‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 94 sur 168 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dn fait de la misère et des moyens pratiqués pour y remédier, sons Tancienne monarciiie française.

Misère et mendicité. — Système de secours. — Système de répression. — Résultats obtenus.

Misère et Mendicité.

Condition des classes laborieuses. — Laboureurs et artisans. — Statistique des riches et des pauvres. — Le plus grand nombre est dans la dernière indigence.— Mortalité. — Extorsions et pillages. — Les tailles. — Guerres étrangères. — Guerres civiles. — Guerres religieuses. — Misère morale : — Prostituées. — Mendiants ; — Leur nombre. — Cours des miracles ; — Leur description ; — Leur population. — Crimes autrefois plus graves et plus nombreux qu'aujourd'hui. — Corporations et jurandes depuis saint Louis. — Droit au travail droit royal. — Conséquences.

Le seizième siècle, — le siècle de Luther, — ne fut pas moins fécond que le moyen âge en misères de toutes sortes * .

Le protestantisme eut même pour effet immédiat de

* Voy. sur les misères du moyen âge, t. H, p. 360 et suiv.

converlir la misère en paupérisme et d'aggraver, par la suppression des monastères, le mal qu'avait crëë le catholicisme en les multipliant*.

La France du seizième siècle, qui resta catholique, garda ses couvents et ses pauvres; elle garda aussi sa misère qui resta le lot exclusif des classes laborieuses.

Il en fut de même dans les siècles suivants.

Fortescue, qui avait parcouru la France au temps de la rëformation, disait de nos paysans : « Ils boivent de l'eau, mangent des pommes, se font, avec du seigle, un pain de couleur noire, et ne savent pas même ce que c'est que la viande. »

L'agriculture, alors, était encore dans l'enfance; elle suffisait à peine à la chétive subsistance de 15 millions d'habitants sur le sol qui, maintenant, nourrit avec abondance 36 millions de Français.

Les artisans n'étaient pas plus heureux que les laboureurs. Ils habitaient de chétives masures qu'aucun vitrage ne protégeait contre les injures de l'air et la rigueur des hivers ; les objets les plus utiles à notre habillement, les souliers, les gants, les bas, un col, une chemise même, étaient autant d'articles de luxe inconnus au simple ouvrier qui végétait ainsi dans un dénûment presque absolu^.

Ouvriers et paysans formaient la gent taîllableel corcèahle à merci; — ce qui faisait dire à Loyseau, en parlant de ceux-ci : « Nous les avons tant opprimés, et par les tailles et par la tyrannie des gentilshommes, qu'il y a sujet de s'étonner comment ils peuvent subsister, et comment il s'en trouve pour nous nourrir . »

La France était surtout livrée aux extorsions et aux

* Voy. ci-après, p. 369.

2 Ch. Dupin, Bien-être et Concorde, J840, p. iG.

pillages. « Le pays, écrivait un auteur contemporain, est mangé non-seulement par la gendarmerie et par les gabelleurs; mais d'heure à autre sortent des citadelles les soldats qui vont à la picorée, avec des insolences et des excès tels et si grands, qu'il n'y a village ou maison qui, une, deux ou trois fois la semaine, ne soit contrainte de contribuer à l'appétit de ces canailles; quand le soldat sort, le sergent y entre, et d'ordinaire les maisons sont remplies de gens d'armes, soldats, collecteurs de tailles, sergents et gabelleurs, tellement que c'est bien à merveille quand l'heure du jour a passé sans être visitées de telles gens \ »

Lorsqu'on étudie l'histoire de ces temps déplorables, on n'entend plus parler que de provinces épuisées, que de maisons détruites, que de malheureux errants dans les campagnes. Quand les états de Blois s'assemblèrent, on leur présenta l'énumération de ces scènes de désespoir et de ruine, et, dans tous les diocèses, après chaque exposé des pertes en argent, on disait le nombre de prêtres égorgés, de moines, de soldats et de bourgeois massacrés, de filles et de femmes violées, sans que jamais ce supplément au budget des misères contemporaines ait été oublié *.

Le dix-septième siècle, le siècle de Louis XIV, le grand siècle, ne fut pas que celui de la gloire et de l'opulence j il fut aussi celui du déficit % et de la misère*.

* Fromenteau, Le secret des finances^ édit. de 1581.

* Voy. Blanqui, Histoire de V économie 'politique, t. I, p. 365.

