‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 3 sur 75 · CHEZ LES ANCIENS · texte numérisé non relu

CHEZ LES ANCIENS

dura peu, et Xénophon constate que, bien longtemps avant lui, la masse du peuple était pauvret Depuis, la paresse fut salariée comme on salarie ailleurs le travail ^; et ce vers d'Aristophane put devenir proverbe en Grèce :

L'Athénien en mourant tend encore la main '.

Parlerai-je de Rome ? A en croire Virgile, l'âge de Saturne et de Rhée fut l'âge d'or des Romains *; et les bons vieux Sabins, ces aînés de l'Italie, trouvaient dans leurs vertus et dans les dons de la terre de quoi vivre constamment heureux :

Hanc olim veteres vitam coluere Sabini... Aureus hanc vitam in terris Salurnus agebat ^.

Mais l'histoire nous apprend que, dans tout le primitif Latium, les hommes du javelot, — Sabini, Sahelli, Samnites , — menaient une vie sauvage et misérable ^; que, sous Rémus et Romulus, se pratiquaient le rapt et le brigandage j enfin, que Rome, avec son dieu Mavors et son peuple de Quintes, demeura des siècles enfoncée dans la barbarie % et ne se civilisa qu'en transformant sa misère.

Sa misère même s'agrandit au fur et mesure que s'agrandirent ses richesses, et les trésors des nations

* Bœckh, Econom. polit, des Athéniens f l, p. 286.

* Voyez notre ouvrage du Droit à l'oisiveté, etc., p. 69.

* Lantier, Voyage d'Antenor, ch. CVI.

* « Saturne, ainsi nommé de sata^ semences; ce qui explique pourquoi l'âge de Saturne du Latium répond à l'âge d'or des Grecs. » Vico, Philosoph. de l'hist., II, p. 388.

' Virgil., Georg., II, vers 532 et seq.

* Voy. Michelet, Hist. rom.^ I, p. 47.

' Ibid, ïntrod. ch. IV et liv. I, chap. II.

qu'elle de'pouilîa ne firent que l'appauvrir de l'appauvrissement de l'univers.

Écoutez le poëte de Mantoue ; au plus haut point de la grandeur et de l'opulence de Rome, il chantait :

(c Paies et Apollon ont ahandonné l'Italie. Dans ces mêmes sillons où tant de fois, et si heureusement, furent confie'es les plus belles semences, il ne vient plus, hélas ! que de l'ivraie, que des avoines stériles ; au lieu de douces violettes et de brillants narcisses, des ronces et des chardons :

Infelix lolium et stériles dominantur avenœ; Pro molli viola, pro purpureo narcisso, Carduus et spinis surgit paliurus acutis *.

« Le moyen qu'il n'en fût pas ainsi! Après tant de guerres, à une époque de troubles et de bouleversements, de violation des lois divines et humaines : l'agriculture, jadis si révérée, maintenant languit, sans honneur, veuve de ses anciens colons, presque tous ravis par l'émigration ou l'exil; la terre demeure en friche, et les faux des moissonneurs sont converties en glaives homicides : »

Squalent abductis arva colonis, Et curvœ rigidum falces conflantur in ensem *.

Et ce qui était pire pour le pauvre que la pauvreté elle-même, c'était la honte et l'opprobre qui s'attachaient à la pauvreté. « La pauvreté est une lèpre pire mille fois que celle des Juifs , » fait dire l'auteur des JSuits de Rome à Tesclave de Tibulle. « La porte du

*-Virgil.,^c%., V.

» Virgil., Georg.y I, in fine.

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pauvre est marquée d'un signe funeste, et le passant s'en éloigne en détournant la télé * ! »

Ces témoignages suffisent pour prouver que la misère humîîine n'est pas née de nos jours, et que celle dont la lèpre nous dévore a son origine dans la misère, bien plus profonde, des temps païens.

