CHAPITRE VIII
Inefficacité dem moyens» pratiqués pour la solntion dn problème de la misère cliez les anciens. — Conclusion.
Résumé des efforts tentés par les Romains pour combattre et vaincre la misère. — Vains efforts ! — La misère brise ses dignes, et son flot monte toujours. — Pourquoi. — Causes multiples. — Les sept têtes de l'hydre. — La principale est la guerre. — L'art de la guerre, seule science économique alors connue. — S'enrichir par la guerre, c'est s'appauvrir dans la paix. — Paix improductive. — Ni industrie, ni commerce. — Plus même de commerce de grains. — Que devient l'or de Rome victorieuse? — Ploutocratie de capitalistes, et aristocratie des populaces. — Extrémités et pas de milieu. — Classe moyenne anéantie. — Vile multitude lui survit et lui succède. — Oisiveté. — Prolétaires. — Travail aux esclaves. — Justice aux mains des criminels. — JErarii. — Rome n'est plus qu'un cadavre. — Le pauvre n'a plus qu'à fuir. — Fuir Rome devient son idée fixe. — L'Orient est son espoir. — C'est de l'Orient que vient la lumière. — C'est de l'Orient que viendra son salut. — In hoc signo vinces. — f.
Si jamais peuple chercha avec énergie à résoudre le problème fatal de la misère, posé, comme un sphinx terrible, au cœur des sociétés antiques, ce fut assurément le peuple romain. Aucun peuple, en effet, n'a combattu le monstre avec des armes plus vigoureuses et des efforts plus multipliés ; aucun n'a dépensé pour le vaincre plus de soins, plus de temps, plus d'argent.
Nous avons vu que Yhêriliié, \â puissance paternelle, le patronat, Vhospitalité, étaient, chez les anciens, autant d'institutions sociales qui avaient pour objet de mettre à l'abri du besoin les esclaves, les femmes, les enfants, les clients^ les affranchis, les étrangers pauvres.
Nous avons vu que les lois agraires, les lois annonaires, les fêtes épulaires, les congiaria, la sportule^ les
élablîssements et sociétés de secours publics, étaient chez eux autant crinstitutions de bienfaisance, qui avaient pour objet de suppléer, pour les classes nécessiteuses, à Tabsence des hospices et des hôpitaux de nos jours.
Nous avons vu que le travail industriel^ abandonné d'abord comme œuvre vile aux seuls esclaves et affran* chis, fut ouvert plus tard, concurremment avec l'agricuiture et les armes, comme une ressource honorable à tous les citoyens libres, et que son organisation fut combinée de telle sorte, qu'en étant enchaîné iriévocablement à son métier, l'ouvrier pût l'être en même temps à la certitude de pouvoir tirer sa subsistance de son travail.
Nous avons vu enfin que la providence sociale, en même temps qu'elle réprimait à Rome les écarts de la pauvreté et les abus de la richesse, s'étendait, sous toutes les formes, à tous les âges, à tous les besoins, et que nulle part, depuis, nulle taxe des pauvres n'atteignit ni cette étendue, ni cette proportion.
Et pourtant tout cela fut vain ! La misère marcha croissant : vires acquirit eundo. Les crimes augmentèrent, et l'âge de fer parvint à son apogée. « Il n'y eut plus ni pudeur, ni vérité, ni bonne foi. A leur place parurent les fraudes, les ruses, les embûches, la violence, et la criminelle passion de la propriété. On ne vécut plus que de rapine, etc. «
Fugere piidor, verumque fidesque ; la quorum subiere locum fraudesque, dolique, Insidiaeque, et vis, et amor sceleratus Uabondi. Vivilur ex raplo, etc. *
Avec cela, les mendiants pullulèrent, la prostitution ^ Ovide, Metam., llv. I.
s'élargit, de plus nombreures prisons s'ouvrirent *, la race libre disparut sous la race esclave, les campagnes stériles se dépeuplèrent, la famine suivit les disettes de blé,..; Rome mourut enfin du mal même qu'elle s'était, depuis tant de siècles, convulsivement efforcée de guérir!
C'est que ce mal tenait à des causes multiples, dont chacune avait les sept tètes de l'hydre : — servilus^ — familia, — latifundiay — usiira, — vecligalia, — diviliœ^
— Inxm, — libidines, — (lagiiia, — religio, — olium^
— laborl etc., etc.
