SERVITUS
Cette décomposition atteignait à la fois la population serve et la population libre.
Les légions romaines, en effet, avaient beau faire la traite et envoyer en Italie des nations entières réduites en servitude, elles ne pouvaient suffire à l'effroyable consommation d'hommes que faisait l'esclavage , et la population serve déclinait non moins rapidement que les moyens de subsistance *.
Il en était de même de la population libre. Il fallut tirer des citoyens du dehors comme on en tirait des denrées et des esclaves; et le peuple-roi, recruté d'abord en Italie, le fut ensuite dans les provinces, et ensuite chez les barbares \
C'est l'esclavage, dit Wallon, qui, prenant possession des campagnes , chassait la classe libre vers la ville ; c'est l'esclavage qui, dans ce séjour, lui disputait encore le travail ; si bien qu'exclue de toutes les voies honnêtes, la classe libre dépérissait dans la corruption, et laissait vide, dans la cité, cette place que les esclaves venaient encore y prendre par l'affranchissement ^
Ajoutons que, les travailleurs capables devenant de plus en plus rares, le produit des objets confectionnés et le prix des vivres, des denrées, etc., renchérissaient progressivement, dans la même proportion que ces objets, ces vivres, etc., devenaient plus grossiers, ce qui était pour tous une cause nouvelle de ruine et de misère*.
* Dunoyer, Liberté du travail^ liv, IV, cli. lY.
2 Ibid.
3 Wallon, De l'esclavage, part. II, ch. IX.
♦ Une paire de caligœ (la plus grossière chaussure) coûtait vingtdeux francs cinquante centimes; la livre de viande de bœuf ou de
J'ai parlé ailleurs de rinfluence délétère des affranchissements sur les mœurs de Rome *.
J'ai pareillement parlé des représailles sanglantes de Tesclavage révolté, comptant son chiffre et mesurant sa force ^.
Il est facile, après cela, d'apprécier dans toute leur étendue les conséquences de l'état de guerre qui naissait, du seul fait de la servitude, entre l'hérilité et l'esclavage, à la fin de la république.
La haine envenimée de l'esclave contre ceux qui l'opprimaient avait multiplié les révoltes, les complots, les assassinats, les empoisonnements. En vain une loi sanguinaire faisait mettre à mort tous les esclaves d'un maître assassiné ; la vengeance et le désespoir n'en multipliaient pas moins les crimes. Ceux qui s'étaient déjà vengés, ceux qui n'avaient pu le faire, mais sur qui planaient des soupçons, s'enfuyaient dans les bois et ne vivaient plus que de brigandages.
Le riche patricien pouvait réparer les pertes que lui occasionnaient les rapines et les dévastations de ces bandes de pillards , mais le petit propriétaire , s'il en restait encore qui cultivât lui-même son champ, ne pouvait échapper à tant de désordres et de violences; sa vie et sa fortune étaient chaque jour en danger. Il se hâtait donc de se défaire de son patrimoine à tout
mouton, deux francs cinquante centimes; idem de porc, trois francs soixante centimes ; le vin de dernière qualité, un franc quatre-vingts centimes le litre; une oie grasse, quarante-cinq francs; un lièvre, trente- trois francs; un poulet, treize francs ; un cent d'huîtres, vingtdeux francs, etc. V. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées, d'après un édit de Dioclétien.
* \oy. Du droit à V oisiveté ^ ^. iSl»
* Voy.î6«d., p. 466 et suiv.
SERYITUS. 139
prix, toutes les fois qu'un de ses opulents voisins voulait l'acheter ; souvent aussi il l'abandonnait sans compensation ; souvent il était exproprie par les prétentions du fisc et le poids accablant des charges publiques ; aussi toute cette classe de cultivateurs libres qui, plus qu'une autre, connaît l'amour de la patrie, qui peut défendre le sol, et qui doit fournir les meilleurs soldats, disparut bientôt entièrement. Le nombre des propriétaires diminua à tel point qu'un homme opulent, un homme de famille sénatoriale, avait le plus souvent dix lieues à faire avant de rencontrer un égal ou un voisin *.
