‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 83 sur 168 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Alleiuagsse ^

Paupérisme en Allemagne. — Remèdes au mal. — Rcsullals oblenua.

Du paupérisme en Allemagne.

Statistique de la misère physique et morale, en Autriche, en Prusse, dans le Wurtemberg, etc., etc. — Pauvres, ivrognes, enfants naturels, crimes, mortalité, etc. — Intensité et progrès du mal.

S'il était permis de juger de l'intensité d'un mal par le nombre des écrits publiés pour soulager ceux qui en souffrent, nous dirions que nul pays n'est plus infecté de la plaie du paupérisme que l'Allemagne, car nul pays n'a engendré plus d'ouvrages et plus de publications de toutes sortes, dans le but unique de découvrir les moyens de la cicatriser ou de la guérir^.

* Nous comprenons sous ce mot, et dans ce chapitre, non-seulement les cinquante-trois États de la confédération germanique, mais encore l'Autriche et la Prusse (Voy. ci-dessus, p. 123}.

2 La seule bibliographie des écrits publiés sur ces matières a fourni en Allemagne le sujet de plusieurs ouvrages, enrichi plusieurs collections. Les noms les plus connus, parmi la foule des auteurs qui ont écrit sur la misère et sur les secours publics, sont ceux de : Winkelmann, Wagemann, Griimer, Harlleber, Friedlander, Krûnilz, Julius, Rislelhueber, Nicolaï Andrée, Hesse, Christian Garve, Hoogen, Gossler, Wagenselius, MuUer, Pfaflf, Spauer, Zippe, Senlems, Gerken, Dappe, Eylert, Weslermeyer, Burkard, Laulerbach, Hoen, Bœckler, Scharff, Basedow, Rumpel, Burdach, Winterfeld, Noslilz, Jeukendorff, Emmermann, de Rochow, Rumfort, Voght, Fellemberg, etc., etc. (Voy.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, là comme ailleurs, le paupérisme marche plus vite que les brochures qui lui veulent barrer le passage, et que l'Allemagne, aujourd'hui, n'est guère moins en progrès que les autres États de l'Europe, en fait de pauvres et de mendiants.

L'Autriche, dont la population catholique renferme, sur 52 millions d'âmes, plus de 1 million 500 mille indigents*, n'a pas que ce chiffre de misère matérielle à fournir au contingent du paupérisme allemand; elle y apporte encore une somme de misère morale plus grande.

Sur 7 naissances, dans les provinces autrichiennes allemandes, on en compte 1 d'illégitime^ ; on en compte même 1 sur 6, — même 1 sur S, — même 1 sur 5 dans plusieurs d'entre elles ^

La criminalité suit la progression ascendante de l'immoralité. En 1824, dans les sept provinces de l'empire, non compris la Hongrie, la Transylvanie, ni le royaume Lombard-Vénitien, il y a eu 12,447 délits poursuivis; quatre ans après, en 1828, le nombre des délits s'élèvent à 16,994. En estimant la population des sept provinces à 15,000,000 d'habitants, on comptait donc, à

l'analyse de leurs ouvrages dans V Introduction de celui de M. le baron de Gerando, p. xxxij et suiv.).

* Voy. ci-dessus, p. i23.

Années.

Naissances légit.

Naissances illégit.

Rap. des nais, illégit.

aux nais, légit.

i sur 7

* Bêcher, Statistische Uebersicht der Bevœtkerimg der œsterrefchisohen Monarchie, 1841. —Pour les provinces italiennes, voy. cL-dessus, p. 68 et 70.

la première époque, 1 délit sur 1,208 habitants, et 1 délit sur 942, à la seconde. La progression n'a pas cessé depuis * .

La Prusse, dont les 28 districts de gouvernement forment une division territoriale et administrative analogue à celle de la France, compte, sur une population totale de 12,778,000 habitants, 425,933 pauvres, c'est-à-dire 1/30' de la population'^. Cette évaluation de M. de Villeneuve, si faible comparativement au taux moyen de rAutriche et de TAllemagne, nous semble détruite par le chiffre proportionnel de la criminalité, critérium de misère beaucoup plus élevé en Prusse que partout ailleurs, du moins dans les provinces rhénanes. On compte, en effet, dans la circonscription de la cour d'appel de Cologne, une personne poursuivie sur 16 habitants sans distinction de sexe; 1 homme poursuivi sur 11, et 1 femme poursuivie sur 26. Quelque élevé que soit ce chiffre, il est dépassé de beaucoup dans le cercle de la cour de justice de Coblentz, où l'on comptait, en 1839, un individu poursuivi sur 5 habitants, 1 sur 8 devant les tribunaux royaux, 1 sur 3 devant les juridictions particulières M

Le chiffre de l'immoralité marche de pair, comme en Autriche, avec celui de la criminalité. Si, dans le royaume entier, on ne compte qu'une naissance illégitime sur 13 naissances, on en compte 1 sur 6 1/2 à

* Voy. Compte rendu de la justice en Prusse en 1839, p. 4S5.

* De Villeneuve-Bargemont, Economie politique chrétiennCy liv. H, ch. I. — Le rapport des classes agricoles aux industrielles y est de 5 k 1. n y a par conséquent 10,648,915 propriétaires et agriculteurs, et 2,129,085 manufacturiers. — La superficie de la Prusse est de 9,577 lieues carrées, ce qui fait 1,334 habitants par lieue carrée [Ibid.].

'. Voy. Ducpcliaux, Condition des jeunes ouvriers, 1. 1, p. 431.

Berlin. On estime qu'en général sur 75 à 76 femmes en âge d'avoir des enfants (de 16 à 45 ans), il y en a une qui, chaque année, donne le jour à un enfant naturel *.

A Fribourg en Brisgaw, on voit des familles qui comptent trois générations sans mariage, des maisons où vivent réunis plusieurs enfants qui ont la mémo mère et chacun un père différent. A Furth, à Erlangen, à Schwabach, les enfants naturels sont presque égaux en nombre aux enfants légitimes. Les ouvriers, les journaliers y vivent dans un concubinage débouté avec des filles qu'ils chassent dès qu'ils en sont las. Il est des juridictions qui comptent jusqu'à 1,500 de ces unions clandestines^.

