TROISIÈME PARTIE
PREMIER MÉMOIRE
De la Langue , considérée sous le rapport du
diagnostic.
rji 5°. Les médecins, en général, attachent, avec raison, beaucoup d’importance à Fexainen de la langue. La plupart d’entre eux croient y voir le tableau fidèle de l’état de l’estomac et des intestins. Des faits très-nombreux m’ont conduit à des idées différentes : c’est le résultat de ces observations qui fait le sujet de ce travail. Ce Mémoire renfermera des opinions contraires à celles que j’ai publiées dans l’article Papilles du Dict. des Sciences méd. J’ai juré un peu trop alors sur la parole du maître. Pourquoi lîésiterais-je à m’élever contre une première manière de voir, quand celle-ci cesse de me paraître juste? Dans l’exposé des faits qui vont suivre, je fais abstraction des affections pathologiques dont la langue peut être le siège.
Ve la rougeur de la langue , considérée comme
signe.
71G0. A. Lorsque le pouls est fort, fréquent, plein, développé; lorsque les veines contiennent beaucoup de sang; que les capillaires de la peau, de la conjonctive palpébrale, delà membrane des joues, des lèvres, du pharynx, des gencives sont rouges, la langue participe à cette coloration; quelquefois alors la teinte de celle-ci est plus intense; mais il faut se rappeler que les papilles linguales, spongieuses, érectiles, contiennent beaucoup de vaisseaux.
717°. A la suite de larges évacuations de sang par la lancette ou par hémorragie, les tissus pâlissent, et la langue perd aussi sa rougeur. Dans les maladies chroniques où il y a eu des pertes abondantes de liquides, et où l’hématose languit, la langue est peu colorée.
718°. C. Chez plusieurs malades atteints àe gastrite aiguë bien avérée, dans des cas de choiera morhus , d’ entérite, de dyssenterie avec peu de réaction fébrile, la langue était plus ou moins pâle : ceci avait surtout lieu à l’état chronique. Il n’est pas de praticien qui n’ait vu de larges ulcérations de l’estomac sur le cadavre, sans que, pendant la vie, la langue ait présenté de la rougeur.
71 90. D. Dans les fièvres traumatiques, sans symptômes gastriques, la langue est souvent très-
rouge. Dans la pneumonie aiguë, bien qu’on n’observe pas de symptômes gastro-intestinaux, lorsque le cœur accélère son action, avant les évacuations de sang, la langue est généralement vermeille; elle pâlit après les saignées, bien que les poumons restent malades, et alors même que le foie et l’estomac se prennent consécutivement.
7 20°. E. Les enduits qui recouvrent la surface linguale ne laissent quelquefois à découvert que les bords qui circonscrivent celle-ci ; alors la langue est entourée d’un limbe vermeil. Si on enlève ces enduits, l’organe paraît être partout également coloré. Or, tout ce qui a été dit précédemment de la rougeur uniforme de la langue, se rapporte à cette coloration partielle.
7210. F. La pointe de la langue est souvent beaucoup plus vermeille que les autres régions de l’organe. On a considéré cet état comme un signe d’entérite aiguë, et je crois même qu’il en est fréquemment ainsi. Mais il faut faire bien attention, dans ce cas là, à la manière dont le malade montre la langue. Lorsqu’il la contracte de telle sorte qu’il lui donne une forme cylindroïde en même temps qu’il la porte en avant, les papilles de la pointe de l’organe se pénètrent de sang et paraissent vermeilles, tandis que le reste de la langue est alors beaucoup moins rouge. C’est ici un phénomène dû à la compression musculaire qui exprime le sang, le porte vers la pointe de l’organe, ou 11e permet pas son retour par les veines. Dans plusieurs cas où la pointe de la langue, tirée hors de
la bouche et contractée, me paraissait très-rouge, elle prit, aussitôt qu’elle fut rentrée dans l’arcade dentaire inférieure, la meme coloration que le reste de la membrane muqueuse. C’est seulement quand la langue est aplatie, et que les muscles sont dans le relâchement, qu’il faut tenir compte île la rougeur de l’extrémité linguale. Il est quelquefois utile, dans ce cas, pour éviter la contraction musculaire, et pour bien examiner la langue, de ne pas la faire tirer hors de la bouche, mais seulement de faire ouvrir largement celle-ci.