Ces dix lieues ne se faisaient plus, ne pouvaient plus se faire sur des champs ensemencés, mais dans de maigres et immenses pâturages, car le souffle empoisonné de l'esclavage stérilisait à la fois la terre et le cultivateur, et non-seulement le cultivateur libre, mais encore le cultivateur esclave, car l'esclave ne se mariant pas, mais s'accouplant, l'esclave n'étant pas homme, mais chose, l'esclave n'étant affranchi, le plus souvent, qu'à la condition qu'un célibat éternel ferait son maître héritier en privant l'affranchi d'enfants, l'esclave dut s'éteindre à son tour. et tomba, comme le dernier rameau d'un arbre mort, au milieu des campagnes arides et désertes que le bienfaisant rayon du christianisme put seul féconder plus tard.
Ainsi disparut la nation entière par l'effet de ce régime odieux. {( On ne trouvait plus de Romains qu'à Rome, d'Italiens que dans les grandes villes, dit un historien économiste. Quelques esclaves gardaient encore quelques troupeaux dans les campagnes ; mais les fleuves avaient rompu leurs digues, les forêts s'étaient
* De Sismondi, ub svp., p. 35. — Et ci-après, p. J47.
étendues dans les prairies, et les loups et les sangliers avaient repris possession de l'antique domaine de la civilisation *, »
FamIIta.
Constitution de la famille antique. — La gens. — Autorité absolue du père de famille sur sa femme, ses enfants, ses esclaves. — Foyer domestique, foyer de haines.
— Joug secoué par les fils de famille. — Idem par les femmes. — Divorce permis; pour quelles causes. — Loi Oppia, — Loi Voconia. — Vengeance des femmes. — Massacre du triumvirat. — Part qu'y prennent les femmes.
— Décomposition de la famille. — Conséquences: — Célibat, stérilité, misère !
La constitution de la famille antique reposait sur des bases dont la constitution de la famille chrétienne n'offre pas même l'image effacée.
Le mot même de famille, familia, n'avait point, chez les anciens, la signification qu'il comporte aujourd'hui. Le mot latin familia dérivait, selon Festus, du mot osque famulj qui signifiait simplement esclave, d'où famulus, et c'est parce que la femme et les enfants furent, d'abord, comme l'esclave même, la propriété de l'époux et du père, que le père et l'époux furent, aussi bien que le maître, désignés sous le nom commun de pater-familias qui, dans la vieille langue latine, ne rappelait aucune de ces idées de tendresse et de bonté que réveille aujourd'hui parmi nous le doux nom de père de famille.
Chez le peuple romain, notamment, la puissance paternelle dérivait moins de la nature que du droit; c'était une institution.
Chez ce peuple, le nom de père de famille ne dési-
* De Sisraondi, Nouv, princ, d'écon. polit. y l, p. 113.
griait que Tautorité absolue du maître sur tous les membres de sa gens.
Femmes, enfants, esclaves, tous dépendant du père de famille, n'existaient comme personnes, ni dans la famille, ni dans la cité ; ils n'avaient à eux tous qu'un nom, celui de la gens représentée par son chef.
« Quelque nombreux que soit le cercle de la famille autour du foyer, dit Michelet, je n'y vois qu'une seule personne, le père de famille, possesseur actuel, génie actif de la maison, dieu vivant pour ses enfants, sa femme et ses esclaves. Le vieux génie de la famille barbare est un génie farouche et solitaire; les enfants, la femme, les esclaves sont des corps, des choses et non des personnes : ils sont la chose du père, qui peut les battre, les tuer ou les vendre.
« La femme est la sœur de ses fils. Dès que, selon l'ancien usage, le fer d'un javelot a partagé les cheveux de la fiancée, dès qu'elle a goûté au gâteau sacré, confarreatio, ou que l'époux a compté au beau-père le prix de la vierge, coemplio, on lui dicte la formule; on l'enlève; elle passe, sans le toucher des pieds, le seuil de la maison conjugale, et tombe, selon la forte expression du droit, in manum viri. Son mari est son maître et son juge. Pour qu'il ait droit de la mettre à mort, il n'est pas nécessaire qu'elle ait violé sa foi : il suffit qu'elle ait dérobé les clefs pu qu'elle ait bu du vin.
« A plus forte raison, le sort de l'enfant est-il abandonné au père, sans condition. L'enfant monstrueux est détruit à l'instant de sa naissance; le père peut vendre son fils jusqu'à trois fois; il peut le mettre à mort. Le fils a beau grandir dans la cilé, il reste le même dans la famille; tribun, consul, dictateur, il
pourra toujours être arraché par son père de la chaise curule ou de la tribune aux harangues, ramené dans la maison, et mis à mort aux pieds des lares paternels *. »
Ainsi, chaque maison, doîniis, était une domination, et chaque chef de maison, dominus, un maître dont le pouvoir était sans bornes.
