‹ Du progrès des agglomérations urbaines et de l'émigration rurale en Europe et particulièrement en FranceChapitre 18 sur 42 · CAUSES ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

CAUSES ÉCONOMIQUES

§ 1". — - Concentration de V industrie dans les villes.

Une des causes économiques les plus importantes et les plus anciennes de l'émigration rurale est sans contredit le développement de l'industrie, et surtout de la grande industrie dans les villes. M. le président Troplong, dans son discours au Comité agricole de Gormeilles (Eure), a parfaitement mis enrelief, au point de vue historique, cette influence sur le mouvement de l'émigration rurale : « Sachez d'abord , Messieurs , que cette plainte (la dépopu-

lation des campagnes) n'est pas nouvelle , elle sent la redite ; nos aïeux l'avaient mise à l'ordre du jour dès avant 1789. Alors on répétait, en effet, comme quelquefois aujourd'hui, que les provinces se dépeuplaient sensiblement ; qu'elles s'appauvrissaient de jour en jour; que les délices de la capitale faisaient de Paris un gouffre affreux où allaient s'engloutir, avec les richesses des provinces, la population et les mœurs.

« Je cité textuellement. Messieurs, et c*est dans les cahiers des Etats généraux ( Recueil des cahiers de la province de Normandie, par M. Hippeau, p. 55) que j'ai vu ces sombres peintures.

«.... Tant que le commerce et l'industrie française ont végété dans une chétive existence, les nombreuses familles pressées dans les campagnes n'éprouvaient aucune tentation qui les appelât dans les villes, alors malbâties, sales et sans police. — Elles vivaient sédentaires dans leur labeur pour ainsi dire, attachées à la glèbe qui les avait vues naître. Mais, lorsque Louis XIV et Colbert, sans négliger l'agriculture, eurent animé le commerce et l'industrie par leurs créations, il se fit peu à peu un certain déplacement dans la population. Il fallait des ouvriers pour ce nouvel et inépuisable filon qui s'ouvrait au travail. La campagne fut appelée à les fournir, et ce n'est pas par ce côté qu'elle éprouva les souffrances partiellesdont Vauban et La Bruyère nous ont transmis le souvenir. Au contraire, les forces laborieuses d'un pays, loin de se nuirepar leur rivalité, se vivifient parleurs mutuels efforts. Ce déplacement a continué lentement de Louis XIV à 1789, de 1789 à 1865. Il a suivi sa marche irrésistible. Il était dans les conditions d'un équilibre naturel et nécesrsaire tendant à s'établir, etc., etc. »

Mais, par ce fait que l'industrie tendait à se concentrer dans les villes, et qu'elle prenait, par l'emploi des ma-

chines, le caractère manufacturier, les fabrications locales, source de bien-être pour les populations rurales, pendant l'hiver, devaient inévitablement disparaître.

Or, les mémoires des intendants prouvent que la plupart des provinces avaient des industries particulières dont le produit accroissait, pendant le chômage des travaux agricoles, les ressources des cultivateurs. Ainsi, la confection des étoffes de toile ou de lin donnait des salaires à un grand nombre de villages de la Picardie. La Bretagne a eu, du XIV au XVI' siècle, une industrie considérable, celle des toiles de Rennes, de Noyol, de Vitré, qui occupait dans les campagnes un grand nombre de bras, et s'étendait même d'un côté, dans le Maine ; de l'autre, jusque dans les évêchés de Laon et de Tréguier.

Les laines étaient peignées et cardées dans toute l'étendue de la Picardie, de la Normandie, de la Champagne et du Languedoc.

« Presque toute l'industrie du Dauphiné, dit M. Darreste de la Ghavanne [Histoire des classes agricoles en France , 1858), la draperie, le filage des laines et des soies, la couture des gants, avait son siège dans les campagnes. On calculait , au commencement du XVIIP siècle , que la fabrication de la dentelle produisait, aux paysans du diocèse du Puy , de 2 à 3 millions par an . {Etats du Languedoc^ par le baron Trouve). Ceux du diocèse de Mende possédaient chacun un métier à tisser des étoffes de laine et vivaient des ressources que leur procurait le tissage durant les six mois d'hiver des Cévennes. Ils ne fabriquaient, d'ailleurs, que des cadis ou étoffes grossières , et leurs gains étaient des plus modiques. La laine leur était fourme par des marchands de Nimes. C^était précisément le bas prix de la main-d'œuvre (deux sous les fileuses, huit sous les meilleures tisserandes) qui les garantissait contre toute concurrence.

« On jugeait même, au dernier siècle, que la propagation trop considérable des travaux industriels dans les campagnes avait des effets fâcheux, entre autres, celui d'enlever trop de bras à l'agriculture. Ainsi, l'établissement de quelques manufactures nouvelles fut défendu dans une partie des campagnes de Flandre, sur les réclamations, il est vrai, de villes fermées, qui alléguaient leur privilège pour repousser une concurrence. Un arrêt du Conseil, du 28 juin 1723, porte que toutes les manufactures de toiles et d'étoffes de fil et coton de la Normandie, à l'exception de celles de Rouen et de Darnetal, cesseraient tout travail depuis le 1" juillet jusqu'au 15 septembre (durée des travaux agricoles) de chaque année. A. Young n'en déplore pas moins, soixante ans plus tard, la multiplication des manufactures dans le pays de Gaux. Il pensait aussi que , dans la Bretagne , la fabrication des toiles détournerait souvent les paysans d'autres travaux moins immédiatement lucratifs et plus importants peutêtre pour eux. »

Le plus grand nombre de ces travaux industriels a disparu aujourd'hui, sauf un petit nombre de fabrications comme celles de la vannerie et de la sabotterie. L'industrie dentelière elle-même , qui occupait autrefois beaucoup de bras dans les campagnes, tend à se concentrer dans les villes. Seules, les distilleries annexées aux fermes occupent un nombre de bras croissant. Il faut également faire une exception pour quelques industries spéciales, comme l'horlogerie aux environs de Besançon.

