en même temps... Alors...
« Il y â trois ou quatre années, un père et sa fille furent traduits devant les assises de Leeds pour avoir celé la naissance d'un enfant illégitime né de leur commerce incestueux. Une autre fille devint enceinte du fait de son père avec lequel elle couchait en même temps qu'avec sa mère ^.. w
Etc., etc., etc..
Comment donc le travail, dans une nation aussi éminemment agricole et industrieuse que l'est l'Angleterre, ne parvient-il pas à tirer les classes ouvrières de cette vie bestiale, de cette fange ?
C'est que le travail, en Angleterre, est organisé de telle sorte que sa production surabondante est impuissante à nourrir le producteur; c'est que, partout ailleurs, source intarissable de bien-être pour les masses, le travail est, ici, une source nouvelle de misère pour ceux qu'il emploie; c'est qu'ici le travail est une guerre incessante, une guerre à mort entre le maître et l'ouvrier, et que, dans cette guerre, c'est toujours l'ouvrier qui succombe; en succombant, il se venge, il est vrai, par les coalitions, par la révolte, par l'incendie...;
* Voy. Chadwick's Report^ ub, sup., p. 123, 123, 126 ei.aliàs.
mais de cette vengeance sortent pour lui des maux encore plus grands.
Les femmes et les enfants sont les premières victimes du travail antagoniste de l'Angleterre. Produire le plus possible, au plus bas prix possible, étant la condition de vitalité de l'industrie anglaise, l'industrie anglaise a arraché la femme à ses enfants, l'épouse à son mari, pour en faire l'instrument au rabais de sa machine productive. Qu'importe que la femme, ainsi enlevée au foyer domestique, en perde les vertus? Ce n'est pas de vertus, mais de bon marché, qu'il s'agit pour la prospérité de l'industrie anglaise. C'est pourquoi, avec la mère, il lui faut aussi les enfants.
Il y a, à Londres, dans le faubourg de Bethnal- Green, un marché aux enfants dont M. Hickson nous a révélé l'odieux commerce*. «Un père, une mère mène son enfant au marché; ils le crient comme une marchandise, l'étaient aux yeux et le laissent palper comme une bête de somme ; ils le livrent enfin, pour être exploité, dans l'âge où les forces naissent à peine, au premier venu, pourvu qu'il soit le plus offrant, heureux qu'ils sont de s'être débarrassés d'une bouche inutile, en gagnant un ou deux shellings par semaine, pour prix de la location. L'accord conclu, l'acquéreur fait de l'enfant ce qu'il veut, un ouvrier, une servante, un domestique ; l'enfant lui appartient exclusivement douze ou quinze heures par jour*, car les parents n'ont pas exigé, pour cette malheureuse
' Voy. Han Loom weavers's commission. Beport by M. Hickson. Aug. 4840.
2 En 1844, la durée du travail a été fixée à 12 heures pour les enfants mâles de 13 à 18 ans, et, en 1847, à 10 heures pour les filles et les femmes.
créature, une autre éducation que celle de Fesclave*. »
L'esclavage des enfants, voilà le caractère des sociétés qui reposent sur l'industrie ; ce fait caractéristique est surtout frappant dans la Grande-Bretagne, en raison directe des développements que l'industrie y a reçus. C'est sur les enfants que pèsent les plus pénibles fonctions : ils servent de suppléments et d'auxiliaires aux machines, préparent les matières premières de la fabrication, essuient les exhalaisons malsaines, portent les fardeaux, et sont attelés aux œuvres les plus dégoûtantes, comme les plus épuisantes pour leur santé ^.
Que dirons-nous donc du travail des mines, ces ergastules souterrains où de pauvres enfants des deux sexes sont ensevelis tout vivants ^?
* Léon Faucher et Ledru-Rollin, ub. sup.
* Voy. les rapports de la commission parlementaire instituée, en 1832, dans le but d'examiner la condition des enfants et des femmes ouvrières dans les manufactures des divers districts de la Grande-Bretagne. Ces rapports forment 4 grands volumes in-folio de plus de 2000 pages.
