CONSÉQUENCES HYGIÉNIQUES
§ 1. Mortalité.
Nous avons fait connaitre ailleurs en détail (Titre m, Caractéristique des populations rurales et urbaines) l'influe iice qu'exerce l'agglomération sur la mortalité. Quelques documents officiels nouveaux, publiés depuis l'impression de cette partie de notre travail, nous permettent de confirmer, avec quelques détails intéressants, ceux que nous avons donnés sur les décès comparés des villes et des campagnes en France.
Voici ces documents :
Mortalité rapportée aux populations respectives et déduite des cinq années de la période 1861-65.
Décès pour Habitants
100 habitants. pour 100 décès.
Seine 2.55 39.2
Villes 2.61 38.4
Campagne .2.15 46 5
France .... 2.28 43.8
Le rapport des décès aux naissances indique la mesure dans laquelle une population s'accroît par son mouvement naturel, c'est-à-dire indépendamment de toute immigration ou émigration. Le tableau ci-après indique ce rapport pour les trois populations :
Décès pour 100 naissances.
Seine. 84.72
Villes 92.78
Campagnes 83 .22
Ainsi les populations rurales tendent à s'accroître plus rapidement par l'excédant des naissances que les populations urbaines. On remarque l'exception que présente la Seine, exception tout-à-fait extraordinaire, et qui indique soit une amélioration hygiénique considérable par suite des grands travaux d'édilité qu'on connaît, soit l'existence à Paris d'un nombre exceptionnel d'adultes, probablement d'ouvriers, attirés par ces travaux. Or, on sait que la mortalité des adultes est sensiblement inférieure à celle, d'abord des enfants et des vieillards, puis de la population prise en bloc.
Mortalité des enfants:
Cette mortalité diffère très notablement selon que les enfants sont légitimes ou naturels. Celle des premiers est indiquée par les rapports ci-après :
Enfants légitimes (décès pour 100 naissancs).
Seine. Villes. Catopagnes. France.
De la naissance à 7 jours.. 1.7 2,1 2.7 2.5
De8àl5jours 2.3 1.7 2.0 2.0
De 15 jours à 1 mois 1.8 2.0 2.1 2.0
De 1 mois à 3 mois 2.7 3.3 3.2 3.3
De 3 mois à 6 mois 2.5 3.1 2.8 2.9
De 6 mois à 12 mois 4.6 5.2 3.8 4.1
De la naissance à 1 an 15.6 17.4 16.6 16.8
En apparence, c'est la Seine qui perd le moins d'enfants dans la première année de leur naissance. Mais il ne faut
pas perdre de vue que Paris envoie en nourrice dans les campagnes, où beaucoup meurent, un grand nombre de ses nouveau-nés.
Distraction faite de la -Seine, ainsi placée dans des conditions qui rendent une comparaison exacte très difficile, ce sont les campagnes qui perdent le moins d'enfants. Ce fait se dégagerait bien plus clairement, s'il était possible d'éliminer de leurs décès ceux des nourrissons d'origine urbaine.
La mortalité des enfants naturels est, au contraire, bien plus élevée dans les campagnes que dans les villes, comme on va le voir.
DeOà 7 jours 3.3
De 8 jours à 15 jours.
De 15 jours à 1 mois.
De 1 mois à 3 mois. . .
De 3 mois à 6 mois. . .
De 6 mois à 12 mois, .
DeOàlan 17.6 28.2 44.0 32.2
On remarque : 1<* que la mortalité des enfants naturels est supérieure à celle des enfants légitimes de près du double pour la France entière ; 2° qu'elle est plus élevée dans les villes et surtout dans les campagnes, que dans la Seine. Mais, en ce qui concerne les campagnes, il faudrait, pour avoir un rapport exact, pouvoir distraire de cette mortalité spéciale celle des enfants naturels envoyés en nourrice par les villes, et, notamment par les établissements hospitaliers qui reçoivent les nouveau-nés abandonnés.
L'assez faible écart que l'on constate dans la mortalité des enfants légitimes et naturels du département de la
Enfants naturels
(décès pour 100 naissances).
Seine.
Villes.
Campagnes.
France.
Seine, peut s'expliquer par ce fait qu'à Paris, les unions illégitimes restant facilement secrètes et ayant souvent l'apparence de ménages réguliers , les filles-mères ne prennent aucune précaution pour dissimuler leur grossesse. La vie fœtale ne présente ainsi aucun danger pour l'enfant. Il en est autrement dans les villes et dans les campagnes, où le désir d'échapper aux sévérités de l'opinion fait recourir, d'abord aux abortifs, puis à tous les moyens de cacher, le plus longtemps possible, le résultat de la séduction. On peut croire également que l'accouchement des filles-mères est assez souvent clandestin dans les villes et et les campagnes ; de là une nouvelle source de danger pour la santé de l'enfant.