De la sécheresse et de T humidité de la langue, considérées comme signes.
722°. A. Les causes de la sécheresse de la langue peuvent être, ou le défaut de sécrétion de la salive et du mucus, ou l’absorption, ou enfin l’évaporation.
723°. B. Le défaut de sécrétion de la salive est fort rare, si tant est qu’il ait jamais lieu. Dans plusieurs cas où la langue était très-sèche, la membrane muqueuse paraissant humide, la salive coulait, et, si l’on faisait pencher la tête sur le côté et en bas, ce liquide s’écoulait par l’angle de la bouche correspondant. Serait-ce le défaut d’exhalation sur la surface de la langue qui déterminerait la siccité de celle ci? Je ne le pense pas, car c’est évidemment la salive, et non le fluide sécrété sur la surface linguale, qui est la cause de l’humectation habituelle de cette surface.
724°. C. Il faudrait que l’absorption fût bien active, pour s’emparer de toute la salive et de tout le mucus qui couvrent la surface de la langue. 11 me semble qu’il est impossible de regarder l’inhalation comme la principale cause de la sécheresse de cet organe.
72 5°. D. C’est, je le crois, l’évaporation qui cause le dessèchement de la surface linguale. Placée à l’entrée des voies aériennes et sur le passage de l’air, la langue est sans cesse en contact, lorsque la bouche est ouverte, avec un courant d’air. Tantôt celui-ci entre dans le poumon, et tantôt il en sort. Sur son passage il dissout beaucoup de liquide, et s’empare de celui qui recouvre la face supérieure de la langue.
726°. E. Toute cause qui oblige à respirer par la bouche, tend donc à dessécher la langue. Inspirez quelques instans par l’ouverture buccale, les narines étant fermées, la langue sera bientôt sèche. Permettez à l’air de passer par les narines, et fermez la bouche, quelques instans après la langue sera humide. Dans le corysa, la surface linguale est très-sèche, et il en est ainsi dans toutes les maladies où des mucosités endurcies bouchent les fosses nasales.
7270. F. Quand les malades ont besoin de beaucoup d’air, et que les fosses nasales ne suffisent pas à son passage, il faut bien que la bouche soit ouverte; alors la langue est sèche. Dans un cas de fièvre assez grave, en faisant dilater les narines, j’ai remédié momentanément au dessèchement de
la surface linguale qu’avait déterminé le passage de l’air par la bouche.
728". G. Tout ce qui activera le courant d’air dans le conduit buccal, causera la sécheresse de la langue. L’accélération de la respiration déterminera donc principalement ce phénomène. 11 y a un rapport entre le nombre et l’étendue des inspirations dans un temps donné, et le degré de dessèchement de la surface linguale. C’est donc plutôt la souffrance des organes respiratoires que celle de l’appareil digestif, qui cause la sécheresse de la langue.
7290. H. Il suit de là que la langue est ordinairement très-sèche dans la pneumonie à un haut degré, surtout lorsqu’elle est accompagnée de corysa ; qu’il en est ainsi dans la pleurésie et dans toute autre affection aiguë de l’appareil respiratoire qui accélère le passage de l’air en meme temps que celui-ci est gêné dans les cavités nasales; que la lièvre, accompagnée de fréquentes contractions du cœur, et par suite demouvemens fréquens de la respiration, dessèche la langue; que la souffrance du foie, de l’estomac, des intestins, du péritoine, gênant l’abaissement du diaphragme, précipitant la respiration, et causant de la fièvre, doit produire le même effet.
Des enduits de la langue, considérés comme
signes.
73o°. A. La source des enduits divers dont la
3 6o COLLECTION DE MEMOIRES
langue est recouverte dans les cas de maladie, a été, à ma connaissance, peu étudiée. Ces enduits, d’une coloration variable du blanc laiteux au noir, du jaune au brun, dont la consistance varie, qui adhèrent ou non à la langue, qui sont d’une épaisseur, quelquefois très -légère, d’autres fois assez grande, ces enduits, dont l’odeur a reçu le nom de gastrique , recouvrent la surface linguale supérieure, tantôt sur tous ses points , tantôt sur sa partie moyenne exclusivement.