Quant à la concentration, dans les villes ou leur banlieue, de l'industrie, surtout de la grande industrie, de celle qui emploie les moteurs à feu et les machines, elle s'explique aisément. Là seulement, en effet, nos manufacturiers trouvent les ouvriers habiles, et les industries accessoires, et les établissements de crédit,,et la facilité d'expédition,'

et les débouchés immédiats, et les conseils de la science , qui leur sont nécessaires pour produire dans les meilleures conditions possibles.

Maintenant encore, où se recrute le personnel sans cesse croissant de ces usines qui se multiplient, malgré les crises commerciales, malgré le développement considérable de la concurrence avant la réforme douanière de 1860 , et malgré la concurrence étrangère qu'elle a suscitée ? Evidemment dans les campagnes. Les machines ont surtout accru la part, dans Fœuvre industrielle, de cette branche de la main-d'œuvre que les Anglais désignent sous le nom de unskilled labour, c'est-à-dire qui n'exige ni apprentissage prolongé, ni connaissances spéciales, mais seulement, et encore dans des proportions modestes, une certaine aptitude physique et intellectuelle. A ce point de vue, les immigrants ruraux ont pu s'employer facilement dans nos grands ateliers, où ils trouvent des salaires élevés pour un labeur facile et peu fatigant.

Les progrès de notre industrie, démontrés , d'ailleurs , par le chiffre toujours croissant de nos échanges extérieurs, sont tels qu'un de nos manufacturiers les plus éminents, M. Minerel , de Roubaix, s'exprimait ainsi à la tribune du Sénat, dans la séance du 10 février 1866 :

(( .... Malgré la nouvelle puissance du travail (résultant du nombre et de la puissance des machines) , les bras de l'homme sont devenus rares. S'ils manquent dans les champs, ils manquent aussi dans les ateliers, et leur rareté a naturellement amené un salaire plus élevé.

« Ainsi, on payait l'ouvrier des champs 1 franc dans le Midi, il y a vingt ans à peine ; on le paie aujourd'hui. 1 franc 50. Dans le Nord, c'était 1 franc 75 : aujourd'hui . c'est 2 francs 50. On parle même de nouvelles augmentations.

« Dans nos fabriques, l'ouvrière gagne 2 francs 50, et l'homme 5 francs. Celui qui travaille plus de son intellirgence que de ses bras, voit son salaire s'élever à 10 fr.»

Après avoir parlé des exigences croissantes de louvrier et des concessions correspondantes des patrons, l'orateur ajoute :

« Pourquoi ces concessions? C'est que l'ouvrier ne craint plus aujourd'hui que l'ouvrage lui manque. Pour un atelier qui se ferme devant lui, dix vont s'ouvrir. C'est que, par exemple, dans l'arrondissement de Lille, le plus industrieux, le plus manufacturier de France peut-être, il est aujourd'hui sans exemple qu'une fabrique ait son personnel complet d'ouvriers. Je puis affirmer que , dans la ville de Roubaix, plus du sixième des machines à produit est en repos depuis six mois, parce que le personnel des travailleurs, quoique chèrement payé, est tout-à-fait insuffisant. »

Disons, à ce sujet, combien peu est fondé le reproche fait au gouvernement impérial par quelques écrivains , d'avoir indirectement provoqué l'émigration rurale en prodiguant les encouragements, les faveurs, à l'industrie, et en négligeant les intérêts de l'agriculture.

A l'époque où la protection contre la concurrence étrangère paraissait être le moyen le plus sur de développer le travail national -ous toutes ses formes, des droits très-élevés frappaient les produits agricoles les plus importants de l'étranger, et notamment les céréales et le bétail. Jusqu'en 1 860, date de la suppression de la législation dite de Véchelle mobile^ les droits sur les céréales étaient prohibitifs, lorsque le prix du blé descendait à un certain taux. Quant au bétail, il n'a été dégrevé qu'en 1853, et en présence de l'impossibilité bien constatée de la production indigène de satisfaire aux besoins de la consommation. Nous avons, d'ailleurs, à peine besoin de rappeler que c'est tout d'à-

bord à l'égard de l'industrie manufacturière qu'a été prise, en 1860, la grande mesui'e de la suppression des prohibitions et de l'abaissement des droits protecteurs. Le gouvernement a donc au moins tenu la balance égale entre les deux intérêts. Mais il est plus vrai de dire que l'industrie n'a jamais été, en France, T objet d'encouragements aussi importants que l'agriculture. Citons notamment : l'organisation sur une grande échelle de l'enseignement agricole; les subventions aux comices; les concours régionaux; les concours d'animaux reproducteurs et de boucherie ; les expositions agricoles générales et spéciales; les haras, les dépôts d'étalons, les primes aux juments poulinières, les prix de courses, la création des écoles de dressage, etc. Parmi les mesures plus générales et non moins efficaces, nous mentionnerons : l'amélioration incessante, sous la direction et même avec le concours de l'État, de la grande et petite vicinalité ; l'ouverture, sur les ressources du budget général, des route agricoles dans certains départements; la plantation des dunes dans d'autres (Landes et Gironde) ; l'application (récente encore, il est vrai) des lois relatives au reboisement ou au regazonnement des montagnes et à la mise en valeur des biens communaux; le redresssement et l'aménagement des cours d'eau; le dessèchement progressif des marais; la stipulation de tarifs de faveur pour le transport, sur les chemins de fer et les canaux , des engrais, amendements et matériaux de construction ; l'organisation , sous les auspices de l'État , du Crédit foncier ; les prêts de l'État pour le drainage ; les indemnités et remises d'impôts en cas de sinistre ; l'amélioration de l'outillage agricole par la réduction des droits sur les fers ; la modération des droits sur les engrais étrangers ; la création de bureaux d'essai et d'analyse des diverses natures du sol; l'amélioration inces-

santé de la police rurale ; la multiplication des colonies et asiles agricoles ; la création d'une représentation locale et supérieure (Comices, Chambres d'agriculture, Conseil supérieur) ; l'établissement d'une Statistique agricole périodique par des commissions cantonales spéciales ; la publicité donnée par le Gouvernement à toutes les découvertes propres à exercer une utile influence sur une branche quelconque de l'industrie agricole ; enfin , les nombreuses distinctions honorifiques accordées aux agronomes les plus méritants.

