‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 57 sur 168 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suisse.

Progrès de la misère en Suisse. — Moyens actifs d'y remédier. — Moyens rea* Irictlfs. — Moyens préventifs. — Moyens répressifs. — Piésultats obtenus.

Progrès de la misère en Satsse^

Statistique de la misère physique et de la misère morale en Suisse. — Paupérisme. — Criminalité. — Prostitution. — Naissances illégitimes. — Comparaison entre les divers cantons. — Bourgeois et aubains. — Les heimaihlos, — Le flot de la misère monte. — Moyens de l'arrêter.

M. de Villeneuve évalue à 171,000 le nombre des indigents, et à 11,400 le nombre des mendiants que renferme la Suisse, sur une superficie de 1,660 lieues carrées, et sur une population de 1,714,(XK) individus, ce qui fait 1 indigent sur 10 habitants, et 1 mendiant sur 150.

Mais M. Stefano Franscini ne compte que 130,000 indigents officiels dans les vingt-deux cantons helvétiques, ce qui fait une personne recevant l'assistance de la charité publique sur 18 habitants ^.

La proportion d'un individu sur 10 n'existe que

* La Suisse se compose de vingl-deux cantons dont la majeure partie professe la religion réformée; ceux d'Uri, de Schwitz, d'Underwald, de Zug, de Fribourg, de Schaffouse sont catholiques ; les deux cultes sont répandus dans ceux de Claris et d'Appenzel.

2 Voy. Statistique des établissements de bienfaisance en Suisse, 1846.

dans le canton de Berne, le plus important de tous. Elle est de 1 sur 4 dans la ville de Berne prise isolément *.

C'est dans le canton de Berne que les rapports de la commission anglaise de 1833 nous montrent le paupérisme faisant les plus rapides progrès ^. On y comptait à cette époque 40,000 indigents sur une population de 370,000 âmes.

Toutefois, le canton de Vaud comptait, à la même époque, 21,000 pauvres assistés sur une population de 180,000 habitants, c'est-à-dire 1 sur 8 ou 9, proportion énorme pour un pays aussi riche. Mais nous croyons que, depuis, il a imité le canton de Zurich, lequel s'est donné une nouvelle loi des pauvres, en 1836, et ne compte plus, depuis lors, que 6,760 indigents assistés sur une population de 231,756 habitants, c'est-à-dire 1 sur 34. On connaît peu d'exemples d'une proportion aussi faible dans un pays industrieux comme Test Zurich.

Quant à Genève, la misère officielle y est d'environ 2,500 pauvres assistés sur une population totale de 58,700 habitants, ce qui fait à peu près 1 pauvre sur 22 habitants. Ce peu est beaucoup trop, dans un pays qui compte soixante ou quatre-vingts millionnaires, et dont l'avoir commun de tous les habitants réunis s'élève à plus de 300 millions de francs, ce qui donne une moyenne de plus de 6,000 francs par tête d'habitant, ou environ 25,000 francs par famille. Ajoutez que plus de 4 millions sont placés à la caisse d'épar-

1 ibid.

^ Voy. Nassau, Statement of the provision of the poor, etc., p. 84, i01,108.

gne ; que 1 individu sur 7 habitants est créancier de cette caisse ; que les salaires sont très élevés, et que les impôts sont inférieurs de moitié à ceux qui sont payés en France. Il est donc peu de pays au monde dont la population prise en masse jouisse d'une aussi riche aisance.

Mais, fractionnée et analysée dans ses éléments divers, cette population présente les mêmes disparités de bien-être que dans les autres cantons de la Suisse.

Il existe un canton où tout le monde est pauvre et où, dès lors, personne ne l'est; c'est le canton du Valais. Là, le crétinisme et l'insalubrité du pays mettent un obstacle aux progrès de la population, en même temps que les biens communaux immenses et la petite portion de terrain que chaque famille possède empêchent la misère extrême d'y pénétrer.

Le canton de Lu cerne, quoique moins pauvre, est pourtant moins bien partagé. Il est des communes, dans ce canton, où le quart de la population est assisté et où la moitié ne peut rien donner. Il en est de si misérables que les maisons de ceux qui possèdent quelque bien y sont constamment assiégées de douze à vingt indigents qui couchent la nuit dans l'étable, etc., etc.

La Suisse, qui compte 1,442,666 propriétaires ou agriculteurs, et 571,534 industriels seulement (évaluation de M. de Villeneuve), divise communément sa population en trois classes : les bourgeois possédant le droit de cité; les habitants exclus de ce droit, appelés auhains, dans la Suisse française; enfin les heimathlos ou apolides, malheureux qui n'ont pas de domicile fixe.

et que la loi poursuit de canton en canton, comme des ennemis de la société *.

La distinction entre les bourgeois et les habitants privés de ce noble titre, outre qu'elle attribue aux premiers seuls le domicile de secours, lequel se confond avec les droits de bourgeoisie dont il fait partie, produit, dans cette république si fière de sa liberté, des actes d'oppression et des abus qu'on ne rencontre peutêtre pas au même degré dans les pays les plus despotiques.

Nous en dirons autant des mœurs privées, qui sont, pour le moins, aussi corrompues dans la république helvétique que dans aucune monarchie de l'Europe.