Nous ignorons le chiffre officiel des mêmes signes révélateurs du paupérisme dans chacun des États de la confédération. Nous savons seulement que le nombre des pauvres secourus est dans la proportion de 1 sur 22 dans le Wurtemberg % de 1 sur 21 dans le duché de Bade *, de 1 sur 13 à Hambourg \

. * Hoffmann, Die Bevœlkerung des preussichen Staats, 1839.

* Naville, Charité légale, 1. 1, p. 114.

' Sur une population totale de 1,400,000 habitants, le royaume de Wurtemberg, en 1830, renfermait 6i,896 pauvres, c'est-a-dire une moyenne de 4 635/100 sur 100 habitants. Vingt-quatre communes comptaient le quart et même le tiers de leur population dans le nombre des indigents; dans quelques \illes la proportion s'élevait jusqu'à la moitié. — Ces chiffres authentiques sont contraires aux calculs de M. Balbi, qui ne porte le nombre des pauvres du Wurtemberg qu'à 1 sur 63 (Voy. de Gerando, d'après Schmidlin, Bienfaisance publique^ t. I, p. 121}.

* Sur une population totale de 1,200,000 habitants environ, le grand duché de Bade renferme près de 10,000 familles dans le besoin, ou environ 50,000 indigents. La capitale, Carlsruhe, sur environ 20,000 habitants, renferme au moins 1,000 indigents [Ibid.).

» Évaluation de 1789. En J8i7, sur 107,000 habitants, cette ville comptait 25,000 assistés ilbid., p. 123).

Nous savons pareillement que, dans la Confédération germanique prise en masse, le chiffre des naissances illégitimes et des crimes va toujours en augmentant, et que cette progression, parallèle à celle du paupérisme; n'est, selon Bœttcher, que l'une des manifestations du désordre dont la cause première est Tabus des liqueurs alcooliques *.

Dans ces contrées, où nous croyions que les anciennes mœurs patriarcales étaient encore en honneur, rhabitude de l'intempérance y a pris une telle extension que, dans la classe ouvrière, on compte généralement 2 ivrognes sur 100 et même sur 80 habitants, et que, dans les maisons de travail, on compte plus de 100 ivrognes d'habitude sur moins de 150 individus*.

« Naguère dans l'Allemagne du nord, il y a de cela 200 ans, le nom même de boissons dislillées était inconnu d'un grand nombre. L'art de la distillation était un secret des chimistes. Aujourd'hui, la Prusse compte 15,000 distilleries, le Hanovre 1 ,620. Dans des villages, où le débit des boissons spiritueuses était le privilège des apothicaires, nous voyons maintenant l'eau-de-vie couler à pleins bords chez les cabaretiers. Nos pères

* Dans les Étals du nord de l'Allemagne, dont la population en 1836 était de 20,397,000 habitants, M. Bœttcher a compté, en 1841 :

Indigents 1,019,850 soit 1 sur 20habitanls.

Ivrognes reconnus. . . 407,940

Suicidés 1,811

Délinquants de toute sorte. 14,555

Enfants naturels. . . . 61,424 Consommation annuelle de spiritueux, 367,056,000 quarts {\e quart fait plus d'un litre), soit 18 quarts par habitant.

(Voy. Bœttcher, Geschichte der Mœsziykeits-Gesellschasften in den norddeutschen Bundes-Staaten, 1841.

regardaient avec mépris celui qui so dégradait par l'ivrognerie; aujourd'hui, ce mépris n'existe plus; l'eau-de-vie est devenue un objet de nécessité première; femmes et enfants en prennent leur part. Aux bals, aux réunions d'amis, l'eau-de-vie ne fait jamais défaut ; c'est le dieu qui préside à la fête. Au temps de la moisson, on boit de l'eau-de-vie pour se rafraîchir ; en hiver, on en boit pour se réchauffer. C'est l'eau-devie qui facilite les transactions, qui termine les marchés. La goulle a remplacé l'ancienne honne main. Telle est la mode, tel est l'usage ! La bouteille d'eau-de-vie a pris, chez nous, la place des lares et des pénates, au foyer domestique. C'est la compagne inséparable de l'ouvrier; l'habitude s'est transformée en besoin, le besoin en véritable passion *. »

Qu'arrive-t-il de là ? C'est que le poison, qui tue le père avant Tâge, transmet héréditairement aux enfants le germe fatal qui les dessèche dans leur fleur*; c'est que la mort, qui en découle pour toutes les classes qui s'y abandonnent, frappe, dans une énorme disproportion, les classes ouvrières, moins prémunies contre ses coups ^

Pour tarir dans leur source ces effets et ces causes du paupérisme allemand, la charité germanique a recours

* Bœttcher, uh. sup,

• Voy. à ce sujet, Roesch, De Vajfusdes liqueurs spiritueuses, 1837, p. 80.

3 Un économiste distingué de Berlin, le professeur Casper, a essayé de réduire en chiffres l'influence de la richesse et de la pauvreté sur la durée moyenne de la vie. Il a pris pour terme de comparaison les deux extrêmes de l'échelle sociale ; d'un côté, mille personnes appartenant à des familles de princes et de ducs que lui a fournies l'aristocratique almanach de Gotha, et, de l'autre, mille pauvres de la ville de Berlin, inscrits parmi ceux qui vivent d'aumônes, et dont les décès

aux moyens de curation qui sont pratiqués en Suisse. Voyons si les remèdes employés y sont de force à combattre le mal.

onl été constatés par des rapports officiels. Voici le résultat de ces in

téressantes recherches :

Sur mille individus riches et mille pauvres, existaient encore:

A l'âge de

Riches. Pauvres.

5 ans. . . .

