‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 43 sur 75 · BRIGUES ÉLECTORALES · texte numérisé non relu

BRIGUES ÉLECTORALES

niers temps de la république, les classes n'étaient plus organisées d'après la cote des fortunes * . Il est constant qu'à une époque antérieure à la dictature de Sylla, les candidats aux dignités qui se donnaient dans les comices par centurie, achetaient les suffrages. Marius se fit ainsi nommer consul pour la sixième fois '^. Si la première classe, dont les suff*rages avaient tant d'influence dans les élections, eût représenté, en effet, la réunion de toutes les fortunes considérables, comment supposer qu'on pût l'acheter si facilement, je veux dire comment la fortune des candidats aurait-elle suffi à la corrompre? Le moyen d'expliquer, dans ce système, les démarches auprès des plus vils artisans, leurs cajoleries de toute espèce pour les gagner? On peut bien admettre que, riches ou pauvres, tous les Romains fussent à vendre, mais on se refuse à croire qu'il se trouvât des candidats assez riches pour acheter les suffrages de la majorité des citoyens aisés ^.

Conclusion :

Platon compare l'or et la vertu à deux poids qu'on met dans les plateaux d'une même balance, poids dont l'un ne peut monter sans que l'autre baisse*.

On peut en dire autant de la vertu et de la misère ; le poids de celle-ci monte d'autant plus que le poids de celle-là baisse davantage.

* Voy, ci-dessus, p. 16 et suiv.

* Voy. Plut., il/anm, 28, et ci-dessus, p. 228. ' Mérimée, Essai sur la guerre sociale^ § XIX.

* Plut., De Rep,, \ih. III.

§ix.

Rellglo.

La religion des Romains se grécise comme leurs mœurs. — Réseau qui enlace le peuple. — Dévotions des grands. — Six mille divinités. — Tous les vices déifiés par l'idolâtrie grecque. — Honteux mystères. — Pratiques abominables. — Superstition et incrédulité. — Remède de la misère en devient la source.

11 peut sembler étrange, au premier abord, de nous voir compter la religion au nombre des causes de la misère ; la religion, en effet, en est bien plus le remède que la source. Mais, il en a été de la religion des Romains comme de leurs mœurs; pures, dans le principe, elles ont fini par se corrompre. La religion même a commencé l'œuvre de corruption, car c'est par elle principalement que les mœurs se sont dépravées.

La religion des premiers Romains, féroce comme eux, s'était dépouillée, sous Numa , de ce qu'elle avait de barbare. Non-seulement les sacrifices humains, mais les sacrifices sanglants avaient disparu \ et Dieu était devenu un être infini, immatériel, invisible, qu'on ne pouvait représenter ni adorer sous aucune forme*.

Mais cette religion était trop simple pour un peuple qu'on voulait plonger dans les superstitions les plus grossières. Il en fallait une autre qui l'éblouît par une multitude de cérémonies bizarres, par des mystères affectés, et par des oracles obscurs dont les grands seraient les seuls dépositaires et les seuls interprètes. Tarquin l'Ancien fut le père de cette religion nouvelle.

* Ovid., Fast., lib. V, vers 339. — Plularch., Numa.

* Plularch., ibid.

C'est par lui que les divinités grecques firent irruption dans Rome. Dès lors, les autels de gazon firent place aux temples superbes , aux cultes fastueux , aux cérémonies idolâtres, etc. — Les sacrifices sanglants reparurent et, avec eux, l'art de trouver des présages d'avenir dans les entrailles des victimes * . Tous les dieux de l'univers trouvèrent asile à Rome; les patriciens seuls devinrent leurs prêtres, et la religion par eux devint un vaste réseau dont les mailles nombreuses étaient autant de pratiques , autant d'observances minutieuses qui enlaçaient le peuple de toutes parts et ne lui permettaient plus d'appartenir qu'à la main qui tenait le filet.

Ce qui maintenait le plus fortement le peuple dans cette dépendance, c'était non-seulement la croyance qu'il avait que les ministres des dieux étaient les organes des dieux mêmes, et que ce qu'ils enseignaient au peuple ne pouvait être que ce que les dieux mêmes leur avaient appris, c'était encore, et surtout, cette même croyance que le peuple voyait professer aux patriciens les plus haut placés, lesquels observaient si scrupuleusement et avec tant de sérieux les momeries les plus ridicules, qu'ils persuadaient aisément au peuple qu'ils étaient les premiers persuadés de ce qu'il leur importait qu'il crût.

