‹ Du protestantisme en FranceChapitre 12 sur 43 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'église réformée de frange, a son origine

Jetons d'abord un coup d'œil sur ce que fut , à son origine, l'Église réformée de France.

Sous le rapport des croyances , elle n'eut pas un sort différent des autres Églises protestantes de l'Europe, immédiatement après la réformation. Elle partit des mêmes besoins; eut à lutter contre les mêmes obstacles ; fut en butte aux mêmes reproches ; voulut y répondre par les mêmes moyens, et partagea les mêmes erreurs. La réforme fut, en France, pleine de chaleur et de vie. Opérée à travers mille obstacles, elle ne pouvait partir que de la foi , elle ne pouvait que la faire naître. Il y eut donc un grand entraînement vers les dogmes les plus puissants, les plus propres à agir fortement sur 4 l'imagination et la volonté. Comme toutes les autres sectes ses contemporaines et presque ses rivales, l'Église réformée de France se constitua de très-bonne heure d'une manière dogmatique. On lui demandait raison de sa foi ; elle se crut obligée de la rendre. Et cette foi se trouva la plus rigoureuse et la plus pleine qu'aient exprimée les confessions authentiques données en vingt lieux différents, dans un demi-siècle, par les diverses congrégations de chrétiens réformés.

Mais ce qui, plus qu'autre chose , contribua puissamment à donner aux Églises réformées de France une constitution dogmatique très-forte et très-hâtive , ce furent les hommes qui se trouvèrent à leur tête , et l'état des pays qui leur donnaient le ton.

Calvin , Genève et la persécution : voilà la clef de toute l'Église protestante de France au xvie siècle.

Ame brûlante, jointe à un entendement subtil; esprit éminemment ordonnateur, qui savait suivre jusqu'au bout le- fil d'une argumentation serrée , encore mieux qu'il ne savait embrasser la vérité et l'humanité par le coup d'œil puissant et créateur du génie , Calvin dut s'attacher de bonne heure à mettre une liaison parfaite dans ses idées ; et quand son système fut dressé dans son intelligence de manière à le satisfaire luimême , il dut travailler avec une ardeur infatigable à le propager et à le défendre. Si l'on songe que cette vigueur de talent et cette fermeté de caractère, qui feront toujours de Calvin un homme à part dans les annales de la religion , s'appliquèrent à faire valoir le plus spécieux de tous les systèmes que l'esprit humain ait jamais entés sur le christianisme, si spécieux, en effet, qu'il semble être une des émanations les plus naturelles et les plus inévitables de l'esprit humain , dès ses premiers pas dans la carrière de la spéculation; sera-t-on surpris de la prodigieuse influence que Calvin exerça sur la croyance des protestants français , dont il fut pendant longtemps le chef le plus vénéré? Rajeunie par Calvin, popularisée dans ses institutions, ce modèle longtemps sans pareil de l'enseignement religieux, merveilleusement en harmonie avec les circonstances violentes où les protestants se trouvaient placés, la doctrine d'Augustin renforcée trouva de l'écho dans les âmes; et bientôt elle s'incorpora si bien avec la réforme , qu'abandonner l'Église romaine et croire à la prédestination , ce fut tout un. C'était, ce semble, le premier usage que Ton pût faire d'une raison dont on venait de reconquérir la liberté. Les Bèze , les Farel , les Viret vinrent fortifier encore la puissance de ce mouvement ; en sorte que, quand la Confession de La Rochelle parut , elle fut , non pas le règlement et l'ordonnance, mais l'expression pure

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et simple de la croyance des réformés français. Les riiôts nous croyons^ par lesquels elle débute , n'étaient pas une vaine formule; ils étaient littérâlemeni vrais: ce qui seul établil une différence énorme entre ceux qui proclamèrent celle confession de foi , et ceux qui de nos jours voudraient la faire revivre, sans qu'un seul d'entre eux peut-être soif en étal de dire pour son compte d'un bout à l'autre : Je crois. — Tout était lié dans ce système, parce qu'il partait d'une tete éminemment logique , et qu'il n'avait pas eu le temps d'être disloqué et corrompu par les tiraillements, les mutilations et les replâtrages des temps postérieurs. Aussi longtemps qu'il conserva son empire, il dut l'exercer dans toute sa plénitude; car les doctrines de Calvin ne sont pas de celles qui régnent sur les âmes à demi.