73i°. B. L’examen de la langue, dont on a détaché avec soin les enduits, ne montre pas, dans les cas ordinaires, qu’un travail inflammatoire ou morbide ait déterminé la formation de ces enduits. Les papilles, les glandes muqueuses qu’on y aperçoit, conservent également leur couleur et leur consistance accoutumées.
732°. C. Quand les enduits de la langue se déposent sur elle, il est rare que les dents ne soient pas aussi recouvertes de tartre de la même couleur. Si la langue est jaunâtre à la suite d’une mauvaise digestion, la substance qui recouvre les arcades dentaires est en grande quantité , et de la même couleur. Si, dans les fièvres graves, la surface linguale est revêtue d’une couleur noirâtre, les dents sont aussi tapissées d’un enduit noir. Celui-ci recouvre les lèvres, leurs commissures, et quelquefois même la partie voisine des joues. Si, le matin, à jeun, on enlève la couche qui tapisse la langue, si l’on recueille celle dont les dents sont alors entourées, et si on les compare l’une à
SUR LES ORGANES DIGESTIFS. 3Gl
l’autre, on les trouve parfaitement semblables, et leur odeur est exactement la même. Si on les conserve l’une et l’autre, et si on les fait dessécher, elles prennent une teinte d’abord plus foncée, puis noire, elles acquièrent de la solidité, et deviennent complètement semblables au tartre solide qui recouvre les dents, ou aux concrétions qui se rencontrent quelquefois dans les conduits salivaires.
7330. D. J’ai cherché à reproduire hors de la bouche ce qui se passe ordinairement dans cette cavité. M. Séguin (Cluzel) a bien voulu surveiller cette expérience. Trois oncesde salive d’un homme sain et deux onces de cette meme salive, placées dans deux vases différens, ont été, pendant vingtquatre heures, soumises à l’action de l’air d’une étuve sèche à 01 degrés du thermomètre Réaumur. Vers la fin de ce temps, les liquides, en partie desséchés, ne formaient plus qu’une couche molle, grisâtre, et semblable aux enduits habituellement observés sur la langue. Plus tard, une substance solide fut obtenue; celle-ci n’avait pas la même couleur dans les deux vases : dans l’un elle était grise, dans l’autre elle avait une coloration jaunâtre ; l’une et l’autre ne différaient pas sous le rapport de leurs autres propriétés physiques; toutes deux avaient une odeur fétide semblable à celle que présente l’enduit de la langue dans les fièvres graves, et la couche qui recou vie le matin les dents. Cette odeur ressemblait aussi à celle que donne la carie dentaire. Ces substances avaient la plus grande
36si COLLECTION DE MÉMOIRES
affinité pour l’humidité, et se ramollissaient quand on les exposait à l’air libre. Si on y ajoutait plusieurs fois leur poids d’eau, elles formaient une pâte molle qui olfrait tous les attributs physiques de la couche dont la langue est souvent revêtue.
734°. E. Ces faits doivent être rapprochés des raisonnemenssuivans : L’exhalation, sur la surface linguale, est trop peu abondate pour produire à elle seule les enduits épais qui se forment souvent avec une grande rapidité sur la langue. Quand on voudrait en expliquer la production par cette sécrétion, on ne pourrait se rendre ainsi raison de la formation de la couche qui revêt les dents ; le mucus buccal est en trop petite quantité pour produire cet effet; les glandes gengivales, admises par M. Serres, ne peuvent verser leurs produits sur les points de la surface des dents éloignées des gencives. On n’admettra pas, sans doute, que des fluides contenus dans l’estomac remontent sur la langue pour s’y dessécher et la recouvrir. 11 faut, cependant, que l’enduit lingual ait une source: celle-ci me paraît être principalement la salive desséchée.
7350. F. L’air passant par la bouche, et desséchant la langue, évapore en conséquence les parties les plus aqueuses des fluides qui lubréfient cet organe. Leurs parties constituantes solides se rapprochent d’autant plus que la respiration est plus fréquente et plus active. L’absorption peut aussi enlever quelque quantité d’eau a la salive et au mucus, et il faut tenir compte de son influence,
lorsque (les enduits, alors peu épais, se forment sur la langue, bien que la bouche reste fermée ; mais l’évaporation joue sans doute ici le plus grand rôle. Quand les matériaux consistans de ces fluides sont très-rapprochés, ils se déposent sur la langue, s’y dessèchent ou s’y épaississent, suivant la manière dont la respiration s’opère, et suivant les quantités de salive qui sont formées.
