MOYENNE ANNUELLE
Ainsi, dans un espace de trente-quatre ans, le nombre des crimes a plus que doublé en Angleterre, tandis que, dans le même intervalle, F augmentation de la population n'a guère dépassé 40 pour cent. Et cet accroissement menace de devenir encore plus grand; car les tables officielles de la criminalité pour 1848 (les dernières qui nous soient connues) portent le nombre des criminel offenders, pour cette année, à 30,549, — chiffre qu'il n'avait pas encore atteint î
Le parallélisme entre le paupérisme ascendant et la criminalité ascendante est plus frappant encore quand la comparaison s'applique aux délinquants de la juridiction sommaire des juges de paix. Jusqu'à l'institution des workhouseSy en 1834, nous avons vu le nombre des pauvres secourus s'élever progressivement d'année
tamment, ne sont plus que des fleurs étiolées, ou, pour nous servir d'une expression plus anglaise, que « des planches de sapin sciées en deux. » {Morning Chronicîe^ ub. sap.)
en année. Eh bien ! le nombre des individus arrêtes par la police métropolitaine a suivi la même progression. Ce nombre était de 72,824 en 1831, et de 77,545 en 1852. En 1855, approchent VAmendment Act et ses terribles workhouses ; dès lors, le nombre des arrestations n'est plus que de 69,959. En 1854 est promulguée la loi, et, jusqu'en 1858, elle s'exécute avec la plus grande rigueur ; dès lors, nous voyons le nombre des arrestations décroître et baisser à 64,269 en 1854, à 65,674 en 1855, à 65,584 en 1856. — En 1857, la sévérité commence à se relâcher ; de suite le chiffre des arrestations monte à 64,416. — En 1859, le relâchement continue, et le chiffre des arrestations s'élève à 70,717. Le relâchement est à son comble en 1842, et le nombre des arrestations atteint le chiffre de 76,545 ; — ce qui donne une arrestation sur 25 habitants.
A Newcastle, en 1857, les magistrats ont condamné correctionnellement 1 individu sur 24 de la population totale ^
A Leeds, pendant une période de six ans, de 1855 à 1858, il y a eu un individu d'arrêté sur 52 habitants ^.
A Manchester, 15,545 individus ont été arrêtés, en 1841, sous prévention de diverses offenses. Le rapport du nombre des individus arrêtés à la population a été comme 1 à 21. Sur 21 habitants, sur moins de 5 familles, 1 arrestation! En 1851, dix ans auparavant, la proportioQ n'était encore que de 1 arrestation sur
* Voy. W.-G. Taylor, Tour in the manufacturing districts of Lancashire, 1842.
2 Journal ofstatist. Society of London, 1. 1, p. 324.
78 habitants. Elle a donc presque quadruple' dans l'intervalle *.
A Liverpool, il y a eu, en 1840, 1 arrestation sur 12 habitants !
Les femmes comptent pour une grande part dans le mouvement ascensionnel de la criminalité. On comptait, en effet :
En 1834, sur 100 accuses, 18,8 femmes.
L'augmentation est, comme on voit, de près de 14 pour cent.
Dans la ville de Londres, notamment, les femmes prennent une grande part aux délits. Sur les 65,604 personnes arrêtées en 1842 (déduction faite des 10,851 arrestations opérées dans la Cité), on comptait 20,266 femmes, — ce qui donne la proportion de 30 pour cent. Dans la somme des crimes du ressort des cours d'assises, les femmes comptent pour un tiers dans les vols simples, et pour plus de moitié dans les vols pratiqués sur les personnes. « Ainsi, dit M. Léon Faucher, les femmes marchent dans le crime du même pas que les hommes, avec la même hardiesse et la même brutalité. On les voit figurer dans les meurtres, dans les vols avec effraction, dans les rixes et jusque dans les violences exercées sur la force publique } elles s'enivrent
» Ibid., t. II, p. 413.
comme les hommes, se battent comme eux, trempent aussi leurs mains dans le sang, et n'ont plus de la femme que le nom ; elles joignent ainsi les excès de la force à ceux de la faiblesse; elles s'associent au meurtre et au vol, et, de plus, elles se prostituent... »
L'infanticide, rare autrefois, devient de plus en plus fre'quent de nos jours. Il s'accroît en raison du nombre croissant des naissances illégitimes*. « C'est par les filles-mères que la presque totalité des infanticides est commise. Le nombre moyen annuel des enfants qui reçoivent ainsi la mort est immense en Angleterre*. »
Que dirons-nous des infanticides, bien plus nombreux, qui restent ensevelis dans le mystère de leur perpétration domestique ?