Age moyen des décédés.
On obtient cet âge en faisant la somme des années vécues par l'ensemble des décédés et en la divisant par le total de ces décédés.
Sexe
masculin ans. mois.
féminin, ans. mois.
les deux sexes ans. mois.
Seine
Villes
Campagnes .
L'âge moyen des décédés est, on le voit, notablement plus élevé dans les campagnes que dans les deux autres populations, et l'écart serait bien plus sensible encore sans les nombreux décès des nourrissons venus des villes, qui grossissent indûment la mortalité rurale en ajoutant fort peu au dividende (années vécues) et beaucoup au diviseur (décédés).
§ 2. Aliénation mentale.
On ne connaît, en France, l'origine des aliénés que pour ceux de ces malades qui sont traités dans les asiles.
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Voici, pour les admis de 1856 à 1860, les renseignements recueillis sur le lieu de leur séjour au moment de leur entrée dans ces établissements.
Fous.
Habitant les villes 18,228
Habitant les campagnes . . 16,914 Domicile inconnu 1,317
Idiots-Crétins.
Il résulte de ces chiffres que plus de la moitié des fous admis de 1856 à 1860, habitaient des villes au moment de leur admission, tandis que, pour l'ensemble de la population de la France, les habitants des villes sont, à ceux des campagnes, comme 1 est à 3 environ. L'importance relative de l'élément urbain ou rural parmi les aliénés à domicile n'étant pas connue, il est impossible de se faire une opinion exacte de l'influence des agglomérations sur les causes de cette différence. 11 est permis de croire toutefois que la forte prédominance des fous d'origine urbaine doit être attribuée autant aux mesures spéciales dont ces infortunés sont Tobjet, qu'à la multiplicité des affections mentales au sein des villes. Ainsi, par des considérations de sage prévoyance, tous les individus privés de leur raison, quelle que soit la nature de leur maladie, y sont réputés dangereux, et, à ce titre, séquestrés par ordre de l'autorité. Dans les campagnes, au contraire, où les aliénés sont connus de tout le monde, où chacun a, en quelque sorte, les yeux sur eux et où leurs actes ne peuvent avoir la môme gravité, l'administration laisse volontiers au sein de leurs familles ceux qui se montrent inoffensifs. Toutefois les observations que nous avons recueillies dans d'autres pays ou il a été fait des recensements d'aliénés d'après leur origine urbaine et rurale, nous parais-
sent établir sans réplique que raliénation proprement dite est plus fréquente dans les villes que dans les campagnes. Le fait contraire semble se produire en ce qui concerne l'idiotie et le crétinisme, comme nous venons de le voir pour la France.
Voici le résumé de ces observations ; elles se rapportent à des dates assez récentes.
Villes, habit, p. 1. Campagnes habit, p. 1.
Aliéné. Idiot. Aliéné. Idiot.
Silésie prussienne. . 684 1,738 2,172 379
Belgique 580 » 1,234 »
Danemark 781 » 1,772 »
Norwège 831 285 1,184 345
Il est facile de comprendre que, par sa vie calme, réglée, monotone, par la nature de ses occupations, par ses conditions économiques et hygiéniques relativement bonnes, l'habitant des champs soit moins exposé que le citadin à la terrible maladie qui nous occupe.
Quant à la plus grande fréquence de l'idiotie dans les campagnes, elle peut s'expliquer, en outre des influences telluriques, par le défaut presque absolu d'excitation intellectuelle chez les enfants, par l'état fréquent d'isolement et d'abandon où les tiennent les parents, appelés au dehors par les travaux de la culture, peut-être par un plus grand nombre de mariages consanguins que dans les villes, par une nourriture mal appropriée aux organes des nouveau-nés, par l'absence générale des soins hygiéniques que réclame la première enfance; enfin, il faut bien le dire, par le faible développement intellectuel des parents.
Quand on recherche avec attention les causes de l'état sanitaire peu favorable des villes, on constate qu'elles
ont des éléments particuliers d'insalubrité ; citons les plus graves.