De ce tableau résulte cette conséquence que les chances de vie et de longévité sont deux fois plus considérables pour le riche que pour le pauvre, puisqu'à l'âge de 70 ans, par exemple, il reste, des deux nombres primitifs égaux, deux fois plus de riches que de pauvres, qu'il en reste trois fois plus à 85 ans, et presque quatre fois plus h 90. — L'âge moyen de 4,000 princes et ducs s'est élevé à 50 ans; celui des pauvres à 32 ans.

298 KDROPE PROTESTANTR.

Remèdes au mal.

Moyens ad ifs, — Moyens préventifs. — Moyens reslrlcUfs. — Moyens répressifs. — Késuituts obtenus.

i . Moyens actifs.

Taxes des pauvres. — Secours à domicile. — Placements domestiques. — É(ablissements de charité. — > Hôpitaux et hospices. — Asiles d'orphelins, d'enfants trouvés, etc. — Maisons de travail. — Célèbre maison de Munich.

Le plus actif, le plus énergique moyen qui ait été adopté, dans plusieurs États de l'Allemagne, pour obvier à la misère, c'a été de garantir au pauvre une existence ou, du moins, une assistance assurée, au moyen d'une taxe directe et spéciale imposée forcément sur le revenu des riches ou des citoyens aisés K

Cette taxe existe notamment dans le Mecklembourg, dans le Wurtemberg, dans le duché de Weimar et en Bavière.

En Prusse, la loi n'admet pas absolument le principe du droit à l'assistance; dès lors, il n'y a pas de taxe spéciale proprement dite imposée pour l'exercice de ce droit. Mais, quand les ressources de la charité volontaire sont insuffisantes pour secourir les nécessiteux dont chaque ville, dont chaque commune est chargée, la caisse publique des communes ou de l'État intervient pour combler le déficit.

Ce mode, que nous désignons sous le nom de secours

* Cette taxe se proportionne au montant des contributions, ou h l'impôt sur les revenus; elle se prélève souvent sur le montant des loyers, etc.

supplémentaires, est le seul qui soit pratiqué à Hambourg, à Francfort-sur-le-Main, dans le duché de Nassau, dans le grand-duché de Bade, dans le duché de Golha et dans une grande partie de l'Autriche.

La taxe sous forme de secours supplémentaires s'unit, dans plusieurs États, à la taxe spéciale ; cette dernière n'est alors usitée que comme moyen de combler le déficit que peuvent laisser les subsides fournis par les caisses publiques. C'est ce qui a lieu, notamment, eu Bavière.

Dans quelques endroits de l'Allemagne, le contribuable est appelé à se taxer lui-même, et ce n'est qu'autant qu'il paraît ne pas s'être imposé en proportion de ses moyens que l'autorité a le droit de déterminer la quotité de sa contribution ; c'est cette taxe que nous avons déjà appelée semi-volontaire. Le contribuable qui n'acquitte pas sa souscription peut y être forcé judiciairement.

La taxe en aide est établie, dans le Wurtemberg et la Bavière, sous une forme qui diffère peu de celle sous laquelle elle existe en Angleterre. Ailleurs, le devoir d'assister les administrations particulières est imposé aux administrations plus générales dans le ressort desquelles elles se trouvent.

Dans la plupart des États, le gouvernement central vient aussi en aide aux communes qui ont peu de ressources.

Enfin, le système de la ronde est en usage dans quelques parties du Wurtemberg, et généralement dans les pays pauvres ^

Ainsi; on trouve en Allemagne des exemples de

* Voy., sur ce syslèmo, ci dessus, p. i78.

300 EUROPF PROTESTANTE.

toutes les espèces de taxes : taxes spéciales; taxes semi-voloi)taires ; taxes en aide; secours snpplëmeiitaires; système des rondes; taxe en nature, etc. *.

Dans toute rAllemagne, les pauvres perçoivent une part des amendes judiciaires et des droits sur les plaisirs, sur les spectacles, etc. A ces revenus s'ajoutent, en divers lieux, des impôts partiels ou indirects sur les ouvriers, sur les domestiques^.

En général, chaque commune administre à son gré le fonds des pauvres, et fixe les conditions qui, dans son ressort, donnent droit aux secours; sauf aux indigents qui se croient lésés à recourir à l'administration.

Dans presque tous les États de rAllemagne, chaque ville ou chaque commune est maintenant chargée de ses pauvres. Ce n'est plus que dans les petites circonscriptions politiques, comme celle de Hambourg, que le domicile de secours n'est pas divisé*. Généralement, le domicile de secours s'acquiert par la naissance, le mariage, un séjour continu de dix ans, l'achat de droit de bourgeoisie, l'exercice de fonctions publiques. Dans les lieux où on le gagne par un certain nombre d'années de séjour, on le perd par une absence de même durée, à moins que l'on ne prenne certaines précautions prescrites par la loi. — Les différends qui peuvent s'élever entre les communes, quant au domicile de secours, sont jugés par voie administrative.

L'administration de la charité légale est généralement remise, en Allemagne, à des commissions com-

* Voy., sur ces diverses taxes, Naville, ub. sup., 1. 1, p. 58, 59, 60, 323 et 328.

* Ibid., p. 322 et 325.

posées en partie de magistrats et d'eccle'siastiques, mais leur organisatioa varie suivant les constitutions politiques des États.

Quelle que soit cette organisation, la charité, forcée ou volontaire, légale ou privée, distribue ses dons aux indigents, sous deux formes distinctes, savoir : l** en argent ou en nature, à domicile ou dans des établis» sements spéciaux de bienfaisance * ; 2° sous forme de travail, à domicile, ou chez des particuliers % ou dans des établissements spéciaux de travail industriel ou agricole^.

Les maisons de travail sont considérées, en Allemagne, comme le meilleur moyen d'alléger le poids de la taxe et de contre-balancer la tendance de la charité

* Sous les noms de maisons d'aumônes; dépôts de mendicité; hôpitaux ; hospices ; asiles d'aliénés ; maisons spéciales d*enfants trouvés. — n n'existe ni maisons d'enfants trouvés ni tours, en Prusse. Les enfants trouvés y sont déposés jusqu'à l'âge de 44 ans dans les hospices d'orphelins, aux frais des communes (Voy. Remacle, p. il6}. Dans les petits États de l'Allemagne, les enfants illégitimes, dont les mères sont indigentes et les pères inconnus, tombent h la charge des communes qui les mettent en pension, soit chez des paysans, soit chez des chefs d'ateliers, soit dans les hospices d'orphelins (Voy. Terme et Montfalcou, p. 172). — En Autriche, on suit le système calholique. Vienne reçoit les enfants trouvés dans un établissement spécial annexé h l'hospice des femmes en couche [Ibid., p. 175).

