‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 92 sur 168 · RUSSIE. — SERVITUDE DE LA GLÈBE · texte numérisé non relu

RUSSIE. — SERVITUDE DE LA GLÈBE

« On ne saurait être surpris, dit M. de Gérando, du très petit nombre d'indigents, proprement dits, qui se rencontrent en Russie, d'après tous les documents que la statistique a rassemblés. L'indigence ne se produit que là où existe la liberté personnelle. Le serf est entretenu par son maître. Les artisans des villes, les paysans afiFranchis se voient seuls exposés à tomber dans la misère. Phénomène curieux par lequel une portion de l'Europe nous offre encore aujourd'hui le spectacle de ce que devait être, au moyen âge, l'Europe elle-même, tout entière sous la servitude de la glèbe! Phénomène vraiment instructif par le contraste qu'il présente avec l'Europe occidentale, et par la lumière qu'il répand sur les conséquences de la liberté du travail*. »

Sans rejeter ni adopter cette doctrine, dont la discussion nous mènerait trop loin, nous nous contenterons d'observer, qu'en raison même du fait qu'elle constate, les secours publics, en Russie, ont, et doivent avoir, un tout autre caractère, un tout autre mode d'action que dans les pays où le servage n'existe pas.

La servitude de la glèbe donne au serf une sorte de patron dans le propriétaire; le propriétaire du sol est engagé par son propre intérêt, plus que contraint par les lois, à prendre soin de ses paysans, lorsque ceux-ci sont dénués de moyens d'existence; car les paysans sont son bien, son revenu. Les serfs, se trouvant à la charge des seigneurs, propriétaires de toutes les terres, ont donc, par cela seul, de quoi pourvoir, non seulement à leur nourriture journahère, mais

* De la Bienfaisance publique ^ t. I, p. 120.

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à la salisfaclion de tous leurs autres besoins. Dès lors, il n'y a pas d'indigents proprement dits parmi eux.

M. de Viileneuve-Bargemont évalue à 62,500 le nombre des mendiants de la Russie, ce qui établit un rapport de 1 sur 10 avec la population indigente, et de 1 sur 1,000 avec la population générale. Nous ignorons sur quelles bases est fondé ce calcul. Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il y a, en Russie, des mendiants, des vagabonds, des serfs fugitifs, contre lesquels on prend les mesures agressives les plus sévères, il n'y a pas, il ne peut y avoir de paupérisme, excepté peut-être à Moscou et à Saint-Pétersbourg; mais nous ne possédons presque aucun détail sur l'administration municipale de ces grandes cités.

Il est une classe d'infortunés que la charité légale a pris sous sa protection spéciale, en Russie; ce sont les enfants trouvés. D'après la loi, les enfants trouvés appartiennent aux personnes qui les ont recueillis et élevés, quand ces personnes appartiennent à la noblesse en qui seule réside le privilège d'avoir des paysans; quand ces personnes n'ont pas la noblesse personnelle, les enfants qu'elles ont élevés sont inscrits parmi les paysans de la couronne ^ Les enfants trouvés qui ne sont pas recueillis par des particuliers sont déposés dans des hospices spéciaux. Deux hospices d'enfants trouvés existent dans les deux capitales de l'empire sous le nom de Maisons impériales d'éducationy nom qui indique qu'on n'y reçoit pas que des enfants trouvés^. Dans ces deux vastes établissements, qu'aucun autre

* De Gouroff, Mémoire cilé par Terme, Histoire des enfants trouvés^ p. 150.

2 Voy. Remacle, Des hospices d'enfants trouvés^ p. 372, QOle 145.

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en Europe n'égale en étendue*, en population^, en magnificence % les eufants reçoivent une éducation soignée, et apprennent non-seulement la pratique d'un métier, mais encore la lecture, l'écriture, le calcul, l'histoire, la géographie, les mathématiques et les langues étrangères % ce qui peut donner l'idée du degré d'instruction qui est donné aux autres enfants dans les écoles publiques. Il est vrai que la loi, comme pour justifier le relâchement des mœurs, si extrême à Saint- Pétersbourg et à Moscou % a prodigué aux enfants trouvés de tels avantages, que leur condition est de beaucoup préférable à celle des enfants légitimes^.