L'usage des narcotiques, employés pour faire dormir les enfants par les mères que la pauvreté force à travailler loin d'eux dans les manufactures, est une cause latente de dépérissement et de mort pour les pauvres petites créatures à qui V opium tient lieu de crèches^. Les droguistes, interrogés sur ce point, ont refusé de reconnaître l'étendue du mal; mais, tandis qu'ils niaient le fait, les vitres de leurs boutiques le procla-
* Voy. ci-dessus, p. 163, not. 2, et p. d96, note 1.
* Morning Chronicle du 22 décembre 1849.
3 Une Anglaise, mistriss Ilolland, vient d'importer de France, dans sa patrie, l'inslitulion des crèches, comme, il y a vingt ans, une Française, madame Millet, a importé d'Angleterre chez nous l'inslitution des salles d'asile (Voy. ci -dessus, p. 203, note 1). Une crèche est établie, k Londres, dans la paroisse de Mary-le-Bone, depuis le mois de mars 4850. Une autre est établie à Kensington. (Voy. h ce sujet article de M. Grûn, dans le Moniteur du 23 décembre 1850.) — Une autre crèche s'est fondée à Manchester. (Voy. le Guardian s Manchester du 21 septembre 1850. )
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inaient bien haut, en étalant aux regards des passants y annonce à\i cordial G odfrey, du Repos des mères, du 5irop calmant, etc. * .
Les enfants qui échappent à cette cause de mort sont reçus, devenus grands, dans les ragged schools. Mais, hélas ! en même temps que ces écoles se propagent, le cercle du vice et de la criminalité s'élargit chez l'enfance, chez l'adolescence en haillons. Le nombre des déhnquants au-dessous de vingt ans va, en effet, croissant, à Londres. En 1857, il était de 11,781; en 1858, de 14,555; en 1859, de 15,587 ; en 1840, de 14,051 j en 1845, de 14,887...
A Liverpool, dans une période de quatre ans, du l*"" juillet 1855 au 50 juin 1857, le nombre des déhnquants au-dessous de dix-huit ans, traduits devant les magistrats de paix, a été, en 1855, de 924; en 1856, de 1,266; en 1857, de 1,859.
La même progression se fait remarquer chez les jeunes délinquants de Manchester.
Qui n'a été douloureusement affecté, en parcourant Manchester, de voir ces myriades d'enfants, pieds nus, en guenilles, mal peignés, sales comme de petits hérissons qui, de deux ans à six ans et au-dessus, fourmillent dans les rues, les uns rampant dans la boue et les ordures, les autres, ramassés en groupes, engagés à quelque amusement de fainéantise ! Ces pauvres êtres
* A Ashton, quinze droguistes ont vendu, en moyenne, environ six gallons par semaine de ces préparations. A Preston, vingt et un droguistes en ont vendu soixante-huit livres dans une seule semaine. Les jours de marché, les habitants des environs des villes manufacturières viennent acheter pour quelques sous de Godfrey pour leurs enfants (Voy. Topuscule de M. Arthur Hobhouse sur les Public nurseries, London, 4850}.
sont abandonnes à eux-mêmes comme de petits ânes sauvages ^ sans qu'aucun enseignement moral, sans qu'aucune instruction religieuse, sans qu'aucune surveillance maternelle les retienne, les guide, les éclaire. Dès l'âge de six à huit ans, les enfants pauvres sont envoyés par leurs parents à travers la ville, avec injonction de ne rentrer à la maison qu'avec une certaine somme d'argent ou une certaine quantité de provisions * . Pour se les procurer ils mendient, et ajoutent souvent le larcin à l'aumône.
Les jeunes filles se prostituent.
Nous avons parlé des 80 mille prostituées de Londres ^ Lord Ashley affirme que le plus grand nombre a moins de vingt ans, et que beaucoup ont moins de dix ans ^ !
La misère morale et la misère physique marchent donc de pair, toutes deux, en progressant.
Le travail, — le travail seul, — eût pu, pourrait encore, sauver l'Angleterre de ce double fléau. Mais, ainsi que nous l'avons dit déjà, le travail, qui enrichit les autres nations, est précisément ce qui appauvrit, ce qui paupérise l'Angleterre.