Cette constitution de la famille romaine qui put, dans les premiers temps, faire sa force, devait nécessairement, à la longue, entraîner sa chute.
Pour quiconque, en effet, observe de haut les faits de l'humanité, le foyer domestique des anciens est un foyer de compression et de haine, d'où sortent, à la fois, animés du même espiit de vengeance, trois corps distincts, qu'on voit poindre et se développer, à travers l'histoire, contre la cité romaine, savoir : les esclaves, les épouses et les fils de famille.
Nous les avons vus tous trois à l'œuvre ^,
Nous avons vu surtout à quelles extrémités le joug odieux des maris avait fini par pousser les femmes.
L'une des causes les plus actives de leurs ressentiments était la facilité avec laquelle les maris pouvaient légalement se séparer d'elles par le divorce.
Non-seulement les Romains faisaient divorce avec leurs femmes pour des raisons graves, telles que la stérilité, l'inimitié du gendre avec la belle-mère, les mauvaises mœurs d'une épouse, son impudicité, mais encore pour les causes les plus légères ; le mari ne rougissait pas même de les alléguer. C'est ainsi que C. Sulpitius Gallus répudia son épouse pour être sortie nu-tête hors de sa maison; que Q. Antestius Vérus
* Michelel, llîst, rom., U. p. 97.
' V(»y. ci-dessus, p. 69 el suiv., ÎS el suiv., 102 et suiv.
répudia la sienne pour l'avoir surprise, dans la rue, causant tout bas avec une courtisane; que P. Sempronius Sophus en usa de même, parce que sa femme, è son insu, avait assisté aux jeux. Cicéron lui-même, tout partisan qu'il était de la bienséance, répudia sa seconde femme Publilia, parce qu'elle parut se réjouir de la mort de Tullia ^ Quelques-uns faisaient divorce, parce que leurs femmes étaient vieilles; d'autres, parce qu'ils étaient déjà convenus avec une autre femme de l'épouser. C'est à quoi Juvénal fait allusion, lorsqu'il dit : « D'où vient que Sertorius est si vivement épris de Bibula? Ce n'est pas son épouse, c'est la beauté qu'il aime. Que la peau se fane, qu'il survienne trois rides, que l'émail de ses dents se ternisse, et que les yeux se rétrécissent : Faites votre paquet, lui dira un affranchi; votre aspect nous dégoûte; vous vous mouchez trop souvent; partez, vous dis-je, et sans délai : nous attendons un nez plus friand que le vôtre ^. » Et comme le mari gagnait la dot lorsqu'il répudiait sa femme pour cause de mauvaise conduite , il arrivait quelquefois qu'on prenait pour épouses des femmes déréglées, pourvu qu'elles eussent une dot considérable; c'est ainsi que C. Titinnius épousa, de dessein prémédité, Fannia, femme impudique, afin de la dépouiller de sa dot, lorsqu'il la répudierait sous prétexte de ses dérèglements *.
Nous avons vu, page 107, le terrible complot féminin qui fut le résultat de cette conduite indigne des maris, au commencement du cinquième siècle de Rome.
* Voy. Rome et ses novateurs. Élude sur Catulle.
« Juven.,Saf.,VI.
" Boucliaud, Comment, sur la loi des Douze Tables, l, p. 077.
Diiiis le siècle suivant (o40), après la promulgation de la fameuse loi Oppia, qui défend à toute femme d'avoir h son usage plus d'une demi-once d'or, de porter des habits de diverses couleurs, de se faire traîner en char à Rome ou dans toute autre ville, éclate un nouveau complot. Cette fois-ci, ce n'est ])lus seulement aux jours des maris qu'il est attenté, c'est leur race même que les femmes ont résolu d'anéantir, en rompant tout commerce avec eux, en ne voulant plus devenir mères , en perlant une main infanticide sur le fruit odieux qu'elles sentent en leur sein ^
Ce moyen ne leur ayant pas réussi, les femmes recourent à la coquetterie et aux caresses. Cette fois, le succès couronne leurs efforts ; elles assiègent toutes les rues, le Forum, les portes des tribuns ^, et, l'an 558, la loi Oppia est abrogée ^
Mais comme, d'après l'ancien droit, la femme pouvait, en se mariant^ se réserver Tusage exclusif de la majeure partie de sa fortune, ce que l'on appelait dos receptitia (biens paraphernaux), et ce qui mettait le mari dans la dépendance de son épouse ^y vingt-six ans après l'abrogation de la loi Oppia (584), parut la loi Voconia, sa sœur puînée, laquelle, en excluant les femmes des successions et attribuant toutes les hérédités aux mâles % ralluma la vengeance et renoua la ligue des femmes. Les preuves ne s'en firent pas attendj'e; car, lors des massacres du triumvirat, nombre