^ Voy. ci-dessus, p. 27i . — L'adjudication des indigents k l'enchère est en usage dans le grand duché de Bade et ailleurs (Naville, 1. 1, p. 97).

^ Il n'existe pas, en Allemagne, de colonies agricoles. Seulement, h presque toutes les maisons industrielles de charité se trouve annexé im terrain que les indigents de la maison cultivent. — Le Wurtemberg possède, indépendamment de ses 500 écoles industrielles, 46 écoles de jardinuge et 266 écoles pour la cullure des arbres, conlenaul près de 9,000 élèves (Ducpetiaux, Condition des jeunes ouvrier i<, t. I, p. 288,.

légale à favoriser la paresse. Celles de Berlin*, de Manheini^, de Hambourg % de Munich* ont surtout acquis une'grande célébrité; — célébrité telle, à l'égard de la maison de Munich, que l'existence de cette maison a survécu à sa mort, en ce sens que la renommée s'obstine à la proclamer vivante encore bien qu'elle soit défunte depuis plus d'un demi-siècle ^

Malheureusement, il en a été de ces maisons comme de tous les étabhssements de ce genre dans les autres pays. Outre que les dépenses qu'elles nécessi-

* Fondée en 1742 par Frédéric II; elle renferme 5 ou 600 indigents de toutes sortes, valides et invalides, mendiants et vagabonds, voire même des voleurs. Dans les revenus de l'établissement le travail ne figure que pour un cinquième (Voy. de Gerando, Bienfaisance publique, t. III, p. 517 et 582).

* Subsiste depuis 1807. Elle occupe de 140 h. 180 indigents au filage et au tricotage du chanvre, etc. Elle donne aussi de l'ouvrage a domicile.

^ Fondée en 1788 par le baron de Woght. Distribuait de l'ouvrage à plus de 3,000 personnes. Périt en 1810, lors de l'annexion de Hambourg k la France Depuis 1814 on y a substitué un établissement qui ne donne plus d'ouvrage à personne, ni au dehors ni au dedans (Naville, t. I,p. 275,352,370).

* Fondée en 1790 par le comte de Rumfort; fermée en 1799. La maison actuelle qui lui a succédé, en 1804, n'a rien de commun avec la première. Elle donne de l'ouvrage à 600 pauvres.

^ Madame Élisa de Ruke en parle dans la relation d'un Voyage en Bavière, fait de 1804 à 1806, comme si elle existait à celte époque. En 1822, le Philanthrope, journal de Bruxelles, recommande aux voyageurs d'aller k Munich même étudier ses heureux résultats. En 1828, la Société de la Morale chrétienne la place au nombre des institutions de charité qui honorent le plus la Bavière (t. IX, p. 272). La Revue encyclopédique, d'octobre 1828, copie, sans y ajouter aucune réflexion, le journal de la morale chrétienne; en 1832, Huerne de Pommeuse la propose comme modèle dans son livre des Colonies agricoles (p. 657). Enfin le Propagateur des connaissances utiles, journal qui s'imprime à Genève, la propose encore en 1835 à la philanlhropique émulation de ses lecteurs ! ! !

tent', — dépenses toujours plus fortes que celles du placement domestique^, — ne peuvent jamais être couvertes, même en partie, par le travail improductif des assistés % les maisons de travail, converties presque aussitôt en dépôts de mendicité, ou en simples hospices ou refuges*, deviennent autant d'écoles mutuelles de vice où tous les liens de famille, comme tous ceux de la pudeur sont rompus % et où, dès lors, loin d'y trouver son frein, le paupérisme entretient et multiplie ses recrues.

Aussi, voyez, à côté des quelques centaines de pauvres occupés plus ou moins dans la maison de travail, cette fourmilière de mendiants oisifs qui gueusent gaiement à sa porte. Tous travailleraient, et travailleraient fructueusement, si, au lieu d'en parquer quelques-uns entre quatre murailles, toujours trop étroites, tant larges fussent-elles, la charité individuelle, prenant la place de la charité collective, voulait ou savait fournir, en guise de pain, de l'ouvrage à chacun d'eux à domicile. C'est là, et là seulement, qu'est le nœud du problème.

Crèches. — Salles d'asile. — Association de Pestalozzi. — Assistance judiciaire. — Maison d'amélioration. — Refuges. — Sociétés de patronnage. — Écoles primaires. — Écoles industrielles. — Sociétés d'épargne. — Maisons ouvrières.

Parmi les moyens préventifs de la misère, mis en

* Voy., à ce sujet, Naville, ub. sup., t. I, p. 230 et les auteurs qu'il cite.

2 Voy. Ibid., et ci-dessus, p. 271.

' Voy. /6i(i.,p. 222elsuiv.

* Voy. Ibid., p. 264 et suiv.

* Voy. Ibid.f p. 223 et suiv.

usage en Allemagne, et qui sont les mêmes à peu près que ceux pratiqués en Suisse et ailleurs, nous avons remarqué, indépendamment des crèches^ des salles d'asile ^, de Ya,ssoCvation de Pestalozzi ^, de l'assistance judiciaire*, des maisons d' amélioration^, des refuges^, et des sociétés de patronnage'' , les institutions suivantes qui présentent un caractère spécial d'intérêt.

