CAUSES MORALES DE L ÉMIGRATION RURALE
§ 1. — Développement de V instruction primaire.
Nous n'hésitons pas à placer au premier rang des causes de cette catégorie , le développement de l'instruction dans les campagnes. C'est une observation générale que, même l'enfant qui n'a reçu que les éléments de l'instruction primaire, se sent pris de dédain pour la profession agricole et aspire à une autre carrière, à une carrière libérale surtout. Et peut-être faut-il voir dans ce fait regrettable une des raisons qui détournent un certain nombre de parents de la pensée d'envoyer leurs fils aux écoles. La faute en est en partie à l'instituteur qui, lui-même, rêve le plus souvent une situation plus élevée que celle qu'il occupe, et notamment le séjour des villes. Si ce maître, profitant de son influence sur l'esprit de ses élèves, savait leur donner une juste idée des avantages de la profession agricole, des conditions favorables, pour la moralité et la santé, dans lesquelles elle s'exerce ; s'il leur démontrait que l'industrie agricole est, pour celui qui la pratique avec intelligence et esprit de suite, une source de revenus élevés ; s'il leur apprenait que les plus grands noms de la plus
vieille aristocratie française sont aujourd'hui associés à tous les progrès, à toutes les améliorations agricoles ; s'il les entretenait des encouragements que l'Etat accorde à la culture, des témoignages de haute estime qu'il donne aux propriétaires des plus belles exploitations rurales ; s'il les faisait assister par la pensée aux luttes du concours, aux couronnes publiquement décernées, aux vives et pures joies du triomphe, certainement il combattrait efficacement, chez eux, la tendance à quitter une condition dont ils ignorent la véritable et incontestable grandeur.
On pouvait comprendre, chez l'enfant sorti de l'école primaire, cette répugnance pour la vie agricole à une époque oii la plus grande partie du sol appartenait à la bourgeoisie, et où le paysan ne travaillait que pour le compte d'un maître. L'enfant pouvait voir, dans cette humble situation, une sorte de vasselage, une sorte d'infériorité sociale bien propre à blesser chez lui ce sentiment de la dignité humaine que l'instruction développe toujours. Mais aujourd'hui que la propriété rurale a passé, pour plus de deux tiers peut-être, entre les mains du cultivateur; aujourd'hui que le suffrage universel lui a révélé l'importance de son rôle dans la société politique, il n'a rien à envier aux autres conditions, et ses enfants peuvent, le front haut et fier, conduire la charrue à ses côtés.
Maintenant, nous reconnaissons qu'il est difficile de soustraire l'enfant dont l'instruction primaire a ouvert l'intelligence, à l'influence des livres et des journaux qui tombent sous sa main. Et notamment à l'époque où le colportage, entièrement libre, inondait les campagnes de publications destinées à faire les plus grossiers appels ou ,aux instincts anti-sociaux ou à l'esprit de sensualité, il est certain que cette intelligence ne s'éclairait que d'une sombre et triste lumière. Et encore aujourd'hui, il est
impossible que sa curiosité ne soit pas vivement éveillée par le récit, que lui apportent les journaux, des fêtes, des spectacles, des plaisirs de toute nature dont les grandes villes sont le théâtre, et qu'il ne trouve pas, dans ces lectures, une incitation à déserter le village .
La ligne de démarcation qui s'établit , en quelque sorte par la force des choses, entre les parents complètement illettrés et ceux de leurs enfants qui ont reçu l'enseignement de l'école primaire, est presque toujours une cause de désunion dans les familles. Il en résulte, en effet,, des désaccords fréquents, provoqués presque toujours par le sentiment, chez les enfants, de leur supériorité intellectuelle, et qui ne peuvent avoir de terme que par la séparation. Que de départs pour les villes, que d'abandons définitifs de la vie rurale, qui n'ont eu d'autre cause que ces dissentiments !
Souvent, par un amour-propre malentendu, de simples cultivateurs, auxquels on <a signalé, chez un de leurs enfants, une aptitude générale ou spéciale, se décident aux plus grands sacrifices pour lui faire donner l'instruction destinée à développer, à faire éclore cette aptitude. L'enfant ainsi élevé est nécessairement perdu pour les campagnes. S'il n'a pas atteint le but que lui assignait l'ambition paternelle, si la carrière libérale ou autre qu'il a recherchée lui a fait défaut, on peut être certain qu'il ne reviendra pas au village y étaler sa déconvenue et prendre une profession qui ne lui inspire plus qu'une vive antipathie. Il restera dans les villes pour y solliciter des emplois qui lui seront refusés le plus souvent, et il ne sera pas rare qu'après avoir ruiné ses parents, il ne finisse par tomber lui-même dans une profonde misère qu'auront presque toujours précédée de graves désordres. On sait, au surplus, que c'est dans les rangs de ces jeunes hommes
déclassés que se recrutent les plus dangereux ennemis de l'ordre et de la société.