Ainsi, jamais les grands ne parlaient qu'avec respect des pratiques les plus superstitieuses, et, quand il leur arrivait défaire allusion aux oracles, aux augures, aux mystères, ils le faisaient avec tant de réserve que Cicéron lui-même, l'incrédule Cicéron, disait : « Qu'il ignorait bien des choses que savaient les pontifes et que,

* Tertullien, Apoîoget., cap. XXV.

quand même il les saurait, il feindrait de les ignorer ^» Et non-seulement les grands se montraient religieux dans leurs paroles ; en fait, ils affectaient les dehors de la plus grande dévotion.

Ainsi, jamais le stuiat ne s'assemblait sans ouvrir ses séances par quelque acte pie, et jamais un sénateur ne prenait sa place sans faire des libations et offrir de Tencensaux dieux protecteurs^. De même, lorsque les magistrats entraient en charge, ils se rendaient au Capitole et ad! essaient des prières et des actions de grâces à Jupiter ^ Marc-Antoine tenait à honneur de faire partie de Tune des nombreuses confréries ou congrégations religieuses qui existaient à Rome, et dont étaient membres beaucoup de jeunes patriciens et de magistrats*. Scipion l'Africain , le vainqueur d'Annibal, était l'un des membres zélés de Tune de ces confréries. Il n'entreprenait jamais aucune affaire qu'il n'eût passé quelque temps en adoration dans la chapelle de Jupiter Capitolin ^ Jules César, qui n'a jamais passé pour dévot, se rendit au Capilole, à son retour d'Afrique, pour remercier les dieux des victoires qu'ils lui avaient accordées j il se mit à genoux sur lu première marche, et monta ainsi à genoux toutes les autres marches, jusque dans l'intérieur du temple ^.

Les simples particuliers n'étaient pas moins fidèles observateurs des moindres pratiques religieuses. Avant de sortir de chez eux, ils ne manquaient pas d'offrir à

* Cic, Pro domo, cap. XXX VI.

* Suet.,m^M5'Mst.,cap. XXXV.

» Tit.-Liv., lib. XXI, cap. 63. — Tacit., Annal, lib. XVI, cap. 22.

* Cic, Philipp., lib. 11, cap 34. — Plut., in Antonio, p. 801. 8 Val. Max., lib. I, cap. 2. — Tit.-Liv., lib. XXXVII, cap. 33. « Dio. Cass., lib. XLIII, p. 254, A.

leurs dieux domestiques du vin etderencens^ Le soir et le malin, ils faisaient leurs prières, prosternés aux pieds des images, et touchant la terre de la bouche ou du front ^.

(( La superstition, dit Polybe, qui produit le plus souvent des effets pernicieux dans l'esprit des autres peuples, est, à mon sens, ce qui aie plus puissamment contribue à la grandeur du peuple romain \ >j Mieux vaut dire avec Montesquieu : « Rome était un vaisseau tenu par deux ancres, la religion et les mœurs. » Et eu effet, aussi longtemps que ces deux ancres tinrent, et ils tinrent jusque vers les deux derniers siècles de la république, le vaisseau résista à tous les orages; mais, du moment où ils manquèrent, — et ils manquèrent tous deux à la fois, arrachés qu'ils furent l'un par l'autre du sol en pourriture qui ne les pouvait plus retenir, — le vaisseau sombra.

L'an 155 avant J.-C, les Athéniens envoyèrent en ambassade à Rome le stoïcien Diogène, le péripatéticienCritolaûs, et Carnéade le plus destructeur des philosophes sceptiques. En attendant que l'affaire qui les amenait fût mise en discussion, les trois députés donnèrent des leçons publiques. Là propagande qu'ils firent fut si active que, pour en arrêter les progrès, Gaton proposa de renvoyer chez eux au plus vite ces habiles et dangereux parleurs ^ Mais, il était trop tard; l'initiation était accomplie, et Carnéade, en partant, avait laissé dansRome, pour toujours, la desséchante philosophie du doute *.

* Plaut., Aul, Prol., vers 24.

2 Plin., lib. XXVm, cap. 2. — Martial, lib. X, Ep. 72.

3 Polyb.,lib. VI, cap. 54.

* Plifl., Hist. nai., VII, 30.