Ecoles primaires, — Le système d'éducation dans les États de l'Allemagne est supérieur, à beaucoup d'égards, à celui de la plupart des autres pays de l'Europe. Partout l'instruction primaire y est obligatoire. La religion proprement dite n'y fait pas partie de l'enseignement scolaire; cet objet important est laissé au clergé et aux parents; aussi les enfants des catholiques, des protestants, des luthériens, etc., fréquentent-

* Pendant qu'ici nous mettons en question l'utilité des crèches, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, s'emparent de notre institution, et en font leur profil. La capitale de l'Autriche possède déjà trois crèches; tout porte à croire que cet heureux essai ne s'arrêtera pas là (Voy. Legoyt, Annales de la Charité^ 1850, p. 692).

* Francfort-sur-le-Main a donné le premier exemple, il y a dix-huit ans, de la fondation d'une salle d'asile pour la première enfance. La société fondatrice de ces établissements donne aux enfants un repas gratuit par jour ; ce qui n'empêche pas les familles de conlribuer aux dépenses en payant quotidiennement un kreutzer (3 i/2 c.) par enfant {/6^•ci.,p. 693].

3 Cette association, fondée il y a quatre ans, pour la réforme des jeunes condamnés et des enfants délaissés, donne déjà d'excellents résultais. Son siège est aussi h Francfort-sur-le-Main {Ibid.f p. H6 et 696).

* Ou droit du pauvre k être défendu gratuitement en justice, etc. Voy. sur l'exercice et les conséquences de ce droit en Autriche et en Allemagne, Du Deux, de l'Avocat des pauvres^ p. 206 et suiv.

* Voy., sur ces maisons, Remacle, H apport sur les prisons d'Allemagne, in-4, p. 4 et 54.

« Noy.lbid., p. 59.

' Voy. Ibid., p. 62.

ils les mêmes écoles et y sont-ils dans l'harmonie la plus parfaite. — Le rapport des élèves à la population est de 1 élève sur 8 habitants en Bavière; de 1 sur 7 dans le Wurtemberg ; de 1 sur 6 dans le grand-duché de Bade; de 1 sur S 1/2 dans le royaume de Saxe ^

En Autriche, l'instruction est pareillement obligatoire, mais le rapport des élèves à la population est moins élevé ; il est de 1 sur 9 dans la basse Autriche ; de 1 sur 10 dans la haute Autriche; de 1 sur 13 dans tout l'empire, — la Hongrie, et les États Lombard- Vénitiens exceptés ^

C'est en Prusse que le système d'instruction primaire est le plus complet. M. Cousin nous a démontré que c'est peut-être le plus parfait qui existe ^ On compte, en Prusse, 1 élève sur S habitants*. Cependant, l'instruction est moins généralement répandue dans les principales villes que dans le royaume pris en entier. Cela tient à l'emploi prématuré des enfants dans les ateliers et fabriques, inconvénient auquel le gouvernement prussien s'efforce de remédier.

Ecoles industrielles. — L'Allemagne a compris qu*îï est indispensable d'associer, dans les écoles, l'œuvre de l'éducation à l'œuvre de l'instruction. Mais cela ne lui a pas paru suffisant pour les enfants du peuple. De là, les écoles industrielles ouvertes dans les 25 départements de régence de la monarchie prussienne % de

* Yoy. Quarterly Journal of éducation, t. I, p. 29; et Ducpetiaux, De l'état de l' instruction populaire^ etc., t. II.

* Voy. J. Bêcher, Statistische Uebersicht der Bevœlkerung der œstreichischen Monarchie, 1841.

* Cousin, Rapport sur Vétat de V instruction publique en Prusse, 1833, p. 1G4el suiv.

* Hoffmann, Die Bevœlkerung des preuszischen Staats, etc.

^ Ducpetiaux, Condition des jeunes ouvriers, t. U, p. 124 et suiv.

môme que dans l'empire d'Autriche *, de môme qu'en Bavière*, dans l'clectorat de Hanovre, dans la Hesse électorale', dans le royaume de Wurtemberg*, dans le grand-duché de Bade % en Bohême, etc. \ Ces écoles sont, pour la classe ouvrière, ce que sont, pour la classe bourgeoise, ses pensionnats, ses collèges, ses athénées; — ce que sont, pour les classes supérieures, les universités, les séminaires, les écoles du génie civil, les institutions polytechniques, les écoles spéciales de tout genre ouvertes aux jeunes gens qui se vouent aux professions libérales, etc. C'est le finis coronat opus de l'instruction populaire.

Sociétés d'épargne. — La fourmi met de côté, pendant l'été, de quoi se nourrir quand la bise est venue. Telle est l'idée mère des sociétés d'épargne"^ qui se sont établies à Berlin \ et de là dans les autres villes

1 Voy. Saint-Marc-Girardin, De l'instruction intermédiaire dans le midi de V Allemagne, p. 246 et suiv.

2 Voy. Ibid., et V. Cousin, ub, sup.

8 Voy. de Geraiido, Bienfaisance publique, t. II, p. i)54-.

* Voy. Schrnidlin, Coup d'œil général sur l'administration des pauvres dans le Wurtemberg, 1830.

^ Voy. Nebenius, Des établissements d'instruction technique et de leurs rapports avec l'enseignement en général, Carlsruhe, 1833.

« De Schulstein, Description de l'origine et de la propagation des écoles d'industrie en Bohême, Prague, 1779.

■^ L'arliele premier des statuts porte : « Les membres de la Société doivent se proposer, comme but commun, de faire des épargnes sur leur gain journalier, pour les verser, chaque semaine, dans une caisse d'épargne, et pour acheter en gros ce qui doit assurer leur existence pendant l'hiver, principalement du pain, des combustibles et des pommes de terre. »

« A la fin de 1846, il existait à Berlin 29 Sociétés d'épargne en pleine activité, qui comptaient 5,400 membres, et avaient réalisé, pendant l'année, une économie de 88,000 francs. Ces 5,400 pères de famille représentent 20 a 25,000 individus, et appartiennent a 29 (luarliers

de la Prusse et dans les autres États germaniques, depuis plusieurs années. Ces sociétés, partout où elles existent, procurent à leurs associés une économie de cent pour cent sur les denrées de première nécessitée Les distributions qui se font ainsi sont doublement préférables à celles qui se pratiquent en quelques lieux, au moyen de magasins que des personnes bienfaisantes ont établis pour vendre à prix coûtant les denrées d'un usage habituel^. Elles ont, sur ce dernier mode, lavantage de ne pas participer du caractère de Taumône, et surtout celui de faire, de la prévoyance qu'elles réclament, la condition des ressources qu'elles offrent.

