‹ Du progrès des agglomérations urbaines et de l'émigration rurale en Europe et particulièrement en FranceChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE h · texte numérisé non relu

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CAUSES DE l'émigration AVEC RETOUR , PÉRIOLIQUE OU NON , AU PAYS NATAL.

Distinguons d'abord deux sortes d'émigrations rurales : l'une avec retour périodique au lieu d'origine, à la fin de l'année ou d'une saison , d'une campagne industrielle ; l'autre définitive , soit dans la pensée de l'émigrant , soit par la force des circonstances. En France, il est uae région dans laquelle se recrute particulièrement la première ; elle comprend les départements des montagnes du centre : le Cantal , la Creuse, la Lozère , la Haute-Loire et l'Aveyron.

On sait que la Creuse fournit des maçons à la presque totalité de la France ; mais ce qu'on sait moins , c'est qne ce département voit émigrer, chaque année, un grand nombre d'autres ouvriers du bâtiment. L'émigration parait y être traditionnelle. Les chroniques locales attestent que , dès le XV' siècle, l'infertilité du sol et l'absence de toute industrie obligeaient les habitants de la Marche à aller chercher au dehors des moyens d'existence. D'abord dirigée vers l'Espagne et sur le Midi de la France , où elle se rendait au moment des récoltes, l'émigration prit plus tard sa route vers le Nord et sembla se vouer à l'industrie du bâtiment, à laquelle elle a toujours fourni depuis un nombre d'ouvriers considérable. Jusqu'au com-

mencement de ce siècle , elle n'avait rien d'excessif et ne causait aucun préjudice au pays. Loin de là, à une époque oii le numéraire était rare dans les campagnes, elle fournissait au cultivateur le moyen d'acquitter l'impôt avec une certaine facilité. La terre, d'ailleurs , ne manquait pas de bras, ou du moins l'insuffisance de la main d'oeuvre agricole ne se faisait point encore sentir. A peine si , en 1840, le nombre des émigrants s'élevait à 15,000. Il n'en est plus de même aujourd'hui : l'émigration a pris des proportions telles que tout ce qui est valide, que tout ce que n'a pas pris le recrutement, se hâte de quitter le pays, et que l'agriculture est à peu près abandonnée aux femmes, aux enfants, aux vieillards et aux infirmes. En 1851, M. Delamarre, préfet de la Creuse, recueillait des renseignements qui lui permettaient d'établir la statistique ci-après des émigrants de son département.

Guéret. Aubusson. Bourganeuf. Bussac. Totaux.

Maçons 9.171 9.461 3.308 2.604 24.544

Terrassiers 126 189 99 487 901

Paveurs 367 30 - 20' 417

Charpentiers 1.413 54 30 187 1.684

Tailleurs «l scieurs de pierre.... 1.195 1.461 242 404 3.302

Tuiliers - 1.245 12 6 1.263

Couvreurs 128 122 21 346 617

Peintres en bâtiments. 3 338 9 — 350

Peigneurs de chanvre ou de laine 41 349 11 7 408

Scieurs de long 11 1.620 15 2 1.648

Totaux .12.455 14.869 3.147 4.063 35.134

Ce n'est pas sans étonnement qu on voit, sur une population de 285,680 habitants, 35,134 s'éloigner des objets de leur affection pendant neuf mois de l'année. Or, comme la population mâle de la Creuse était, à cette éi)oque , de

138,300 ; que, dans ce chiffre , on ne comptait que 71,793 tiommes de l'âge de 15 à 50 ans, âge auquel commence et finit l'émigration, il en résulte que 49 hommes sur 100 émigraient.

Les documents ci-après, dont les éléments ont également été recueillis par l'autorité départementale, font connaître, pour l'année 1860, les professions des émigrants, les bénéfices que l'émigration procure, mais aussi les pertes qu'elle fait subir au pays.

En 1860, le département de la Creuse comptait 278,889 habitants. Cette même année , 29,276 ou 10,41 p. '/o avaient émigré , et 4,176 émigrants de 1859 n'étaient pas encore, à la date de ce recensement spécial, de retour dans leurs foyers.

Les 29,276 émigrants de 1860 se répartissaient par profession ainsi qu'il suit :

Maçons 20. 812

Terrassiers 713

Paveurs 213

Tailleurs de pierres 2. 406

Charpentiers 1 . 279

Tuiliers 1.361

Couvreurs 115

Peintres en bâtiment 281

Peigneurs de chanvre 286

Scieurs de long 753

Professions diverses 1 . 057

Total égal 29.276

On calculait que chacun de ces émigrants rapporterait en moyenne un petit capital de 221 francs, soit en tout une somme de 6,469,996 francs.

Le document auquel nous empruntons ce tableau, fait connaître que les émigrants se dirigent sur tous les grands

chantiers de la France; quelques-uns vont mC-me jusqu'en Suisse et en Espagne. Mais les départements qu'ils fréquentent en plus grand nombre sont : la Seine , le Rhône, la Loire, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, le Loiret, le Cher, l'Yonne, la Gôte-d'Or , l'Aube, la Nièvre, Saône- ^^,^-"^ el-Loire , le Doubs et le Jura.