C'est que ce mal avait sa source première là où les remèdes appliqués ne pouvaient l'atteindre.
Cette source première, c'était le fait même de l'existence, le fait constitutif et normal de la république romaine, — la guerre.
Les Romains n'ont jamais vécu que pour combattre, asservir tous les peuples, et s'enrichir des dépouilles de l'univers. On peut dire même que, depuis l'époque où Romulus et ses successeurs s'étaient mis en guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes et des terres, jusqu'à celle où Rome, devenue la capitale du monde, étendit son bras dominateur sur TEurope, l'Asie et l'Afrique, l'agrandissement, la conquête et les dépouilles de l'ennemi, furent le principe de toutes ses institutions, le mobile de toutes ses entreprises, le but de toutes ses pensées, la pensée de toute sa politique. L'art de la guerre, seule science économique alors connue, fut donc, pour les Romains, le seul art possible de s'enrichir^.
* Voy. ci-dessus, p. 414.
* Voy. de Villeneuve Bargeraoût, Hkt, de l'écott, polit., I, p, 173, 189,800,
Mais, Fart de s'enrichir par la guerre, qu'est-ce autre chose que l'art de s'appauvrir dans la paix?
La force de Rome républicaine résidait tout entière dans la classe moyenne des citoyens propriétaires, des citoyens laboureurs. En temps de paix, ces citoyens cultivaient eux-mêmes leurs champs. C'était leur seul moyen d'existence. En temps de guerre, ils quittaient la charrue pour le glaive, et composaient ces invincibles légions qui subjuguèrent le monde ^ Or, des six cent mille citoyens, — dont cent trente mille capables de porter les armes, — que comprenait le recensement général de la population romaine sous le consul Valerius Publicola ^, il n'en restait plus, en l'an 149 avant J.-C, que trois cent trente-huit mille, dont la majeure partie était composée de prolétaires qu'une juste défiance, plus encore que leur pauvreté, tenait éloignés des armées. Ce cens tomba même à trois cent dix-sept mille, en l'an 151, ce qui fit que le censeur Metellus, efîrayé, proposa de contraindre tous les célibataires au mariage. Ce cens, il est vrai, s'éleva, plus tard, jusqu'à quatre cent cinquante mille citoyens; mais c'est alors que Tite-Live, effrayé à son tour du grand nombre de prolétaires et d'atfrançhis qui en composait l'immense majorité % fit entendre ce cri de tristesse : « Rome, qui levait contre Annibal, vingt-trois légions, n'en pourrait qu'à peine armer huit aujourd'hui^.
L'art de s'enrichir par la guerre avait amené ce résultat !
Depuis, surtout, qu' Annibal avait passé l'Ebre, la
■* Voy. ci-dessus, p. 23 et suiv.
^ Voy. de Beaufort, Rep. rom.
' Voy. ci-dessus, p. 81 .
♦ Voy. Duruy elles auteurs qu'il cite, Hist. des Rom. y II, p. 41.
guerre avait décimé sans relâche la population militaire, c'est-à-dire la population des campagnes. Quarante mille Romains au moins étaient toujours retenus sous les drapeaux, c'est-à-dire le huitième de la population totale et le quart peut-être des hommes [)ropres au service. Aujourd'hui, on ne lève qu'un soldat sur cent habitants, et il ne sert que six ou huit ans. A Rome, on en prenait un sur huit, et il pouvait être jusqu'à vingt-trois fois enrôlé *. Un service si actif ne pouvait qu'être très meurtrier ; et comme les perles tombaient sur une classe restreinte, cette classe devait nécessairement décroître avec une désastreuse rapidité^. Dans les seules dix années de la guerre furieuse que se firent Marins et Sylla, cent cinquante mille Romains périrent par le glaive, et la perte des Italiotes fut au moins aussi considérable. Pendant cette courte période, le triomphe momentané de chaque parti fut signalé par des confiscations, des pillages, des incendies, des massacres, des destructions de villes. Il n'y avait pas, en Italie, de cité si petite qui n'eût vu dans son sein plusieurs révolutions, images réduites du grand bouleversement de la république. Au milieu de ces épouvantables catastrophes, la classe moyenne, celle des petits propriétaires, en général, attachée au parti de Marins, avait presque entièrement disparu ^ Exposée depuis longtemps aux envahissements des riches, elle avait à subir encore l'insolence et la rapacité des colons militaires de Sylla qui, au lieu de cultiver les champs que leur général leur avait donnés, enlevaient par la force les récoltes de leurs voisins, et vivaient à leurs dépens
* Duruy, ub. sup.^ p. 42.