Après de pareils témoignages de sollicitude, et on pourrait presque dire de prédilection, voyons ce qu'a fait l'État pour l'industrie. Il a créé quelques écoles d'arts et métiers, organisé une représentation locale et centrale des intérêts commerciaux et industriels, fondé des expositions internationales, favorisé l'établissement de bourses de commerce, encouragé (mais quelquefois aussi découragé par une législation trop sévère) l'esprit d'association. Si, par des subventions en travaux ou en argent et des garanties d'intérêt, il a favorisé l'établissement de notre réseau de chemins de fer ; si, par le rachat des canaux et l'abaissement des droits sur ces chemins qui marchent^ il a facilité et rendu moins coûteux les transports de toute nature, il ne faut pas perdre de vue que ces moyens de transports appartiennent aussi bien à l'agriculture qu'à l'industrie.

Le seul sacrifice spécial, direct et véritablement important qu'il ait fait à l'industrie, a consisté à supprimer les droits à l'importation des matières premières. Mais ce sacrifice était le préliminaire indispensable de la levée des prohibitions et de la modération des tarifs 'douaniers. Mentionnons encore, pour ne rien omettre de la vérité, les prêts à l'industrie en 1830 et en 1860.

L'émigration rurale est donc étrangère aux prétendues faveurs excessives accordées oflBciellement à l'industrie.

dont le rapide développement, dans ces vingt dernières années, est uniquement dû à ses propres forces, à son énergique vitalité et à sa vigoureuse initiative, secondées par le développement de l'aisance générale en France et à l'étranger, c'est-à-dire par l'accroissement des consommateurs de ses produits à l'intérieur et au dehors.

Au surplus, il existe, en tout lieu, entre ces deux grandes branches de la richesse publique, des relations si intimes, disons mieux, une solidarité si complète, que la prospérité de l'une détermine nécessairement celle de l'autre. L'expérience nous apprend, en effet, que les pays les plus manufacturiers sont en même temps les plus agricoles (Angleterre, Belgique, Suisse, Saxe, Allemagne rhénane), et cette coïncidence n'a rien de fortuit ; elle résulte expressément de ce fait que l'agriculture fournissant à l'industrie ses matières premières , leur prix s'élève d'autant plus qu'elles lui sont demandées en quantités plus considérables.

§ 2. — Amélioration des voies de communication.

L'amélioration des voies de communication est aussi une des causes principales du déplacement des populations rurales, parce qu'elle a eu pour conséquence des rapports plus fréquents entre les villes et les campagnes. Quand le trajet était long, pénible, dangereux même pour les hommes et les attelages, ces rapports étaient rares, surtout en hiver, et n'avaient guère pour motifs que des cas d'absolue nécessité.

Le mouvement des campagnes sur les villes doit donc remonter aux premiers progrès sérieux, d'abord de la grande viabilité, comprenant les routes de l'État et des départements, puis de la grande, de la moyenne et de la petite vicinalité. Ce n'est, en effet, que lorsque les chemins vicinaux de toute classe ont été raccordés aux artè-

res principales, qu'il a pu s'établir des relations suivies entre les deux populations. A ce point de vue, il est permis de croire qu'elle remontent aux premières années qui ont suivi la mise à exécution delà loi de 1836 sur les chemins vicinaux. Toutefois, au début, ces relations se sont bornées à des échanges de produits, à un approvisionnement plus abondant, plus régulier des villes voisines, et l'émigration n'a pu se produire que dans la limite étroite des besoins de la domesticité au sein de ces villes.

Ce sont les chemins de fer qui ont véritablement donné l'impulsion : d'une part, en réduisant les distances ; de l'autre, en abaissant les frais de transport.

Mais, tout d'abord, ils ont exercé, pendant la période de construction, sur la situation économique des communes rurales qu'occupaient leurs chantiers, une influence dont il importe de tenir compte quand on veut se faire une idée exacte des mobiles de l'émigration dans leur ordre successif. Nous voulons parler du chiffre élevé des salaires qu'ils ont donnés aux terrassiers recrutés dans la localité. Ces salaires, généralement supérieurs du double au moins à ceux de la culture, ont fait naître, chez les ouvriers qui les recevaient, des goûts, des habitudes de bien-être auxquels le retour à la vie rurale ne leur aurait pas permis de donner satisfaction. Ils ont dû ainsi quitter définitivement le village pour aller chercher, dans les villes ou sur d'autres chantiers, les moyens que l'industrie agricole, surtout avec son chômage prolongé de l'hiver, ne pouvait plus leur fournir, de continuer leur nouvelle existence. Maintenant, il est certain que ce déplacement a été favorisé par la rapidité et le bon marché des transports, et que, grâce à ces facilités de locumotion, les émigrants ont pu se rendre même dans les centres industriels et commerciaux, ce qui leur eût été difficile avant l'établissement des chemins de fer.

D'un antre côté, l'exploitation de la voie ferrée (service de la traction) exige un personnel considérable, que les documents officiels portent à 105,000 individus en ce moment, et qui atteindra un chiffre bien plus élevé lorsque les longueurs définitivement concédées auront été ouvertes à la circulation. Or, ce personnel, composé de sujets jeunes, forts et vigoureux, est presque entièrement recruté dans les campagnes.

Il en est de même de celui qu'emploie la confection, l'entretien et la surveillance de l'ensemble de nos autres voies de communication, dont le réseau, surtout pour les voies vicinales, s'étend sans relâche.

En changeant les anciennes voies du commerce, en lui ouvrant de nouvelles directions, et notamment en amenant la suppression du roulage, des relais de poste, et, par conséquent, de nombreux établissements destinés aux voyageurs, les chemins de fer ont porté un coup irrémédiable â beaucoup de localités rurales, dont la population adulte a dû aller chercher ailleurs les ressources que cessait de leur fournir l'industrie locale.

§ 3. — Émigration de la bourgeoisie rurale et absentéisme.