Maintenant, pour l'observateur attentif, il n'est pas douteux que le nombre de ces tristes mécomptes de la vanité des parents s'accroît sensiblement, et que l'émigration rurale par cette voie fait sans relâche de nouvelles recrues. Ces pertes sont d'autant plus sensibles pour les campagnes, qu'elles portent précisément sur les sujets les plus distingués, sur les hommes qui donnaient les plus brillantes espérances et qui auraient pu imprimer à la culture la plus salutaire impulsion. « Aujourd'hui, disait, dans l'enquête ouverte à ce sujet en 1859-GO, le président de la commission de statistique du canton d'Ardres (Pas-de-Calais), aujourd'hui l'agriculteur élève ses enfants avec la pensée qu'ils doivent sortir de sa modeste position, et si l'un d'eux fait preuve d'intelligence, il fera, pour son instruction, des sacrifices énormes, rêvant pour lui une position élevée, à la fois lucrative et brillante. »
« Une autre cause, écrivait, le 2 janvier 1860, le président de la commission de Fréjus (Var), de l'abandon des campagnes, c'est le développement de l'instruction et la facilité qu'y trouvent les populations rurales de satisfaire à cette ambition générale dont les conséquences sont si désastreuses pour la société ! Le fait n'est que trop certain aujourd'hui, que celui qui sait lire et écrire ne veut plus conduire la charrue. En outre, par un déplorable esprit de vertige et d'erreur, l'éducation n'étant pas toujours religieuse, le sens moral s'est affaibli dans nos campagnes. Les doctrines qui flattent les plus mauvaises passions ont envahi les masses et il en est résulté, entre autres désordres, un grand relâchement des liens de famille, le dégoût du modeste foyer paternel et de la condition des ancêtres. L'enfanta perdu le respect de l'autorité
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paternelle et aspire, dès gu'il le peut, à une complète indépendance. Aussi n'est-il pas rare de voir ici de vieux parents expier, dans l'abandon et le dénùment, l'absence de principes religieux chez leurs enfants. »
« Ce n'est pas seulement, disait un autre témoin entendu dans l'enquête, le développement de l'instruction primaire qui conduit indirectement à l'abandon des campagnes ; c'est encore et surtout l'instruction supérieure. Les jeunes bacheliers ès-lettres ou ès-sciences recherchent tous les professions libérales et ne reviennent plus au village. D'un autre côté, qu'y viendraient-ils faire? Trouveraient-ils, dans le modeste domaine des parents, l'étendue et les capitaux nécessaires pour une exploitation exigeant une certaine intelligence spéciale, des connaissances techniques étendues?... On s'étonne que nos écoles d'agriculture voient venir à elles si peu d'élèves ; c'est que l'agriculture n est pas une carrière. Le nombre des grands propriétaires cultivant par mai très- valets est trèsminime. Les diplômés de nos écoles ne trouvent donc ([ne difficilement à se placer. »
Ajoutons que le désir, fort légitime d'ailleurs, de surveiller, de diriger l'instruction de leurs enfants, détermine beaucoup de familles aisées à se rendre dans les villes, parce que là seulement elles peuvent trouver l'enseignement supérieur ou spécial dont ces enfants ont besoin. Provisoires dans leur pensée, ces émigrations deviennent très-souvent définitives.
§ 2. — De V affaiblissement du sens moral dans les campagnes.
