VILLES
iOO.OO 100.00 100.00 100.00 100.00 100.00
Rapport à la population (1856).
(pour 100,000 habitants)
Total y compris Campagnes. Villes. lesincounaset
sans domicile Uxe.
Contre la propriété ... 5 . 93 15.34 9.72
Contre les personnes . 5.41 6.38 5.77
Grimes en général. .. . 11.34 21.72 15.49
On voit qu'il n'existe qu'un très faible écart, dans les campagnes, entre les crimes contre les personnes et les crimes contre les propriétés, bien que ces derniers soient proportionnellement plus nombreux. Dans les villes, au contraire, il est considérable, ce qui semblerait indiquer ou que les agglomérations adoucissent les mœurs, ou que la tentation du vol y est plus gi'ande, parce que les occasions sont plus nombreuses, le recel, la dénaturation ou la vente des objets volés plus faciles.
Cette moindre criminalité apparente des campagnes est attestée par tous les documents officiels publiés par les autres pays. Ainsi, ceux de l'Angleterre signalent constamment un moindre nombre de crimes dans les comtés agricoles que dans les comtés manufacturiers, et, pour le même comté, dans les districts ruraux que dans les districts urbains.
Les documents belges, prussiens, etc., mettent le même fait en lumière.
Ne perdons pas de vue que les publications françaises signalent la part de plus en plus élevée des villes dans le total des crimes poursuivis.
11 est regrettable que le lieu de séjour des accusés de crimes ne soit pas également relevé, par la statistique française, en ce qui concerne : a; les délits; b) les crimes et délits constatés, mais qui n'ont été, par des motifs divers, Vobjet d'aucune poursuite. Il y eût eu là, pour la question de moralité respective des deux populations, un élément de solution de plus.
§ 2. Naissances naturelles.
Il est convenu de considérer ces naissances comme un indice d'immoralité. Pour nous, la légitimité d'une opinion de cette nature est douteuse. En principe, la séduc-
tion, résultat d'une affection, d'un entraînement réciproques, n'atteste ni dépravation, ni pervei-sité. Elle est d'ailleurs le résultat fréquent de circonstances qui en atténuent sensiblement la portée et varient de pays à pays, comme, par exemple, les difficultés apportées au mariage par une législation imprévoyante, certaine tolérance de l'opinion, une part plus ou moins considérable de la femme dans le travail national, le degré de bien-être et d'indépendance qui en résulte pour elle; l'instruction plus ou moins répandue ; la prostitution plus ou moins développée ; la prédominance plus ou moins grande de la population urbaine, et. par conséquent, du travail manufacturier ou en commun ; enfin, peut-être des influences de race et de climat.
Il importe de remarquer, en outre, que la fécondité des unions illégitimes n'est pas un témoignage contre la moralité de la fille mère, la véritable débauche, le désordre habituel et invétéré, ayant le triste privilège de frapper de stérilité la femme qui s'y livre.
Si, de pays à pays, les documents officiels ne permettent pas de reconnaître exactement les différences qui peuvent les caractériser au point de vue de la fréquence de l'illégitimité, — les états catholiques, par exemple, recevant dans des établissements hospitaliers tous les enfants abandonnés à leur naissance et leur donnant indistinctement la qualification d'enfants naturels, tandis qu'un certain nombre est issu du mariage, dans d'autres (Angleterre) la loi ne rendant pas obligatoire, sous une sanction pénale, la déclaration de Tétat civil de l'enfant nouvellement né — il est également très difficile d'avoir le véritable coefficient d'illégitimité des villes et des campagnes. Beaucoup de jeunes filles séduites quittent, en effet, les communes rurales, où le résultat de la séduction les exposerait aux sévérités de l'opinion et ne leur permettrait
plus d'y trouver du travail, pour aller cacher dans les villes les conséquences de leur faiblesse et y faire leurs couches. Or. les enfants de ces filles-mères figurent au compte des villes, tandis qu'ils sont originaires des campagnes. Ces mêmes exigences de l'opinion obligent, plus souvent dans les communes rurales que dans les villes, le séducteur à réparer, avant l'accouchement, sa faute par le mariage ; de là un grand nombre d'enfants conçus naturels et qui naissent légitimes.
Quelle que soit la valeur de ces atténuations, il est incontestable qu'en France et, nous pouvons ajouter, dans tous les pays qui publient régulièrement les relevés de leur état civil, les naissances naturelles sont plus nombreuses dans les villes que dans les campagnes. On en trouvera la preuve dans les documents que nous avons produits sur ce point au titre II de notre travail.