Si les nouvelles voies de communication ont facilité l'émigration rurale, il faut dire que ce n'est peut-être pas tout d'abord sur la population ouvrière, mais sur la classe des possesseurs du sol qu'elle a porté. Ce sont les propriétaires en effet qui, le plus souvent, ont donné l'exemple de l'abandon de la vie rurale. La plupart, alléchés par la supériorité relative du revenu deâ valeurs mobilières, par les chances d'accroissement de ce revenu pour quelquesunes, par sa fixité pour d'autres, par Texonération de l'impôt pour un grand nombre , enfin par leur facile disponibilité pour toutes, leur ont donné la préférence sur la propriété rurale, qu'ils ont aliénée.

Ce n'est pas seulement contre les valeurs mobilières qu'ils ont échangé leurs immeubles ruraux, mais encore contre les propriétés urbaines ou bâties, qui, surtout dans les grandes villes, donnent un revenu supérieur, avec de plus grandes facilités de jouissance et des garanties de payement plus efficaces.

Ajoutons que, pour beaucoup de propriétaires ruraux appartenant à la bourgeoisie, les placements en valeurs mobilières ou en propriétés urbaines ont été le résultat d'une gestion onéreuse de leurs terres. Il est certain que, dans les régions de la France où, par suite de la pénurie des capitaux mobiliers, les fermiers sont rares, le propriétaire est obligé de cultiver ou par colons ou par maitres-valets. Dans le premier cas, l'infidélité presque inévitable de son associé lui enlève une partie de sa part dans le produit commun ; dans le second, la cherté de la main d'oeuvre diminue très-sensiblement ce produit.

Entraîné souvent, en outre, par l'exemple de ses voisins, il se croit obligé de faire des améhorations agricoles, qui l'obèrent et l'obligent à emprunter. Une fois entré dans cette voie, il marche rapidement à sa ruine, surtout si, pour se soustraire, dans l'intérêt de son crédit, à une inscription hypothécaire, il emprunte, en compte courant et h gros intérêts, aux banquiers de la localité.

Sa ruine est souvent accélérée par la nécessité que lui impose sa position sociale de tenir maison, de recevoir ses voisins, et enfin de donner à ses enfants une éducation libérale toujours très-coùteuse.

Heureux ceux qui, comprenant en temps utile qu'ils suivent une pente fatale, s'arrêtent, liquident, en vendant, une situation déjà plus oumoinsengagée, et récupèrent par un placement d'une autre nature, à la fois plus productif et non moins sur, le revenu ou plutôt la portion de leur capital qu'ils ont perdu !

Quant aux propriétaires qui ont voulu conserver leurs immeubles ruraux, très-souvent parce qu'ils avaient un caractère patrimonial, la majeure partie a pris l'habitude, depuis l'ouverture des chemins de fer, d'aller passer au moins la moitié de l'année dans les villes, pour ne revenir à la campagne que pendant la belle saison. Or, il est facile de comprendre les effets de cet absentéisme. Le revenu net de la propriété étant dépensé dans les villes est presque entièrement perdu pour la consommation et la main-d'œuvre locales. La culture en reçoit un contre-coup sensible, puisque l'exploitation du sol est abandonnée, sans direction, sans surveillauce, sans encouragement, à des fermiers, métayers ou maîtres-valets. Qui ne sait, àce sujet, que le concours effectif, réel, incessant du propriétaire à l'exploitation agricole , est une des causes principales de la prospérité de l'agriculture en Angleterre.

L'émigration des propriétaires a en un autre inconvénient d'une certaine gravité : il a fait cesser cet heureux voisinage, cet utile rapprochement des possesseurs du sol et des salariés, dont la bonne intelligence est si essentielle au maintien de Tordre et qui est un des grands charmes de la vie rurale en Angleterre. La décadence morale de nos populations agricoles est certainement due à l'absence des saines et fécondes influences qu'exerçaient sur elles les grandes familles autrefois attachées au sol. A de rares exceptions près, ces familles (qui auraient pu s'approprier la célèbre devise ense et aratio) donnaient l'exemple des vertus les plus sévères, tempérées par un sentiment de profonde bienveillance. Secours en cas de disette, bons conseils dans les circonstances difficiles de la vie, sages avis sur l'administration de leurs intérêts ordinaires et courlhts, les ouvriers agricoles trouvaient, auprès d'elles, l'assistance sous toutes ses formes. Delà, des relations de bienfaiteur et d'obligé qui unissaient étroitement les

diverses classes de la société rurale et se manifestaient, chez les salariés, par des témoignages de respect et de juste déférence pour les membres de l'aristocratie territoriale.

Aujourd'hui cet utile contrepoids aux sentiments d'envie et de convoitise, résultat de l'ignorance, de l'affaiblissement du sentiment religieux , de la propagation des idées démocratiques et socialistes , a disparu à peu près complètement dans nos campagnes. Abandonnés par les fils des hommes qui exerçaient autrefois sur eux un si utile patronage, nos paysans n'ont plus qu'une seule aspiration, c'est de s'approprier le plus tôt possible la terre que détient encore la bourgeoisie, et peut-être faut-il chercher, dans une juste appréciation du rôle difficile que lui a faite sa nouvelle situation vis-à-vis des populations rurales, une des causes de l'empressement avec lequel celle-ci déserte la propriété agricole pour se retirer dans les villes. Elle sent, en efiet , que non-seulement elle a perdu son autorité , mais encore qu'elle est un obstacle à l'ambition de ces populations de posséder promptement et exclusivement le sol qu'elles cultivent.

Nous verrons plus loin (Causes diverses), que d'autres considérations ont motivé et continuent à motiver l'émigration de la bourgeoisie rurale.

§ 4. Travaux publics.

En même temps que les villes se développaient par le fait de l'accroissement rapide de lenr population, la nécessité se faisait sentir, d'une part, de pourvoir à leur assainissement; de l'autre, de mettre le nombre des maisons en rapport avec celui des habitants. De là, les grands travaux d'édilité entrepris à peu près simultanément dans tous les centres d'agglomération de quelque importance, et qui ont provoqué l'émigration de cette

portion intéressante de la population rurale à laquelle appartiennent les ouvriers d'art ou du bâtiment (maçons, tailleurs de pierre, menuisiers, charrons, scieurs de long, vitriers, etc., etc.).