^3 6°. G. C’est principalement sur les points de la bouche où coule beaucoup de salive, et qui sont en contact avec l’air, que les enduits se déposent ; on n’en trouve pas au-dessous de la langue et à la partie la plus déclive de l’espace compris entre les gencives inférieures et les joues, parce que l’air n’y passe pas; mais, par une raison contraire, on les rencontre sur la langue et les dents.
737°. H. La coloration des enduits de la langue lient à plusieurs circonstances; d’une part, à la durée de leur séjour sur cet organe, et à leur dessèchement plus ou moins complet; d’abord jaunâtres, ils deviennent, plus tard, bruns, et même noirs; de l’autre part, à la nature même de la salive et du mucus, qui correspond à celle du sang, et conserve quelques-uns des élémens qui se rencontrent dans ce liquide. Ceci est surtout applicable à la teinte jaune qui recouvre la langue. Dans les cas de souffrance du foie et d’obstacle au cours de la bile, tous les tissus solides sont colorés en jaune; quelques fluides, tels que l’urine et la sueur, sont dans le même cas. Il est probable qu’alors la salive et le mucus contiennent une
petite proportion de cette matière colorante, qui, accumulée sur la langue, lui donne la teinte dont je parle.
7 38°. I. Du reste, les enduits dont il s’agit se forment d’une manière très-prompte par l’abstinence. Il m’est souvent arrivé de soumettre à une diète absolue, pour quelque maladie chirurgicale, un malade, sain d’ailleurs 5 aucun trouble de fonction ne s’était manifesté; l’estomac, le cœur restaient parfaitement sains; la langue était, le lendemain , recouverte d’un enduit blanc jaunâtre épais. Celui-ci augmentait à proportion que l’abstinence était prolongée davantage. D’un autre côté, quelques alimens solides mâchés parle malade, font détacher spontanément la couche qui recouvre la langue, et la nettoient. Ceci a été de toute évidence dans les cas précédens. Un médecin conserve pendant douze jours qu’il est soumis a la diète, ou du moins qu’il ne prend que des alimens liquides, un enduit blanc jaunâtre, et adhérent sur la langue. Cet enduit est accompagné d’un goût habituel très-fade et très- désagréable. Quelques alimens solides sont mâchés et ingérés; quelques momens après, la langue est parfaitement nettoyée.
739°. K. L’odeur que l’on dit être gastrique tient à la salive desséchée et altérée qui recouvre la bouche et les dents. C’est pour cela que, le matin, la bouche a de l’odeur; c’est pour cette raison-là aussi que cette odeur disparaît dès qu’on a pris quelques alimens solides. 11 en est ainsi du
goût fade et insupportable que les malades éprouvent lorsque l’abstinence a été prolongée, goût qui se dissipe aussitôt que la mastication a eu lieu. Probablement encore que l’odeur infecte d’une dent cariée tient à la putréfaction des /matériaux de la salive dans la cavité que présente la dent malade.
Des mouvemens de la langue , considères comme
signes.
74<>. A. Les mouvemens de la langue peuvent devenir difficiles par suite de la sécheresse de cet organe. C’est ce qui arrive surtout lorsque l’enduit qui recouvre la surface papillaire a un certain degré d’épaisseur et de dureté. Dans ce cas, la langue paraît quelquefois très-dure, et comme cornée; l’organe est lui-même étranger à ce phénomène, qui dépend entièrement de la croûte qui le revêt.
74i°. B. La faiblesse du malade peut gêner les mouvemens de la langue ; il suffit d’énoncer ce fait : les détails seraient inutiles.