2 Voy. ci-dessus, p. 29.
^ Mérimée, Essai sur la guerre sociale, § i2.
comme en pays ennemi. Ces vétérans, répugnant aux liens du mariage, et ne pouvant s'assujettir aux soins d'élever une famille, usaient dans la débauche le reste de leurs forces, et s'éteignaient sans laisser de postérité ^ Entre des populations agricoles, dépouillées et proscrites, et ces colons paresseux et rapaces, l'Italie se changeait en un désert, et l'ulcère dont Tiberius Gracchus avait signalé l'apparition s'était étendu sur le corps social, et déjà était devenu incurable ^,
Ajoutons que, pour beaucoup, la guerre était devenue un métier. Quand l'expédition promettait du butin, les consuls ne trouvaient que trop de volontaires; mais venait-il un licenciement, fallait-il reprendre la pioche et la bêche, et les travaux de tous les jours, et la sobriété de tous les instants, alors, épouvantés, tous fuyaient à Rome oii ils allaient grossir, auprès de leurs anciens chefs, la foule servile des clients. En vain leur offrait-on des terres, ils n'en voulaient pas. Le sénat en envoya comme colons à Antium, à Tarente, à Locres et dans vingt autres places; au bout de quelques années, ils étaient tous enfuis '.
Dès le temps des Gracques, cette foule s'était immensément accrue. Les deux ordres, — patriciens et plébéiens, — n'avaient pas encore terminé leur querelle séculaire que déjà se montraient ceux qui devaient renverser et le patriciat et la noblesse plébéienne et la liberté. Au-dessus du plébéien devenu quirite, en dehors des centuries et des tribus, vivaient les affranchis qui, déjà, pullulaient, les gens de métier, les mar-
* Voy. ci-dessus, p. 329.
* Mérimée, ub, sup.
* Duruy, u6. sup.^ II, p» 43.
chands, les habitants des municipes sine suffragio qui s'étaient établis à Rome \ les œrarii, enfin ^ , tous citoyens, mais frappés d'incapacité politique, exclus des légions, repoussés des charges et ne votant jamais. Organisés en corporations, avec des assemblées, sans doute, et des chefs, comptant parmi eux des hommes actifs, intelligents, ils formaient une classe d'autant plus dangereuse qu'ils représentaient, bien mieux que les vrais plébéiens, par la diversité de leur origine et la tache de leur naissance ou de leurs professions, le principe révolutionnaire qui devait ouvrir Rome à tous les peuples ^
Les classes riches, aisées, ne pouvaient voir qu'avec effroi au-dessous d'elles, non plus les pauvres de Rome, populace paresseuse, au moins frugale, résignée maintenant à ses misères, et ne demandant, pour vivre dans le repos, que quelques mesures de blé, mais cette autre populace, ayant le goût et le besoin de la débauche; mais ces hommes aux regards sinistres , à la main prompte, ennemis de l'ordre et de la société, quelque gouvernement qui la régît, et vivant à ses dépens de mille industries condamnables*.
Et chaque jour cette tourbe menaçante augmentait. C'était hier un candidat ruiné qui y tombait pour y
* Les habitants des municipes qui avaient le droit de cité sine suffragio, les Italiens qui s'établissaient à Rome, après avoir reçu le jus commerça, ei mùme \ejus connubii, étaient dans la même catégorie que lesœrarii (Aul. Gell., XVI, 13).
* Les œrarii différaient des prolétaires ou capite censi en ce qu'ils comptaient pour leur argent , non pour leurs personnes. jEra pro capite prœbebant. On ne les armait qu'en cas de péril extrême (Den. d'Haï., II, 28; IX, 25).
8 Duruy, Hist. des Rom., I, p. 258.
* Duruy, II, p. 360.
chercher des capteurs de testaments ou des faux témoins; ce sera demain un jeune noble qui viendra y prendre des meurtriers à gages. Longtemps il ne sortit de là que des crimes isoîe's, des crimes individuels. Galilina en fit soi'tir un crime collectif, un crime politique; et, comme lui, tous les agitateurs de leur pays y trouvèrent leurs recrues les plus déterminées, les plus prêtes à tout *.