Nous y ajouterons cette observation, qu'en France on constate, depuis quelques années, le regrettable phénomène d'un accroissement continu des naissances naturelles dans les populations rurales. Est-ce le résultat de l'affaiblissement du sentiment religieux, d'un contact plus fréquent, facilité par les nouvelles voies de communication, avec les populations urbaines, d'un déplacement des industries quittant les villes pour aller chercher au dehors les économies de loyer, de main-d'œuvre, etc., dont elles ont besoin ? Serait-ce l'effet imprévu d'un développement de l'instruction primaire non accompagné d'un progrès analogue de l'éducation morale et religieuse , et facilitant à l'ouvrier agricole la lecture des livres immoraux que, malgré tous les efforts de la surveillance administrative, le colportage continue à introduire dans les villages 'î^
§ 3. -~ Prostitution.
Il est difficile d'écrire quelque chose de nouveau sur ce sombre sujet. Tout le monde sait que, très heureusement pour les campagnes, ce fléau, appelé par les Anglais le grand viee social, n'y existe pas, et qu'il constitue le triste privilège des villes.
Là où elle est réglementée au point de vue de la décence, de la morale publique et de l'hygiène, la prostitution a beaucoup moins d'inconvénients que dans les pays où, comme l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, elle est purement et simplement interdite.
On lui attribue, dans les Etats où elle s'est largement développée (Angleterre), une influence préventive sur les unions illégitimes et leurs conséquences. Nous y avons même entendu soutenir des thèses dans lesquelles elle est représentée comme un mal nécessaire, comme une sorte de palladium de l'honneur, de la sécurité des familles.
Voici ce qu'a écrit, à ce sujet, le docteur Thompson dans une brochure qui a été fort lue en Angleterre flllegitimary in Scotland, 1865).
« Nous trouvons à Londres 120.53 femmes pour
100 hommes; 125 filles pour 100 célibataires ou garçons et 296.86 veuves pour 100 veufs, avec seulement 4.2 naissances naturelles sur 100 naissances. Faut-il proclamer que Londres est plus moral que le reste du Royaume-Uni, parce qu'il a 2 pour cent de naissances naturelles de moins ? Cette conclusion serait un peu téméraire. Il est probable que l'immense développement de la prostitution dans cette ville exerce une influence préventive sur les unions illégitimes. »
Gomme elle est la plaie des agglomérations urbaioi^e,
elle doit être plus développée dans les pays où ces agglomérations dominent, que dans les Etats à populations clairsemées.
Dans quelle mesure les habitants des villes et des campagnes concourent-ils à son recrutement? Deux médecins ont cru répondre à la question en faisant un recensement, au point de vue de leur origine, des filles ofûciellement inscrites ou notoirement connues comme prostituées. Parent Duchatelet, dans son livre, justement célèbre, sur la Prostitution parisienne, s'est livré à un travail de cette nature et a conclu dans le sens du plus fort contingent des campagnes. Le docteur Acton, auteur d'un livre également très estimé, sur le grand Vice social à Londres, est arrivé à la même conclusion. Mais les observations de ces deux médecins n'ont porté que sur un nombre relativement assez faible de cas, la prostitution occulte étant plus largement représentée, au moins dans les grandes villes, que celle qui étale son cynisme dans les rues, ou va s'inscrire sur les registres de la police.
Lors même qu'il serait démontré que, relativement à la population féminine des mêmes âges, les campagnes fournissent un plus grand nombre de prostituées que les villes, il resterait toujours à se demander si les influences auxquelles elles ont succombé ne seraient pas plutôt urbaines que rurales; si, venues pures dans les villes, elles n'ont pas parcouru, au contact de mauvaises relations, ou à la suggestion de la misère, les diverses étapes qui les ont conduites à leur suprême dégradation.
La prostitution n'est pas seulement une cause d'excès, et, quand elle n'est pas surveillée, de maladies graves ; elle est encore une source de corruption, les femmes qui s'y livrent ayant abdiqué le sens moral en toutes choses, et infectant doublement les malheureux qui les fréquentent.
Heureuses les campagnes qui ne connaissent pas cette double contamination des sens et du cœur !
§ 4. — Suicides.
Le suicide est-il une manifestation immorale ? Est-il un témoignage de dépravation ? Les moralistes le condamnent énergiquement, et ils ont raison. La religion le réprouve et c'est justice, car il cause à la famille, à la société |un préjudice souvent irréparable. Napoléon I" l'avait énergiquement qualifié de lâcheté, de fuite, de désertion en face de V ennemi, dans son célèbre ordre du jour du camp de Boulogne. Le mot était à la fois pittoresque et juste, car le suicide, c'est bien la fuite devant l'ennemi, que cet ennemi soit la douleiir physique, ou la misère, ou l'abandon, ou la perte des personnes chères, ou de cruels désillusionnements. Oui, le suicide est un crime de lèse-humanité, car c'est la désertion de la mission que nous remplissons tous ici bas, mission de labeur, de lutte, de souffrance, il est vrai, mais par laquelle nous concourons à Tœuvre providentielle; — car c'est la violation de cette grande loi du devo ir, qui enchaîne le père à ses enfants, l'épouse à son conjoint, l'homme aux intérêts de toute nature qni lui sont confiés.