Toutefois, la prostitution est prohibée, sous les peines les plus sévères, dans les 22 cantons suisses, et non-seulement la prostitution, mais la simple fornication ^ . . . , — ce qui n'empêche pas qu'à Berne la débauche publique ne s'étale, le soir, avec un scandale de provocation que nous n'avons vu nulle autre part s'afficher au même degré, et que les bains de la ville ne soient autant de lieux de rendez-vous infâmes, dignes en tous points de ses cabarets ^

A Genève, la prostitution est plus discrète, plus voilée, moins audacieuse, mais elle y constitue un privilège national réservé pour les citoyennes, pour les

* Voy. sur celle classe d'infortunés, et sur la bande Clara Wendel ce qu'en dit M. Naville en son traité De la Charité légale^ t. I, p. 174 et suiv., et t. II, p. 353 et suiv.

2 Du moins dans le canton de Vaud. Voy. p. 260, note \.

3 D'après M. Bœttcher, il y avait, en 1832, dans le canton de Berne, 900 débitants de vin et d'eau-de-vie pour une population de 300,000 habilants ; soit 1 pour 422 habitants. En 1836, la consommation s'est élevée à 7 millions de mesures de vin, et 500,000 mesures d'eau-devie.

seules filles indigènes. Toute fille publique étrangère est chasse'e de la république par les magistrats.

Dans le puritain canton de Vaud, sur 376 crimes et délits contre l'ordre public, punis dans la période écoulée de 1806 à 1823, on en compte 134 contre la pudeur, dont 71 cas de prostitution *.

Cependant, la proportion des naissances illégitimes sur les naissances légitimes, dans un pays, est le critérium qu'on consulte ordinairement pour en déterminer la moralité. Or nous devons dire que cette proportion, quoique plus élevée qu'on ne le dit généralement, est moindre que dans le plus grand nombre des autres États de l'Europe. On conjecture que, pour toute la Suisse, il y a annuellement 3,600 naissances illégitimes, c'est-à-dire 1 naissance illégitime sur 17 naissances. On en compte 1 sur 58 dans le canton d'Uri, et 1 sur 16 dans les cantons de Berne et de Genève ^ La moralité suisse trouve sa moyenne entre ces deux extrêmes opposés ^

* Le chiflre total de 134 se décompose ainsi qu'il suit : prostitution, 71; récidives d'enfanls illégitimes, 13; fornication, 7; offenses aux mœurs, 7; outrages à la pudeur, 10; fausse accusation en paternité, 2; crime contre nature, 1; inceste, 3; bigamie, 6; mariages illicites, 2; adultères, 12; total égal, 134. 11 faut remarquer, du reste, que le nombre 7 mentionné à la simple fornication ne présente nullement l'état normal des choses, mais seulement les cas graves. La peine de la fornication est appliquée aux deux parties dans presque tous les cas d'adjudication d'enfanls naturels dont le nombre est annuellement de deux cents (Voy. Moreau-Christophe, Rapport au ministre de l'intérieur sur les prisons de la Suisse, etc., p. 283).

2 Voy. Stéfano Franscini,w6. sup. — Genève, prise isolément, donne 1 naissance illégitime sur 11. (Ibid.)

3 Considérés comme habitants, les enfants naturels assistés sont, relativement a la population totale, dans les proportions suivantes : On compte, à Berne, 1 enfant naturel assisté par la charité publique sur 144 habitauls. On en compte 1 sur 192 dans le canton de Vaud ; 1 sur

Quant à la criminalité, tandis qu'on compte 1 accusé sur 4,211 habitants et 1 condamné sur S,659, en France, on compte 1 accusé sur 2,318 habitants, et 1 condamné sur 2,884, à Genève*.

On compte, 1 détenu sur 894 habitants à Berne; 1 sur 956 à Genève ; 1 sur 1,780 à Lausanne*.

Les crimes et délits vont en augmentant à Lausanne, comme à Berne et à Genève*.

Il en est de même des récidives *.

Tout ceci prouve que le paupérisme et son hideux cortège sont en voie de progrès en Suisse. Tout ceci prouve que les fortunes y sont aussi sérieusement atteintes que les personnes. Chaque année, un grand nombre de familles sont réduites à s'expatrier pour chercher ailleurs des moyens de subsistance. Il est même des districts dont les bourgeois, pour échapper aux charges que le paupérisme fait peser sur eux, renoncent à leurs droits de bourgeoisie avec plus d'empressement que leurs pères n'en avaient mis à l'acquérir.

Pour mettre un terme à ces maux, les cantons ont mis au concours, à diverses reprises, la question des moyens de solution du problème de la misère. Plusieurs de ces moyens ont été expérimentés : — actifs, restrictifs, préventifs, répressifs. Voyons quels effets ils ont produits.

420 à Zurich ; 1 sur 140 dans Argovie; 1 sur 190 dans le canton de Genève; 1 sur 195 pour toute la Confédération. (Ibid.)

* Voy. Moreau -Christophe, Rapp. sur les prisons de la Suisse, etc., p. 146, 182 et 240, 280, 282, 284.

Moyens actifs de soulager rindlgence.

Taxes forcées. — Aumônes privées. — Charité légale à domicile. — Placements domestiques. — Indigents à l'enchère. — Maisons de travail. — Hospices et . hôpitaux.

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