Maisons ouvrières. — Une société s'est fondée, à Berlin, dans le but de construire, non, comme chez nous, ces vastes et coûteuses casernes d'ouvriers, connues sous le nom de cités ouvrières, mais de simples et modestes maisons, de huit à douze logements chacune, disséminées dans les divers quartiers de la ville, et destinées à procurer des habitations saines et commodes pour ce qu'on appelle les petites gens {kleinen Leute), c'est-à-dire pour les ouvriers en chambre. La pensée dominante de cette œuvre est de transmettre aux locataires la propriété de leur logement, après un séjour de 30 années, et cela par des combinaisons (inancières aussi ingénieuses que fécondes. Dès la fin de 1849,

qui n'embrassent que la moitié de la capitale; en sorle que, sur 200,000 habitants (moitié de la population), près de 25,000 sont déjà placés sous la tutelle des Sociétés d'épargne.

» Voy. Note sur les Sociétés d'épargne, insérée par le docteur Julius dans les Annales de la Charité^ 1847, p. 63i et suiv.

* Voy. rapport sur rétablissement de boutiques de villages, etc. (Bibliothèque britannique j 1802).

la sociëté avait construit lo maisons, pour lesquelles les locataires affluaient, en même temps que les dons volontaires destines à former le fonds d'amortissement. Une institution préventive aussi sagement réglée ne peut avoir pour la classe ouvrière que les plus heureux résultats ^

3, Moyens restrictifs.

Abus des unions de misère. — Accroissement et dégradation de la population indigente. — Proiiibition des mariages entre indigents. — Pauvres mis à la charge des administrateurs qui les laissent se marier. — Quid de la recherche de la paternité ? — Restrictions du domicile de secours. — Conséquences.

L'imprévoyance, qui est le trait caractéristique des pauvres admis à l'assistance publique, jointe à l'espoir secret, et quelquefois à l'intention formellement avouée, d'obtenir de plus faciles et de plus amples secours, rend naturellement hâtive l'époque des mariages, et en augmente démesurément le nombre. Ces unions, formées sous les plus tristes auspices, produisent une foule d'enfants qui croissent dans l'ignorance et dans le vice, et tendent, dès lors, à détériorer la population \ L'enquête anglaise de 1853 constate que, sur 115 mariages contractés dans une seule paroisse, de 1815 à 1832, il y en a eu vingt d'imprévoyants qui ont donné 54 enfants ^ Comme on objectait à une

* Voy. a ce sujet rarlicle de M. Legoyt, et la lettre de M. Hubert, professeur k l'Université de Berlin, insérées dans les Annales de la Charité, 4850, p. 113 et 281.

* Mallhus, De la population. — Quart. Rev.j 1827, p. 485. — /d., 18i8, p. 263,270, 295.

* His. maj. commission, 1833. Extract , etc., p. 238.

pauvre veuve, qu'on voulait détourner d'un second mariage, qu'elle avait déjà cinq enfants du premier : (( Qu'importe? répondit-elle, n'ai-je pas la commune pour me décharger du fardeau de ma fécondité * ? »

C'est ainsi que la maternité est fréquemment, en Allemagne comme en Angleterre, un objet de honteuse spéculation 5 on y tient à dessein ses enfants sales, misérables, dans un état de souffrance, parce que l'on espère obtenir ainsi de la paroisse des secours plus abondants*. Souvent, quand des filles mendiantes sont envoyées dans les maisons de travail ou qu'elles n'obtiennent pas de la commune les secours qu'elles demandent, elles s'en vengent en se mariant plus tôt^.

Sous l'influence de l'exemple qui leur est donné par leurs parents, les enfants croissent dans l'oisiveté, dans des habitudes dissolues, dans l'art d'extorquer des secours de toute manière *.

Cet état de dégradation est nécessairement suivi de l'affaibli ssement des liens et des affections domestiques. Les personnes unies par le sang ou par les nœuds sacrés du mariage se reposent sur les officiers municipaux ou paroissiaux du soin de remplir leurs obligations mutuelles. Il arrive de là que les mêmes familles restent pendant des siècles à la charge des communes dont elles ressortent*. Pour peu que les administrateurs des pauvres fassent des difficultés pour alléger ce fardeau, les époux se séparent et la femme aban-

* Mémoire de la Société suisse d'utilité publique, sess. 1825, p. iSS* 2 His. maj. comm., 1833. Ecct.^ p. 119.

» Ibid., p. 3 et 188.

* Ibid., p. 204 el 336.

310 KUROPE PROTESTANTE.

donnée devient, avec ses enfants, une charge dont on ne peut plus se débarrasser*.

C'est pourquoi, à défaut de la recherche de la paternité qui n'est pas autorisée dans tous les États, et par addition aux mesures restrictives du domicile de secours*, l'Allemagne entoure les mariages d'indigents de toutes les entraves qui peuvent, en quelque sorte, les rendre impossibles.

A la prohibition faite « aux gens qui ne possèdent pas de capital, de se marier sans la permission de l'administration des pauvres, » une loi de Bavière, du 12 juillet 1808, ajoute cette clause que « les directeurs d'institutions de pauvres, qui ne suivront pas les règles prescrites pour le mariage des indigents, seront condamnés à les avoir personnellement à leur charge, si les nouveaux ménages viennent à réclamer jamais les secours de Tassistance publique. »

La commission anglaise qui rapporte cette loi en loue hautement la sagesse, et la regarde comme une application logique et courageuse des vrais principes en matière de charité. Cela peut être. Mais nous de-

* Ibid.j p. 175. — Mémoire de la Société d'utilité publique , 1812, p. 95.