» Louis XIV mourut, en 1745, laissant une dette de 2,600,000,000 livres, ce qui, à 28 livres le marc d'argent, représente environ 4,500,000,000 francs au taux de 1760, et plus de 5 milliards actuels (Villeneuve-Bargemont, Histoire de l'économie politique, 1. 1, p. 449).

* « Le menu peuple est si misérable qu'il ne sale son pot qu'à demi et souvent pas du tout, k cause de la cherté du sel » (Vauban, Dimo

« Bien que la magnificence et l'abondance sont extrêmes en France, écrit un économiste de cette époque, comme ce n'est qu'en quelques particuliers, et que la plus grande partie estdans la dernière indigence, cela ne peut compenser la perte que fait l'État pour le plus grand nombre*. »

Le maréchal de Vauban, dans sa Dîme royale, fait, ainsi qu'il suit, la statistique des riches et des pauvres de son temps :

« Par toutes les recherches que j'ai pu faire, depuis plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire Taumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à cette malheureuse condition; que des quatre autres parties qui restent, trois sont fort malaisées, et embarrassées de dettes et de procès, et que, dans la dixième où je mets tous les gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentes et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirais pas mentir, quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être fort à leur aise^, »

royale). «L'excès des tailles contraint les gens de besogne à aimer mieux tout quitter, et se rendre vagabonds et gueux oisifs, que de travailler sans rien profiter et amasser que pour payer leurs tailles. » (Loyseaii, Traité des ordres, cli. VIII, n° 5S).

* Boisguilbert, Détail de la France sous Louis XIV, ch. VII.

* Projet d'une dîme royale, 1707, inséré dans le tome P^ de la Collection des principaux économistes, publiée par Guillaumin.

Plus loin Vauban dit :

« Le menu peuple est beaucoup diminué, dans ces derniers temps, par la guerre, par les maladies, par la misère * qui en ont fait mourir de faim un grand nombre, et réduit beaucoup d'autres à la mendicité. »

Vauban et Boisguilbert sont les auteurs contemporains qui ont décrit, dans les termes les plus pathétiques et, en même temps, les plus vrais, le triste état de la France, en ces temps déplorables. Une leur restait plus que les yeux pour pleurer, disaient-ils de nos pères, et force nous est de croire à la réalité de leurs malheurs, confirmés par d'aussi nobles témoignages^.

Passons au règne de Louis XV, à celui pendant lequel les pères de nos pères sont nés. Nous pouvons juger du sort pitoyable des paysans de cette époque par le simple récit des impressions que leur abjection produisit sur le fils d'un artisan de Genève, sur un homme auquel la mauvaise fortune avait rendu familières les privations et la misère qu'il avait longtemps éprouvées. Lorsque J.-J. Rousseau passe du pays si pauvre de Savoie sur le territoire de France, est-ce un spectacle de sécurité, de bien-être, ou d'aisance qui vient réjouir ses regards? Non; et la peinture qu'il retrace laisse au fond de l'âme l'impression la plus douloureuse ^

« Pauvres paysans^ pauvre royaume ^ pauvre roi ; » cette épigraphe du livre de Quesnay résume, en trois mots, l'état de la France sous Louis XV.

» « L'indigence est la cause qui abrège le plus la vie. C'est elle qui, en 4772, réduisait à 24 ans l'existence moyenne de tous les habitants du royaume. Cette moyenne était de 36 ans en 1845 » (Moreau de Jonnès, Eléments de statistique, p. 230 et 232).

* Voy. B]anqui,u6. swp., t. II, p. 54.

* Voy. Ch. Dupin, ub. sup., p. 19.

On en peut dire autant de Te'tat de la France sous Louis XVÏ.

A cette misère matérielle, nëe surtout des guerres de l'ancien régime, — guerres étrangères ^ guerres civiles*, guerres religieuses', aggravées par les brigandages des seigneurs*, — venait se joindre la misère morale des classes riches, — misère dont les classes pauvres portaient encore tout le fardeau.

Nous avons dit les débauches du moyen âge '^j dirons-

* Après les guerres des croisades qui durèrent près de 200 ans, -vinrent la guerre d'Angleterre qui dura près de 400 ans, la guerre d'Autriche qui dura plus de 200 ans, la guerre d'Italie qui dura 6 ans.