La concorde et la paix ne pouvant régner entre des éléments de population aussi antipathiques, aussi contradictoires, le bien-être des masses, qui n'eût pu résulter que de leur accord, que de leurs efforts communs, ne pouvait prendre racine parmi eux. L'esprit d'antagonisme et de division élevait d'ailleurs devant ce bien-être un obstacle éternel, — obstacle d'autant plus insurmontable qu'il tenait à l'essence même de la république.
« On n'entend parler dans les auteurs, dit Montesquieu, que des divisions qui perdirent Rom.e, mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu'elles y avaient toujours été , et qu'elles y devaient toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il fallait bien qu'il y eût à Rome des divisions; et des guerriers, si fiers, si audacieux, si terribles au-dehors, ne pouvaient pas être bien modestes au-dedans. Demander, dans un Etat libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouloir des choses impossibles ; et, pour règle générale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans
• Voy. Duruy, ub. sup.
un Etat qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n'y est pas*. »
Mais, cette liberté tumultueuse était-elle donc la liberté? Non, non! Ce n'était, ce ne pouvait être que la servitude de la liberté, servitude qui enchaînait, de son anneau de fer le plus lourd, le plus grand nombre au plus petit, — le plus grand nombre ne possédant rien au plus petit nombre possédant tout.
Entre ces deux classes inégales de citoyens également libres, occupant, l'une, le plus bas, l'autre, le plus haut degré de l'échelle sociale, Rome n'avait plus à placer sa classe agricole, sa classe moyenne intermédiaire, cette classe sobre et laborieuse qui produit plus qu'elle ne consomme, et qui constitue la véritable richesse des empires. De là, l'antagonisme éternel du patriciat et du prolétariat, au sein de la république romaine, faute d'un trait d'union qui rapprochât ces deux extrêmes opposés.
A défaut de l'agriculture, stérilisée par les latifun-dia et l'esclavage ^, Tinduslrie seule eût pu être ce trait d'union ; car a l'industrie élève peu à peu les hommes à l'aisance et à la richesse, les rapproche peu à peu de l'égalité, réconcilie le pauvre avec le riche, en laissant au premier l'espoir de s'asseoir un jour sur une terre à lui, de pouvoir enfin essuyer la sueur de son front, et reprendre haleine^. » Or, l'industrie citoyenne n'existait pas sous la république; l'industrie servile y était seule connue^. Le travail de ses esclaves suffisant au riche, le riche n'avait jamais besoin du pauvre. Le pau-
* Montesquieu, Grand, et décad, des Bom., IX.
* Voy. ci-dessus, p. 135 et 446. , « Michelel, Hist. rom., 1, p. 152. ■
* Voy. ci dessus, p. 64 et suiv.
vreet le riche, enfermés dans la même cité, étaient donc condamnés à se regarder éternellement d'un œil de haine, placés qu'ils étaient en face l'un de l'autre, et séparés l'un de l'autre par une éternelle barrière*.
Quels sont, demande Aristote, les États le plus exposés aux mouvements populaires? Ce sont ceux, répond-il, où il ne se trouve que des pauvres et des riches, c'est-à-dire des extrémités et pas de milieu^.
Tel était le cas de la république de Rome à son déclin.
Le seul milieu qui existât, à Rome, entre les riches et les pauvres, c'était l'oisiveté citoyenne, leur lien commun. — Riches et pauvres, en effet, étaient également oisifs, c'est-à-dire passant leur vie, en temps de paix, — les uns à jouir de leur fortune, sans rien faire, — les autres à mendier les secours de la sportule ou de l'annone, sans travailler, — comme au temps de l'âge d'or :
Sine mililis usu Mollia securœ peragebant olia génies ^.
Ainsi, n'ayant pas même contre la misère la ressource du travail des artisans, les pauvres citoyens de la plèbe urbaine n'avaient pour vivre que les ressources mêmes de leur oisiveté.
(( Des fêtes continuelles, de fréquentes distributions, et le préjugé qui notait le travail d'infamie comme un vice, nourrissaient l'oisiveté des pauvres, » dit un historien. « Écouter les orateurs du forum, courir aux jeux pendant des semaines entières, assiéger la porte des grands et leur faire cortège ; mais aussi vendre sa
* Michelet, ub. sup.
* Aristote, Politique, liv. IV, ch. 4.