* Tandis qu'eu Angleterre on cherche à étendre, à universaliser, pour ainsi dire, le domicile de secours (Voy. ci-dessus, p. 230, n.3), on tend généralement k le restreindre en Allemagne. A léna, nul n'est admis au droit d'habitant ou de voisin s'il ne possède au moins 100 rixdalers (383 francs). A Francfort-sur-le-Main, et dans quelques autres parties de l'Allemagne, on ne laisse séjourner aucun ouvrier étranger a moins qu'il ne prouve qu'il possède 5 florins (13 francs) en argent. Comme en Suisse, on conduit de force aux frontières les femmes enceintes, afin de ne pas exposer la commune à avoir à sa charge les enfants qu'elles vont mettre au monde. A Leipzick, et dans d'autres villes, un ouvrier ne peut entrer qu'autant qu'il montre a la porte 5 écus (19 francs) (Voy. Naville, t. I, p. 157, 162, 172, 189).

manderons, à notre tour, comment il se fait qu'avec une loi si bienfaisante, qui prévient sagement les maux attribués à l'excès de population, les paysans émigrent, chaque année, par milliers, en Amérique, et abandonnent pour jamais ce trop fortuné pays.

A. Moyens répressifs.

Aumône défendue. — Hussards , gendarmes , prévôts des pauvres. — Chasse aux mendiants. — Peines contre les mendiants, les vagabonds, les malfaiteurs. — Prisons. — Châtiments corporels. — Le bâillon ; — Le bâton ; — Les fers. — Système cellulaire. — Résultats obtenus. — Le problème de la misère reste à résoudre.

Lorsque le comte de Rumfort fonda, en 1790, la célèbre maison de travail de Munich dont nous avons parlé, il rendit compte lui-même, dans un curieux mémoire qui nous est resté, de l'état de la mendicité que cette maison avait pour but de détruire.

« Non seulement, lit-on dans ce Mémoire, les mendiants infestaient les rues de la ville et les passages publics, mais ils entraient encore dans les maisons où ils ne se faisaient aucun scrupule de dérober tout ce qui leur tombait sous la main; les églises mêmes en étaient pleines. Ils recouraient à des artifices diaboliques, aux déhts les plus révoltants. Pour rendre plus profitable leur infâme métier, ils volaient jusqu'aux jeunes enfants, et, après les avoir aveuglés ou estropiés de la manière la plus barbare, ils les exposaient aux regards du public pour exciter la compassion. Quelquesuns de ces hommes dénaturés mettaient nus et faisaient presque mourir de faim leurs propres enfants, pour qu'ils allassent apitoyer les passants; et ces pauvres et innocentes créatures étaient cruellement maltraitées

312 EUROPE PnOTESTANTE.

si elles ne rapportaient pas à la maison la somme qni leur avait été fixée.

(( Le mal ne s'arrêta pas là. Les mendiants persécutèrent tellement les passants, de leurs demandes, qu'on ne trouva de meilleur moyen de s'en débarrasser qu'en leur donnant. Ils se crurent alors en droit de continuer leurs déprédations. Leur nombre s'accrut tellement que la mendicité finit par être un métier; et l'habitude en devint si générale qu'il cessa d'être infamant, et avait, pour ainsi dire, déjà commencé à faire partie intégrante de l'organisation sociale.

« Les mendiants s'étaient partagé la ville par quartiers, et l'on héritait, à la mort d'un parent ou d'un ami, du droit d'exploiter celui qu'il avait exploité pendant sa vie. Ce droit s'acquérait aussi par alliance. »

On peut se faire une idée de la quantité des mendiants qui existaient alors en Bavière, en remarquant que, dans les quatre années qui suivirent l'ouverture de la maison de Munich, on arrêta 10,000 vagabonds, et que, dans son origine, on fit main basse, en une seule semaine, sur 2,600 mendiants, dans la ville qui ne comptait que 70,000 âmes avec ses faubourgs.

Le comte de Rumfort fut le premier à montrer l'exemple de la chasse qu'il voulait faire aux mendiants. Il profita du premier jour de l'an où les rues étaient encombrées de pauvres, pour effectuer leur arrestation. Lui-même arrêta, de sa main, un mendiant qui lui tendait la sienne.

Un moment effrayée de cette manière nouvelle de faire l'aumône, la mendicité s'enfuit loin de Munich; mais elle y reparut bientôt, dès qu'au terrible icor-

ichouse du comte de Rumfort succéda, dix ans après, Valmshouse charitable qui subsiste encore aujourd'hui ^

Cependant, la mendicité continua à être punie, à Munich, d'un mois, de trois mois, et de six mois de prison, avec dix ou douze coups de bâton en cas de récidive^.

A Gustrow, dans le Mecklembourg-Schwerin , une loi de la Qn du siècle dernier punit les mendiants de lu prison et de châtiments corporels*.

On a établi, à cet effet, dans la même ville, vers le commencement de ce siècle, trois prévôts des pauvres chargés spécialement de surveiller et d'empêcher la mendicité \

A Dresde, à Hambourg, dans le grand-duché de Bade, on a augmenté le nombre des agents de police, afin de pourvoir plus efficacement à l'arrestation des mendiants. Une loi a créé dans ce but, à Mecklembourg, un corps de 33 hussards^.

On a institué, pour le môme objet, dans le Wurtemberg, un corps spécial de gendarmes ^

Les agents préposés à l'arrestation des mendiants sont payés de leurs prises, à raison de tant par tête *;

* Voy. ci-dessus, p. 302, note 4.

* Naville, Charité légale, t. II, p. 286 et 287. — Les châtiments corporels^ qui excitent chez nous de si vives répugnances, ne causent en Allemagne aucun étonnement. Ils sont en usage dans l'éducation et dans l'armée, comme dans les prisons. Ne pourrait-on donc les remplacer par d'autres moyens de répression moins barbares ? C'est une question de mœurs qu'il ne nous appartient pas de résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on les regarde comme absolument indispensables au maintien de la discipline (Voy. les notes ci-après).

3 /6îd., p. 289 et 290.

* Naville, ub. sup,, p. 291 et 293.

en cas de négligence ou de non dénonciation des personnes qui font l'aumône, ils sont punis de destitution et de châtiments corporels*.