^ Guerre civile causée par Charles le Mauvais, sous les rois Jean et Charles V, époque de plus de 10 ans; — guerres civiles des Armagnacs et des Bourguignons sous Charles VI, espace de 20 ansj — guerre civile de la Fronde sous Louis XIV, dure 5 ans.

3 La Ligue, les Seize, etc. Les guerres de religion renaplissent plus de trois règnes, François II, Charles IX, Henri III, Louis XIII, et en agitent quatre ou cinq autres; elles couvrent la France pendant plus de 100 ans d'un déluge de maux et de crimes.

* Nous n'en citerons qu'un exemple, celui du marquis de Canillac. «Celait, dit Fléchier dans ses Mémoires, le plus franc scélérat de l'Auvergne. On levait dans ses terres la taille de monsieur, celle de madame et celle de tous les enfants de la maison, que ses sujets étaient obligés de payer, outre celle du roi. Pour exécuter ses desseins plus facilement, pour empêcher les murmures, il entretenait dans des tours douze scélérats dévoués à toutes sortes de crimes, qu'il appelait ses douze apôtres, qui catéchisaient avec l'épée ou le bâton ceux qui étaient rebelles h sa loi. Il leur avait donné des noms fort apostoliques, appelant l'un Sans-Fiance, l'autre Brise-Tout, et ainsi de suite. Sur la terreur que donnaient ces noms effroyables, il imposait des sommes considérables sur les viandes qu'on mange ordinairement, et comme on pratiquait un peu trop d'abstinence, il tournait l'imposition sur ceux qui n'en mangeaient pas. Le plus grand revenu qu'il avait était celui de la justice; il faisait, pour la moindre chose, emprisonner et juger des misérables, et les obligeait de racheter les peines par argent. »

* Voy. t. II, p. 63 et suiv., 74 et suiv.

nous celles des trois siècles qui l'ont suivi? Contentons-nous de rappeler que François F, a pour ne souiller plus son corps des ordures passées, s'accommoda et s'appropria d'un amour moins sallaud, mais gentil, net, et pur, « dit Brantôme, en faisant de son palais un lupanar de « damoiselles de réputation » ; que le règne de Henri III fut celui des mignons ; que le plus grand et le meilleur de nos rois, sans réserve dans ses galanteries, eut publiquement plusieurs maîtresses, et produisit dans les assemblées, dans les solennités publiques, sa charmante Gahrielle dont il reconnut les bâtards, et dont il porta le deuil après sa mort; que Louis XIV, logeant ses maîtresses dans son palais, et partageant avec elles les hommages dus au rang suprême, s'en faisait suivre dans ses campagnes, dans les villes frontières, placées dans le même carrosse que son auguste épouse, aux yeux des peuples qui se pressaient sur son passage, pour voir, disaient-ils, les trois reines; qu'enfin le régent avec ses incestes, et Louis XV avec son parc aux cerfs et ses prostituées, n'eurent, sur le trône de France, ni modèles ni imitateurs.

Mais les scandales du trône pervertirent la noblesse * et le clergé^. Bientôt les désordres devinrent publics; la corruption se montra sans voile et sans retenue ; sa

* Regardant les autres hommes comme une espèce dévouée à leurs plaisirs, érigeant des usages infâmes en droits positifs, les seigneurs s'étaient arrogé l'injurieux privilège de cuissage^ culage, prélibation ou markette, qui était celui de coucher la première nuit des noces avec leurs vassales roturières. Des évêques, des abbés jouissaient de ce droit en qualité de hauts barons. Les chanoines de Lyon osèrent le revendiquer. Il fallut un arrêt du parlement pour en ordonner la sup-* pression (Voy. Sainte-Foix, Essais historiques y t. H, p. 237).

2 Les mœurs des évêques, prêtres, moines, religieuses, présentaient tous les genres-de scandaïe.Les ministres de Dieu fréqueniaiénlles ca-

contagion se communiqua aux classes inférieures, et excita les dcportements de la multitude ^

On comptait, à Paris, sous le règne de Louis XV, jusqu'à 32,000 filles inscrites à la police '.

Les mendiants et vagabonds n'étaient pas moins nombreux. On en comptait 40,000, à Paris, sous Louis XIV ^, et 200,000 dans toute la France, sous Louis XV ^

Dès le douzième siècle, les mendiants de profession étaient déjà devenus l'objet d'inquiétudes sérieuses dans les principales villes du royaume.