Insuffisance relative d'air et de lumière; — émanations des fosses d'aisances, très- tardivement vidées pour la plupart, et qui, par le fait d'un mauvais système de construction , infectent , de leurs infiltrations , et le sol des rues et les eaux de puits; — système barbare de vidanges et, par suite , effusions prolongées de miasmes délétères ; — émanations des cuisines ; envoi dans l'atmosphère des matières fuligineuses vomies par les hautes cheminées des usines ; — émanations de celles de ces usines qui ont le caractère d'établissements insalubres et dangereux ; — émanations fétides des eaux ménagères et industrielles , des boues , des détritus et immondices séjournant plus ou moins longtemps dans les rues ; — effluves pernicieuses d'un cimetière placé ou dans l'intérieur de la ville ou à ses portes ; — émanations de cours d'eau fangeux , mal entretenus , laissant à découvert, en été , une partie de leurs rives , sur lesquelles se sont accumulées des matières putrescibles dont la chaleur hâte la fermentation ; — émanations des abattoirs, quand il y a des abattoirs et qu'ils sont placés à l'intérieur de la ville, ou des tueries privées, quand il n'existe pas d'abattoirs ; — quantités considérables de gaz méphitiques se dégageant dans l'atmosphère par le simple fait de la respiration de plusieurs milliers, de plusieurs centaines de milliers de créatures humaines et d'animaux ; — foyers particuliers d'insalubrité dans les maisons mal habitées, mal construites, mal ventilées, dont les logements ouvrent sur des ruelles , ou des cours étroites et impures ; — difficultés apportées à la libre circulation de l'air par des rues tortueuses et sans profondeur ; — conditions particulières d'insalubrité pour une foule d'apprentis et d'ouvriers des deux sexes logés chez les maîtres
des établissements qui les occupent , et que ceux-ci entassent dans des chambres étroites , nourrissent à peine et surmènent de travail ; — alimentation insuffisante dans presque tous les établissements d'instruction privée, non surveillés, sous ce rapport, par l'autorité compétente;
— existence de petites agglomérations dans la grande ; casernes, lycées, hôpitaux et hosx3ices, prisons, etc., etc.;
— propagation rapide des maladies épidémiques résultant de l'existence de ces petites agglomérations, des hôpitaux et notamment de la contiguïté des maisons ;
— influence dangereuse du travail en commun dans des locaux industriels insuffisamment ventilés ; — chances d'accidents par l'emploi des machines dans les usines et fabriques des villes ; — conséquences anti sanitaires, surtout en été, du séjour prolongé dans la chambre mortuaire (qui est souvent la chambre unique de la famille) des corps des décédés ; — mise en vente sur les marchés, de viandes avariées ou provenant d'animaux malades, de fruits de mauvaise qualité ou non mûrs ; — altération fréquente des produits alimentaires et notamment des boissons, surtout dans les villes à octroi ; — propagation , par la prostitution , du virus vénérien infectant , de génération en génération , des familles entières; — effets morbides des excès alcooliques commis par les ouvriers et qu'attestent de plus nombreuses admissions dans les établissements hospitaliers le lendemain des jours fériés ; — insuffisance ou mauvaise qualité des eaux ; — système d'égouts défectueux, etc., etc.
Telles sont les principales causes de l'insalubrité des villes, et l'explication probable de leur plus grande mortalité.
Ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire ailleurs {Caractéristique, etc., etc.), les conditions hygiéniques des habitations du journalier et du petit cultivateur laissent
également beaucoup à désirer. L'existence de fumiers, de mares infectes dans les cours ; — quelquefois la presque cohabitation des hommes et des animaux — l'exiguité de ces habitations, par suite, l'accumulation des membres de la famille, au préjudice de la santé et de la décence, dans une pièce unique ; — l'absence d'écoulement des eaux ménagères, généralement jetées, avec les immondices, sur les fumiers, dont elles peuvent bien accroître la puissance fécondante, mais dont elles font des foyers d'infection ; — une alimentation grossière et peu réparatrice ; — l'oubli des soins de propreté les plus nécessaires; — l'absence ou l'insuffisance du traitement médical en cas de maladie, etc., etc.
Voilà bien évidemment des influences pernicieusees, mais elles sont, en très-grande partie, conjurées parle travail des champs, par les bienfaisantes effluves de la végétation, parla respiration à pleins poumons d'un air pur et vivifiant, par la régularité des habitudes , par la sobriété, la frugalité des membres delà famille rurale, et surtout par ce calme profond de l'esprit, inconnu dans les villes, où s'agitent tant de passions, où l'incertitude du lendemain, où la nécessité d'assurer le pain de chaque jour sont l'objet de si ardentes préoccupations, quelquefois de si fiévreuses angoisses !