5 « Dans plusieurs mines, les couches de charbon n'ont guère que 14, et dépassent rarement 30 pouces d'épaisseur. Les ouvriers travaillent couchés. Ils sont dans un état de nudité complète. Ce sont des enfants qui traînent les wagons de charbon dans des galeries qui n'ont que 16 a 20 pouces d'élévation. Pour accomplir ce travail fatigant, ces petits malheureux sont obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. Les liUes âgées de 5 a 18 ans sont occupées de la même manière que les garçons. Elles sont habillées de môme. Il n'est guère possible, d'ailleurs, de distinguer dans l'obscurité des galeries la moindre différence entre les deux sexes. Pour transporter le charbon du fond du puits kla surface du sol on emploie des jeunes filles de 6 a 10 ans. Le trajet qu'il leur faut faire, au moyen de longues échelles ajoutées les unes aux autres, dépasse souvent la hauteur de la cathédrale de Saint-Paul de Londres (110 mètres). Le transport s'effectue à l'aide de paniers fixés sur les épaules et d'une bande de cuir qui,
Les pères du moins sont-ils plus heureux que leurs femmes et leurs enfants?
Comment pourraient-ils l'être, alors que ce sont les femmes et les enfants qui ont pris leur place à l'atelier, et qui leur font concurrence ? Ils ne peuvent rivaliser avec eux qu'en se restreignant au môme salaire qu'eux, c'est-à-dire qu'en luttant avec eux de résignation et de faim.
L'enquête faite sur l'état des tisserands à bras et des fileurs, dans la Grande-Bretagne, a sur ce point dévoilé des misères dont on voudrait pouvoir douter, si elles n'étaient attestées par d'irrécusables témoins.
Qui ne se souvient, à Londres, de cette procession solennelle des tisserands de Spitalfields qui, il y a quelques années, quitta sa région natale et s'achemina vers la Chambre des communes pour lui demander justice, c'est-à-dire du pain? Cette armée de pauvres pygmées en haillons, ces figures d'inanition et de décrépitude prématurée, cette maigreur générale, ces teints hâves et plombés étaient plus éloquents que les plus éloquents discours. Mais cette éloquence fut perdue, hélas ! et, depuis lors, ces malheureux restent courbés sur leur métier, autrefois leur gagne-pain, aujourd'hui leur instrument de supplice.
En 1795, le tissage d'une pièce de calicot de 60 portées 6/4 de large se payait 39 shellingsj en 1800,
rattachée au panier, passe sur le front des pauvres petites créatures. 58 enfants âgés de moins de 13 ans, et 64 âgés de 43 à 18 ans sont morts dans les mines, en 1838, écrasés par les wagons ou par des chutes de pierres ou de charbon, asphyxiés ou tombés dans les fosses en montant ou en descendant, etc., etc. » {First report, p. 77, 82, 136). — L'Acte du 10 août 1842 défend d'y employer les enfants mâles de 10 ans, et les femmes et les Hlles de tout âge.
il ne valait plus que 15 shellings, en 1820, 8 shellings, et en 1850, 5 shellings. Ainsi le salaire du tisserand de coton à la main a constamment été en décroissant, sans que les perfectionnements apportés à son métier aient pu compenser cette réduction \
Aujourd'hui le salaire des tisserands à la main n'excède pas 6 à 7 shellings par semaine ^
Les salaires des autres ouvriers ont suhi de pareilles réductions \ et de plus fortes encore^.
Si l'on déduit de ces modiques salaires le prix du loyer, dont la moyenne hebdomadaire est de 2 shellings, on peut juger de ce qui reste pour la nourriture et l'entretien d'un ouvrier, le plus souvent chargé d'une nombreuse famille.
Si seulement ce salaire, quelque minime qu'il soit, était permanent et assurait au travailleur son morceau de pain de chaque jour : mais aucune garantie n'est donnée aux ouvriers à cet égard, et les chômages forcés (stoppages), et les renvois temporaires (turn-outs), viennent de temps à autre enlever le travail de leurs mains
* Ducpetiaux, Condition des jeunes ouvriers^ Bruxelles, 1843, 2 vol. in-8, 1. 1, p. 143.