Dans ce siècle, et encore longtemps après, on voyait, dit l'historien Villaret, plusieurs enceintes remplies de cabanes servant de retraites à des misérables dont la seule occupation était de mendier pendant le jour et de voler pendant la nuit. On ne pouvait approcher de leurs repaires sans danger d'être maltraité. Quand ils sortaient, c'était pour exciter la compassion par des infirmités feintes, et comme ces infirmités disparaissaient aussitôt qu'ils étaient rentrés chez eux, les lieux où ils se retiraient furent appelés Cours des Miracles.

barels et les lieux de débauche, entretenaient des concubines, payaient des pourvoyeurs de prostitution avec les biens de l'Église, etc. Dans certains diocèses, les grands vicaires vendaient, moyennant une quarle de vin, la permission de forniquer impunément toute la vie (Voy. Millot, Abrégé de Vhistoire de France^ t. Il, p. 243. Velly, Histoire de France, t. VII, p. 12, et V Histoire générale du Languedoc^ t. III, p. 129).

* Des femmes nobles ne rougissaient pas de faire le métier de filles publiques. Les mères étaient dans l'usage de prostituer leurs filles k des hommes riches, à des conseillers de parlement, k des abbés, k des évêques, ou de les vendre k des pourvoyeurs de débauche pour leur faire gagner leur dot (Sauvai, Antiquités de Faris^ t. III, p. 360).

* Voy. Sabatier, Législation sur les femmes publiques, p. 183. ^ Dulaure, Histoire de Paris, t. VII, p. 171 et suiv.

* Voltaire, Dictionnaire philosophique ^ v" Population,

Les Cours des Miracles étaient nombreuses à Paris*. Voici la description que donne Sauvai de la plus fameuse d'entre elles située entre le cul-de-sac de l'Éloile et les rues de Damiette et des Forges.

« Elle consiste en une place d'une grandeur très considérable, et en un très grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois il confinait aux dernières extrémités de Paris. A présent (sous le règne de Louis XIV), il est situé dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y parvenir, il se faut souvent égarer dans des petites rues vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue, à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés. On m'a assuré que, dans ce petit logis et dans les autres, habitaient plus de cinq

* Voici cellesqu'indique Sauvai : \a. Cour du roi François^ située rue Saint-Denis, n« 328 ; la Cour Sainte-Catherine, rue Saint-Denis, n« 313 ; la Cour Brisset, rue de la Morlellerie, entre les rues Pernelle et de Longpont; la Cour Gentien, rue des Coquilles; la Cour de la Jussienne, rue de la Jussienne, n^ 23; Cour et passage Saint-Honoré, entre les rues Sainl-Nicaise, Sainl-Honoré et de rÉchelle. — D'autres cours ont conservé longlemps ou conservent encore leur nom caractéristique; telles sont : la Cour des miracles, rue du Bac, n° 63 ; Cour des mir actes, Y\iQ de Reuilly,n« 81, quartier des Quinze-Vingts ; Passage et Cour des miracles, de la rue des Tournelles, n° 26, et du cul-de-sac de Jean-Beausire, n° 21, quartier du Marais. Il s'en trouvait aussi au faubourg Saint-Marcel et à la butte Saint-Roch.

cents grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle Tétait autrefois beaucoup davantage. De toutes parts, elle était environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais pauvres. »

Sauvai parle ensuite des maux de ceux qui habitaient cette cour. Après avoir dit que les commissaires de police ni les huissiers ne pouvaient y pénétrer, sans y recevoir des injures et des coups, il ajoute :

« On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes sortes de vices et de crimes. Là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et mangeait, le soir, avec plaisir, ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups, il avait gagné tout le jour; car on appelait gagner ce que dans le langage ordinaire on appelle dérober; et c'était une des lois fondamentales de la Cour des Miracles de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivait dans une grande licence; personne n'y avait ni foi ni loi; on n'y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrement. Des filles et des femmes, les moins laides, se prostituaient pour deux liards, les autres pour un double (deux deniers), la plupart pour rien. Plusieurs donnaient de l'argent à ceux qui avaient fait des enfants à leurs compagnes, afin d'en avoir comme elles, d'exciter la compassion et d'arracher des aumônes *. »

Ces sociétés de voleurs mendiants paraissent anciennes. Sous les règnes de François I" et de Henri II,

* Histoire et antiquités de Paris, t. 1, p. tJlO et suiv.

temps auquel Jacques Tahureau, gentilhomme du Mans, écrivait ses Dialogues ^ cette association de gueux ou mendiants, qu'il nomme bélistres, existait à Paris. Le chef ou le roi de cette société s'appelait Ragot.