La défense de faire l'aumône existe dans presque toute TAllemagne, sous peine de 2 rixdalers (environ 7 fr.) d'amende, et du double en cas de récidive. A Manheim , cette amende est de 1 fl. 50 kr. (3 fr.

8Sc.)^

A Nassau, il n'est permis de faire l'aumône qu'aux pauvres qui ne la demandent pas*.

A Inspruck, on punit comme mendiants les individus qui se tiennent sur la place publique, dans un état propre à inspirer la pitié, et qui parcourent les maisons sans autorisation^.

Dans le grand-duché de Bade, à Gotha, à Inspruck, en Bavière, on enferme les mendiants dans des maisons de travail forcé. On ajoute à cette peine, à Inspruck, le jeûne et les châtiments corporels; et, dans le grand-duché de Bade, on ne se borne pas à punir le mendiant seul, mais encore on retranche, pendant quelques jours, l'assistance à sa famille*.

Les parents qui exposent ou abandonnent leurs enfants sont soumis à des peines non moins sévères^.

Il en est de même des malfaiteurs de toutes sortes.

La prison punit le plus grand nombre d'entre eux*,

1 Ibid,

* Jbid., 1. 1, p. 104; et l. II, p. 4 et 15.

2 Voy. Remacle, Des hospices d'enfants trouvés, p. lââ.

* Correctionnel ou criminel, l'emprisonnement en Allemagne comporte, soit de droit, soit en vertu de la sentence de condamnation, soit k titre de punition disciplinaire, l'emploi des chaînes. Ces chaînes sont plus ou moins lourdes suivant le plus ou moins de gravité du délit ou du crime, elc. On enchaîne même les prévenus de crimes graves,

ALLEMAGNE. — MOYENS RÉPRESSIFS. 3l6

et le régime disciplinaire qu'on y suit ajoute aux rigueurs légales de la peine *, — rigueurs que le système pénitentiaire de l'emprisonnement individuel, admis en principe dans les États les plus éclairés de l'Allemagne, est appelé à tempérer, sans rien faire perdre à la pénalité de son intimidation nécessaire*.

Quels sont les résultats de ces divers moyens d'ac-

comme du temps de Marie-Thérèse, k Vienne ( Voy., k ce sujet, Remacle, Rapport sur les prisons d'Allemagne, p. 3, 19 et 38).

* Les peines disciplinaires les plus dures sont : les fers, le bâillon, le bâton. — L'instrument employé pour la peine du bâton est une branche de houx de la grosseur du doigt. Le coupable est couché sur un banc, retenu avec des courroies, et frappé sur le dos nu. Les femmes sont frappées de verges de la même manière. — Quant k la peine du bâillon, on nous a montré au Spielberg cet instrument d'une barbarie qui n'est plus de notre âge. C'est un cercle de fer de la grandeur de la tête, auquel s'adapte une boule creuse, ayant la forme d'une poire et percée de petits trous. Celte boule, remplie de poivre, est introduite de force dans la bouche du patient, et le cercle de fer va se fixer derrière sa télé, de manière a ne pouvoir être arraché. S'il se tait, son châtiment consiste dans la gêne aiïreuse apportée k sa respiralion; s'il vocifère, la poussière dévorante qui obstrue k l'instant tous les conduits respiratoires lui fait souffrir, en l'étouffant, un supplice atroce. — Les fers consistent en fers croisés, lesquels, en comprimant dans une même étreinte le bras et la jambe qui lui est opposée, ne permettent aucun mouvement au prisonnier qui les subit. Ils consistent encore en menottes alourdies par une barre de fer de deux pieds de longueur, k l'effet d'empêcher l'usage des deux mains. Ils consistent encore dans une ceinture de fer serrée au-dessous des aisselles, et retenue k cette hauteur par une chaîne qui pose sur les épaules et va se rattacher k une barre de fer scellée par les deux bouts dans le mur, etc. {Ibid., p. 38).

* Voy., k ce sujet, Défense du projet de loi sur les prisons, dans la Revue pénitentiaire, t. 1, p. 434 et suiv. — Voy. aussi sur les progrès du système cellulaire en Autriche, l'ouvrage de M. Joseph de Wiirlh, 1 vol. in-8. Vienne 4844, et sur les progrès du même système en Prusse, les communications faites par le docteur Julius au congrès pénitentiaire de Francfort sur-le-Main en 1846 (Bévue pénitentiaire, t. IV, p. 13 et 163); id. sur les prisons de Bade (Ibid., p. 17}.

tioiJ, de prévention, de répression, employés tour à tour ou simultanément pour faire rentrer ou maintenir dans son lit le flot du paupérisme allemand?

Les voici :

A Berlin, la dépense pour les pauvres a plus que triplé de 1821 à 1832, quoique, dans ce même espace de temps, la population n'ait pas augmenté d'un cinquième. Partout la même progression dans la taxe des pauvres se fait remarquer et alarme le pays*.

Plus le chiffre de la charité monte, plus le chiffre du vice, de la misère, de la criminalité devrait baisser. Or, c'est le contraire qui a Heu^. ce Le nombre des indigents ne cesse de s'augmenter, » écrivait le baron de Voght à M. Canning, en 1833. » Il règne dans les classes inférieures une démoralisation incroyable. Des milliers de personnes y vivent en concubinage; l'ivresse et le goût du jeu s'y accroissent annuellement. La paresse y a été si longtemps encouragée par l'aumône, qu'elle fait un mendiant de tout pauvre qui peut se remuer. »

Ajoutez que des milliers d'émigrants quittent l'Allemagne, chaque année, pour aller, à travers les angoisses du besoin, tomber à la charge de la charité légale en Amérique, ce qui, plus que tous les calculs de la statistique, démontre la misère profonde à laquelle sont, pour ainsi dire, endémiquement condamnées des contrées entières de ce vaste et beau pays.

Ainsi, le problème de la misère attend encore sa solution, en Allemagne, comme dans les autres États de l'Europe.

* Naville, ub. sup., t. II, p. 42.

* Voy. ci-dessus, p. 291 et suiv.

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