On a vivement critiqué ces travaux, précisément parce qu'ils avaient pour résultat d'amener dans les villes une surabondance de population peu disposée à retourner, plus tard, au lieu d'origine, et qui, dans ce cas, en même temps que la sécurité des personnes et des propriétés pourrait souffrir de sa présence, aurait pour conséquence inévitable d'imposer à la charité publique et privée des sacrifices considérables.

Cette critique a surtout été dirigée contre les grandes entreprises de la ville de Paris qui, depuis quinze ans, occupent tant de bras et ont accru Vêlement ouvrier dans des proportions jugées inquiétantes pour le moment où ces entreprises toucheront à leur fin.

Pour nous, nous croyons devoir faire ici, au point de vue du blâme ou de l'éloge, une distinction importante.

Nous applaudissons sans réserve aux travaux publics qui ont pour objet de grandes améliorations hygiéniques, comme les percements et dégagements destinés à donner aux habitants plus d'air et de lumière, l'établissement de superficies plantées destinées à purifier l'atmosphère , la création d'un système complet d'égouts, un large approvisionnement d'eaux pures , etc. Ce sont là de grandes et incontestables améliorations, ayant, au plus haut degré, le caractère d'utilité publique, et auxquelles la sanction de l'opinion , d'une opinion impartiale et éclairée , ne saurait manquer. Nous réservons nos objections pour les constructions d'édifices publics, de monuments , pour les ouvertures de rues et de places qui n'ont d'autre objet que l'embellissement et la décoration des villes. Mais il n'est qu'équitable de le reconnaître, ce sont surtout les

travaux de la première catégorie que le gouvernement autorise et quelquefois encourage par des subventions. Seulement, il esta regretter que les campagnes aient déjà ressenti, sous la forme d'une hausse très-sensible du prix de la main-d'œuvre, cet appel incessant dans les villes des ouvriers d'art.

Voici ce qu'écrivait à ce sujet, le 1" décembre 1861, le président de la Commission de statistique d'un des cantons de l'arrondissement de Dax (Landes) : « Les gens de métier sont aujourd'hui mis aux enchères par les grandes entreprises, [)ar les grands travaux publics, qui prennent, tous les jours, plus d'extension dans le voisinage de notre canton. Une lutte de tarifs progressifs de salaires s'est élevée entre les entrepreneurs , directeurs ou régisseurs de travaux, tarifs que le modeste propriétaire rural ne peut plus accepter et qui font que nous ne trouvons plus, même à chauds deniers, ni terrassiers , ni manœuvres , ni domestiques de ferme, ni maçons, ni charpentiers, etc. »

Il est une circonstance qui contribue à raréfier la main-d'œuvre , c'est que les travaux publics et privés se font simultanément sur une échelle immense et avec une rapidité inconnue jusque-là, l'Etat, les départements, les communes, les compagnies, les particuliers se hâtant d'arriver au terme de leurs entreprises, pour mettre le plus tôt possible en valeur le capital énorme qu'elles absorbent. Et cette concurrence se produit précisément au moment où l'agriculture, pressée d'organiser la lutte contre les céréales de l'étranger, appelées dans nos ports par la suppression de l'échelle mobile, aurait besoin d'accroître la production et de réduire ainsi son prix de revient. Or, ce résultat ne peut être atteint que par des améliorations exigeant, au moins au début, une maind'œuvre considérable. La situation est aggravée, à ce point de vue, par la nécessité d'employer des hommes dans le

cas où le bras d'une femme eût suffi, et de payer ainsi des salaires plus élevés. 11 n'est pas douteux, en efiét, que les besoins de la domesticité déterminent un très-fort courant d'immigration dans les villes des filles de la campagnes, et ce fait se comprend quand on songe qu'elles n'ont besoin, pour trouver immédiatement un placement lucratif, d'aucune industrie, d'aucune aptitude spéciale, la force musculaire étant, dans le plus grand nombre des cas, la seule condition exigée d'elles.

Quant aux industries urbaines consacrées à l'habillement des femmes, elles n'exercent aucune attraction sur les campagnes, la population sédentaire des villes leur fournissant à peu près toutes leurs ouvrières. Mais il en est autrement des nombreuses blanchisseries établies dans les villes ou à leurs portes ; elles recrutent dans les campagnes la plus grande partie de leur personnel.

§ 5. Modifications dans les systèmes de culture.

Il est des causes de l'émigration rurale qu'il faut chercher dans les modifications dont le mode d'exploitation du sol a été l'objet.

Mentionnons d'abord la substitution graduelle, par suite d'une plus grande abondance de capitaux dans les campagnes, du fermier au métayer ou colon, et la situation difficile qu'elle fait à ces derniers. «... Ces cultivateurs, écrivait récemment un propriétaire du département du centre , n'ayant qu'un misérable mobilier, rarement du bétail, sauf peut-être une vache maigre et quelques moutons, sans économies pour la plupart, mariés généralement, ne peuvent acheter ou louer une maison et devenir simples journaliers. Habitués d'ailleurs à travailler comme demi-propriétaires , ils ne veulent pas descendre au rang

de manœuvres. Le plus grand nombre va chercher fortune dans les villes. »

L'abolition du droit de parcours et de vaine pâture , l'amodiation des communaux, le gazonnement et le reboisement des montagnes sont , sans doute , d'excellentes mesures destinées à exercer un jour une heureuse influence sur la production agricole ; mais il est incontestable qu'elles causent un grave préjudice au prolétariat rural. Une foule de journaliers, propriétaires d'une chaumière et d'un petit champ, entretenaient autrefois une ou deux vaches et quelques moutons qu'ils envoyaient paitre dans les communaux ou sur les terres voisines , après l'enlèvement des premières herbes. C'était une atténuation, au profit du pauvre , de l'inévitable rigueur du droit de propriété. Là où cette faveur cesse de lui être accordée, ses moyens d'existence sont tellement réduits , que le séjour de la campagne lui devient impossible.