Autrefois, le travail participait de l'organisation domestique. Le maître était le chef; le compagnon, comme l'indique ce titre, était le camarade du maître, son subordonné, pourtant, dans Tordre hiérarchique de l'industrie, mais son égal en destinée et en espérance; Yapprenti apprenait d'eux à devenir compagnon, puis maître à son tour. Alors, tous les métiers étant ma-
* W. Beaver Neale , Juvénile delinqmncy in Manchester y 1840, p. 10 k 13.
^ Voy. ci-dessus, p. 165.
* Voy. ci-dessus, p. 168, noie 2.
iiuols, chaque boutique était une école, et chacune rivahsait à qui ferait mieux. Alors, le travail étant payé pour sa valeur, le travailleur habile et laborieux était sûr d'y trouver toujours de quoi vivre.
Aujourd'hui la famille est dissoute. Dans le plus grand nombre des industries, la fabrique a remplacé l'atelier, — la machine, le métier, — l'engin, l'outil. Ici il n'y a plus ni apprentis, ni compagnons, ni maîtres ; il n'y a plus que des salariés et des exploiteurs de capitaux. Il n'y a plus d'ouvriers ; il n'y a plus que des agents de production. Que ces agents soient des hommes ou des machines, peu importe au chef delà manufacture. L'essentiel pour lui est de produire le plus possible au meilleur marché possible. Si la femme est plus économique que le mari, il supprimera le mari et prendra la femme. Si l'enfant est plus économique que la mère, il supprimera la mère et prendra l'enfant * .
A Birmingham, même dans les ateliers où l'on travaille les métaux, il n'y a pas plus d'un homme pour dix femmes ou enfants. A Manchester, dans les manufactures de coton, il n'y a plus d'hommes. Il n'y en a même plus comme chauffeurs : une trémie et une machine à broyer le charbon les remplacent ^. J'y ai même vu, il y a une douzaine d'années, un métier marchant tout seul, self acting, destiné à remplacer les fileurs, ces voltigeurs de l'ancien régime qui croyaient bonnement qu'on ne pouvait se passer d'eux.
C'est ainsi que la liberté absolue, qui n'est que l'anarchie absolue, en industrie comme en politique, a con-
* Voy. ci- dessus, p. 154.
2 Voy. Buret, ub. sup., t. II, p. 3d et 36.
verti en machine de guerre et d'appauvrissement un admirable instrument de prospérité et de paix. C'est ainsi que la machine à vapeur et les métiers mécaniques font l'office de canons et de fusils, sur cette terra féconde, dont ils font un champ de bataille, alors qu'ils devraient la féconder encore plus, au profit des classes ouvrières dont ils sont venus casser les bras.
De là, l'abaissement progressif des salaires dont nous avons présenté le lamentable tableau *. De là, les convulsions de la faim qui ronge les entrailles des classes laborieuses.
Méditons profondément sur ce qui se passe dans le Lancashire, berceau et chef-lieu de l'industrie manufacturière.
En 1808, les ouvriers affamés se révoltent et réclament une augmentation de salaires. — En 1812, ils pillent les magasins, détruisent les machines; la justice intervient ; quatre pères de famille et une femme sont pendus... — En 1817, la détresse augmente; 80 banqueroutes se déclarent; les ouvriers s'arment; des charges de cavalerie dispersent l'émeute; 567 malheureux sont livrés aux assises... — En 1818, l'émeute se réorganise plus redoutable ; 100 mille hommes s'assemblent à Peterfield et jurent d'exterminer les fabricants. Ils sont dispersés à coups de sabre. — En 182S et 1826, reparaît le fléau devenu gigantesque. Des soup'Shops, boutiques où l'on distribue du bouillon, s'ouvrent pour 14 mille ouvriers affamés. Leur faim et leur fureur ne s'apaisent pas. La force armée intervient de nouveau et tue six hommes; d'autres sont livrés au bourreau... — En 1851, 50 mille ouvriers se
* Voy. ci-dessus, p. 156 el suiv.
réunissent à Ashton et demandent à grands cris du travail ou du pain. — En 1852, l'étendard du chartisme est arboré; on le repousse par des poursuites et des condamnations nouvelles... — De 1832 à 1842, une vaste enquête est ordonnée sur le fîiit et les causes de la détresse des classes ouvrières : le fait est constaté, les causes sont reconnues ; mais le remède est encore à trouver, et le mal va toujours s'empirant, s'agrandissant, menaçant d'une crise dont nul ne peut prévoir les terribles résultats.
