CAS EN TRAITEMENT. — ISSUE DOUTEUSE
Soixante et unième observation.
M. M..., sexe féminin. Début à onze ans (novembre 18/i6) par des crampes de la main et de l'avant-bras gauches qui se sont graduellement étendues, puis se sont accompagnées de convulsions cloniques de tout le côté gauche du corps, avec conservation de l'intelligence. Fréquence : accès ou menaces, une ou plusieurs fois par jour; maximum d'intervalle, vingt-sept jours, durant un séjour à la campagne sans traitement. Pendant les trois premières années de la maladie, médications variées; entre autres, deux cures d'oxyde de zinc incomplètes et fort entrecoupées; léger amendement : accès réduits à environ vingt-cinq par mois. Pris sous notre direction 190 grammes d'oxyde de zinc en huit mois (du 22 août 18/i9 au 20 avril 1850); pendant cette cure, accès réduits à deux en moyenne par mois pendant cinq mois, puis deux suspensions de quatrevingt-trois et quatre-vingt-six jours, séparées par trois accès en cinq semaines. La lassitude de la malade nous oblige à quitter l'oxyde pour le carbonate , dont elle prend 250 grammes en cinq mois (du 26 avril au 24 septembre); pendant ce traitement , les accès reparaissent et continuent à deux accès ou menaces par mois. Nous avons repris l'oxyde le 2/i. septembre....
Soixante-deuxième observation.
F. P..., sexe féminin. Début, sans cause connue, à dixsept ans (18/i3), étant déjà réglée. D'abord vertiges, puis accès incomplets très fréquents; première attaque en mai IHliS. Dès lors, jusqu'à la fin de l'année, dix à quinze
DU PRONOSTIC GliNliRAL. 505
attaques par semaine; en 1849, dix à vingt. Du h décembre I8/1.9 au 12 mars 1850, en trois mois, 19/i. grammes d'oxyde de zinc ; quatorze attaques en moyenne par semame pendant toute cette période, aussi fréquents vers la fin de la cure qu'au commencement. Dès le 13 mars, extrait de belladone porté graduellement jusqu'à 65 centigrammes par jour, puis réduit à 45; traitement non terminé au 30 septembre... A. cette dernière date, le nombre est réduit, depuis trois mois et demi, à trois attaques en moyenne par semaine. . . .
Soixante-troisième observation.
G..., sexe masculin. Excès de vin blanc. Début à vingtcinq ans (décembre 1849). Un mois d'intervalle entre la première et la seconde attaque; puis quatre attaques par mois, isolées. Commencé, le 6 mars 1850, un traitement d'oxyde de zinc, suivi d'abord par correspondance et irrégulièrement, puis, dès le milieu de septembre 1850, sous notre direction immédiate et avec régularité. Cette cure n'était pas achevée le 30 septembre..,. Pendant l'usage du zinc, le seul changement observé a été la réunion des attaques isolées en paroxysmes composés de deux à neuf attaques en un jour, chaque paroxysme étant séparé du précédent par un intervalle d'abord de trente , puis de quarantedeux ou quarante-quatre jours....
Soixante-quatrième observation.
F. A..., sexe féminin; chagrins. Début à vingt-quatre ans (juin 1846). 60 attaques en cinq mois; suspension pendant six mois, à la suite d'une cure de, bains de rivière à basse température. Rechute : environ deux cents attaques groupées en une cinquantaine de paroxysmes, en vingt et
un mois^ soit en moyenne près de dix attaques par mois. Nouvelle suspension de trois mois à la suite d'un traitement complexe. Retour des attaques, qui sont entremêlées de fréquents vertiges depuis la première rechute. Le 27 avril 1850, quinze jours après le retour des attaques, commencé un traitement d'oxyde de zinc qui n'est pas achevé le 30 septembre.... Pendant la cure, deux à cinq attaques par mois, mais vertiges extrêmement rares...
Soixante-cinquième observation.
V. M..,, sexe féminin. Début, sans cause connue, à quarante-trois ans (mars 1849). Deux attaques à quatorze mois d'intervalle. Traitement d'oxyde de zinc commencé (le 17 mai 1850) immédiatement après la seconde attaque.
Cette cure n'est pas terminée le 30 septembre Aucune
attaque depuis le début du traitement.
