Travail
Efforts des papes pour converlir l'aumône en travail. — Travaux publics. — Défrichement projeté des marais Ponlins. — Répugnance du peuple pour les travaux de la campagne. — Co'onies agricoles inconnues. — Industrie professionnelle. — Hospices organisés en conservatoires d'arts et méliers. — Manufacture de laine de Saint-Michel. — Mais, pour un petit nombre de travailleurs forcés au dedans, que de fainéants volontaires au dehors! — A quoi bon travailler? — Les anciens prolétaires avaient l'annone, les nouveaux ont l'aumône. — C'est tout un.
Bien que l'aumône individuelle ait poussé, dans les habitudes charitables des Romains, des racines qu'on n'en pourra peut-être jamais extirper, les papes n'en ont pas moins toujours considéré le travail comme l'aumône la plus efficacement utile à distribuer aux malheureux. C'est pourquoi leurs plus constants effbrts se sont dirigés vers l'organisation de travaux publics qui, en offiant aux pauvres inoccupés un moyen de soulagement et de profit, ajoutassent à la gloire et à la splendeur monumentale de Rome quelques travaux grandioses de plus. Tel fut le but, notamment, que s'efforcèrent d'atteindre Sixte V et Innocent XII; grâce à ces illustres pontifes, plus de trente-trois mille écus sont affectés annuellement à des travaux publics qui occupent six cents pauvres. On donne à chacun d'eux douze baïoques et un pain ^.
* Voy. de Bazelaire, uh. sup., p cxr.
' Voy. Morichini, ub. sup.y p. 17 et 174.
Que n'emploie-t-on le double, le triple, le centuple de bras inoccupës au défrichement de la campagne romaine ! Mais les expériences faites ont convaincu de ceci, que tant que l'on se bornera à des essais partiels, à pousser vers les régions insalubres quelques familles d'ouvriers et de colons, comme des reconnaissances vers l'ennemi, les avant-gardes seront toujours, en uu an ou deux, moissonnées par la fièvre et la mort *. Il faudrait, pour se rendre maître du fléau, une invasion soudaine, une occupation armée — de charrues et de bêches — de toute l'étendue du sol; il faudrait qu'un nombre d'hommes calculé sur les dimensions du pays à conquérir, quatre-vingts ou cent mille peut-être, vinssent s'abattre d'un coup sur les contrées pestilentielles et qu'en une saison agricole, s'il était possible, des villages serrés fussent bâtis et la terre remuée, déchirée d'un bout à l'autre^. Or, où trouver assez de bras pour opérer, sur un si grand pied, la colonisation de la Maremme, dans une ville, dans un pays où la répugnance pour les travaux de la campagne est telle, même chez les habitants les plus pauvres, que, tandis que partout, en Europe, on fonde des colonies agricoles pour y recueillir le trop plein de la population ouvrière des villes, personne à Rome n'a encore songé aux bienfaits qui résulteraient pour elle de ces utiles
* Mentionnons toutefois ici l'opinion du docteur Carrière : « Si les travaux successifs qui ont remué celle surface n'avaient pas pallié un mal que les plus grands efforts ne sont pas encore parvenus k vaincre, la plaine tout entière ne serait aujourd'hui qu'un vaste marécage, qu'un ensemble de foyers morbigènes, ou, pour mieux dire, qu'un seul foyer qui répandrait autour de lui la désolation et la mort » {Climat de l'Italie, p. 300.— V. aussi Simond, Voy. en Italie, t. Il, p. 37 et suiv.).
* De Bazelaire, ub, sup.y p. cxvi.
établissements. Aussi, l'industrie agricole est-elle dépourvue de bras travailleurs alors que l'industrie professionnelle ne sait que faire de tous ses bras fainéants.
L'industrie professionnelle est, pour ainsi dire, concentrée, à Rome, dans les divers hospices et conservatoires de pauvres, en ce sens que chaque hospice est une maison de travail, et chaque conservatoire un ouvroir industriel dont on peut dire comme de l'hospice apostolique de Saint-Michel, que « c'est une véritable école polytechnique, un vrai conservatoire d'arts et métiers ouvert, par le génie des papes, un siècle avant qu'en possédassent les nations les plus éclairées de l'Europe*. »
Mais deux mille pauvres seulement sont répartis dans les divers hospices de Rome, et, pour ce petit nombre de travailleurs forcés au dedans, que de milliers de fainéants volontaires au dehors !
Les Romains ont une profonde aversion pour le travail ; ils tiennent cela de leurs aïeux.
Le prolétaire de l'ancienne Rome avait, pour vivre, en temps de paix, Vannona, c'est-à-dire la distribution hebdomadaire du blé et du vin faite à la porte des entrepôts publics. Aussi, jamais, surtout à partir des Gracques qui firent établir ce déplorable régime, jamais un prolétaire, jamais un citoyen romain n'a fait œuvre de ses dix doigts. Pourquoi l'aurait-il fait? 11 avait, pour rien, le pain, le vin et les spectacles.
Ainsi fait le prolétaire de la Rome papale : à défaut
* Ce vaste établissement, outre les quatre grandes familles de malheureux auxquels il donne asile (Voy. ci-dessus, p. li, notes 2 et 3), renferme une vasle manufacture de laine qui occupe six h huit cents ouvriers. On y fabrique jusqu'à trente mille aunes de drap. La laine e&t filée au dehors par des femmes (Voy, Morichiiii, ub. sup., p. 112).
de riHiPone, il a l'aumôno qui produit pour lui tout autant. Les niairous riches, les établissements publics et les couveuts lui distribuent des soupes, du pain, de Targent, sans compter ce qu'il reçoit des charik's particulières. Étant donc toujours sûr de recevoir, dans rintervalle qui sépare le lever du soleil de son coucher, sa nourriture de chaque jour, le citoyen pauvre n'a pas besoin de tiavailler pour vivre. Il n'a pour cela qu'à se faire mendiant. L'amour du travail lui viendra quand ce ne sera que sous forme de travail qu'il recevra le pain quotidien que nous demandons tous à Dieu dans nos prières.
Jusque-là, il en sera des moyens tentés pour balayer la mendicité qui embarrasse les rues de Rome, comme de l'action de la faux sur les plantes aquatiques qiû embarrassent les canaux des marais Pontins : l'obstruction ne se renouvellera que de plus belle parce que rherbe coupée n'en repousse que mieux *.