742°. C. Je passe sous silence , et à dessein, certains mouvemens anormaux que présente la langue dans les affections cérébrales; leur histoire me conduirait hors du cadre que je me suis tracé. Je ne me permettrai qu’un fait, parce que je ne crois pas qu’il ait été signalé. Une vieille femme, dans mon service, qui venait d’être atteinte d’une congestion cérébrale, était revenue à la connaissance, et à son état à peu près normal. Lors de la
visite, nous lui demandons de tirer la langue, pour nous la montrer. Or, cet organe se déviait; sa pointe se dirigeait complètement de côté. J’interroge plusieurs élèves sur la cause de ce phénomène, et tous le rapportent à une lésion cérébrale. Il me fut facile de leur prouver qu’ils étaient dans l’erreur. Toutes les dents du côté vers lequel la langue se déviait, manquaient; quelques-unes restaient encore de l’autre côté; il fallait donc nécessairement, quand la malade tirait la langue, que celle-ci se dirigeât dans le sens où un vide se présentait pour son passage. Nous vérifiâmes tous l’exactitude de cette explication. Un cas du même genre s’est présenté récemment à l’Hôtel- Dieu; mais il y avait ici une circonstance bien propre à vérifier l’exactitude des réflexions précédentes. La moitié de la langue était desséchée et recouverte d’un enduit noirâtre; c’était celle qui correspondait à un espace des arcades alvéolaires où manquaient plusieurs dents; l’air pénétrait par l’ouverture qui en résultait et desséchait la salive. L’autre côté, où l’air ne pouvait passer, était humide et recouvert d’un enduit grisâtre peu épais.
743°. U suit des faits et des considérations qui font le sujet de ce Mémoire, i°. que la rougeur de la langue est en rapport avec la quantité de sang et l’activité de la circulation; 20. que, dans beaucoup de cas, cette rougeur n’est pas un signe de gastrite ni de gastro-entérite; 3°. qu’elle s’observe souvent dans les maladies aiguës des organes
SUR LES ORGANES DIGESTIFS. OU y
respira loi res; 4°* (iuc la rougeur des bords paraît souvent être limitée, à cause de l’enduit qui recouvre la langue, rouge d’ailleurs au-dessous de cet enduit; 5°. que la rougeur de l’extrémité linguale dépend souvent de la contraction des muscles, plutôt que d’un état particulier des papilles du sommet de la langue ; G°. que l’évaporation de la salive et des fluides sécrétés à la surface de la langue est la principale cause de la sécheresse que celle-ci présente dans certains cas; 70. que la sécheresse de la langue est plutôt en rapport avec des lésions des organes respiratoires, qu’avec des maladies du tube digestif ; 8°. que la salive et les fluides exhalés sur la surface papillaire de la langue, desséchés par le passage de l’air, sont les sources des enduits dont la langue est recouverte dans une foule de cas; 90. que la coloration de ceux-ci tient, ou à leur degré de dessèchement, ou à la nature meme des fluides exhalés, celle-ci étant d’ailleurs en rapport avec l’état-général du sans; io°. que l’abstinence est suivie de la formation de ces enduits, qui disparaissent dès qu’on a pris quelques alimens; n°. que les mouvemens de la langue peuvent être rendus difficiles par la sécheresse de cet organe, comme par la faiblesse du malade; 120. que la chute des dents d’un côté, celles de l’autre côté étant conservées, est quelquefois, lorsque le malade tire la langue, suivie de la déviation de cet organe, dans le premier
sens.
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IIe MÉMOIRE.
De V abstinence , de V alimentation insuffisante et de leurs dangers.
744°* Le temps, qui fait justice des erreurs, qui renverse les systèmes, consacre les faits marqués du sceau de la vérité; les hypothèses s’élèvent et tombent, de nouvelles les remplacent pour s’écrouler à leur tour; mais les observations justes restent inébranlables. Or, parmi les préceptes que les âges ont confirmés , Futilité de V abstinence, dans les maladies aigues , est un des plus incontestables. Toutefois , l’esprit humain se tient rarement dans les bornes du bien, toujours inséparable de la modération ; s’il les dépasse, il tombe dans les plus dangereux écarts. Il me semble que cette dernière réflexion est quelquefois applicable au régime que l’on impose à l’homme malade.
7450. Un premier fait doit d’abord être rappelé : c’est que les liquides jouent, dans les phénomènes de la vie, un rôle important, et que leurs altérations ont de graves conséquences. Us peuvent être modifiés sous le rapport de leur quantité ; ils peuvent l’être dans la proportion de leurs élémens, ou bien encore dans la composition des matériaux qui les constituent.