Soixante-sixième observation,
P. F..., sexe masculin. Frayeur douteuse. Début à trente-deux mois (février 1845). Pendant les deux premières années de la maladie, toutes les semaines, un paroxysme de sept à huit accès ou attaques légères (maximum : treize). Dès lors, sous l'influence de deux traitements dont on n'a su nous dire la nature, diminution graduelle, mais assez prompte, du nombre des crises : il n'a plus eu, dans la prcmi( re moitié de 1850, que un ou deux paroxysmes par mois, composés chacun de deux à trois accès. Le 5 juillet 1850, commencé un traitement d'oxyde de zinc qui n'est pas terminé au 30 septembre.... A cette date, il n'y a eu aucun accès depuis le 22 juillet, c'est-à-dire depuis soixante-dix jours
Soixante-septième observation.
G. J..., sexe masculin. Excès divers, surtout de liqueurs. Début à vingt-huit ans (été de iSlili). Cinq attaques en six ans , séparées par les intervalles suivants : trois ans , deux ans, dix mois, quarante et un jours. Le jour de la dernière attaque (27 juillet 1850), commencé un traitement d'oxyde de zinc non terminé le 30 septembre... Aucune attaque depuis le début de la cure, c'est-à-dire depuis deux mois.
Soixante-huitième observation.
A. H, . . , sexe féminin. Début à dix-sept ans (1843), peu après la première menstruation. Tous les mois, aux environs de l'époque menstruelle, un paroxysme d'attaques et de vertiges 5 le paroxysme ne se compose d'abord que de une ou deux attaques en un seul jourj plus tard, le nombre des attaques augmente, et, avant le traitement, le paroxysme est arrivé à cinq ou six attaques en deux à trois jours. Commencé un traitement d'oxyde de zinc le 18 septembre
Les résultats de cette seconde série sont loin de démentir ceux de notre première suite de cas.
Pour étudier le pronostic, nous devons , sur les 30 faits, en éliminer 3 de la première catégorie, qui ont été perdus de vue dès la première prescription et ne tenir aucun compte des 8 cas de la dernière catégorie. Il ne nous reste donc que 19 faits plus ou moins concluants; et de ceux-ci on peut encore distraire les malades des observations kliet 45; car, dans ces deux cas, le temps écoulé depuis la dernière attaque jusqu'au moment de la clôture des observations était loin d'atteindre l'intervalle des deux précédents accès.
Dans les 17 faits restants, il n'y a pas eu un seul cas constaté de giiérison spontanée.
Si l'on réunit les deux séries, on ne rencontre donc que 2 guérisons naturelles sur 55 cas, soit le rapport de II pour 100 environ ; c'est le résultat que nous avons déduit des observations de Maisonneuve.
Sur 15 épilepsies traitées, et dont on connaît l'issue, il y en a eu dans notre seconde série :
9 guéries, soit 60 pour 100.
3 améliorées 20 —
3 rebelles 20 —
Ces rapports se rapprochent singulièrement de ceux de la première série. En réunissant les résultats des deux ordres de faits, on obtient les rapports suivants :
Sur A8 malades :
26 guéris 5U pour 100.
10 améliorés 21 —
12 rebelles 25 —
Il nous reste toutefois, pour notre seconde série, à apprécier brièvement, comme nous l'avons fait pour la première, la valeur des cas des deux premières catégories.
Des 9 guérisons, les !i premières remontaient, lors de la clôture des observations, à douze, quatorze, et, dans 2 cas, à dix-sept années. Les 5 autres cas, tous postérieurs à notre première série, sont nécessairement beaucoup moins concluants. Cependant, chez la première malade (obs. 50), qui, au moment où nous avons entrepris sa cure, avait en moyenne une attaque par jour, il ne s'en était manifesté aucune dcj)uis dix-huit mois. La seconde malade (obs. 51), qui avait »^u cinq alliUîucs en douze semaines au commencement du Irailement, i en avait j)lus depuis dix-neuf mois. La troisième (obs. 52) avait eu récemment, au début de
la cure, deux attaques en dix jours; et six mois se sont écoulés sans crise. Chez la quatrième (obs. 53), neuf jours après une première attaque précédée de vertiges pendant dix ans, était survenu un paroxysme de quatre attaques j vertiges et attaques ne s'étaient pas montrés depuis trois mois. Dans le cinquième cas (obs. 54), il n'y a eu , il est vrai, qu'une seule attaque, mais le temps écoulé sans crise à la clôture de son histoire était de plus de deux ans, et l'on sait qu'il n'est pas commun de rencontrer un semblable intervalle entre les deux premières attaques.
Au reste, en supposant qu'une ou deux de nos guérisons les plus récentes ne dussent pas se soutenir, cette circonstance altérerait peu les proportions que nous avons obtenues.
Nous devons en outre faire observer que deux de nos plus anciennes observations fournissent la preuve qu'une guérison solide peut être obtenue après une première rechute (obs. 49), et même après une seconde et une troisième (obs. 48).
