‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 42 sur 75 · Brigues électorales · texte numérisé non relu

Brigues électorales

Manuel du candidat. — L'art de solliciter les places. — Moyens pour assurer le succès de la rogalion, — Ambilus. — Poignées de main, etc. — Argent distribué aux électeurs. — Agents officiels de corruption. — Ce qu'il en coûtait dans ces marchés de voles. — Bataille électorale. — Résultats du suffrage universel. — Les deux plateaux de la balance. — L'or dans l'un, la misère dans l'autre.

Les lois ouvraient à tous les citoyens la carrière des magistratures ; mais , dans la réalité , cette carrière était fermée à ceux que leur fortune ou le crédit de leur famille ne plaçait point dans une situation exceptionnelle ^. Comme toutes les fonctions publiques s'obtenaient parles suffrages du peuple, ceux qui ambitionnaient de les obtenir ne songeaient à autre chose qu'à se faire des créatures dans chaque classe de la société. Pour réunir ces suffrages, au grand jour de l'élection, il n'y avait point de démarches, de faligues, souvent de bassesses que les Romains des familles illustres ne s'imposassent ou ne dussent s'imposer ^

Dès que le candidat avait atteint l'âge auquel la loi permettait de briguer la dignité de questeur, celle par laquelle on devait débuter, il paraissait dans la place publique revêtu d'une robe blanche (candida), et là,

* Cic, In Ferr ,111, 89.

' Voy. Du droit à l'oisiveté, Appendice, p. 327; et ci-dessus, p. i5.

* Voy. ibid.y p. 29 et 36j et ci-dessus, p. 44,

il mettait à profit les leçons qu'il avait reçues sur l'art de la brigue.

Cice'ron a fait un livre sur l'art de solliciter les places (de petitione consulalûs). Quatre moyens principaux y sont indiqués pour le succès de la rogation : l"* la science des noms des citoyens, nomendatio ; 2" les manières flatteuses, blanditiœ; 5" l'assiduité, assiduitas; A"" la générosité, benigmlas.

L'importance du troisième moyen est fortement mise en relief par Cicéron. Il ne suffit pas, suivant lui, de se trouver présent à Rome ou sur la place publique, il faut solliciter assidûment, revenir souvent à la charge auprès des mêmes personnes. Il faut se faire des amis. Il ne faut pas que personne puisse dire : Je lui aurais donné ma voix s'il me l'avait demandée avec plus d'ardeur et d'insistance. On rangeait dans la catégorie de ce troisième moyen les circuits répétés, amhitusy du candidat autour du Forum. De là les mots ambire, briguer, et amhitio, ambition. Les poignées de main jouaient un grand rôle, la veille et le jour de l'élection, prensabant. On se rappelle que Scipion Nasica, après avoir touché la main calleuse d'un laboureur, lui demanda s'il marchait sur les mains. Ce mot enleva à l'élégant patricien les suffrages du peuple à qui il demandait l'édilité * .

Le quatrième moyen, benignitas, était celui qui réussissait le mieux. Le candidat qui donnait le plus était sûr d'être le candidat préféré. La plèbe électorale, ne voyant dans l'élection que ses votes à vendre, devait nécessairement les livrer à celui des enchérisseurs qui les estimait au plus haut prix ^.

> Voy. Rome au siècle d'Auguste, par Dézobry, t. I, p. 386 et aliàs. * Voy. ci-dessus, p. 52.

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Dans le dernier siècle de la re'publique, la corruption était parvenue à ce point que les achats de suffrages avaient lieu à peu près publiquement. Il y avait des agents spéciaux, suffragalores , chargés de récolter le^ suffrages ; d'autres, les interprètes, chargés de les marchander; d'autres, les divisores, chargés de les payer; d'autres, les séquestres, chargés du dépôt des sommes à distribuer, etc. *.

La loi, pourtant, punissait les brigues de peines très sévères*, et semblait, par là, prohiber absolument de tels marchés. Mais, entre le principe de la loi et son application, on plaça des circonstances atténuantes ; pour apprécier le délit on en compta la somme; au delà d'un chiffre, l'achat des votes était coupable; il était innocent en deçà ^

Arrivait enfin le jour de la bataille électorale, de la bataille des comices, comme l'appelaient les Romains *. Bataille, en effet ! car ce n'étaient pas seulement des luttes pacifiques d'argent ou d'influence; c'étaient, depuis l'assassinat de Gracchus, des scènes sanguinaires qui se renouvelaient presque tous les ans ^ Presqu'à chaque élection, le Forum ou le Champ de Mars devenaient de véritables arènes. La plèbe, armée de frondes, de poignards et d'épées, et souvent ivre % venait combattre pour celui qui l'avait payé, et rarement l'assemblée se séparait sans que la terre fût souillée de sang, et qu'il restât des morts sur la place \

* Voy. Du droit à Voisiveté, p. 113.

2 Voy. ci-après, ch. VII, § 3.

3 Cic, Pro Plane, 18. — Suet., In Cœs., ch. IX.

* Val. Max., IV, 5, 3.

« Plut., Pompée, 76. — Appian.,2)e hell. cio., I, p. 600.

* Voy. ci-dessus, p. 202.

^ Plul., Cœs., 36. — Dézobry, I, p. 419.

Aiijsi, en pleine république, toutes les charges se vendaient, et se vendaient comme à l'enchère, sans que vendeurs et acheteurs songeassent à s'en cacher et encore moins à en rougir. Le consulat se briguait les armes à la main et se conquérait à force de largesses *. Clodius et Milon se disputèrent ainsi la préture ^. Pompée acheta le consulat pour Afranius, sa créature ^ Les sénateurs eux-mêmes, craignant les entreprises de César, se cotisèrent pour faire obtenir, à son détriment, le consulat à Bibulus*. Caton, si attaché aux anciens usages, y dérogea en cette occasion, et crut que cette infraction renfermait le salut de la république.

Autrefois, les candidats aux charges publiques en étaient quittes pour quelques amphores de vin. Au temps de Cicoron, Yerrès, dans une élection d'édiles, distribua cinq cent mille sesterces (plus de cent mille francs) ^ En l'an 599, une élection consulaire coûta dix millions de sesterces (plus de deux millions de francs) ^. Appien parle d'élections qui ont coûté le double \

Les candidats, comme on voit, n'avaient, à Rome, rien de blanc que le nom, et leur argent corrupteur, loin de profiter au peuple qui le recevait, l'appauvrissait encore plus en le dépravant davantage.

Notons, en passant, à ce sujet, qu'un grand nombre de faits se réunissent pour prouver que, dans les der-

* Dion., Cass., lib. XL, p. 159 et suiv.

2 Ascon., Argument, in Orat. pro Milone.

3 Cic, AdAitic, lib. l, Ep. XVI.

* Suel., In M., cap. XIX.

» Cic, In ferr., I, 8.

« Cic, AdQ.frat.,UJ^.

^ Appian., De bell. civ.^ II, p. 724.

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