746°. Source principale des fluides sécrétés, stimulant continuel des organes, véhicule de la
SUR LES ORGANES DIGESTIFS. 36c)
chaleur, et peut-être de la vitalité, le sang est susceptible de ces diverses altérations, et les inconvéniens qui en résultent ont une gravité représentée par l’importance des phénomènes auxquels il préside.
747°. Pour réparer les pertes que le sang éprouve, pour remédier aux lésions qui le modifient, la plupart des organes combinent leur action. 11 semble que l’usage définitif de tous les viscères du tronc soit de former un liquide capable de stimuler le système nerveux, et par conséquent d’entretenir la vie; mais c’est l’alimentation qui leur fournit les matériaux indispensables, et ces instrumens si parfaits, si merveilleusement coordonnés seraient réduits à l’impuissance, si des principes assimilables n’étaient soumis à leur action réparatrice.
748». Remarquons encore que nos organes souffrent par le défaut comme par l’excès d’action de leurs stimulans naturels. Le sang cesse-t-il de se porter vers le cerveau , il survient des symptômes analogues à ceux de la congestion cérébrale ; le muscle qui n’agit pas devient quelquefois douloureux; l’oeil reste souvent enflammé dans un lieu obscur, et guérit par l’exposition au jour; on est ébloui en passant d’une lumière vive à une obscurité profonde , et l’éblouissement se manifeste encore lorsque, d’un lieu sombre, on est transporté dans un espace éclairé. L’estomac privé d’alimens devient le siège de vives douleurs et de vomissemens rebelles.
749°. Ceci posé, recherchons, d’après l’obser-
vation et le raisonnement, quels sont les résultats de la diète absolue et d’une alimentation insuffisante, i°. sur le sang et les muscles; 2°. sur le coeur; 3°. sur les poumons; 4°* sur le tubedigestif et sur ses annexes; 5°. sur le système nerveux.
i“. Influence de ! abstinence sur le sang et les
muscles.
75o°. Un des premiers effets d’une abstinence rigoureuse et prolongée, est sans doute une diminution dans la quantité du sang, et dans les proportions de ses principes. On a fait sur ce sujet des expériences qui présentent de l’intérêt. Les proportions de la fibrine du sang sont d’autant plus faibles que la privation d’alimens dure davantage (Collard de Martigny); l’albumine semble, dans la même circonstance, être en quantité de plus en plus grande ; toutefois , sa masse reste la même ; le volume total du sang diminue, et ce n’est qu’en comparant les proportions respectives de la fibrine et de l’albumine , que celle-ci paraît devenir plus abondante. Les muscles perdent bientôt de leur volume et de leur consistance. 11 suffit de quinze jours d’une diète absolue pour que , dans les membres, ces organes soient très-amincis, très-mous, très friables , et surtout très-faibles; leurs principes constituans sont résorbés pour réparer les pertes que le sang éprouve; en même temps les muscles du tronc s’atrophient, et il en est probablement ainsi des fibres charnues des viscères. Tout
porte à croire que les autres élémens organiques sont aussi partiellement résorbés ; toutefois, cela est peut-être moins évident et moins prompt pour les autres tissus, et même pour la graisse, que pour la fibrine des muscles. 11 est des hommes qui périraient de faim avant de maigrir. Mais comme, à la suitede la privation d’alimens, il se forme un vide dans l’appareil circulatoire, et comme les expériences démontrent que l’absorption est d’autant plus considérable qu’il s’est perdu plus de sang (Magendie) , il faut bien admettre théoriquement cette résorption, que constatent d’ailleurs quelques fûts pathologiques, doublions pas, toutefois, que cette augmentation d’absorption n’aura pas lieu à un plus haut degré dans un tissu malade que dans un autre, et que ce serait en vain qu’on chercherait à faire résorber complètement, par l’abstinence, une production anormale; on n’y parviendrait pas plus que si on tentait de faire disparaître un muscle par la diète.