L'émigration est également considérable dans le Cantal. D'après un renseignement communiqué à l'auteur du Dictionnaire des Communes de France ( 1864), chaque année, à la fin des travaux de la campagne , c'estr-àdire en automne, 10,000 émigrants environ quittent le Cantal et vont porter leur industrie soit à l'intérieur de la France, soit à l'étranger ot surtout en Espagne (Catalogne). Après une absence plus ou moins longue, ils reviennent , apportant leurs économies qu'on évalue en masse à 1,500,000 francs par an. Toutefois , depuis 1848 , l'émigration en général se modifie et tend à prendre une marche ascendante et moins régulière. Certains émigrants , entraînés par un esprit d'initiative trèshonorable d'ailleurs en principe , recherchent les grands centres de population, et d'ouvriers qu'ils étaient, deviennent commerçants. Ceux-là se marient , font fortune et s'établissent saus esprit de retour. Plusieurs , au lieu de revenir au printemps dans leur famille pour partager les travaux agricoles , prolongent leur absence au delà de sa durée ordinaire. De là, la nécessité de recourir , et à des prix très-élevés , à la main d'œuvre étrangère. La plus grande partie , qui jadis plaçait en acquisitions ou améliorations d'immeubles le gain provenant du travail au dehors, dédaigne aujourd'hui la terre trop peu productive et se laisse prendre aux appâts des gros intérêts, des dividendes élevés, oubliant cet axiome économique que la solidité du gage est en raison inverse du taux du pro-

duit. Beaucoup aujourd'hui placent leurs économies en actions, obligations françaises ou étrangères , d'une valeur trop souvent douteuse.

Le même mouvement extérieur se produit dans les Hautes et Basses-Alpes. Dans le premier de ces départements, près de 4,500 personnes émigrent annuellement à l'intérieur. Dans le second , un nombre à peu près égal d'habitants vont exercer au dehors les plus modestes industries, dont les profits, lentement amassés , leur permettent de revenir au pays et d'acquérir une parcelle de terre sur laquelle s'établit assez habituellement une nombreuse famille. Dans la vallée de Fours, notamment, cette émigration se renouvelle périodiquement à l'approche de l'hiver. 11 ne reste alors dans les hameaux que la partie la moins vahde de la population.

Les causes de ces émigrations sont connues : le pays ne peut fournir à sa population adulte des moyens d'existence suffisants. Le sol , essentiellement granitique, y est peu favorable à la culture céréale. L'industrie n'y a aucune importance , ça et là, elle pourrait utiliser dans les vallées quelques forces hydrauliques d'une certaine importance ; mais , pour écouler ses produits , il lui faudrait des voies de communication rapides et à bon marché qui lui font encore en tout ou partie défaut. Quant an commerce , il y est à peu près nul et se borne généralement à la vente en détail d'objets fabriqués au dehors et de première nécessité. Il faut, d'ailleurs , tenir compte ici des traditions. Elles exercent partout, mais surtout dans les pays de montagnes, une très-grande influence. L'amour du gain , le désir fort naturel d'améliorer une situation économique plus que médiocre , ne sont peut-être pas , en outre , les mobiles uniques de l'émigration des races vigoureuses qui peuplent ces montagnes. L'amour de l'inconnu , l'esprit d'aventure , le

charme des voyages lointains ne sauraient y être complètement étrangers

Les émigrations rurales dont nous venons de parler n'ont pas toutes des villes pour destination. Beaucoup des ouvriers d'art qui quittent ainsi périodiquement leurs foyers, vont exercer leur modeste industrie dans les bourgs et villages, où leur honnêteté, leur habileté relative et leurs prétentions modestes les font accueillir avec faveur , parce que leur concurrence tempère les exigences excessives de la main d' œuvre locale.

Remarquons enfin que, temporaire dans l'intention des émigrants , un certain nombre de ces absences devient définitif , soit par un établissement au dehors, soit par la mort.

En principe , il est peu d'habitants des campagnes qui quittent définitivement et sans esprit de retour le sol natal. La plupart, en allant chercher au dehors, ou des moyens d'existence, ou une amélioration de leur sort, entretiennent la secrète pensée de revoir un jour le toit qui les a vus naître et d'y rentrer avec la considération que donne une aisance honnêtement et laborieusement conquise. Combien réalisent ce doux rêve ? c'est ce que la statistique ne nous apprendra jamais ; mais on peut affirmer hardiment qu'il serait facile de les compter, une fausse honte, un faux amour-propre détournant ceux que la fortune n'a pas favorisés, (et c'est le plus grand nombre), de la salutaire pensée de retourner au village, et beaucoup s'étant rendus impropres, par un séjour prolongé dans les villes, aux travaux agricoles, ou y ayant contracté le dégoût de ces travaux.

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