Nous avons cité l'opinion d'un magistrat du Var , sur l'affaiblissement du sens moral dans les campagnes considéré comme une des causes de Vexodus rural. Cette
opinion est confirmée par d'autres observateurs : « Nous sera-t-il permis , écrivait dans le journal la Constitution (de l'Yonne) M. le D"" Duché, membre du Conseil général et maire de la commune d'Ouenne , puisque nous sommes en famille , de faire un reproche à l'habitant des campagnes. Il nous pardonnera notre franchise; elle vient du cœur. Eh bien ! il se démoralise ; il se laisse aller plus que jamais aux déviations de la débauche , aux excès aussi nuisibles à sa santé qu'à ses économies. 11 devient trop homme de ville , sans avoir subi l'influence des grandes cités : il a perdu cette simplicité de mœurs, cette sobriété d'habitudes qui jadis le caractérisait ; en un mot , il s'est trop civilisé^ dans la mauvaise acception du terme. Il y a là une dégénérescence notoire , et cet affaissement ne retentit pas seulement sur ses facultés morales , il dégrade ses forces physiques ; le travail lui devient plus pénible ; il ne peut plus faire ce que faisaient ses pères ; de là , nouvelle incitation à quitter les rudes labeurs de la charrue pour courir à des occupations qui flatteront davantage sa mollesse et ses aspirations au repos. »
Ce qu'omet de dire M. le D' Duché , c'est que , par suite de l'immoralité qu'il signale, beaucoup d'ouvriers agricoles , qui ont fait des dettes , dettes de jeu et de cabaret , ou qui, par leurs méfaits de toute sorte , sont devenus l'objet des sévérités de l'opinion , se réfugient dans les villes pour échapper à leurs créanciers ou à la mésestime publique.
Écoutons encore le rapporteur d'une pétition au Sénat sur une des causes morales de l'abandon des campagnes :
« L'auteur d'une pétition relative au déclassement des populations rurales et à la diminution des bras voués à la culture des champs, le sieur Sclafer , propriétaire à Salle-Bœuf ( iiironde ) , a cru trouver un remède à ce
mal alarmant. En scrutant les causes diverses delà dépopulation des campagnes, il lui a semblé qu'il y en avait une profonde dans l'affaiblissement de l'autorité paternelle, et voici comment il explique sa pensée .
(( Sous l'empire des anciennes mœurs et des anciennes lois de la monarchie , la famille rurale était constituée patriarcal ement ; elle formait une petite colonie agricole, dont le père était la tête, dont les enfants étaient les bras. La culture se faisait en commun. Arrivés à l'âge d'homme , les enfants se mariaient et introduisaient dans la colonie de nouveaux moyens de travail et de nouvelles richesses. La terre passait ainsi du père aux enfants, la plupart du temps indivise , et la population restait fixée dans les campagnes.
« Aujourd'hui que voit-on ? Le jeune paysan atteintà peine l'adolescence, qu'il se dégoûte de son état ; il veut être indépendant de l'autorité paternelle; il quitte la charrue pour aller courir les aventures dans d'autres professions où il gagnera pour lui-même et sera ainsi son maître.
« Le père , abandonné à ses seules forces, laisse dépérir son exploitation , ou meurt à la peine. Les enfants reviennent pour recueillir une part du petit champ qu'ils ont refusé d'agrandir, du pécule qu'ils n'ont pas voulu augmenter ; mais ils ont perdu les habitudes du noble métier de laboureur; ils cultivent mal ou plutôt ils vendent leur lopin de terre pour en aller dépenser le prix dans les villes. Voilà l'état de choses que nous signale le pétitionnaire , qu'il exagère sans doute , mais qui , réduit dans de plus justes limites, est encore un mal pour nos campagnes. » (Séance du 25 mai 1866.)
Les plaintes de plus en plus générales des propriétaires cultivateurs sur la facilité avec laquelle les domestiques violent leurs engagements pour passer au service d'un
maitre qui leur offre un gage plus élevé ou pour émigrer dans les villes, plaintes dont un grand nombre de Conseils généraux se sont rendus l'organe , en demandant l'application aux serviteurs ruraux de la mesure du livret obligatoire, sont encore un indice d'un relâchement graduel de la moralité publique dans les campagnes. Il ne faut pas se le dissimuler , ce relâchement est dû en grande partie à l'affaiblissement du sentiment religieux, le seul frein ( et le plus efficace de tous , d'ailleurs , même pour les classes les plus éclairées ) des populations dont l'instruction n'a pas développé l'intelligence. Presque tous les membres du clergé rural ont constaté , et déjà depuis longtemps , une moindre fréquentation des églises et des sacrements , qu'ils attribuent aux rapports presque journaliers du paysan avec les villes. En allant, grâce aux facilités de communication actuelles , y prendre sa part des distractions , des plaisirs dont elles ont le monopole , il n'y compromet pas seulement , en effet, sa