La destruction de nos forêts, si rapide depuis quelques années et particulièrement depuis la loi qui a élevé le chiffre de la superficie qui peut être défrichée sans l'autorisation du G-ouvernement, n'a pas seulement, d'après les observateurs les plus compétents, les plus graves inconvénients pour notre agriculture, en modifiant dans un sens regrettable les conditions climatériques de notre pays ; elle a déterminé , sur un grand nombre de points , la suppression de la modeste et utile profession de toute une catégorie de travailleurs agricoles , les bûcherons. Voilà encore une saine et robuste population à peu près entièrement perdue pour la vie des champs. Vainement dirait-on que les défrichements, en accroissant la superficie arable , ont dû déterminer une extension du travail agricole et, par conséquent , une distribution pins abondante de salaires. Ce n'est pas, en effet, par l'insuffisance des terres que la production céréale en France pourrait

cesser d'être en rapport avec les besoins de la consommation, mais bien par absence d'une culture améliorante et progressive.

§ 6. Changements dans les cultures.

La hausse des salaires a été telle, sur certains points de la France, qu'on a vu les propriétaires placés dans la nécessité de substituer les cultures fourragères, qui exigent peu de travail, aux cultures céréales. D'autres ont entrepris cette substitution dans un esprit de spéculation , l'industrie de l'élève ou de l'engraissement des animaux de boucherie donnant , avec les prix actuels , un plus grand bénéfice que la production du blé. Cette évolution agricole, qui pourrait s'étendre rapidement, si le prix des céréales venait, par une nouvelle baisse prolongée , à être inférieur aux prix de revient, n'a pu rester sans influence sur le sort des journaliers agricoles ; beaucoup ont dû chercher dans l'émigration les ressources que le sol cessait de leur fournir,

§ 7. Morcellement de la propriété.

On s'est demandé si le morcellement de la propriété n'est pas un agent actif de l'émigration rurale. Selon le point de vue auquel se sont placés ceux qui ont soulevé la question, la solution a été affirmative ou négative. Il est certain que, si le sol s^émtettait en France, comme on l'a prétendu sans le démontrer, c'est-à-dire au point de rendre impossible son exploitation régulière, force serait au cultivateur de déserter les champs. Mais une hypothèse aussi extrême est absolument irréalisable ; elle est démentie, au surplus, par l'observation. Nous ne nions pas (cependant qu'il puisse arriver que, par suite de la division de

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l'immeuble paternel en un trop grand nombre de lots pour que chacun d'eux puisse être cultivé séparément , quelques-uns des copartageants soient obligés de vendre leur part, et que, placés entre l'alternative d'émigrer pour les villes ou d'accepter la situation de journaliers, ils optent pour l'émigration. Mais c'est peut-être le seul cas dans lequel le morcellement peut favoriser l'abandon de la profession agricole. Dans les circonstances les plus ordinaires, c'est-à-dire lorsqu'une propriété d'une certaine importance se vend en détail, son morcellement détermine un accroissement de la main d'oeuvre, les petites exploitations exigeant, pour soutenir la concurrence des grandes, une culture des plus intensives. On sait, d'ailleurs, que le journalier devenu propriétaire s'attache inébranlablement au sol.

§ 8. Crises agricoles.

L'industrie proprement dite a ses crises, ses souffrances, ses épreuves. Tantôt c'est la fermeture d'un débouché extérieur par une guerre, par la concurrence victorieuse de l'étranger, par une vicissitude de la mode , par une aggravation des droits de douane ; tantôt c'est un renchérissement considérable de la matière première ou une mauvaise récolte qui , en privant la population agricole de la plus grande partie de son revenu , la force à suspendre ses consommations industrielles habituelles. Tantôt, c'est une stagnation commerciale résultant d'appréhensions politiques, de craintes de guerre , d'incertitudes sur l'avenir du pays, sur le maintien de l'ordre et des institutions. Tantôt enfin, ce sont des spéculations sur une grande échelle , spéculations supérieures aux ressources de ceux (|ui les entreprennent, fondées le plus souvent sur une fausse appréciation des besoins présents ou futurs

de la communauté commerciale, et dont un retrait subit du crédit prolongé par lequel elles se soutenaient, détermine la liquidation désastreuse. Sans doute, toutes ces causes de crise ne sauraient être entièrements conjurées par la prévoyance, par la prudence humaines , plusieurs étant presque des cas de force majeure. Cependant on peut affirmer que le plus graud nombre peut être prévenu, ou du moins que leurs effets peuvent être sensiblement atténués par une sage mesure dans les entreprises, par une étude attentive de la situation commerciale du pays et de l'étranger, de tous les faits, de tous les symptômes , de tous les phénomènes qui signalent un excès de production.

Dans l'industrie agricole, il n'en est pas ainsi. Toutes les ressources de la sagesse, de la prévoyance humaine sont impuissantes contre ces brusques et redoutables variations atmosphériques qui détruisent de fond en comble une récolte (grêle , gelée, inondations, cyclones, etc., etc.), ou contre ces sécheresses prolongées qui brûlent les plantes jusqu'aux racines, contre ces pluies persistantes qui décomposent le sol et la dépouillent de ses propriétés fécondantes ; enfin , contre ces maladies mystérieuses , contre ces invasions cryptogamiques d'origine inconnue qui désorganisent le tissu des graminées et en provoquent le dépérissement rapide.

Dans les pays où la propriété et la culture sont concentrées dans un petit nombre de mains, les pertes résultant des sinistres agricoles sont aisément supportées par ceux qu'elle atteignent, parce qu'ils ont ou d'importantes réserves du produit détruit, ou des capitaux qui leur permettent d'attendre une année meilleure. Qnelqufois même, ces sinistres sont , pour eux , une source de fortune , la hausse des prix qu'ils déterminent étant supérieure au préjudice réellement .éprouvé, et les réserves des années

antérieures se vendant dans des conditions exceptionnellement favorables. En France, au contraire, comme dans les autres pays de propriété ou de culture très-morcelée , de pareils désastres sont irréparables pour la plus grande partie des possesseurs du sol. Or, il n'est pas douteux que ces cruelles déceptions du cultivateur, assez fréquentes dans ces vingt dernières années, ne soient pour lui une cause de découragement, et qu'avec les facultés de communications actuelles, elles ne provoquent un mouvement d'émigration vers les villes.