Le même mal travaille les classes ouvrières agricoles, décimées, chassées, ruinées qu'elles sont par le clearing System *, par les émigrations forcées ^, par la tyrannique loi du seulement^ et du removal*. Témoin l'accroissement progressif des vols et de la maraude, comme appoint, comme supplément de salaires, dans les campagnes. Témoin les Reheccaïtes et leurs incendies ^..
Quels que soient les torts imputables aux classes ouvrières dans ces luttes incessantes de l'ignorance et de
* Voy. sur le système des éclaircies, ci-dessus, p. 172. 2 Voy. ci-dessus, p. 471.
^ En allachant la condition du domicile de secours a cinq ans de résidence (et non trois ans, comme nous l'avons dit par erreur cidessus, p. 172), les lois de 1846 et 1847, modificatives en ce point du Poor law amendement Act de 1834 qui n'exigeait que 40 jours, ont introduit dans la législation des pauvres une source de difficultés, de procédures et de dépenses nouvelles contre lesquelles les classes ouvrières des campagnes ne cessent de réclamer et de pétitionner, en demandant qu'à la taxe par paroisse soit substituée la taxe par unions de paroisses, et mieux une taxe nationale faisant partie du budget de l'État (Voy. Reports to the poor laws Board on the laivs ofsettlement and removal, 1850, p. 35).
* Voy. ci-dessus, p. 190.
^ Voy. l'enquête de M. Mayhew, ub. siip,, î.II, p. 60, 62, 67 et suiv.
la faim, qui peut nier que le tort primordial n'en doive retomber, avant tout, sur la classe riche, en qui résident la lumière, la force, les sources vives de la production ?
Et quand l'avenir jugera le système de travail mécanique substitué au système de travail humain, quel compte n'aura-t-il pas à demander au capital, à l'intelligence, au pouvoir, de tout le mal qui s'est fait, au lieu de tout le bien qu'ils eussent pu faire !
En résumé, l'antagonisme du travail et du capital, en Angleterre, ne repose que sur une question de salaires et de subsistances.
(( Pour les classes laborieuses, dit M. Duchâtel, les salaires se confondent avec les moyens de subsister. Tous les produits qu'elles n'ont pas le pouvoir d'acheter sont pour elles comme s'ils n'existaient pas» Or, leur pouvoir d'acheter dépend de leurs salaires * . »
Qu'importe, disait le docteur Samuel Johnson à quelqu'un qui lui vantait le bas prix des denrées, en Ecosse, qu'importe que les œufs abondent si l'argent manque? It does not matter much that the eggs be many if the pence he few.
Donc, (( élever le salaire au niveau du besoin » est le seul moyen d'assurer à l'ouvrier sa subsistance.
Toute la question du paupérisme anglais est là.
Se coaliser, se cotiser, s'associer entre ouvriers^ dans un intérêt séparé de celui des maîtres ^, c'est pivoter sur le problème.
* Duchàlel, De la Charité, noie B, p. 364.
* « Au grand meeting de Manchester, en septembre 1850, fui proclamée la nécessité, pour les travailleurs, de s'associer par corps de
Se coaliser, se cotiser, s'associer entre ouvriers et maîtres, dans un intérêt commun *, ce serait le résoudre.
métiers, afin d'élever le taux des salaires, et, par cette élévation, d'ex« lirper la misère et ses vices. » (De Girardin, Abolition de la misère, p. 154, deuxième édiliou, 18S1.) Cette association exclusive ne peut avoir pour résultat que d'isoler encore davantage l'un de l'autre ces deux frères jumeaux de la prospérité des nations, le capital et le travail. L'association mutuelle de la misère et de l'ignorance n'enfantera jamais l'intelligence et la richesse. Le chartisme de 1838 en est la preuve. « La réunion des ouvriers dans les mêmes confréries, loin de rétablir l'harmonie et le bien-être dans la famille industrielle, ne fait au contraire que fournir à la guerre sociale de nouvelles forces, » dit fort sensément Eugène Burel.
* Alors, les machines, cessant d'être un monopole au profit des chefs d'industrie, profiteraient également aux ouvriers et aux maîtres. Alors, nous n'aurions plus en spectacle devant nos yeux : « des usines montées k grands frais sur une échelle gigantesque, des magasins qui regorgent de matières premières et d'objets manufacturés, et, à côlé de cette abondance, une population famélique, qui jette un œil d'envie sur ces monceaux de richesses auxquelles elle ne peut atteindre. » (Ducpetiaux, Paupérisme en Belgique, p. 36.)