* li'enceinte de celui de Moscou n'a pas moins d'une lieue de circonférence. On y compte 2,228 fenêtres; trois mille personnes peuvent l'habiter (Terme, ub. sup.).

2 Ils reçoivent non-seulement des enfants trouvés et abandonnés, mais des orphelins et des enfants de pauvres employés (Remacle et Terme, ub. sup.). — La maison de Moscou renfermait, en 1831, t)66 garçons et 743 filles dont plus de la moilié avaient atteint l'âge de l'adolescence. Elle donnait asile en outre à 236 garçons et à 297 filles en 1res bas âge et commis aux soins de 539 nourrices. La maison entretenait, dans la ville, 1,579 garçons et 1,524 filles, et, dans la campagne, 9,522 filles et 7,969 garçons; total 22,557 personnes à sa charge. Ce nombre n'était que de 12,075 en 1824. La moyenne annuelle des admissions, pendant une période de dix années (de 1822 a 1831), a été de 5,255 enfants (Terme, p. 152). — Dans la maison de Saint-Pétersbourg, le nombre moyen des admissions annuelles, de 1827 à 1833, a été de 4,000 (Remacle, p. 373).

3 Ils ont été dotés avec une munificence telle qu'à eux seuls ils sont plus riches que toutes les maisons semblables en Europe (Remacle, p. 102).

* Voy., à ce sujet. Terme, ub. swp., p. 153.

^ Le blâme public n'y atteint point les filles mères. Les dames russes les plus sévères dans leurs principes gardent à leur service des filles qui envoient jusqu'à six enfants à l'ijospice (Mallhus, On the population, t. I, p. 368}. Aussi le nombre des enfants illégitimes va-t-il toujours croissant (Remacle, p. 101, et ci-dessus, noie 4).

^ Enlre autres avanlages, les» tnfajits Irduvés sonl déclarés de con-

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Mais l'enipereur Nicolas a remédié à cet abus par un ukase de 1837*.

En Russie, comme en Pologne, il n'y a que deux classes, les nobles et les paysans. La classe intermédiaire, celle des roturiers libres, n'habite que les grandes villes; elle se compose presque entièrement d'étrangers; ce sont ceux qui font à peu près seuls le commerce.

Les serfs ne forment pas une classe; ils sont en dehors des trois classes; ils ne comptent pas, quelque nombreux qu'ils soient^.

Ce n'est pas pour eux, mais pour le corps des marchands, et pour celui des bourgeois et artisans qu'ont été institués les tribunaux spéciaux qui connaissent des affaires concernant les mineurs, les veuves, les orphelins pauvres ^

Les veuves, mineurs, et orphelins de la classe noble ont leur cour noble, spécialement instituée pour la surveillance de leurs intérêts ^

La population agricole de la Russie est à la population industrielle, comme 14 est à 1. Il y aurait ainsi 48,850,000 propriétaires ou agriculteurs, et 3,750,000 ouvriers ou industriels % formant un total

diîion libre par le seul fait de leur admission dans l'établissement (Terme, p. 152).

1 Voy. le journal Le Temps du dO septembre J837 ; et Terme, p. 255.

^ M. de Villeneuve évalue le nombre des serfs en Russie à plus de 46,000,000.

=^ Voy. Du Deux, Etudes sur l'institution de l'avocat des pauvres, p. 266^

* L'industrie manufacturière est de date récente en Russie, et n'appartient encore qu'aux villes de quelque imporlance. En 1822, on ne complait, dans tout l'empire, que 3,724 manufaclures ou fabriques {l^ibliomappe).

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