Mais le suicide est-il véritablement un acte d'immoralité dans le sens le plus accepté du mot? Non, il n'est qu'un acte de faiblesse, et le plus souvent le résultat d'une altération des facultés mentales, soit subite et en quelque sorte explosive, soit ancienne et lentement progressive, comme beaucoup d'autres maladies.
Cependant, d'accord avec le plus grand nombre des écrivains, nous croyons devoir le ranger danz la catégorie des phénomènes moraux, ^ c'est à ce point de vue qu'il rentre dans le cadre de cette étude.
Il est un fait incontestable, c'est qu'il se produit beaucoup plus fréquemment dans les villes que dans les campagnes^ et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de détacher d'un mémoire dont nous avons donné récemment lecture à l'Institut, sur la Physiologie du suicide^ l'extrait ci-après qui met ce fait hors de contestation :
« Les suicides sont beaucoup plus nombreux dans les capitales que dans le reste du pays. Ainsi, tandis qu'on compte, en Angleterre, pour le pays tout entier, 69 suicides pour 1 million d'individus, ce nombre s'élève à 91 à Londres.
« La proportion est également très différente pour la France et Paris, puisque, de 110 pour l'ensemble du pays, elle monte à 646 pour Paris. Paris est donc la ville du monde où le suicide fait le plus de victimes.
« En Prusse, la proportion des suicides est de 123 pour la population entière est de 212 à Berlin.
« Dans le Danemark proprement dit, elle est de 288 pour la monarchie et de 447 à Copenhague.
« La même différence, quoique à un bien moindre degré, se produit dans les villes et les campagnes (1). Ainsi, pendant qu'en Prusse, on compte en moyenne 187 suicides pour 1 million d'individus appartenant à la population totale, la proportion est de 102 dans les campagnes. La même recherche faite pour le Danemark donne lieu aux résultats ci-après : villes, 307 ; campagnes, 271 . Ces données s'appliquent à la période 1856-1860. Dans la période précédente (1851-1855), on trouvait : villes, 303 ; campagnes, 232. Ainsi, dans ces dernières années, les campa-
(1) Nous faisons nos réserves sur la valeur statistique des mots populations rurales et urbaines employés dans les documents officiels des divers pays, le nombre d'habitants et le degré d'agglomération de ces habitants qui distinguent ^es villes des campagnes, n'étant pas les mômes partout.
gnes n'ont plus que 36 suicides de moins que les villes par million d'individus, tandis que l'écart était de 71 dans la période précédente et s'élevait à un chiffre plus considérable encore dans les périodes antérieures. Il y aurait ainsi, au moins en Danemark, une tendance à l'égalité, au point de vue de la fréquence du suicide, entre les populations urbaines et rurales.
« En France, des 5,061 suicidés dont on a pu constater l'origine en 1866, 2,325 (1 sur 12,29a habitants) appartenaient aux populations rurales et 2,736 (1 sur 3,944 habitants) aux populations urbaines.
« Mais ces proportions sont-elles rigoureusement exactes? Et notamment, les suicides sont-ils aussi fidèlement constatés dans les campagnes que dans les villes? Il est permis d'en douter.
« Dans les villes, où une des conséquences de l'agglomération est la prompte divulgation de tous les faits de nature à alimenter la curiosité ou la malignité publiques, il est rare qu'un décès dans des conditions un peu extraordinaires n'appelle pas immédiatement l'attention et ne soit pas signalé à l'autorité. Les familles, qui n'ignorent pas leur responsabilité vis-à-vis de la justice, ont, en outre, un intérêt considérable à faire connaître le suicide, pour échapper au soupçon d'un crime.
« Il n'en est pas ainsi dans les campagnes, où l'isolement des habitations, l'absence , non-seulement de toute vérification des causes des décès, mais encore de la constatation du fait même du décès, le préjugé qui frappe les familles dont un membre a attenté à sa vie, la crainte, pour ces familles, de voir le corps du suicidé exclu des prières de l'Église, le clergé rural étant inexorable sur ce point, autorisent à croire à d'assez nombreuses dissimulations.
« Toutefois, quand on tient compte du calme relatif
des populations agricoles, de la régularité de leurs travaux, de la faible dépense intellectuelle que ces travaux leur imposent, de la rareté des circonstances qui peuvent provoquer, chez elles, une forte et durable excitation morale, et enfin de leur sobriété, il y a lieu de penser que le suicide est moins fréquent dans les campagnes que dans les villes.