y5 1°. Le sang diminue assez peu dans les premiers jours où le malade est soumis à la privation d’alimens , parce que les organes rendent des matériaux à ce fluide, et que les boissons, les liquides pompés par les absorptions pulmonaire et cutanée lui restituent une partie des élémens qu’il perd. Mais bientôt on voit survenir ce qui a lieu à la suite des grandes hémorragies; les tissus se décolorent, les lèvres, la langue, les conjonctives palpébrales pâlissent, les veines s’affaissent eUse vident, leur circulation devient plus lente, comme
le démontrent les moyens que j’ai indiqués ailleurs (n° 492) j les artères battent avec peu de force, et soulèvent à peine le doigt qui les presse ; le coeur perd de son volume, les poumons donnent un son très-clair, le foie s’atrophie, et tout cela parce que la proportion du sang contenu dans les viscères devient de moins en moins considérable.
7 5 2°. Les effets de l’abstinence prolongée, comme je l’ai constaté par de nombreuses observations, sont donc ceux des pertes de sang; aussi les accidens qui les suivent sont les mêmes que ceux produits par les hémorragies. La faiblesse, la difficulté des mouvemens, la lenteur et le peu d’énergie des fonctions; des syncopes fréquentes , pour peu que la tête soit élevée, et la mort par défaut de liquides et par le défaut d’excitation cérébrale , telle est la succession ordinaire des phénomènes.
753°. C’est de cette manière que périssent un assez grand nombre de malades, soit que des lésions profondes du tube alimentaire s’opposent à l’assimilation, soit que d’abondantes évacuations aient fait perdre une grande partie des principes réparateurs, soit qu’une abstinence prolongée et rigoureuse ait été imposée. Priver long-temps un malade d’alimens, c’est lui faire perdre beaucoup de sang; mieux vaudrait souvent lui pratiquer des saignées et le nourrir, que de le soumettre d’une manière continue à un régime trop sévère. L’une affaiblit sans doute momentanément, mais une
alimentation prompte peut réparer les pertes; l’autre épuise avec d’autant plus de danger que ses elFets sont plus lents et plus insidieux. Certains individus soumis à mon observation étaient à peine affaiblis par la phlébotomie; quelques jours d’abstinence les réduisaient à l’anémie. Les pertes de sang peuvent être portées loin , lorsque le tube alimentaire est capable de former un chyle réparateur. 11 faut les redouter quand un obstacle s’oppose à la digestion, car, alors que la source est tarie, le liquide cesse de couler au-dessous.
754°. On voudrait guérir un phthisique, un cancéré, par l’alimentation insuffisante; mais ne voit*on pas la diarrhée, les sueurs, les hémorragies épuiser les fluides réparateurs? Ce régime sévère, ôtant tout moyen de réparation , ne va-t-il pas augmenter l’anémie, et hâter le moment fatal? On craint l’irritation ; mais redoutons encore plus l’inanition et ses terribles conséquences. La diète absolue est mortelle pour un chien du vingt-cinquième au trentième jour, et on la fait subir des mois â l’homme malade !
7 55°. C’est en vain que l’eau pure, ou gommée, ou sucrée, que des émulsions, des looks, seront administrés. Ce n’est pas là une alimentation suffisante, et pas plus pour un malade que pour un individu bien portant. Soumettez à un pareil régime un animal, et vous verrez le temps qu’il vivra. Ne voyez -vous pas périr en trente et quelques jours les chiens que M. Magendie nourrit avec le sucre, l’huile, le beurre et la gomme? Si
vous voulez prolonger la vie dans une maladie incurable, rendez à la circulation du chyle et du sang, et par conséquent donnez des alimens; peutêtre verrez-vous quelquefois guérir par les efforts de la nature , ou , si ce mot choque, par le résultat des phénomènes organiques , certains cas que vous auriez crus désespérés.