Toute société a ses lois; celle des gueux de Paris eut les siennes. Les associés étaient tenus de parler un langage appelé argot. Le chef suprême portait, comme le chef des bohémiens, le titre de Coësre. Les chefs inférieurs du royaume Argotique étaient ceux des cagoux et archi-suppôts de l'argot *, des orphelins^, des mar'^ candiers * , des rifodés * , des malingreux ^ , des ca^ pons ^ , des piètres ' , des polissons ^ , des francs-mi-

* Ils gueusaienl dans les départements que le coësre leur avait assignés, contrefaisant les gens de qualité ruinés ou dévalisés et les soldats estropiés. On les nommait aussi narquois ou gens de la petite flambe ou de la courte épée, à cause des ciseaux qu'ils porlaient pour couper les bourses (on avait encore, sous Louis XIV, la sotie vanité de porter sa bourse pendue à sa ceinture).

8 Jeunes garçons qui, par troupe de trois ou quatre, parcouraient les rues de Paris tremblotants et presque nus.

^ Grands pendards qui allaient d'ordinaire par les rues, de deux à, deux, vêtus d'un bon pourpoint et de méchantes chausses, criant qu'ils étaient de bons marchands ruinés par les guerres, par le feu ou semblables accidents.

* Accompagnés de leurs prétendues femmes et enfants, ces gueux mendiaient k Paris en tenant à la main un certificat qui attestait que le feu du ciel avait consumé leur maison et tous leurs biens.

" On nommait ainsi des malades simulés : les uns se rendaient le ventre dur et enflé, et contrefaisaient les hydropiques; les autres avaient un bras, une jambe, une cuisse couverts d'ulcères factices, etc.

* C'étaient des filous qui mendiaient dans les cabarets, ou jouaient sur le Pont-Neuf, feignant de perdre leur argent pour engager les passants à jouer avec eux et à exposer le leur.

^ Marchaient avec des potences, et contrefaisaient les estropiés. ^ Allaient, de quatre a quatre, vêtus d'un pourpoint, sans chemise, un chapeau sans fond, le bissac sur l'épaule et la bouteille sur le côté.

toux \ des callots^ y des sabouhux^y des hubains*, des coquillards " et des court eaux de boulange *.

Telle était cette association de filous, ou de mendiants valides, qui, depuis plusieurs siècles, aspirait la substance de Paris, troublait, inquiétait, enlevait ses habitants % et qui, loin d'exciter la sollicitude, la surveillance de la cour de Louis XIV, y était un objet de plaisanteries et un canevas à ballets \

Comment s'étonner, après cela, des attaques nocturnes dont Boileau fait mention dans sa satire des Embarras de Paris, et des crimes de toutes sortes qui se

* Le front ceint d'un mouchoir sale, contrefaisant les malades, parvenaient, avec de fortes ligatures, h arrêter les mouvements de l'artère du bras, tombaient en défaillance au milieu des rues, et trompaient ainsi les personnes charitables qui venaient à leur secours.

* Feignaient d'être guéris de la teigne et de revenir de Sainte-Reine, où ils avaient miraculeusement été délivrés de ce mal.

^ Feignaient une attaque d'épilepsie, tombaient a terre, et un morceau de savon qu'ils avaient dans la bouche leur faisait imiter l'écume que jettent les épiieptiques.

* Portaient un certificat qui attestait que, mordus par un chien enragé, ils s'étaient adressés à saint Hubert qui les avait guéris.

* C'étaient des pèlerins, couverts de coquilles, revenus, disaientils, de Saint-Jacques ou de Saint-Michel.

* Ne mendiaient et ne filoutaient que l'hiver. — On pourrait joindre à cette nomenclature les gueux appelés marquants^ dont les femmes prenaient la dénomination de marquises; les millards, qui portaient un grand bissac; les narquois ou drilleSy soldats qui demandaient l'aumône l'épée au côté (Dulaure, Histoire de Paris, t. VII, p. 17i).

"^ On enlevait journellement des hommes pour les vendre aux recruteurs, et leur faire payer une rançon. Les citoyens ainsi volés étaient tenus en chartre privée, dans des lieux qu'on appelait fours. En 1635, on comptait encore 28 de ces fours dans Paris (Dulaure, ub. sup.)

