CHAPITRE II
Des diversiesi sortes de pauvres chez les Roiiaaiiis.
Classification générale du peuple romain. — Plebs rusiica. — Plebs urbana, — Provinciaux alliés. — Population mixle.
La misère antique n'affectait pas qu'un type uniforme, et ne revêtait pas qu'un haillon. Mère de plusieurs enfants, elle ne leur avait pas donné qu'un seul père, et si tous buvaient également à la même coupe, tous n'y puisaient pas également le même fiel. De même que la misère avait divers mots pour exprimer ses diverses nuances S de même elle avait divers degrés pour échelonner ses diverses douleurs.
Rome comptait donc diverses sortes de pauvres. Tous étaient classés en quatre groupes principaux : Plebs rustica, — Plebs urbana, — Provinciaux alliés, — Population mixle.
Nous allons en faire connaître les variétés et les espèces, en commençant par la classification générale du peuple romain.
ClasslOcatlon générale du peuple- romain.
Les Quirites. — Paires et Colentes. — Patriciens et plébéiens. — Les trois ordres; Sénat, chevaliers, plèbe. — Les uns tout, les autres rien. — Exercice et partage du droit de souveraineté. — Suffrage universel. — Son organisation. — Curies, centuries, tribus. — Plèbe rustique et plèbe urbaine.
La Rome primitive ne se composait que d'une sorte de citoyens, les Quirites (quir, lance), tous nohles, tous patriciens, tous groupés par tribus de familles poli-
* Miser, pauper^ indigenSj indigus, egenus, mendicus, inopSy etc.
tiques ou génies, lesquelles n'e'taient pas composées seulement d'hommes du même sang, mais aussi d'hommes liés entre eux par de mutuelles obligations, par le culte d'un héros vénéré, comme l'aïeul commun (sacra genlilia), et par le droit d'hériter les uns des autres, en l'absence d'un testament ou d'héritiers naturels.
Les premiers formaient la bourgeoisie souveraine, la noblesse héréditaire, les citoyens véritables, les patrons ou PATRICIENS.
Les autres étaient des étrangers domiciliés dans la ville, des vaincus transportés à Rome, d'anciens habitants du territoire, des pauvres, tous ceux enfin qui avaient préféré à l'isolement et à une liberté sans garantie la dépendance vis-à-vis des grands et des forts, mais aussi leur protection : c'étaient les clients, colenles, espèces de vassaux liés par foi et hommage envers leurs S'cignears et pères, patres.
A côté de ce peuple des maisons patriciennes qui seul formait l'État, faisait les lois, fournissait des seniores au sénat et des chevaliers à l'ordre équestre, qui avait tout : la religion, les droits politiques et privés, les terres, et, dans la foule de ses clients, une armée dévouée; au-dessous, enfin, de cette noblesse, de cette chevalerie, de cette bourgeoisie souveraine, se trouvaient des hommes qui n'étaient ni clients, ni serviteurs, ni membres des gentes ; qui ne pouvaient entrer par mariage légal dans les maisons patriciennes; qui n'avaient ni la puissance paternelle, laquelle dérivait exclusivement du mariage patricien par confarreatio, ni le droit de tester, ni celui d'adopter; qui n'intervenaient dans aucuiîe affaire, et ne prenaient part à aucune délibération; qui restaient, en un mot, en de-
hors de la cite politique comme il^ habitaient en dehors de la cité matérielle, au delà du Pomœrium, sur les collines qui entouraient le Palatin. Ces hommes, c'étaient les plébéiens, c'était la plèbe, plebs.
Transportés autour de Rome par la conquête, ou attirés par l'asile, les plébéiens vivaient comme sujets du peuple qui les avait reçus ou forcés d'habiter sur ses terres : étrangers au gouvernement et aux droits de cité; libres pourtant et ayant des propriétés, propriétés qu'ils avaient conservées sur le territoire des villes conquises ou qui leur provenaient des assignations des rois, mais sans connubium ni commercium avec les patriciens ; exerçant des métiers et le petit commerce; réglant par des juges choisis dans leur sein leurs contestations; ne recevant d'ordres que du roi et combattant dans les rangs de l'armée romaine pour défendre les champs qu'ils cultivaient et la cité à l'abri de laquelle ils avaient bâti leurs cabanes ^ .
Tels étaient les plébéiens avant le roi Servius Tullius.