Cependant, c'est à Tère chrétienne et à l'émancipation des esclaves par le christianisme, que plusieurs écrivains font remonter l'origine et la cause du paupérisme et de la mendicité. « La preuve , disentils, que l'émancipation des esclaves est la cause première et universelle du paupérisme et de la mendicité, c'est que, durant les périodes primitives, c'est-àdire durant les périodes d'esclavage pur, il n'y avait, il ne pouvait y avoir ni pauvres, ni mendiants, par la raison que chacun , se trouvant nécessairement ou maître ou esclave, s'il se trouvait maître, il possédait une certaine fortune, s'il se trouvait esclave, son maître pourvoyait naturellement à tous ses besoins. Il est vrai, ajoute-t-on enc^^re, que des pauvres se voient dès la formation des grands peuples ; mais ces pauvres proviennent uniquement des affranchis mercenaires, lesquels, ayant été livrés à eux-mêmes avec leur pécule et leur industrie, c'est-à-dire, en termes d'économiste, avec un capital et un crédit peu importants, ont été exposés au risque de dépenser l'un et de perdre l'autre, et d'être réduits ainsi à l'aumône pour y suppléer*. »

Nous ne nions pas que l'émancipation des esclaves

* J. de Saint-Félix, Les Nuits de Rome, I, p. i9o.

* Voy. Granier de Cassagnac, Hist. des classes ouvrières y p. 106, 170 et 375.

n'ait été une source féconde de mercenaires, de pauvres, de mendiants. I^Iais, d'une part, les affranchissements nombreux ne datent pas que du christianisme S et, d'autre part, cette source de misère n'était pas la seule chez les païens. Il faudrait, pour cela, qu'aux temps mêmes de Fesclavage pur il n'y eût eu, dans le monde païen , que deux conditions sociales : l'hérilité et la servitude. Or, il est constant, il est prouvé qu'entre ces deux conditions principales il y avait une classe intermédiaire fort nombreuse, composée de citoyens pauvres ou d'une fortune médiocre, qui n'avaient point d'esclaves, qui ne pouvaient en avoir, et pour qui leur liberté originelle était précisément une source d'indigence, de gène, de misère, — cette liberté constituant pour eux une sorte de titre de noblesse qui ne leur permettait pas de déroger, en se livrant aux occupations manuelles exclusivement réservées aux esclaves^.

Quelle misère donc devait régner dans une société sans commerce et sans industrie, dont la guerre et le pillage étaient les seuls éléments de production, et dont les classes moyennes regardaient le travail comme œuvre servile, et l'oisiveté comme l'attribut du citoyen !

C'est surtout chez le peuple romain que ce système anti-économique était en usage. Aussi, que de fois le peuple affamé exhala sa misère en révoltes ouvertes contre le gouvernement, inhabile ou impuissant à le faire vivre! Le Janicule et le Mont Sacré sont là pour prouver que, dans ce pays à esclaves, il y avait, outre

^ Voy. ci- après chap. II, § 3, n" 5. 2 Voy. ci-après chap. II, § 3, n" 3.

CHEZ LES ANCIENS. Il

les citoyens riches, et en dehors des affranchis, des citoyens pauvres, des prolétaires libres, en grand nombre, qui manquaient de pain.

Et quand il serait vrai qu'au temps de l'esclavage pur, et avant l'époque des affranchissements, il n'y eût que des maîtres et des esclaves, peut-on raisonnablement soutenir que, par cela seul, on n'y voyait ni pauvres ni mendiants? Les esclaves étaient-ils donc toujours à l'abri de la misère, et trouvaleiit-ils toujoui'S chez leurs maîtres de quoi satisfaire à tous leurs besoins? Pourquoi donc, alors, ces mesures si sévères contre les esclaves fugitifs? Pourquoi le soulèvement des ilotes à Sparte ? Pourquoi les sanglantes révoltes d'esclaves à Rome? Pourquoi les ergaslules? Pourquoi Spartacus * ?

Concluons donc, — et la suite de cet ouvrage n'en sera que l'évidente confirmation, — que le paupérisme, qu'on dit à tort d'origine chrétienne, est bien réellement d'origine païenne. Concluons que le paupérisme païen ne diffère du paupérisme chrétien que comme le père diffère du fils, le germe du fruit, l'effet de la cause; — c'est pure affaire d'époques et de dates.

C'est pourquoi le problème de la misère, qu'il s'agissait de résoudre autrefois, se présente encore le même à résoudre aujourd'hui.

* Voy. ci-après chap. II, § 3, n<> 4.

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