* Voy. Sauvai, ub. 5Up., t. I, p. 512.

commettaient, alors, et plus nombreux * et plus graves ^ q u'aujourd'hui ^?

Une autre association , celle des maîtrises et jurandes, eût pu faire contre-poids à cette confrérie de gueuseries et de brigandages. Mais, depuis saint Louis qui, en fondant les corporations de métiers, fonda la discipline et le bien-être au sein des travailleurs , les rois, ses successeurs, n'y voyant qu'un moyen de faire de Targent, y fomentèrent l'anarchie et le désordre *.

Henri III est le premier qui transforma en branche de revenus l'ancienne institution des corporations d'ouvriers. Pour cela, il ordonna, en 1S81, que c( tous négociants, marchands, artisans, gens de métier résidant dans les villes et bourgs du royaume, seraient établis en corps, maîtrise et jurande, sans qu'aucun pût s'en dispenser : » et, pour que cette incorporation forcée lui portât bon profit, il déclara, par un édit de 1583, que le droit de travailler était un

* En i665, les commissaires royaux eurent h juger, à ce qu'on appelait les Grands-Jours de l'Auvergne, 12,000 plaintes pour crimes de toutes sortes; c'est-à-dire qu'en i665 on jugeait, dans une seule province de la France, deux fois et demi plus de crimes que l'on n'en juge aujourd'hui dans la France entière (Voy. les Mémoires de Fiéchier, et l'article d'Eugène Pelletan sur ces mémoires, Presse du 14 décembre 1846).

* Dans les 12,000 aflaires criminelles mentionnées dans la note précédente , il y eut 276 pendus, 44 têtes coupées, 32 hommes rompus vifs, 28 condamnés aux galères et 3 au fouet, 96 bannis, etc. {\oy. Ibid.).

3 De nos jours, les crimes les plus grands sont commis presque tous par des individus appartenant aux classes inférieures de la société; au dix-septième siècle, les bourgeois, les nobles, les prêtres, les magistrats y participaient en grand nombre (Voy. la Correspondance de Guy Patin, analysée par M. Berriat-Saint-Prix dans le tome II" de la Revue du droit français et étranger).

* Voy. sur les jurandes du moyen âge, t. II, p. 467 et suiv.

droit domanial et royal, et qu'en conséquence ce droit serait soumis aux taxes et règlements qui seraient ultérieurement déterminés * ; mesures désastreuses que confirma un édit de Henri IV, de 1597, et auxquelles deux édits de Louis XIV, de 1675 et de mars 1691, ajoutèrent des dispositions nouvelles plus oppressives et plus fertiles en abus fiscaux*.

Ainsi mutilées par la fiscalité, les corporations sous Louis XVI ne ressemblaient plus à ce qu'elles avaient été sous Louis IX.

Cependant, en dépit de leurs nombreuses et graves défectuosités % le régime des jurandes, même à cette époque, n'en constituait pas moins dans son ensemble une large et complète organisation du travail ^

Tout n'était donc pas à détruire dans cette organisation ; — et pourtant, Turgot a tout détruit.

Mais, à peine son fameux édit de janvier 1776 fut-il rendu % qu'il fut révoqué trois mois après ^

Il fallait plus qu'une volonté individuelle, il fallait une révolution pour mener à fin une telle tâche.

* Voy. De Villeneuve-Bargemont, Histoire de l'économie politique, 1. 1, p. 349.

* Voy. analyse de ces deux derniers édits dans Lafarelle Plan d'une réorganisation disciplinaire des classes industrielles , p. 51 et suiv.

3 Voy. Blanqui, ub. sup., 1. 1, p. 238; et t. II, p. 103.

* Voy. Lafarelle, ub. sub., p. 58.

s Voy., analyse de cet édit, Lafarelle, ub. sup.y p. 62 et suiv.

« Il fut remplacé par deux déclarations royales d'août et de décembre de la même année applicables seulement k Paris, puis par un édit d'avril 1777 applicable k tout le royaume , enfin par une déclaration du 1^'' mai 1782, laquelle annule tous les règlements antérieurs, et les remplace par un règlement général déclaré seul exécutoire, jusqu'à ce que les communautés eussent mis à profit la faculté qui leur avait été accordée d'en voter de spéciaux (Voy. l'analyse de ces divers actes législatifs, ibid., p. 64 et suiv.).

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