Mais l'esprit ordonnateur de Calvin ne se borna pas à concevoir un système de doctrine puissant et parfaitement bien lié dans toutes ses parties. Il embrassa du même coup d'œil et la discipline ecclésiastique qui pouvait féconder sa doctrine , et le gouvernement civil qui pouvait rendre efficace sa discipline ecclésiastique. C'est à Genève qu'il conçut et qu'il exécuta ce vaste plan. Il devint l'âme de l'État et de l'Église pendant une longue portion de sa vie , et y fit régner une sévérité de mœurs, une rigueur de discipline, dont aujourd'hui nous avons peine à concevoir la constance et l'étendue. De là partirent les inspirations qui dirigèrent, dans leurs règlements et dans leur vie sociale , tous les protestants de France. C'était, tranchons le mot, celles qui firent les puritains en Angleterre , et les presbytériens en Écosse. Leurs traces s'y voient encore toutes vivantes, tandis qu'elles ont disparu depuis longtemps en France, et qu'on les chêrche en vain à Genève même. Le calvinisme, tel que l'avait conçu son auteur, fortement modelé sur l'esprit de la constitution juive, tendait à faire des protestants une caste. La sévérité de ses

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dogmes , désolante et orgueilleuse à la fois , la rigueur de sa discipline , l'inquisition de l'Église sur le gouvernement, et de l'un et l'autre sur la vie privée, tendaient à. donner à l'âme humaine quelque chose de sombre et de concentré, qui rabaissait le prix de l'individu, et rendait méprisables toutes les douceurs qu embellissent la vie. L'homme était plus puissant et plus fort , parce qu'il faisait sans hésiter l'abandon de luimême et des autres. Mais il n'en valait pas mieux. A force de s'abaisser devant la volonté divine , il finissait par se confondre avec elle dans sa pensée. Et le dernier degré d'une humilité, par laquelle l'homme se méprisait et se reniait lui-même, devenait le principe de cet insupportable orgueil, par lequel il osait s'élever jusqu'à faire de lui-même une portion de la divinité. Ainsi , l'orgueil remplaçait la volupté : il est une volupté lui-même; peut-être la plus enivrante de toutes. Ce caractère sombre , peu favorable au développement de tous les sentiments qui ennoblissent le cœur, l'était encore moins à l'extension progressive et continue de l'esprit humain , dans toute la sphère de son action.

Un système, où tout se tient, où tout part de quelques principes incontestés, où tout est fini et absolu, un tel système rend les hommes absolus eux-mêmes. U naît dans des temps de force et de vie, car ce n'est que dans des temps semblables qu'il est adopté. Et quand il est adopté, il prête aux hommes une force et une vie nouvelles. Il concentre toutes leurs pensées; il les réjouit par sa clarté; il les rend contents d'eux-mêmes, ils croient avoir surpris les secrets de Dieu, tant leur affaire est simple. Et quand il anéantit la volonté de l'homme devant les décrets de Dieu, il prête à cette volonté même une force et une ténacité indomptables ; il en fait aux yeux de celui qui l'éprouve la volonté de Dieu même.

Calvin, avec son système bien lié, son infatigable activité, sa vive éloquence, la prodigieuse fécondité de sa

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tête, et l'exemple de sa vie, exerçait une influence irrésistible sur Genève. Qui peut limiter le pouvoir d'une vigoureuse intelligence, jointe à une indomptable volonté, dans une âme bonne et chaleureuse? En butte aux pièges des ducs de Savoie, qui de temps eh temps agitaient autour d'elle les chaînes dont ils brûlaient de la charger, Genève, non sans raison peut-être, confondait le protestantisme avec la liberté. Elle sentait donc le besoin d'être fortement protestante. Elle l'était avec exaltation. Les dogmes forts et la discipline sévère étaient pour elle un besoin. Peuplée en partie des martyrs du protestantisme en France et en Italie, l'exaltation de ses croyances et de son zèle dut s'en accroître. Indépendante et libre, aux portes de la France agitée et persécutée, elle devint, par la force des choses, le refuge des savants, le séjour des hommes méditatifs, le centre de ces études fortes, qui ont besoin de repos ; en un mot, le foyer où les protestants de France allaient puiser la lumière, la chaleur et le courage. Genève ne faisait qu'un avec le protestantisme français pendant le xvie siècle et la moitié du xvir3. C'est à la révocation de Pédit de Nantes seulement que le foyer sembla se déplacer pour se transporter en Hollande.