* Ovide, Métam.j liv. I.
voix, son témoignage, et, au besoin, sonbras, tels e'taient leurs uniques soins. On le leur avait dit : le peuple-roi doit vivre, sans rien faire, aux de'pens du monde vaincu *. »
Oui... Mais l'oisiveté citoyenne, — préjugé national, droit constitutionnel dont nous avons expliqué la savante et politique organisation *, — fut précisément une cause, la cause originelle, la cause permanente de la misère du prolétariat romain, — car l'oisiveté, même organisée, ne put produire à Rome que ce que l'oisiveté peut produire partout : — la misère !
« Ainsi, la république se mourait, et le peuple était plongé dans la plus affreuse misère. Le cens marquait pourtant alors un plus grand nombre de citoyens qu'auparavant; mais ce grand nombre n'était plus l'indice de la prospérité du pays ; c'était, au contraire, le signe de sa décadence. Car Rome, alors, regorgeait de citoyensprolétaires et manquait de citoyens -soldats^; car, alors, le peuple n'était plus que ce que disait Gatilina : w Un corps sans tête et une tête sans corps; » une foule immense de pauvres, et, au-dessus d'elle, bien loin, quelques nobles plus riches et plus fiers que des rois *. »
A ces quelques nobles privilégiés appartenait le droit exclusif non-seulement de rendre la justice à tous, mais de se la rendre seuls à eux-mêmes, c'est-àdire d'être leurs seuls arbitres dans leur propre cause ; ce qui faisait que le jugement des crimes était exclusivement remis aux criminels \
* Duruy, II, p. 51.
' Voy. notre ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 68 et suiv.
» Voy. ci-dessus, p. 30, 81, 137, 148.
* Duruy, ub. sup.^ p. 40. — Et ci-dessus, p. 15, 43, 189.
^ Après la \ictoire de Paul Emile, le sénat substitua aux jugements
Les chevalier^ aussi eurent la justice!
Les chevaliers étaient les traitants de la république; ils étaient avides ; « ils semaient les malheurs dans les malheurs, et faisaient naître les besoins publics des besoins publics. » Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu qu'ils eussent été
sans cesse sous les yeux des juges Lorsqu'à Rome
les jugements furent transportés aux traitants, il n'y eut plus de vertu, plus de police, plus de lois, plus de magistrature, plus de magistrats ^ « Une profession, dit xMontesquieu, qui n'a ni ne peut avoir d'objet que le gain ; une profession qui demandait toujours, et à qui. on ne demandait rien; une profession sourde et inexorable, qui appauvrissait les richesses et la misère même, ne devait point avoir les jugements ^. »
Une telle justice, d'ailleurs, était en parfait accord avec la partialité de la loi; car la loi avait, comme elle, deux poids et deux mesures, et c'était toujours aux riches qu'étaient réservées les faveurs de sa balance.
Ainsi :
Les Romains mettaient en croix l'homme du peuple qui volait; et le magistrat, convaincu de meurtre ou d'empoisonnement, n'était soumis qu'à la déportation ^
Surprenait- on l'épouse en flagrant délit d'adultère;
populaires quatre tribunaux permanents, Quœstiones perpetuœ (an 149 av. J.-C), composés de sénateurs qui connaissaient des causes criminelles, et particulièrement des crimes dont les sénateurs pouvaient se rendre coupables, de la brigue, de la concussion, du péculat, etc.
^ Michelet, Hist. rom., II, p. 153.
* Montesquieu, Espr. des lois, XI, p. 17.
» Digest., liv. XLVIH, lit. 8, loi 16; et tit. 19, loi 13, et loi 28, § IS.
on ôtait impunément la vie à son amant, s'il était plébéien ; mais, s'il était patricien, l'exil punissait le mari qui vengeait son outrage *.
Le crime qui insulte à la population et aux mœurs était, de même, l'objet d'une partialité protectrice des débauches des grands. Dans le temps même où il existait moins d'inégalité entre les citoyens, sous la république, on n'avait prescrit qu'une amende contre un délit qui, tenant à l'abus des jouissances, n'était guère commis que par le riche. D'illustres coupables le firent ensuite excuser. Adrien même osa le consacrer : il divinisa l'objet de son infâme passion, et la loi fléchit avec respect devant les turpitudes d'un empereur^. La loi, sans doute, pensait être assez rigoureuse, en n'exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition ^
Nous avons vu, du reste, comment étaient exécutées par les législateurs les lois les plus morales et les plus sévères *.