1 Ovid., Fast., lib. i, vers G20 ; el lib. Il, vers 425. ^ Bouchaiid, up. sup., 571.
^ Monlesquieii, Eb:p. des lois, liv. Vil, cli. XIV. '* Voy. k ce sujet le Commentaire de Boucliaiid, I, p. 933. ^ Voy. Justin., Instiliit., ^ 3, Do legitim. agnat. succcss. — Et Boucliaiid, I, p. ù73.
d'époux périrent de la main ou du fait de leurs épouses*.
Que pouvait-il résulter de cette altération, de cette décomposition de la famille? Rien autre chose que l'abâtardissement des races, l'appauvrissement du sang romain et un dégoût général pour la reproduction de l'espèce.
Aussi, dans ce désordre général des mœurs, vit-on s'élever à Rome et dans toute l'étendue de l'empire une véritable conspiration contre le mariage. Tout le monde se réfugiait dans le célibat comme dans un asile inaccessible aux soins et aux charges de la famille ; et plus d'un empereur, depuis Auguste, se vit obligé de punir, par des édits, cette manie stérile. « Un censeur invitait sérieusement les citoyens au mariage, comme à une corvée patriotique, et l'État s'emparait des successions dévolues aux célibataires récalcitrants ^. »
« Au champ des noces, au champ du mariage, il n'y a plus, dit un commentateur, que des ronces et des épines, qu'une affreuse stérilité; presque partout-règne le célibat, le pernicieux célibat, qui désole, ravage, anéantit la cité. L'habitude du libertinage, l'égoïsme, un parti pris de vivre avec plus de liberté, plus d'aisance, puis, en des temps si difficiles, le découragement de mettre au jour des malheureux, ont fait que les hommes, pour la plupart, ne veulent pas devenir pères, ne veulent pas entendre parler d'union conjugale, de légitimes nœuds ^ »
Misère ! misère !
1 App., De bell. civ., IV, 13 et 23. — Le Gris, ub, sup. * Blanqui, Hist. de l'économ. polit., I, p. 70. » Le Gris, Etude sur Catulle, p. 258.
iO
§ra.
Latifundia.
Territoire primitif de Rome ; part de cliacun. — Avec l'agrandissement de Vager
romanits s'agrandissent les besoins. — Lutte des pauvres et des riches.
Ceux-ci ont le dessous. — La petite propriété s'absorbe dans la grande. — Yitlœ. — Basileias. — Cent domaines n'en forment plus qu'un. — Inconvénients de la grande culture. — Culture par esclaves. — Pascua. — Plus assez de blé pour nourrir Rome. — Émeutes, pesle, famine. — Latifundia perdidere Ilaliam.
Le territoire primitif de Rome, celui qui fut annexé à la conquête ou à la fondation de la ville éternelle, étant très circonscrit % chaque citoyen ne reçut en partage que deux jugera de terre cultivable, lesquels furent portés plus tard à sept ^,
Chaque citoyen cultivait alors son champ, et le produit qu'il en retirait suffisait à ses besoins et à ceux de sa famille \
Mais, au fur et à mesure que Rome étendit ses conquêtes, les limites de Vager romanus reculèrent d'autant, et, avec elles, s'élargit le cercle des besoins, de l'ambition, des passions à satisfaire.
Dans la lutte d'intérêts opposés qui s'agitèrent dans ce cercle agrandi, les pauvres naturellement voulurent avoir une plus grande part, et les riches encore davantage. Mais les riches, nécessairement, à l'intérieur pendant la paix, comme à l'extérieur pendant la guerre, eurent encore le dessus sur les pauvres.
Donc, après avoir pillé le monde comme préteurs ou consuls, et les alliés comme gouverneurs, les patri-
* Voy. ci-dessus, p. 22.
' Voy. ci-dessus, p. 22.
3 Voy. ci-dessus, p. 23.