§ 9. Courte durée des baux ; — mobilité de la propriété rurale.

Parmi les causes économiques de la désertion des campagnes, on a encore cité la courte durée des baux , les exigences croissantes des propriétaires, enfin les mutations fréquentes dont les immeubles ruraux sont l'objet. On a mis en regard de cette situation ce fait connu que , dans les pays où la propriété est le plus concentrée, comme par exemple en Angleterre, la ferme reste pendant des siècles dans la même famille. Aussi, cette famille s'attache-t-elle profondément à un sol sur lequel elle a eu le temps de réaliser des améliorations dont elle a bénéficié souvent beaucoup plus que le propriétaire. Nous croyons qu'il y a quelque chose de fondé dans cette opinion. Nous considérons comme possible cette désafiection du fermier ou du métayer français pour une terre dont il n'a que la jouissance très-précaire, l'exploitation pouvant lui .© re enlevée soit par un caprice d'un nouveau maître qu'il ne connaît pas, soit par de nouvelles prétentions de l'ancien. Il y a là, pour lui, une cause réelle de découragement qui, seule ou combinée avec d'autres, pourrait le décider à quitter la culture. Mais, il faut le dire aussi, la faute de cette situation n'est pas exclusivement au proxDriétaire ; l'inexacti-

tude, le mauvais vouloir dans l'exécution du bail ne sont que trop fréquents chez le fermier ou le colon. Il est rare notamment que, dans sa dernière année de jouissance, le premier ne pressure pas le sol pour lui faire rendre, avec le moins d'engrais et de main d'œuvre possible, tout ce qu'il peut donner. Aussi, la terre revient-elle souvent épuisée au propriétaire, surtout si, par absence ou autrement, il a été hors d'état de surveiller l'exécution des engagements du cultivateur. Mentionnons encore les difficultés qui s'élèvent si fréquemment entre eux en fin de bail , sur l'état de cheptel, sur la nature et la quantité des approvisionnements que le dernier doit laisser dans la ferme. On peut même assurer que, si la bourgeoisie déserte généralement la propriété rurale, elle y est surtout déterminée par les embarras de toute nature que lui suscitent les exploitants.

§ 10. Injustices envers les aides agricoles.

Pour ne rien omettre des causes morales de l'émigration rurale, nous signalerons encore le reproche adressé à un grand nombre de propriétaires-cultivateurs ou de fermiers de résister aux légitimes exigences des aides agricoles, de rester sourds , par exemple , aux demandes d'amélioration de salaires que justifie la rareté de la main d'œuvre, et de leur refuser jusqu'aux égards que commande leur modeste situation. « Si les cultivateurs , écrivait en 18()0, le président de la Commission de statistique de Tregy (Oise), eussent mieux apprécié la nécessité des aides agricoles, ils eussent certainement cherché à se les attacher par de bons procédés et des salaires en rapport avec les besoins que les circonstances avaient fait naître. Placé au ceatre d'un pays pres(]ue agricole, j'ai pu constater de mes propres yeux que les ouvriers des fermes

sont, en général, mal rétribués, mal nourris et pins mal menés encore. »

§ 11. — Renchérissement de la vie matérielle dans les campagnes.

Le renchérissement général de la vie matérielle par suite des besoins extraordinaires de l'alimentation dans des centres de population qui s'accroissent sans relâche, est une cause de souffrance pour le journalier, dont le salaire est l'unique moyen d'existence. On sait, en effet, que ce salaire est suspendu pendant la plus grande partie de l'hiver, et que si l'ouvrier n'a pas fait d'économies pendant la période des travaux le plus rétribués, il est condamné aux plus pénibles privations, précisément dans la saison rigoureuse. Sans doute, la main d'oeuvre s'est sensiblement élevée dans les campagnes ; mais s'est-elle élevée dans le même rapport que le prix des objets nécessaires à la vie ? C'est une question que les documents of&ciels ne permettent pas de résoudre définitivement. (Voirie xir volume de la 2" série de la Statistique générale de France, intitulée : Pri xet Salaires^ ainsi que la fin du titre IV, chap. l"' de ce livre).

§ 12. — Emploi des machines.

Si la rareté de la main-d'œuvre par suite de l'émigration a déterminé, depuis quelques années, l'application, sur une assez grande échelle, des machines aux travaux agricoles, il faut dire que le remède a accéléré le progrès du mal. En face de cette concurrence imprévue, les journaliers se sont émus. Ils se sont crus plus menacés qu'ils ne l'étaient en réalité et ont fui devant ces nouveaux engins de travail, ignorant que l'usage des machines

peut bien amener des interruptions momentanées de la main-d'œuvre, mais qu'il provoque, tôt ou tard, un redoublement d'activité et de production, et, comme conséquence nécessaire, un plus grand emploi des forces humaines.

§ 13. — Insuffisance de ^assistance publique dans les campagnes.

On a prétendu que l'absence d'une organisation régulière de l'assistance publique dans les campagnes est une cause d'émigration. Cette opinion a été notamment trèsvivement formulée dans le paragraphe ci-après du Rapport à l'Empereur sur l'état de l'instruction jorimaire en 1863 :

« On se plaint que la population valide déserte les

campagnes pour encombrer les villes. Mais comment ne viendrait-elle pas dans ces cités qu'on lui fait splendides et où tout est réuni pour les plaisirs des yeux et de l'esprit ? L'ouvrier y trouve un travail plus lucratif et moins rude, le bureau de bienfaisance, la société de secours mutuels, l'hôpital, l'hospice, souvent des exemptions d'impôts directs { pour les loyers d'un certain prix), et, pour ses enfants, la crèche, puis la salle d'asile, puis l'école gratuite. »

Quelle est l'importance de cette cause de l'attraction exercée par les villes sur l'ouvrier agricole?

