Mendiants ; Bandits ; Prostituées
La mendicité était-elle inconnue des anciens? — Non; — Preuves. — Loin de la produire l'émancipation des esclaves la prévenait- — Loin de l'empêcher, au contraire, l'esclavage la produisail. — Preuves. — Nomenclature des mendiants, bandits, prostituées. — Spéculateurs en mendicité. — Frères quêteurs. — Parasites, etc. — Pourtant, mendicité imputée à honte, et raun)ône réputée dangereuse, comme chez nous. — Oui ; mais, chez nous, le travail honore ; chez les Romains, il flétrissait.
On a écrit que la mendicité était un fait presque inconnu des anciens, et, en tous cas, fort restreint, aux temps de la servitude primitive, en raison du petit
< Bouchaud, uh. sup., p. 407.
« Ukhek\,Bist.rom., p. 107.
mendiants; bandits; prostituées. 117
nombre d'afïrancbissements qui eurent lieu awant l'ère chrétienne *.
C'est là une double erreur que contredisent les faits de l'histoire ^ et que re'futent péremptoirement, en ce qui touche l'histoire romaine, les témoignages irréfragables que j'ai recueillis jusqu'ici, lesquels prouvent :
1'' Qu'il y a eu des affranchissements, des affranchissements nombreux, des affranchissements en masse, bien avant l'avènenjent du christianisme^.
2^* Que l'émancipation des esclaves, qu'on dit avoir produit la mendicité, la prévenait, au contraire, tandis que l'esclavage, qu'on dit l'avoir empêchée, la pi'Oduisait.
L'émancipation des esclaves prévenait la mendicité, en ce que les escLves émancipés étaient des travailleurs affranchis qui, pouvant continuer pour leur propre compte les professions manuelles qu'ils exerçaient, étant esclaves, pour le compte de leurs maîtres, étaient, par cela seul, en état de gagner leur vie par leur travail, et se trouvaient dès lors à l'abri de la misère qui pousse à tendre la main.
L'esclavage, au contraire, produisait la mendicité, en ce que, indépendamment de la mendicité forcée à laquelle l'inhumanité des maîtres condamnait les esclaves vieux et malades *, l'esclavage ayant pour fonction sociale l'exercice des métiers, et même, par la suite, la culture des terres, fonction qu'il partageait avec les affranchis et les étrangers domiciliés, à Tex-
^ Granier de Cassagnac, Hist. des classes ouvrières, p. 376.
* Voy. ci-drssus, p. 10,81 et suiv.
' Voy. ci-dessus, p. 81 et suiv.
* Voy. ci -dessus, p. 70.
clusion des citoyens de naissance, ingenui, lesquels ne pouvaient, même pauvres, s'y associer sans honte *, les prolétaires quiriles, réduits par cela seul à une oisiveté forcée, eurent nécessairement à subir toutes les conséquences matérielles de cette oisiveté, laquelle, d'ailleurs, étant un droit dérivant de la constitution, impliquait nécessairement pour eux le droit à la mendicité.
Et le nombre de ces mendiants était grand!
Qu'était-ce, en effet, sinon des mendiants, que cette foule de gueux, à peine vêtus, portant, pour la plupart, de petites images des dieux à la main, ou un écriteau au cou, ou une besace sur le dos, qu'on voyait geignant et sollicitant les bonnes âmes païennes, soit autour des temples, soit sur les quais, les ponts et les places publiques, soit aux montées des routes, là où les chars et les vo^^ageurs se trouvaient naturellement ralentis, et, le soir venu, se formant en Cour des Miracles à l'une des portes de la ville, ou se réfugiant dans de misérables réduits, où de minces matelas de bourre de roseaux, enfermés dans de vieilles toiles trouées, leur servaient de couches et quelques poignées de foin d'oreillers, ou se couchant tout simplement sur quelques brins de paille, dans la forêt d'Aricie, avec les branches des arbres pour toit, — ou, plus simplement encore, en plein air, sur le Forum ou sous les portiques^?
Qu'était-ce, sinon des mendiants, que ces entrepreneurs de misère, qui, n'étant affligés d'aucun autre malheur que d'une incurable paresse, imitaient les
* Voy. ci-ap^^s, ch. III, § 10, et ch. VI.
* Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 53 et 54.