Depuis Romulus leur nombre s'était sans cesse accru ; car tous les rois étaient restés fidèles à cette habile pohtique, d'appeler les vaincus à Rome pour augmenter sa population militaire. Servius, dont la naissance aussi était étrangère et qui redoutait l'inimitié des patriciens, comprit de quel secours serait au roi ce peuple nombreux et opprimé. Il le réunit donc sur l'Aventiu et força l'aristocratie quiri taire à recevoir les étrangers plébéiens comme membres d'une même cité. A ce litre, ils furent appelés, dans la proportion de leur fortune, à délibérer et à voter sur les affaires publiques. Mais
* Duruy, Hit t. des Rom , I, p. 119-123.
comme, à cette époque, il n'y avait guère, à Rome, d'autres richesses que les propriétés territoriales, et que presque tout Yager romanus et la plus grande partie des terres conquises se trouvaient entre les mains des patriciens, ceux-ci, malgré les réformes de Servius, n'en restèrent pas moins, comme par le passé, les maîtres de l'État, et il n'y eut rien de changé dans la condition politique des deux ordres ^
Toutefois, l'inégalité de condition, qui continua à subsister, s'effaça, en grande partie, aux yeux des plébéiens, devant l'honneur d'être enfin comptés au nombre des citoyens, et devant les avantages matériels faits à leur condition. Si les patriciens, en effet, avaient plus de pouvoir politique, sur eux aussi pesaient toutes les charges : dans la ville, la plus lourde part de l'impôt; à l'armée, le service le plus fréquent, l'armement le plus coûteux et les positions les plus dangereuses. Et puis, n'était-ce pas un progrès immense que de remplacer l'aristocratie de naissance, puissance immuable, par l'aristocratie de la fortune, puissance mobile et accessible à tous ^ ?
Mais quelque accessible à tous que fût, en principe, cette nouvelle aristocratie, l'accès, il faut le dire, n'en fut pas moins ouvert, en fait, comme celui de l'autre, qu'à un petit nombre de privilégiés parvenus, lesquels même, à la différence des privilégiés de race, se montrèrent d'autant plus ardents à faire prédominer leurs droits d'emprunt que ces droits étaient plus nouveaux et plus contestables. Ce qui fit qu'encore plus le plus petit nombre eut tout, le plus grand nombre rien.
* Diiruy, ub. sup., I, p. 132.
» Ibid.
L'origine des grandes fortunes patriciennes et des grandes misères plébéiennes date de l'an 300 de la fondation de Rome, alors que, l'association complète du Latium avec la ville éternelle étant réalisée, la cupidité du riche patricien , débarrassée de tous soins venant des dangers du dehors, ne connut plus de bornes et se manifesta tout à son aise par un envahissement simultané d'autorité et de territoire.
Le seul obstacle que cet envahissement pût rencontrer était la part égale de souveraineté qui était faite aux pauvres comme aux riches, aux citoyens d'aventure comme aux citoyens d'origine, dans le système d'élection qui constituait l'exercice de la souveraineté nationale.
Aussi tous les efforts des patriciens eurent-ils sans cesse pour but de détruire celte égalité par le mode de supputation des voix du suffrage universel.
Sous les rois, jusqu'à Servius Tullius, le suffrage universel des citoyens des trois ordres : — sénat, chevaliers, plèbe, composant le peuple romain, — avait lieu par vote individuel et direct à la curie, ou quartier, et cela sans distinction de cens ni de classes, ce qui faisait que, les plébéiens étant les plus nombreux, leurs suffrages prévalaient toujours sur c'eiix des patriciens.
Or, c'est ce que les patriciens parviiu-ent à changer sous Servius Tullius.
Sous ce roi , en effet , la doctrine de la qualité prévalut sur celle de la quantité, et l'on décida que la supériorité du chiffre le céderait à la supériorité du poids dans les comices électoraux.
En conséquence, le Peuple eouverain, compris dans les trois ordres, fut partagé en six classes censitaires, et chaque classe en une ou plusieurs centuries, formant
de cent quatre-vingt-onze centuries, pour l'exercice du droit de suffrage. Dans ce système, le nombre des centuries dont devait se composer chaque classe était proportionnel, non au chiffre liumérique de ses membres, mais au chiffre en somme de la fortune de chacun. D'un autre côté, chaque centurie votait collée tivement, non par tête, c'est-à-dire que les suffrages, exprimés par tête dans chaque centurie , ne comptaient pas par tête^ mais par centurie, dans ie recensement général dés votes. Enfin les centuries volaient l'une après l'autre en commençant par lapins riche. Il suivait de là que la première classe qui, d'après la base censitaire adoptée, se composait à elle seule de cent centuries votant les premières, avait cent voix d'assurées dans les comices électoraux, quoique étant la moins nombreuse de toutes, tandis que les quatre classes suivantes, ne formant à elles toutes que quatre-vingt-dix centuries, ne comptaient à elles toutes que pour quatre-vingt-dix voix , et ne venaient qu'après les cent de la classe privilégiée, et que la sixième classe, composée des citoyens prolétaires, c'est-àdire ne possédant rien, ne formait , d'après la même base, qu'une seule centurie votant la dernière, et ne comptait dès lors que pour une seule et inutile voix, encore bien qu'elle fût plus nombreuse que les cinq autres classes réunies * !