Néanmoins, quoique le vrai foyer des lumières et de l'activité pour le protestantisme en France fût à Genève, il ne faut pas méconnaître l'influence qu'exercèrent sur ses succès l'état intellectuel du pays et les hommes illustres indigènes qui embrassèrent et qui servirent chaudement sa cause. Au moment où la ré formation éclata, la France était dans un état de culture intellectuelle très-brillant. Les longues guerres d'Italie et la cour de Catherine de Médicis avaient fait naître en France le goût de la belle littérature et des arts. L'esprit humain était dans un état de fermentation très-âctive et suivait, dans toutes ses branches, un mouvement ascendant trèsprononcé. La connaissance de l'antiquité jetait cultivée,

avec une persévérance infatigable et une pénétration rares, par des savants dont notre patrie pourra toujours s'honorer à juste titre. La poésie se frayait de nouvelles routes» tandis que Jean Goujon sculptait ses chefd'œuvres, Montaigne écrivait ses essais, Rabelais, ses piquantes satires, et Calvin, ses institutions. Ce siècle est brillant de savoir et de génie. Il possédait une langue que nous n'avons plus. Et les résultats de ses travaux avaient pour le peuple tout le charme et toute la fraîcheur de la nouveauté. La réforme eut à réclamer sa part dans ce mouvement intellectuel et littéraire. Elle l'excita; elle en profita. Plusieurs des beaux talents de ce siècle, qui en compta tant, lui appartenaient. Calvin lui-même était un écrivain français très-distingué. Il perfectionna la langue, et sut la plier à l'expression des pensées sérieuses et philosophiques. Bèze était Français, par sa naissance et par sa vie entière. Les Étienne furent protestants, et Henri servit cette cause par un des livres les plus piquants que son siècle nous ait laissés. Casaubon, Saumaise, étaient protestants, et beaucoup d'autres savants avec eux. Philippe de Mornay possédait une érudition très-profonde. Jean Goujon montrait assez que le protestantisme n'est pas l'ennemi des beaux-arts , quand il fut tué sur son échafaudage, par les bourreaux de Charles IX. Les protestants étaient donc distingués par le talent et par le savoir, dans cette France, alors distinguée en Europe comme un foyer de savoir, de littérature, et de civilisation.

Les hommes d'une autre trempe, les hommes de tête et de cœur ne manquaient pas non plus à cette cause. Comment auraient-ils manqué dans un tel moment? Il en serait sorti de dessous terre. Le courage, la fermeté, la hauteur de vues, la capacité politique la plus distinguée, jointe à la plus noble vertu, se rencontrèrent dans plusieurs des grands hommes que les protestants virent à leur tête dans les circonstances critiques où ils se trou-

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vérenfl placés. Toute la noblesse française était à peu près protestante; ôar cette révolution ne fut pas seulement populaire. Du premier coup, elle avait atteint les sommités. Jeanne d'Albret, grand homme parmi tant de grands hommes, le prince de Gondé, Coligni, Chatillon, Castelnau, La Noue, Mornay, ully, Henri IV, et tant d'autres, voilà des appuis vigoureux, pour une cause déjà si vigoureuse par elle-même. Quand on lit ces noms, peuton être surpris de l'éclat que jeta le protestantisme au xvie siècle, de l'énergie qu'il déploya, du respect et de la terreur qu'il sut inspirer à ses ennemis, et des plaies profondes que sa dispersion laissa dans la France déchirée? Une époque aussi pleine de vie et de grandeur doit laisser de longues traces dans le souvenir des nations. Celle-là n'est point oubliée; et le peuple l'a personnifiée dans la grande figure de Henri IV, qui en fut longtemps le représentant et le héros.