De là, ce mot de Plante parlant des injustices de la justice de son temps : « Si Jupiter ouvrait son temple aux magistrats prévaricateurs, il n'y aurait pas assez de place pour eux au Gapitole ^ »
Quand le mépris des lois et des mœurs couronne les sommités du pouvoir, la dépravation et la misère des masses ne peuvent qu'en miner promptement la base.
Aussi, voyez : Quand, sous la faux du temps et sous la hache des triumvirs et des empereurs, bien moins
* Jbid., lit. 50, loi 24. — Cod., liv. IX, lit. 9, loi 4.
* Nov., 77 et d41. — Pasloret, Lois pénales, t. H, p. 79. ' Chateaubriand, Etudes historiques, troisième partie.
* Voy. ci-dessus, p. 211, 215, 429 et 432. » Plaut., Curcul, V, p. 276.
45è INEFFICACITÉ DES MOYENS PRATIQUÉS.
encore que sous la dent du ver rongeur du vice et de la misère, la tête de la société romaine tomba, que resta-t-il du peuple romain?... Un cadavre.
Ce cadavre, encore chaud au cœur, deux grands hommes, les deux frères Gracchus, avaient entrepris de le rappeler à la vie par la propriété et le travail * ; mais, la propriété et le travail, devant nécessairement éloigner de l'enceinte et de la vie oisive de Rome la vile multitude qu'ils avaient pour but de moraliser, la vile multitude, par horreur du soc et de l'outil, assassina, poussée par les patriciens, les deux nobles tribuns qui voulaient la sauver ^
Ce cadavre, à leur tour, les empereurs tentèrent de le galvaniser par l'électricité de leurs largesses ; mais ces largesses, en achevant de corrompre le peuple, firent seulement que les plus odieux empereurs en furent les plus aimés, les plus respectés, les plus regrettés *, et que Rome, jadis la tête des nations, resta plus que jamais l'aristocratie des populaces.
Ces largesses, d'ailleurs, bornées à une seule ville, constituaient un privilège exorbitant, dont avaient à souffrir toutes les autres; car « Rome n'était plus seulement dans Rome, » et le titre de citoyen romain était étendu à tous les habitants de l'empire. Or, tandis que la foule privilégiée de la ville éternelle touchait régulièrement la rente de la liste civile frumentaire que lui avait constituée César, comme supplément aux tables des censeurs, le peuple des provinces, qui en payait les frais, jeûnait de sa propre abondance et se ruinait
* Voy. ci-dessus, p. 322,
* Voy. ci-dessus, p. 325.
' Voy. ci-dessus, p. 36S.
de sa propre richesse. De sorte que, en entretenant la paresse, c'est-à-dire la misère du peuple oisif auquel elles étaient faites, les largesses des empereurs produisaient la misère du peuple laborieux qui était forcé d'y subvenir.
Quant au travail que les empereurs avaient prétendu affranchir, cet affranchissement ne fut, pour les travailleurs, qu'un changement de servitude. Sous l'empire, d'ailleurs, comme sous la république, l'industrie romaine s'étant restreinte aux besoins usuels de la famille ou de la cité, l'absence de tout commerce, de tout échange, de toute transaction de négoce avec les autres peuples , dut frapper de stérilité et d'impuissance les forces productives dont elle eût pu disposer.
Le commerce agricole lui-même, le commerce des grains et des subsistances, le seul que fissent les cultivateurs, et qui nourrit l'homme longtemps, finit par lui manquer également, et par lui devenir même une source nouvelle de misère.
Autrefois les petits cultivateurs nourrissaient Rome; mais, depuis qu'on y amenait les blés d'Afrique, de Sicile et de Sardaigne, cultivés à meilleur compte par des troupeaux d'esclaves, dans des terres plus fertiles, cet immense marché leur était fermé. Ils voyaient donc baisser, par la concurrence des blés étrangers, le produit de leur travail, et, par la concentration des propriétés, la valeur de leur patrimoine. Chez nous, l'équilibre se conserve dans les conditions par la diversité des sources de fortune, dont une seule classe ne peut avoir le monopole. Les agriculteurs, les industriels et les commerçants renouvellent sans cesse, par leur concurrence; cette classe moyenne qui est la plus sûre gar-
4rO INEFFICACITÉ DES MOYENS PRATIQUÉS.
dieniie de la liberté. A Rome, il n'y avcoit pour le peuple qu'un moyen d'aisance : la propriété foncière et le travail agricole. L'une diminuant de valeur, et Fautre devenant plus rare, l'aisance du peuple aussi diminuait. De la gêne à la misère, il n'y a qu'un pas*. Ce pas fut bientôt franchi, et rul autre, depuis, ne se fit en arrière.