santé et ses économies, il y perd encore ses croyances religieuses. C'est qu'il n'est peut-être pas un seul lieu de réunions publiques, même dans les simples chefs-lieux de canton (auberge, cabaret, café), qui n'ait son orateur, orateur fort écouté , fort applaudi , et dont tout le succès consiste à professer la plus triste incrédulité, à railler les choses les plus saintes et à enlever ainsi à ceux qui l'écoutent cette grande et suprême consolation, cette force morale si puissante contre les épreuves de la vie , la foi ! Ce sentiment anti-religieux des villes est peut-être un fait très-ancien ; mais il s'est particulièrement développé sous l'influence des prédications démocratiques de la période 1830-1848, du mouvement démagogique et socialiste de 1848 à 1851, enfin des doctrines panthéistes et rationalistes qui se donnent si libre carrière en ce moment. Le progrès de l'immoralité dans les campagnes, par suite
d''un contact plus fréquent avec les villes, s'est surtout manifesté chez les femmes. Les faits de séduction sont devenus beaucoup plus nombreux, et il n'est pas douteux que bon nombre des filles-mères qui accouchent dans les hôpitaux généraux ou spéciaux des villes , sont originaires de la campagne. Beaucoup, d'ailleurs, faute de ressources qui leur permettent d'émigrer, sont oblgées d'attendre leur délivrance au lieu même où la séduction s'est accomplie. C'est ce qu'indiquent les statistiques officielles, en signalent, au moins en France , un nombre croissant de naissances naturelles dans les populations rurales. Mais le juste désir d'échapper aux difficultés morales ou matérielles de leur situation les oblige à quitter tôt ou tard leur village, et on peut assurer qu'après les besoins de la domesticité dans les villes , c'est le désir de se soustraire aux conséquences d'une faute, qui détermine le plus grand nombre d'émigrations féminines. D'après une enquête faite par Parent-Duchatel , et dont il a consigné les résultats dans son célèbre livre de la Prostitution, c'est parmi les jeunes femmes de cette catégorie que se recrutent surtout les maisons de tolérance de Paris.
§ 3. — Contagion de l^ exemple.
Dans l'émigration pour les villes, comme dans la grande émigration ou l'émigration pour l'étranger, la contagion de l'exemple joue un rôle considérable.
Un médecin de Lausanne, qui a laissé un nom estimé dans la science, Tissot, écrivait, il y a cent ans, sur les maladies populaires , un livre spécialement destiné aux habitants de la campagne. La maladie qui le préoccupe tout d'abord , c'est la dépopulation rurale dont la Suisse souffrait dès cette époque. Cette dépopulation qu'il dé-
plore et qui semble, au premier aspect, étrangère à son sujet, il l'attribue d'abord à la mauvaise hygiène et aux mauvaises méthodes de traitement des maladies, puis à V émigration et à la diminution des naissances. Après avoir parlé de l'émigration militaire, dont il fait ressortir les fâcheuses conséquences, il aborde ce qu'il appelle l'émigration commerçante. Il s'agit , dans sa pensée, de ceux qui désertent les campagnes pour aller chercher fortune au sein des villes, soit dans la domesticité , soit dans le commerce ou l'industrie. « .... Malheureusement , dit-il , c'est ime épidémie dont les ravages vont croissant par une raison très-simple, c'est que le succès d'un seul en détermine cent à courir les mêmes hasards, et que peut-être quatre-vingt-dix-huit échoueront. On est frappé du bien ; on ignore le mal. Je suppose qu'il soit parti, il y a dix ans. cent personnes pour aller ce qu'on appelle chercher fortune ; au bout de six mois, ils étaient tous oubliés, excepté de leurs parents. Qu'il en soit revenu un', cette année, avec quelques biens au-dessus de sa pacotille, tout le pays en est instruit et s'en occupe ; une foule déjeunes gens sont séduits et partent, parce que personne ne pense que , des quatre-vingt-dix-neuf autres qui étaient partis avec lui, la moitié à péri , une partie est misérable, et le reste est de retour sans avoir gagné autre chose que l'incapacité de s'occuper utilement dans son pays et dans sa première vocation. Le petit nombr^ ' qui réussit est publié; la foule qui échoue reste dans uni profond oubli. » '
Quoique anciennes et s'appliquant particulièrement à la Suisse, ces observations semblent écrites d'hier et pour les populations agricoles de notre pays. Le succès d'un seul décide encore aujourd'hui une foule d'émigrations. Seulement , l'exemple est d'autant plus entraînant de nos jours, qu'il est incontestable que presque
tous les émigrants des deux sexes trouvent facilement à s'occuper dans les villes et souvent aux conditions les plus avantageuses. Il arrive fréquemment, en outre, que les émigrants qui ont ainsi réussi, facilitent l'émigration des parents ou amis restés au village, tm leur faisant l'avance des frais de transport.