Quand la tourmente politique fut apaisée par la paix que cimenta l'édit de Nantes, cette race de grands hommes parut s'éteindre avec les circonstances qui les avaient fait naître. La plus grande part de la noblesse déserta une cause qui décidément n'était plus en faveur à la cour; mais la littérature religieuse ne fut point abandonnée , et le xvne siècle la vit produire encore, parmi les protestants, les plus nombreux et les plus beaux fruits. Les théologiens français tinrent alors le premier rang dans l'Europe protestante. Il n'est pas besoin que je rappelle leurs noms, objet à la fois d'admiration, de vénération et d'amour pour les protestants français.

Mais pour se faire une idée juste de la réforme en France à son origine, il faut voir non-seulement ses amis, mais ses ennemis.

La réforme se trouva, dès sa naissance, en présence d'ennemis puissants et passionnés , qui l'attaquèrent non-seulement avec les armes du raisonnement et de

l'histoire, mais encore avec l'épée des guerriers et avec le fer des bourreaux. Les mêmes circonstances qui avaient fait naître tant de grands hommes dans son sein développèrent aussi l'énergie et les talents de ses ennemis. Littérateurs, théologiens, prêtres, moines, hommes d'État, capitaines, grands seigneurs, peuple, partout il se manifesta une puissante réaction des intérêts et dès idées contre le protestantisme ; et les hommes distingués ne manquèrent pas pour soutenir ce mouvement. Le cardinal du Perron écrivit. Les jésuites et la ligue parurent. Catherine de Médicis et les Guise agirent d'un commun accord contre la cause du protestantisme, jaloux et divisés sur tout le reste. Les protestants sentirent le besoin de se réunir et de se concentrer à leur tour pour résister à des efforts et à des menées qui ne tendaient pas à moins qu'à leur extermination totale .# Cette circonstance exerça une influence décisive sur toutes leurs institutions ; elle donna une grande énergie à leur discipline et à leur gouvernement intérieur. Nonseulement l'Église réformée de France eut, dès son origine, ces règlements puisés dans la raison et dans l'expérience, sans lesquels il est impossible à une réunion d'hommes de subsister comme corps ; non-seulement elle déploya l'énergie de la force et de la sagesse pour résister aux causes de destruction qui auraient pu naître dans son propre sein ; mais encore elle fut forcée de se donner une existence politique , de se créer une puissance extérieure, pour résister à cette guerre d'extermination dont elle fut pendant longtemps le déplorable objet. Les hommes ne peuvent pas se voir massacrer avec indifférence pour ce qu'ils regardent comme sacré, et la communauté du danger les réunit promptement dans l'intérêt de leur défense. Le gouvernement religieux de la réforme devint donc très-vite en France une sorte de gouvernement politique et civil , qui .eut son administration et ses moyens de résistance, C'était une

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conséquence forcée de la position violente dans laquelle on l'avait placé. Il ne pouvait durer qu'à ce prix; et ceux qui lui en ont fait un reproche, qui l'ont accusé de tendre sans cesse à former un État dans l'État, se montrent singulièrement injustes. La preuve du contraire a été acquise dès que les protestants ont eu sécurité pour leur culte et pour leurs personnes. Ils- n'ont été qu'un corps religieux dès qu'on leur a permis d'exister et de se montrer comme tels.

De cet état de choses il résulta d'abord pour le gouvernement intérieur de l'Église réformée une grande énergie et une grande force de cohésion. Attaquée de tous côtés et avec toutes sortes d'armes, la réforme ne put subsister que par la vigueur de son organisation et, si je puis ainsi le dire, par la vitalité de tout son être. Il fallait un lien puissant pour unir les réformés entre eux : la discipline sévère était là pour le fournir. Elle était en quelque sorte l'uniforme, qui les faisait reconnaître, parmi la mêlée, autrement inextricable, de leurs amis et de leurs ennemis. Et par cela même qu'elle était la marque distinctive du parti, elle fut suivie nonseulement avec soumission, mais avec passion. On sentait que beaucoup en elle était devoir, et l'on s'y soumettait par un motif de conscience très-puissant sur une âme exaltée ; mais on sentait de plus que tout en elle était force, et l'on y tenait pour soi et pour les autres, comme on tient aux armes, dont la conservation assure le salut et la liberté. Ainsi l'on oubliait ce qu'elle avait de sévère, ou l'on ne s'en souvenait que pour traiter de lâche, d'efféminé, de mondain, celui qui n'avait pas la constance de la suivre jusqu'au bout. Le guerrier, dans le fort de la bataille, sent-il le poids des armes avec lesquelles il se flatte d'écraser ses ennemis? Il ne le sent que vainqueur, soupirant après le repos, ou vaincu, plongé, par sa défaite, dans le découragement et dans la faiblesse.

