CAUSES DIVERSES
^ \. — Dissentiments politiques.
Nous avons indiqué les considérations économiques qui ont déterminé et détermineront longtemps encore l'émigration d'un grand nombre de propriétaires ruraux appar- Lenant à la bourgeoisie. Des motifs purement politiques sont venus s'y joindre, qui tendent à accélérer le mouvement.
La propriété rurale conférait, avant 1848, des avantages politiques considérables. C'était, avant tout, le privilège de l'électorat et de l'éligibilité. Au nombre des conséquences diverses de l'influence attachée à ce privilège, il faut compter le monopole des fonctions municipales, le gouvernement choisissant autant que possible, à cette époque, au grand profit des intérêts généraux et locaux qu'ils représentent, les maires et adjoints dans les rangs de la bourgeoisie terrienne.
Depuis 1848, c'est-à-dire depuis le suffrage universel, cette situation a plus ou moins complètement changé sous l'influence des doctrines radicales qui se sont fait jour à cette époque. Le paysan appelé pour la première fois à la vie politique, n'a pas dissimulé plus longtemps l'hostilité secrète, mais très-réelle , qu'il nourrissait depuis longtemps contre la bourgeoisie des campagnes. Elle s'est manifestée surtout à l'occasian des élections muni-
cipales. Dans un grand nombre de communes rurales, par une sorte d'accord instinctif résultant de l'identité des situations, le propriétaire non cultivateur a été exclu par le suffrage universel du Conseil municipal .Ce n'est pas tout : l'autorité locale, ainsi remise en des mains ennemies, n'a pas tardé à s'exercer au préjudice des classes éclairées, auxquelles n'ont été ménagés ni les embarras, ni les avanies, ni les persécutions de détail. Ainsi fatiguée, harcelée, souvent abreuvée de dégoût, la bourgeoisie, mécontente d'ailleurs d'avoir perdu son ancienne prépondérance, s'est décidée à quitter un terrain sur lequel elle ne luttait plus qu'à armes inégales.
En dehors de cette lutte avec les nouveaux représentants des administrations locales, la bnurgeoisie a eu un autre motif de renoncer à la propriété rurale ; ce sont les vifs dissentiments qu'a fait naître, non pas seulement entre elle et le cultivateur, mais encore entre ses propres membres, l'exercice des nouveaux droits politiques. Il est, en effet, bien peu de communes rurales où les élections de toute nature n'aient pas partagé la population en plusieurs camps, animés des sentiments les plus exclusifs, les plus absolus. Or, l'existence de ces partis politiques a prof on. lément divisé les familles, et la ru pture qui s'en est suivie de relations souvent intimes et anciennes, en dépouillant la vie de campagne d'un de ses principaux charmes, a pesé d'un grand poids sur les résolutions qui ont fait un grand nombre d'exilés volontaires.
§ 2. — Effets du recrutement.
Ce mouvement est encore activé par le recrutement , qui atteint plus profondément les campagnes que les villes. Il est certain qu'à nombre égal de jeunes gens inscrits sur les listes de tirage, elles fournissent plus
d'hommes valides, et que, par conséquent, les villes conservenl une plus grande partie de leurs adultes. C'est, en outre, dans les villes que les cas d'exemptions légales se produisent le plus fréquemment. Enfin, on y compte le plus grand nombre d'exonérations (1). Les pertes annuelles de l'agriculture par le recrutement sont des plus sensibles, parce qu'elles portent sur les plus jeunes, les plus saines, les plus vigoureuses générations.
Sans doute, la loi qui a organisé la réserve a atténué l'étendue du sacrifice en laissant dans ses foyers la moitié du contingent ; mais cette moitié, faisant partie de larmée, peut être appelée , au premier besoin , sous le drapeau, et les hommes placés dans cette situation ne peuvent ni se marier, ni contracter, dans les fermes , des engagements à longs termes.
Maintenant, ce serait une grave erreur de croire qu'après leur libération, les militaires originaires des campagnes s'empressent d'y retourner. Le plus grand nombre a perdu, pendant la vie de garnison , le goût des travaux agricoles et contracté, au contraire, celui des plaisirs, des séductions de toute nature que présentent les villes. Ils y restent donc , et avec d'autant plus de raison, qu'ils sont très-recherchés, comme salariés, par les administrations publiques et privées.
Ajoutons qu'aux termes d'engagements pris récemment par les chefs des divers départements ministériels , et sanctionnés par un décret impérial, un grand nombre d'emplois civils ont été expressément réservés aux militaires libérés du service.
La mesure est juste, car il convient que le pays acquitte par tous les moyens à sa disposition sa dette de reconnaissance vis-à-vis des défenseurs de son indépendance.
(1) Ceci était t'ont et imprimé avant la nouvelle loi sur l'armée.
Mais il est certain que son application détournera de la vie des champs un assez grand nombre de libérés , qui auraient été tentés d'y retourner,
§ 3. — Condamnés d'origine rurale.
Si les militaires recrutés dans la population rurale ont une tendance très-marquée, et encouragée, d'ailleurs, par l'État, à s'établir dans les villes, on peut dire que les condamnés sortis des campagnes sont entièrement perdus pour elles. Bien peu, en effet, oseraient revenir au village, où ils seraient exposés aux sévérités de l'opinion, beaucoup plus intolérante, comme on sait, dans les petites que dans les grandes localités, et où nul d'ailleurs, n'oserait les occuper.
§ 4. — Répression du vagabondage.
Il est une cause d'émigration que , pour éviter de trop nombreuses subdivisions, nous avons classée parmi les causes diverses, et qui, peut-être, se rattache plutôt aux causes morales ; nous voulons parler de l'effet de la répression énergique, dans ces dernières années, du vagabondage et de la mendicité au sein des campagnes. Il est très-probable que les mesures prises à ce sujet ont dû déterminer un mouvement marqué sur les villes. Vagabonds et mendiants (et presque toujours les deux termes désignent la même catégorie d'individus) étaient autrefois et sont encore aujourd'hui, sur un grand nombre de points, le fléau des campagnes. Non seulement ils prélevaient, souvent par la voie de la menace, une véritable dîme sur le cultivateur, mais encore ils signalaient leur passage dans les communes rurales par de nombreuses déprédations, et plus d'un crime resté inconnu doit leur être
attribué. Poursuivis, traqués, ils uni dû, 1ns uns (les mendiants infirmes), entrer dans les dépôts do mendicité; les autres, ou se fixer au sol et changer de vie, ou émigrer pour les viles. Il n'est pas douteux que le plus grand nombre ait pris ce dernier parti.