5 Duruy, Hist. des Rom., II, 18.

J'ai dit, en commençant, que ce fut plutôt la religion qui, en se corrompant , de'prava les mœurs, que ce ne furent les mœurs qui, en se dépravant, corrompirent la religion. Comment, en effet, les mœurs, que la religion primitive des Romains était parvenue à maintenir pures et austères pendant plusieurs siècles, auraientelles pu résister aux éléments de dissolution que la religion reformée enfermait dans son sein? Cette religion était grecque d'origine; c'est dire qu'outre la multiplicité de dieux de toutes sortes qu'elle comportait, — multiplicité telle qu'à la fin de la république Varron comptait jusqu'à six mille divinités à Rome, dont plus de trois cents Jijpiter différents % — cette religion était viciée dans son essence par tous les germes de dépravation qu'elle contenait, par toutes les débauches qu'elle autorisait, par toutes les impudicités qu'elle déifiait.

Nous avons décrit, dans un des paragraphes précédents, l'affreuse dépravation des mœurs de Rome sous l'empire. Eh bien ! nous n'avons pas signalé un vice, pas une lubricité, pas une infamie qui n'eût sa justifiation, son encouragement, son exemple dans les mystères de l'idolâtrie grecque.

Jupiter a séduit une femme en se changeant en pluie d'or ; pourquoi un simple mortel n'en ferait-il pas autant^? Ovide ne veut pas que les jeunes filles aillent dans les temples parce qu'elles y verraient combien Jupiter a fait de mères ^ Les femmes se prostituaient publiquement dans le temple de Vénus à Babylone*! Dans l'Arménie, les familles les plus illustres consa-

« Varr. apud Augusl., De Civit. Dei, lib. VII, cap. i7. » Ter., £'un., act. 3.

» Ovid., Trist., lib. II.

* HerodoL, lib. I.

craient leurs filles vierges encore à cette déesse*. Les femmes de Biblis qui ne consentaient pas à couper leurs cheveux , au deuil d'Adonis, étaient contraintes, pour laver cette impiété, de se livrer un jour entier aux étrangers. L'argent qui provenait de cette sainte souillure était consacré à la déesse^. Les filles, dans l'île de Chypre, se rendaient au bord de la mer avant de se marier et gagnaient avec le premier venu l'argent de leur dot*.

Rien de plus célèbre que le temple de Corinthe : il renfermait mille ou douze cents prostituées offertes à la mère des amours. Ces courtisanes étaient consultées et employées dans les affaires de la république comme des vestales*.

Lucien, dans les Dialogues des dieux, flagelle en riant les turpitudes de la mythologie. Junon se plaint à Jupiter qu'il ne la caresse plus, depuis qu'il a enlevé Ganimède; Mercure se moque avec Apollon de l'aventure de Mars enchaîné par Vulcain dans les bras de Vénus; Vénus invite Paris à l'adultère; Mercure dit à Pan : Tu caresses donc les chèvres ^ !

Les mystères d'Adonis , de Cybèle , de Priape, de Flore étaient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés à ces divinités^. (( On voyait à la lumière du soleil ce que l'on cache dans les ténèbres, et la sueur de la honte glaçait quelquefois l'infâme courage des acteurs ^ »

1 Strab., lib. XVI.

* Lucien, Dialogues des courtisans.

8 Just., lib. XVIII.

* Horat.,JS:p. 16, lib. I.

* Chateaubriand, Etudes historiques^ 3« partie. " Lactance, De faîsâreligione, lib. I.

"^ Chateaubriand, ub. sup.

Comment, au milieu de telles horreurs, une telle religion ne se serait-elle pas noye'e dans sa propre fange? Comment de tels dieux ne seraient-ils pas tombés de putre'faction, au milieu de la corruption générale engendrée par eux? Comment l'incrédulité universelle ne serait-elle pas née de la superstition universelle, et la Hagellation du mépris de la honte de l'adoration ? Comment Cicéron ne se fût-il pas moqué des augures? Et comment le peuple tout entier n'eût-il pas fini par battre des mains à ces maximes impies des voltairiens de l'époque : (cVous demandez où l'on va après la mort? Là où l'on était avant de naître. Il n'est rien après le trépas et le trépas lui-même n'est rien. »

Quœris quo jaceant post obilum loco ?

Quo non nata jacent.

Post morlem nihil est; ipsaque mors nihil est'.

Malheureusement, ne rien croire est pire encore que tout croire, et la superstition de l'incrédulité engendre encore plus de niaux que la superstition de la foi. Fanatisme et scepticisme sont deux éteiguoirs jumeaux dont les extrémités se rapprochent pour plonger la religion dans les ténèbres de l'abrutissement ou du doute. Ce sont deux champs de mensonges situés à deux limites opposées, l'un au delà, l'autre en deçà du champ des croyances viaies, et dont le sol, labouré par d'aveugles passions, ne produit que l'ivraie du vice et le chardon de la misère.

• Senec, Truas, acl. II, vers 398 et 395.

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