Rome, pourtant, avait de l'or, tout l'or de la guerre. Mais qu'est-ce que l'or de la guerre, sans l'indue trie pacifique qui le féconde? un fonds qu'on mange, sans ses revenus. C'est ce que fut l'or du monde va'ncu aux mains de Rome victorieuse.
Rome victorieuse avait fait de son aristocratie quiritaire une ploutocratie de capitalistes, c'est-à-dire une pure aristocratie d'argent. Or, « dans une aristocratie d'argent, sans industrie, c'est-à-dire sans moyens de créer de nouvelles richesses, chacun cherche la richesse dans la seule voie qui puisse suppléer à la production, dans la spoliation. Le pauvre devient toujours plus pauvre, le riche toujours plus riche. La spoliation de l'étranger peut faire ti ève à la spoliation du citoyen ; mais, tôt ou tard, il faut que celui-ci soit ruiné, aTfamé, qu'il meure de faim, s'il ne périt à la guerre^. »
C'est ce que le peuple ruiné, affamé, comprenait très bien, alors que, sentant son impuissance à faire sortir par lui-même et pour lui-même aucun bien-élre delà paix improduclivequ'on lui faisait,il n'entrevoyait qu'un seul moyen de se soustraire aux dures nécessités qu'elle faisait naître pour lui, c'était de quitter pour toujours « sa ville éternelle, bâtie par les dieux pour devenir la reine
* Duruy, m6. sub., p. 4S.
* Michelet, Hist. rom., Il, p. HZ.
du monde, » sol sacré devenu pour lui un sol maudit.
Cette pensée d'expatriation était comme une idée fixe, comme une hallucination qui s'emparait de ses esprits à chaqiie crise de misère.
¥wv, fuir la misère, loin de sa source, fiuite de pouvoir la vaincre à sa source même, tel est donc le remède suprême, le remède unique que le peuple, dans son désespoir, entrevoit et essaye à tous ses maux, malgré le Cédant arma togœ de Cicéron.
Tantôt, il se retire sur une montagne d'où ses chefs oot grard'peineà le rappeler*; tantôt, il veut aller s'établir à Yeïes, projet qui faillit se réaliser ^.
Tantôt, c'est Sertorius qui, pour fuir la tyrannie de Sylia, s'en va planter son étendard en Espagne, suivi d'un si graud nombre de Romains, que bientôt «Rome n'est plus dans Rome ^ ».
Tantôt, c'est Crassus qui entraîne avec lui en Asie une foule de citoyens, et des meilleurs, qui y oublient les boucliers sacrés et le feu de Vesta, et s'y marient à des femmes barbares, comme si Jupiter n'était plus au Gapitole *.
Sous la dictature de César, il est question d'émigrer en masse et de transférer le siège de l'empire dans Ilion ou dans Alexandrie ^
Apvès les désastres da triumvirat, la fièvre d'émigration reparaît, et, cette fois, c'est pour ne plus finir; — pour ne plus finir qu'avec le vieux monde.
* Voy. ci-dessus, p. 158 et 167.
« Plut., Camille, XIV.
» Rome au siècle d'Auguste^ I, p. 290.
* Horat., Od.,\, liv. 3.
* Suet., Jul Cœs.f LXXIX. — Voy. Rome et ses novateurs, lî, p. 102 et 107.
Or, le vieux monde va mourir ; et déjà l'étoile du monde nouveau brille, radieuse, à tous les yeux, dans la pénombre de l'Orient...
Car, c'est vers l'Orient que se tournent intuitivement tous les regards, toutes les aspirations, toutes les espérances :
L'Orient ! — le pays des merveilles !
L'Orient! — d'où s'échappent, au-devant des âmes souffrantes, des voix d'anges qui crient aux affligés ; « Voici votre Rédempteur qui vient ! »
L'Orient ! — d'où l'œil ardent de la foi qui se révèle voit pendre et flotter vers la terre le labarum mystérieux qui contient le signe du salut de l'humanité dégradée, et, dans ce signe, la solution tant cherchée du problème de la pauvreté :