Cet ouvrier s'est-il, à priori, rendu un compte exact des différences qai caractérisent, au point de vue de l'assistance publique, la ville et le village ! A-t-il eu l'occasion de le constater personnellement par sa propre expérience? Evidemment non. Et d'abord, heureusement pour lui, il est rarement malade, et ses indispositions, grâce à sa vigueur, à sa forte santé, aux conditions hygiéniques relativement favorables dans lesquelles il vit habituelle-

ment, sont de courte durée. Peut-être même n'ont-elles un prompt et heureux dénouement que précisément parce qu'il n'a pas été transporté à l'hôpital, parce qu'il a continué à respirer l'air pur des champs. On regrette qu'uu service médical gratuit pour les communes rurales n'ait pas encore été institué dans tous nos départements ; mais, outre qu'il n'est peut-être pas rigoureusement nécessaire, les médecins des campagnes donnant assez volontiers des soins gratuits aux malades indigents, il ne nous est pas démontré qu'il déterminerait une amélioration sensible de la santé publique, un service de cette nature devant toujours être incomplet, insuffisant, et, par suite, inefficace. Il ne serait véritablement utile dans les campagnes que pour les accidents ; mais heureusement qu'ils sont très rares et que les praticiens des localités ne refusent jamais leurs soins aux victimes. Il ne faut pas perdre de vue, d'ailleurs, que les hôpitaux ouvrent toujours leurs portes aux cas de cette nature et que les malades qui peuvent supporter le transport y sont admis sans difficulté. Nous ne croyons donc pas que le cultivateur ait pu être vivement frappé de l'infériorité des campagnes en ce qui concerne l'assistance médicale.

L'hospice, c'est-à-dire Basile pour les vieillards et les infirmes indigents, n'y existe pas ; cela est vrai. Mais le père de famille, quand l'heure du repos a sonné pour lui, trouve toujours sa place au foyer et à la table des enfants, et si, chose triste à dire, cette place ne lui est pas partout donnée avec l'empressement et la libéralité auxquels il aurait droit, il est au moins pourvu à ses besoins les plus impérieux, et dans une mesure généralement satisfaisante. Et d'ailleurs, les villes n'ont pas le privilège de voir tous leurs vieillards, tous leurs infirmes nécessiteux admis à l'hospice. Les ressources de ces établissements sont généralement trop bornées pour qu'ils ne soient pas

obligés de restreindre le plus possible le nombre des admissions, et leur insuffisance, sous ce rapport, est depuis longtemps constatée Nous ne voyons pas encore là une cause d'infériorité bien sensible des campagnes par rapport aux villes.

Mais, dit-on, elles n'ont pas le bureau de bienfaisance, c'est-à-dire l'assistance en argent et en nature (comestibles, vêtement, chauffage, etc., etc.) Sans doute, mais parce que ce mode d'assistance n'y répond pas aux exigences réelles de la situation. La misère proprement dite est rare dans les campagnes et n'y constitue qu'un accident. D'un- autre côté, quand elle y sévit réellement, comme à la suite d'une insufQsance prolongée ou d'une perte complète de récoltes, les communes, sous l'incitation de l'autorité supérieure, affectent habituellement à la création d'ateliers de charité, des crédits extraordinaires au produit desquels vient presque toujours s'ajouter l'allocation du département et même de l'Etat. Ces secours, donnés sous la forme d'une rémunération et non d'une aumône, comme dans les villes, sont, d'ailleurs, bien autrement efficaces, car nul n'ignore que l'extrême division ( obligée ) des ressources des bureaux de bienfaisance y réduit à une somme très-minime la part afférente à chaque assisté. Ici, d'ailleurs, se place encore cette observation que le villageois ignore plus ou moins complètement l'existence des institutions charitables des villes (à l'exception toutefois de l'hôpital), et cette ignorance est partagée même par un grand nombre de citadins. 11 n'a donc pu être frappé des prétendus avantages qu'elles offrent, à ce point de vue, sur les communes rurales, et ces avantages ne sauraient, par conséquent, être considérés comme un des mobiles de son émigration.

§ 14. — Accroissement de la domesticité dans les villes.

Le besoin considérable de domestiques des deux sexes, mais surtout du sexe féminin, a été une des conséquences du progrès des agglomérations urbaines. Il s'est formé, en effet, dans les villes, une foule de ménages à revenus très-variés, mais en général, à revenus modestes : ménages de petits rentiers, de petits fonctionnaires, de petits marchands, etc., etc., n'ayant qu'un seul domestique (généralement une femme) , chargé de tous les soins de la maison. En même temps, d'opulentes familles, venues de toutes les parties de la France et deil'étranger, ont recruté, dans une proportion considérable, cette domesticité de luxe qui comprend les cochers , les palefreniers , les sommeliers , les cuisiniers, les valets et les femmes de chambres,. De leur côté, le commerce, les administrations publiques et privées ont également vu s'accroître le nombre de leurs salariés de toute nature.

A tous ces appels, à tous ces besoins, il ne pouvait être satisfait avec les ressources propres aux villes ; de là, un mouvement considérable d'émigration rurale portant sur les jeunes gens des deux sexes, certains de trouver immédiatement à s'employer aux conditions les plus avantageuses. La demande, ( pour emprunter le langage de l'économie politique ) a même été tellement supérieure à V offre j que les salaires des gens à gage se sont très-sensiblement accrus , et qu'aujourd'hui la domesticité, avec les dépenses accessoires qu'elle entraîne, est une des plus lourdes charges du séjour des villes. On sait, d'ailleurs, que nos campagnes elles-mêmes n'ont pu suffire aux exigences de la situation, et que l'étranger a dû fournir son appoint. Il est certain que nous comptons, en ce moment, en France, un grand nombre de domestiques

originaires de la Belgique, de la Suisse et de? bords du Rhin.

Cette émigration spéciale, a porté surtout sur les femmes, qui jouent un grand rôle dans le travail agricole. Remarquons, en effet, que la domesticité ne comprend pas seulement les serviteurs attachés à la personne, à la maison, à l'écurie, mais encore les nou^Tices sur lieu. Or, il est incontestable que, par suite du progrès de l'aisance publi'que, leur nombre s'accroît très-sensiblement dans les villes.

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