Ce qui soutenait encore la sévérité de discipline dans l'Église protestante en France, c'était la corruption qui régnait généralement dans l'Église romaine, sa rivale. Le peuple en éprouvait un profond dégoût, la réforme dut donc se montrer avec une discipline sévère, qui veillait avec constance sur la pureté des mœurs et qui retranchait du milieu d'elle, sans miséricorde, tous les désordres et tous les scandales. 11 fallait pouvoir soutenir, sous ce rapport , l'examen le plus sévère, pour oser appeler Rome « Babyloneet la prostituée », comme les controversistes réformés le faisaient à chaque page dans leurs écrits.

Toutes les sectes en minorité se distinguent en général par une grande rigueur de discipline et de mœurs. C'est le relâchement des religions dominantes qui les fait naître et les fortifie. Leur moyen d'attaque le plus puissant, c'est la rigidité, la pureté. Rien ne popularise ceux qui se mêlent d'un mouvement religieux, comme une vie austère et pure. Les réformés ne manquèrent pas à cette exigence de leur position. Non-seulement ils adoptèrent des mœurs austères par un besoin de leur âme exaltée et comme une conséquence de leur sombre dogmatisme ; mais ils en firent en quelque sorte une discipline militaire, qui leur fournit contre leurs rivaux les armes les plus redoutables.

Le calvinisme pour doctrine , Genève pour foyer, la persécution pour stimulant , une discipline rigoureuse, et quelques grands hommes, tel est donc le secret des merveilles qui nous étonnent dans l'Église réformée de France dès son origine.

Ne soyons donc point surpris de voir les réformés de France se hâter de clore, et je dirai presque de réaliser la réforme par une confession de foi, une discipline et des règlements, dont la rigueur nous étonne et nous confond. Il ne pouvait en être autrement. Ces confessions et ces règlements sévères ne font qu'un avec le

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siècle et avec les circonstances. Peut-être ont-ils contribué plus qu'autre chose à donner aux* réformés cette ardeur, ce courage , ce mépris d'eux-mêmes, auxquels nous devons la conservation du germe sacré parmi tant de luttes et de tourmentes. Ces documents ont rempli leur destination. Ils ont tait du bien peut-être. Kn les dressant, les réformés du \vr siècle ont dit : Nous croyons, et ont scellé cette déclaration de leur sang. Qui le dirait et qui le ferait de nos jours? Cette seule différence est immense, (les règlements sont donc excellents, dans leur place et dans leur siècle. Il faut les respecter et les y laisser Cette place n'est plus la notre.

La nature et les formes du gouvernement ecclésiastique adopté par les réformés étaient éminemment propres à maintenir cette discipline et ces mœurs rigides, aussi longtemps que le protestantisme fut pour ses partisans une affaire de cœur, le plus cher et le plus sacré de tous les intérêts terrestres. Comme ceux qui marchaient à la tête de ce gouvernement étaient nommés par le peuple, on pouvait attendre d'eux non-seulement cette rigidité de principes et cette chaleur d'âme que, dans une telle crise, le peuple devait chercher avant tout dans ses représentants ; mais encore cette activité, cette vigilance, cette profondeur, ces ressources, cette vie, en un mot, que l'on trouve, dans les circonstances graves, parmi les chefs de parti. Et comme le gouvernement était populaire , les éléments s'en trouvaient partout, et lui permettaient d'avoir, dans toutes les localités, une existence complète et une action immédiate. Il n'était besoin d'avoir en commun que l'esprit général de l'ensemble, né des circonstances et conservé par elles : tout le reste était local et se suffisait à lui-même. Partout où la réforme gagnait quelques adhérents, s'établissaient des consistoires, qui ne pouvaieut manquer de chaleur et de dévouement, puisqu'ils étaient composés d'hommes pour qui la religion et le protestan-