756<>. La plaie qui suit l’opération de la taille ne se cicatrise-t-elle pas quand on nourrit, et ne reste-t-elle pas béante tant que la maigreur dure? Iriez-vous penser que ce fût un bon moyen de rapprocher les parois d’une ulcération interne, et de les faire cicatriser, que d’opérer par l’abstinence un vide dans les vaisseaux du thorax, ou une diminution dans le volume des organes? R.éeuserez-vous ce fait que les fluides absorbés dans les cavernes et les masses cancéreuses ou tuberculeuses altèrent le sang? Et, si vous l’admettez, ne croirez-vous pas aussi que la présence du chyle dans les vaisseaux , rendra l’absorption moins prompte, et compensera en partie les mauvais effets de la résorption ichoreuse? Plus d’un malade qui périssait à la ville guérit à la campagne, parce qu’il se nourrit , tandis qu’à la ville il périssait d’inanition. L’air agit sans doute sur lui, mais peut-être l’alimentation est-elle encore plus utile. Les eaux médicinales ont de l’utilité ; l’exercice, la dissipation ont surtout de grands avantages, mais les alimens en ont peut-être plus encore. Ce sont d’excellens toniques qu’un vin généreux et des viandes substantielles, et le vin d’Arbois de
notre respectable Pinel lui rendit peut-être les forces que les médicamens ne lui eussent pas données. Tel charlatan guérit quelquefois là ou le médecin échoue, et ce ne sont peut-être pas toujours ses moyens incendiaires qui réussissent; mais il nourrit, et le médecin met à la diète.
r]5rj°. Je ne donnerai pas en détail les observations qui m’ont suggéré ces idées ; je craindrais de fatiguer la patience du lecteur. Je me bornerai à dire que ces faits sont nombreux, quelquefois tristes à raconter . Je crois avoir vu dans la ville plus d’un malade agonisant qui périssait plus encore de la faim qui l’épuisait, que de la lésion organique qu’il avait dans certains cas, mais qu’on supposait gratuitement dans d’autres. J’ai vu des malades auxquels, pendant quinze, vingt, trente jours, six semaines et plus, on n’avait permis que de l’eau gommée; l’eau de poulet même avait été refusée , et la terreur qu’inspirait l’irritation était si vive, qu’on tremblait à la seule idée de substituer l’eau panée à l’eau pure.
758°. Je m’arrête ici pour déclarer que je suis loin d’accuser de ces excès une doctrine quelconque; leurs auteurs sont loin, sans doute, d’approuver ces tristes écarts, et j’ai vu le maître donner des alimens là où l’élève faisait mourir d’inanition.
75t)°. Dans quelques cas rares, mais sans cesse reproduits, et répétés tant de fois qu’on finirait par les croire nombreux, on a vu des individus faibles, pales, maigres, condamnés à un repos
absolu, vivre pendant plusieurs années dans une longue agonie, en prenant pour tout aliment de l’eau sucrée, de très-petites quantité de lait, etc. Mais appliquer ces faits, où l’observateur a peutêtre été induit en erreur, au commun des hommes, ce serait une grande absurdité dont je ne crois aucun médecin capable. Malade ou bien portant, il faut des alimens pour vivre, et. il en faut une quantité proportionnée à l’àge du sujet, à sa force, quelquefois à son volume, plus souvent à son habitude et à son idiosyncrasie.
760°. Supposez un homme dans toutes les conditions possibles de santé, et que vous soumettrez au régime suivant : Deux ou trois potages de quelques onces par jour, l’eau sucrée pour boisson , et ajoutez même un oeuf à cette faible ration ; supprimez le pain, ne donnez pas de vin, et réfléchissez sur les conséquences de ce régime. La faim 11e sera que momentanément calmée; elle se fera vivement sentir dans les premiers jours, puis elle diminuera, parce que cette sensation est, comme tant d’autres, sous l’empire de l’habitude; mais, avant la fin de la première semaine , le sujet de votre expérience sera moins fort, plus maigre, les muscles des membres seront diminués; continuez huit jours encore, et la maigreur, la faiblesse augmenteront; peut-être l’estomac deviendra douloureux; et, à proportion que votre régime sévère sera prolongé, vous verrez votre malade (car déjà l’homme dont il s’agit méritera ce nom) passer par tous les degrés de l’inanition ; le sang dimi-
nuera, parce qu’il perdra plus qu’il ne recevra, et toutes les conséquences de cette diminution se prononceront comme dans le cas précédent, bien que d’une manière plus lente.
761°. Ce que je dis de la quantité des aliinens est aussi applicable à leur qualité et à leur nature. Ce sujet est trop vaste et embrasse des faits trop variés pour que je puisse le traiter dans ce Mémoire. Une thèse intéressante sur ce sujet a été soutenue à la Faculté par M. Hébray, sous la présidence de M. Andra 1.