Quant à la catégorie des améliorés, elle se compose réellement de trois guérisons suivies de rechute, la récidive n'ayant pas été traitée (obs. 57) , ou l'ayant été très tardivement ( obs. 56 ) , ou très incomplètement (obs. 55).
Enfin, il est juste d'ajouter que, dans l'un des trois cas rebelles (obs. 58), il n'a été fait qu'une seule cure, probablement très incomplète, que nous n'avons pas été appelé à suivre.
En résumé, du concours de nos deux séries, il résulte :
i° Que généralement l'épilepsie ne guérit pas par les seuls efforts de la nature, et que cette heureuse terminaison ne s'observe pas même dans un vingtième des cas;
2° Que la médecine peut intervenir utilement chez les trois quarts des malades; qu'elie peut en guérir plus de la moitié, et procurer une amélioration plus ou moins durable dans un cinquième des cas ; enfin que le nombre des épilepsies rebelles aux traitements dirigés avec persévérance est d'un quart seulement.
Nous devrions maintenant chercher à établir, avec un degré analogue d'exactitude, quelles sont les suites delà maladie quand elle a résisté à nos médications. Mais le chiffre de nos incurables est trop restreint pour mériter une analyse numérique ; nous nous contenterons donc de dire que nos deux séries confirment pleinement sur ce point le pronostic si bien tracé par Georget, dont nous intervertirons seulement les phrases : « L'épilepsie rejette le malade de la société et lui rend la vie insupportable j elle finit ordinairement par dégrader et anéantir l'intelligence j elle lue quelquefois dans une forte attaque (ou plutôt dans une série d'attaques) 3 elle abrège la viej elle est une des plus horribles maladies. »
Malgré nos efforts pour asseoir solidement nos conclusions sur des bases inébranlables, nos résultats se trouvent tellement en désaccord avec ceux énoncés par les autorités les plus dignes de foi, qu'ils rencontreront encore des incrédules.
Comment cxpliquerez-vous, nous dira-t-on, les insuccès presque constants des praticiens que vous avez cités dans les derniers groupes de votre résumé historique , surtout dans le dernier? Les moyens que vous avez employés no sont pas nouveaux j ils étaient connus des Esquirol , des Lélut, etc.; en admettant même que vous ayez rais, dans leur emploi, plus d'exactitude et de persévérance que vos devanciers, ces conditions seules ne peuvent pas avoir en-
traîné, dans les résultats, d'aussi extraordinaires dissemblances.
Nous n'avons pas, en effet, l'intention de nous attribuer le principal mérite de nos remarquables succès , et nous sommes tout disposé à expliquer l'opposition des résultats par les circonstances différentes dans lesquelles étaient placés nos malades et ceux des praticiens qui ont porté sur l'épilepsie de si tristes arrêts.
En analysant notre série à des points de vue très divers, pour chercher à apprécier d'avance la valeur des résultats qui pouvaient en découler, nous avons été amené , à plusieurs reprises, à conclure que, si elle offrait tous les caractères d'une série normale puisée dans la pratique particulière, elle différait, par des traits essentiels, des collections de cas recueillis dans les hospices, et que, par conséquent, il j avait lieu à prendre ces différences en considération sérieuse, quand il s'agirait de généraliser nos conclusions.
Or, si l'on veut bien jeter un coup d'œil sur les quatre groupes entre lesquels nous avons classé les auteurs , suivant leur opinion plus ou moins favorable sur la curabilité de l'épilepsie, on s'assurera que les optimistes sont justement des médecins ayant exclusivement ou principalement traité l'épilepsie dans la pratique privée , et que les pessimistes sont au contraire des praticiens placés à la tête de grands services d'épileptiques. Dans les deux catégories intermédiaires, on retrouvera aussi que les médecins à pratique ordinaire constituent le groupe favorable, et que le troisième , dont les opinions se rapprochent de l'incurabilité , compte en majorité des écrivains ayant observé le mal caduc dans les hôpitaux. Nous examinerons dans le chapitre suivant s'il est possible d'expliquer comment le pronostic, relativement favorable dans la pratique particulière , est
d'une aussi terrible gravité dans les établissements publics d'épiieptiques.
Cet examen étant réservé, on peut voir que, sur le pronostic général comme sur tous les autres points un peu saillants de notre travail , l'histoire bien interprétée confirme les résultats de notre observation , et qu'à son tour l'analyse consciencieuse de nos faits vient éclairer les points obscurs, et dissiper les contradictions apparentes qu'on rencontre dans les annales de l'épilepsie.