tisme étaient devenus la première affaire de la vie. Ces consistoires prenaient à l'instant les mesures nécessaires pour se conserver et pour s'étendre, et l'intérêt puissant que l'on portait à la doctrine , faisait adopter sans dispute et sans regret la discipline qui en était le gardien. Dès lors, on était uni avec le grand corps des réformés, sans avoir des soumissions à faire ni des ordres à recevoir. La vie ecclésiastique et religieuse se trouvait entière dans chacune des fractions du grand tout.

Cette discipline, toute forte, toute morale qu'elle était, était donc née des circonstances et ne pouvait subsister qu'avec elles. Elle fait de l'Église un* seul corps, dont les membres réagissent sans cesse les uns sur les autres , et ne s'arrêtent pas même , dans cette action mutuelle, devant le seuil du toit domestique. Elle règle à la fois les croyances les plus intimes de l'âme et les actions les plus individuelles de la vie . Elle intervient partout. Elle devait s'affaiblir et s'éteindre à mesure que l'esprit d'individualité et le goût pour la vie privée prenaient de nouvelles forces. Dès longtemps elle n'existe plus.

A tant de principes de vie, dans l'Église réformée se joignait, comme couronnement, une indépendance complète du gouvernement civil. Celui-ci s'étant comporté dès l'origine comme ennemi, n'eut aucune influence à exercer sur l'intérieur de l'Église , et l'Eglise dut se constituer, sans établir avec lui d'autres rapports que ceux d'un obstacle extérieur , contre lequel on est en garde, et dont on cherche à restreindre, autant qu'on peut, les inconvénients et l'étendue. On n'existait point avec lui et par lui, mais sans lui et souvent contre lui; on marchait donc d'une manière indépendante et libre, et l'on n'avait à considérer, dans les mesures à prendre, que l'intérêt et la religion, celui du protestantisme et de sa prçpre conservation. On était réduit à ses propres ressources, mais on en disposait pleinement et sans rendre compte.

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L'édit de Nantes, en donnant aux protestants une existence légale, changea fort peu de choses à leur position sous ce rapport. Des commissaires du roi parurent dans les grandes assemblées; mais leur présence ne fut jamais qu'une mesure de police, dont les troubles précédents semblaient avoir suffisamment démontré la nécessité. Elle n'avait pour but que la paix extérieure, dans leur administration interne, dans tout ce qui ne regardait qu'eux, les protestants étaient libres comme l'air. Leur gouvernement ecclésiastique était complet et définitif en lui-même. Il possédait, dans son propre sein , tous les ressorts nécessaires à son action et à la conservation de son existence. Tous ses établissements, tous ses employés étaient salariés par lui. Il n'avait à rendre compte à aucun corps étranger de ses défenses ni de ses choix. A côté de l'obéissance civile la plus respectueuse , se trouvait donc la liberté religieuse la plus complète. L'Église protestante avait le champ libre, pour se gouverner à son gré. Toutes ces ressources pouvaient tourner sans obstacle à l'augmentation de ses lumières, au développement de la piété.

Le gouvernement de l'Église réformée, disposé tout entier d'après le système représentatif, était composé d'assemblées subordonnées les unes aux autres, et qui toutes étaient formées par voie d'élection. Les consistoires ressortissaientaux colloques, les colloques aux synodes provinciaux, et les synodes provinciaux au synode national. Les plus bas degrés de cette hiérarchie étaient en contact immédiat avec le peuple. Les consistoires étaient formés de pasteurs et d'anciens, nommés par lui , ou du moins placés avec son consentement publiquement exprimé. Les colloques étaient formés de députés des consistoires ; les synodes provinciaux de députés des colloques, et ainsi de suite. Dans un temps où la religion était la plus grande affaire , où l'on se trouvait sans cesse en présence d'un ennemi puissant

et jaloux, un tel gouvernement avait une grande vigueur. La discipline était sévèrement maintenue, parce qu'elle était un moyen d'union et de défense. La surveillance était mutuelle, et les mesures efficaces et rapides, parce qu'elles étaient à l'instant exécutoires : on ne les prenait jamais qu'en vue des besoins de l'Église, et non en vue de quelque chose d'extérieur et d'étranger.