« Si l'on poursuit, en ce qui concerne l'âge des suicidés, la comparaison entre les villes et les campagnes, on est amené à cette conclusion que, dans les villes, le maximum des suicides se trouve entre 50 et 60 ans, et dans les campagnes, entre 60 et 70 ans. On a remarqué également que c'est parmi les vieillards seulement, c'est-à-dire après 60 ans, que la proportion des suicides ruraux dépasse celle des villes ; il en résulte que l'excédant des suicides constaté dans les villes porte tout entier sur les âges antérieurs à la 60' année.
« L'influence du mois est, comme on devait s'y attendre, plus caractérisée dans les campagnes, bien que les maxima et minima s'y manifestent dans les mêmes saisons. Ainsi, en Danemark, pour 12,000 suicides annuels, la différence entre le minimum et le maximum est de 1,644 dans les campagnes et de 1,488 seulement dans les villes.
« Les modes de perpétration diffèrent également (même pays) selon la nature des populations. Par exemple, les campagnes ont une proportion de strangulation beaucoup plus forte ; mais il est remarquable que celle des submersions y est presque égale. L'emploi des autres modes de destruction est beaucoup plus fréquent au sein des villes. Ainsi, pour le même nombre de suicides, il y en a deux fois plus qui s'y tuent avec des armes à feu, huit fois plus qui s'y précipitent d'un lieu élevé, et plus de deux fois
plus qui s'y empoisonnent. L'emploi des instruments tranchants y est également plus fréquent ; la différence est de 40 à 31. »
§ 5. — Autres conséquences morales.
Les agglomérations sont un foyer de lumière, cela est incontestable ; mais cette lumière est-elle toujours pure? Et, par exemple, les innombrables publications qui y voient le jour sont-elles toutes conçues dans un esprit de profonde déférence pour les idées et les sentiments qui font les sociétés honnêtes ? Le roman , le théâtre notamment, sont-ils toujours une école de morale ? Ne chercheut-ils jamais à ébranler les grands principes qui sont la condition même d'existence de ces sociétés, comme la religion, la famille, la propriété, la fidélité aux engagements, à la foi jurée, le respect des droits, des intérêts d'autrui ? Laissent-ils aux tristes aberrations de l'esprit ou du cœur humain leur difformité naturelle ? Ne mettent-ils pas au service des plus détestables penchants, des plus coupables passions, les plus séduisants sophismes ? N'ont-ils pas des excuses, ou au moins des atténuations pour les plus flagrantes violations du droit, de l'équité? Ne laissent-ils pas souvent, au fond de nos âmes, de profondes tristesses, de profonds abbattements, en nous montrant, méconnues, honnies, persécutées, les plus fermes vertus, les qualités les plus solides du cœur et de l'esprit, en nous faisant assister à des chutes trop fréquentes, dans la lutte de l'intérêt et de la conscience, de la passion et du devoir ?
Et le journalisme, cette émanation directe, favorite, privilégiée des agglomérations, répand-il toujours dans la foule le respect du principe d'ordre, de conservation, d'autorité? Est-il toujours le censeur impartial, désinté-
ressé, éclairé des actes officiels? Ne recherche-t-il jamais le succès dans le scandale, dans la violence des prédications révolutionnaires? Les intérêts du pays passent-ils toujours avant ceux de son entreprise, considérée industriellement? Est-il toujours pur de toute libéralité inavouable de la part, soit des gouvernements , soit des compagnies financières dont il annonce et patronne les entreprises ? Dit-il toujours énergiquement la vérité à ce souverain, le plus illibéral, le plus despote, le plus amoureux de flatteries qui existe, le Peuple? Dans les conflits du pays avec l'étranger, est-il toujours patriote, se ranget-il toujours et sans hésiter du côté des hommes qui défendent, au pouvoir, les intérêts nationaux? Sait-il faire trêve, dans ce cas, à ses rancunes, à ses haines? N'est-il pas trop souvent l'organe complaisant des griefs, réels ou imaginaires, de nos ennemis extérieurs ? Ne confond-il pas habituellement dans la même opposition et les intérêts politiques et les intérêts religieux? Démagogie et athéisme ne sont-ils pas quelquefois synonimes dans sa pensée ?
Si le journahsme ne franchissait pas l'enceinte des villes, si son action, trop souvent délétère et dissolvante, ne s'exerçait que sur les populations qui lui sont immédiatement soumises, le mal serait grand, très grand déjà ; mais enfin son rayon, sa sphère seraient limités. Aujourd'hui, il pénètre dans les campagnes et y déchaînera bientôt, grâce aux progrès de l'instruction primaire, toutes les passions dont il est animé. Les gouvernements constitutionnels y trouvent encore des députés sincèrement dévoués aux institutions, à la dynastie, à l'ordre, à la cause des réformes pacifiques. Demain, elles voteront, comme les villes, pour les adversaires systématiques de tout gouvernement.