Ce système de privilège électoral à double vote, ou plutôt à centuple vote, fut pratiqué, sous la république, dans toute sa plénitude , jusqu'à l'an 260 de Rome, époque de l'institution des tribuns du peuple.
' Voy. de Beaufort, Bép. rom., II, p. d25, d'après lequel nous recUfions ici les chiffi-es donnés dans noire ouvrage du Droit à l'oisiveté, p. MO et suiV.
Alors eut lieu une double révolution dans les circonscriptions électorales et dans le mode de votation.
Romulus avait partagé la ville en trente curies ou quartiers. Servius TuUius, sans toucher à cette division, partagea sa ville en quatre tribus urbaines, et la campagne en dix-neuf tribus rustiques , distribution que maintint la république en portant le nombre des tribus rustiques de dix-neuf à trente et une, ce qui faisait, en tout, trente-cinq tribus, ou arrondissements.
Les tribuns du peuple prirent cette nouvelle circonscription pour base des opérations électorales à venir. Seulement , tout en faisant voter par tribu , ils maintinrent, et adaptèrent à ce nouveau mode de votation, l'ancien mode du vote par classe et par centurie ; de telle sorte que, le jour de l'élection venu, l'on lirait au sort laquelle des trente-cinq tribus donnerait la première son suffrage, après quoi le sort décidait encore, entre les centuries de la première classe qui se trouvaient êlre de cette tribu, laquelle donnerait la première son suffrage, procédé qu'on suivait ainsi successivement entre les centuries des diverses autres classes.
Ce système fut longtemps suivi. La tribu, aussi bien que la centurie, désignée par le sort, s'appelait préro^ativa. Le suffrage de celle-ci avait une telle influence sur les suffrages des autres que Cicéron reconnaît que celui qui avait réuni en sa faveur les suffrages de la première tribu, ou de la première centurie, regardait son élection comme certaine , et qu'il n'y avait pas d'exemple qu'il n'eût emporté la pluralité des voix dans les comices'.
• Voy. Cic, pro Murœnâ, XVIIIj pro Flancio,\X,
C'est pourquoi Caïus Gracchus, remarquant combien d'avantage avaient par là les riches qui composaient la première classe, en ce que, étant toujours assurés de donner leurs suffrages les premiers, c'étaient eux qui décidaient en quelque sorte du résultat de Télection, proposa une loi qui ordonnait qu'on mêlerait les noms des centuries des cinq premières classes, et que la centurie, dont le nom sortirait le premier, de quelque classe qu'elle fût, serait la prérogative \ Mais il ne paraît pas que cette proposition ait été reçue ^.
Le système qui prévalut fut celui du vote par tribu, abstraction faite des classes et des centuries , ce qui était revenir à l'ancien système du vote par curie pratiqué sous les premiers rois. Mais les patriciens surent encore parer, avec leur habileté accoutumée, ce nouveau coup porté à leur suprématie séculaire. D'abord, ils adoptèrent le vote par tribu proposé, mais, en même temps, ils firent admettre par le peuple le maintien du vote par centurie, voire même celui de l'ancien vote par curie, en se réservant de déterminer les attributions de chacune des trois sortes d'assemblées électorales existant ainsi simultanément. En second lieu, ils firent admettre que les trente et une tribus rustiques, composées des citoyens les plus riches, voteraient, dans les comices par tribu , avant les quatre tribus urbaines, composées des citoyens les plus pauvres, et que dès que les suffrages des dix-huit premières tribus se trouveraient réunis, on ne recueillerait pas les votes des dix-sept autres % ce qui fit que le patriciat finit par reconquérir d'un côté tout le terrain et même plus
* Sallust., Orat. de rep. ord., U, 53.
2 De Bcaufort, Rép, rom , H, p 228. "
8 Voy. HiU. rom. de Michelcl.
que le terrain que la plèbe lui avait fait perdre de l'autre.
En définitive donc, le patriciat et la plèbe de Rome restèrent, depuis la réforme électorale des tribus, ce qu'ils avaient été auparavant, savoir : le patriciat, avec ses deux ordres de noblesse : le sénat et les chevaliers, jouissant de toutes les prérogatives du rang, des emplois publics et de la fortune ; — la plèbe , avec ses deux ordres de roture * ; les plébéiens riches et les plébéiens pauvres, les premiers rivalisant avec les patriciens et s'élevant parfois à leur niveau; les seconds lestant au bas de l'échelle sociale , sans pouvoir en monter jamais les hauts degrés ; les uns et les autres formant deux classes distinctes : la plèbe rustique et la plèbe urbaine, plebs ruslica, plebs urbana, toutes deux ayant en partage, — la seconde surtout, — les infériorités de pouvoir, de condition et de place au soleil, dont nous allons esquisser les misères.