* Vers le milieu du siècle dernier, la façon d'une paire de bas rapportait à l'ouvrier 1 shell, 4 den. et il pouvait en fabriquer 9 paires par semaine. Aujourd'hui le gain net du tricoteur de bas de coton n'est plus que de 4 a 7 sliell. par semaine. — Les salaires des ouvriers fondeurs sont énormément réduits. On leur paye aujourd'hui 5 shell. pour les objets qui en rapportaient 15 auparavant. — Les fabriques d'armes et de quincaillerie ont subi une dépression équivalente. La moyenne des salaires, qui était de 23 shell. par semaine, n'y est plus que de 5 shell. 11 den. — Les scieurs et tourneurs en bois ne reçoivent plus que 3 shell. pour le même ouvrage qui leur en rapportait iO. — Id. les ouvriers tailleurs. — L'extraction de la houille et la fabrication du fer ont subi une réduction de moitié, et même, dansquelques localités, des deux tiers (/6trf., t. II, p. 258).
sans ôter, pour cela, la faim de leurs estomacs épuisés.
Le 11 juillet 1842, lord Brougham faisait entendre à la Chambre des lords ces tristes et lugubres paroles : « Dans le comté de Leicester, dans ceux de Shrop, de Stafford, de Warwick, de York, de Lancaster, tous les salaires ont été réduits, et des milliers d'ouvriers, vigoureux et pleins de santé, ou qui, du moins, Vé^ taient autrefois, ont été congédiés des manufactures qui les employaient. Les salaires ont été réduits, dans quelques circonstances, à 6 pence (62 centimes et demi) par semaine, c'est-à-dire à moins d'un penny par jour... Aussi a-t-on vu des cottages où sept, huit et dix personnes restaient quelquefois pendant des jours entiers, que dis-je ? pendant plusieurs jours consécutifs sans pouvoir se procurer un morceau de pain. Il y a des exemples de gens qui sont restés, pendant deux jours, étendus sur la paille, sans bouger, parce qu'il leur semblait qu'en étant couchés la torture de la faim se faisait moins sentir...*»
Dans une autre séance, le docteur Bowring dénonçait au parlement la condition affreuse de la classe ouvrière à Bolton, où les salaires avaient baissé de 5,000,000 de francs, tandis que le prix du pain avait augmenté de 2,950,000 francs. Le salaire de la semaine y était descendu au-dessous de ce qu'il avait été par jour, et 5,500 ouvriers n'y possédaient tous ensemble que 1,533 lits. De ces ouvriers, plusieurs avaient été trouvés morts de faim; c'étaient les termes employés par le jury chargé de constater la cause des décès : Dead from want of food * .
Quoi d'étonnant, d'après cela, qu'il meure commu-
* Voy. Ducpeliaux, ub. sup., i. Il, p. 2b6 el 2i>9^
nément, en Angleterre, autant de personnes avant Fâge de vingt ans, dans les districts manufacturiers, qu'il en meurt avant l'âge de quarante ans dans les autres districts, sans en excepter Londres? Quoi d'étonnant que, tandis que la mortalité diminue, ou reste stationnaire, dans les classes aisées, elle aille sans cesse en augmentant dans les classes ouvrières?
Le dernier rapport du Registraire général des naissances, mariages et décès, constate que, dans la métropole, le nombre des décès, pris en masse, s'est abaissé à S3,S97 en 1858; à 46,758 en 1859; à 45,152 en 1840; tandis que, dans le Lancashire, au sud de Morecamb, le nombre des décès s'est élevé à 22,952 en 1858; à 26,606 en 1859; à 51,985 en 1840.
Ainsi, tandis que la mortalité a diminué de 16 pour 100 dans la capitale, elle a augmenté de 40 pour 100 dans les districts manufacturiers du Lancashire, sans compter Liverpool et Manchester, pour lesquels on a dressé des relevés particuliers.
A Liverpool et à Manchester le nombre des décès est de 1 sur 28 et de 1 sur 25 (période de 1826 à 1851), tandis que le rapport moyen du nombre des décès à la population entière est annuellement (période de 1826 à 1851) de 1 décès sur 64 habitants '.
Cette mortalité excessive porte particulièrement sur les premiers âges de l'enfance. Si l'on consulte, en efifet , les tables des décès publiées par le Registraire
* Quarterly Journal of the statistical Society of London. Octobre i840, p. 244.
général, on trouve que la proportion des décès, aux différents âges, a été conime suit * :