Dans un tel gouvernement , les pasteurs exerçaient naturellement une puissante influence. Si, dans les consistoires , la force des choses les plaçait nécessairement dans une minorité numérique, la juste considération dont ils jouissaient rendait leurs avis toujours respectables. Dans les assemblées supérieures , leur nombre allait toujours croissant, parce qu'ils faisaient nécessairement partie des plus petites députations : ils finissaient donc par y posséder la majorité numérique, en même temps qu'ils exerçaient tout l'ascendant de leurs lumières supérieures, et d'un ministère toujours vénéré ( D ) .

La dispersion et les malheurs des églises réformées de France, sans rien changer aux formes de leur gouvernement , lui firent perdre une grande partie de son influence et de sa vigueur. Un grand nombre de consistoires furent réduits à un état de faiblesse qui les rendit insignifiants. D'autres furent anéantis par la dispersion totale de leurs membres et des fidèles qui assortaient d'eux. Les assemblées supérieures devinrent plus rares, et leurs résolutions eurent moins de vigueur, parce qu'elles manquaient d'ensemble. Ceux qui les composaient étaient eux-mêmes glacés par la crainte. Les colloques et les synodes provinciaux se réunirent encore, quoique à des intervalles irréguliers ; mais, ne se croyant point une autorité suffisante, ils se contentèrent de marcher sur les anciens errements. Ils ne purent pas créer une nouvelle vie, et l'ancienne ne pouvait plus aller. L'assemblée centrale, le synode national, auquel seul

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on attribuait le pouvoir de faire des règtemëîits et de maintenir la discipline, ne réunîssâil plus, paire que son éclat n'était poinl compatible avec La situation d'une Église violemment persécutée. Jl en résulta que l'ancienne discipline, laite pour d'autres circonstances, ne put point être mise en harmonie avec les besoins du temps ; et comme on sentait l'impossibilité de l'exécuter dans un grand nombre de ses dispositions, on se laissa tomber dans une extrême négligence, même pour l'observation des règlements encore exécutables. 11 dut naître de là une grande diminution dans la force vitale du corps religieux.

Ce qui ne contribua pas médiocrement à hâter l'apparition de ce symptôme fâcheux, ce fut la privation des moyens d'enseignement pour former des ministres de l'Évangile. Les académies célèbres de Saumur, de Sedan , de Montauban , de Nîmes, qui avaient donné tant de grands hommes et répandu tant de lumières, n'existaient plus. Les savantes recherches de leurs professeurs, les beaux livres qu'ils avaient publiés pour la défense de leur foi, restaient ensevelis dans quelques bibliothèques, soigneusement dérobés à ious les yeux. A peine si quelques-uns étaient encore en état de les entendre. Ils étaient là, dans une génération affaiblie, comme d'énormes débris d'une grandeur qui n'est plus. La France protestante ne comptait plus de grands hommes, et elle ne possédait plus les moyens de s'en créer de nouveaux. Seulement, une colonie de ses derniers beaux esprits et de ses derniers savants s'était réfugiée en Hollande, où elle avait trouvé l'honneur, le repos et la liberté, et d'où elle travaillait sans relâche au maintien des lumières et de la vie religieuse dans la patrie malheureuse qu'elle n'avait cessé de chérir. Depuis la révocation de l'édit de Nantes jusqu'à la moitié du siècle passé, le seul foyer vivant du protestantisme en France était en Hollande. Les protestants français en

étaient séparés non-seulement par la distance, mais surtout par les soins qu'une inquisition jalouse mettait à leur dérober tous les livres qui pouvaient encore leur apporter de la lumière et de la vie.

On voit sans peine combien la disette de pasteurs, et surtout de pasteurs éclairés, qui fut le résultat de ces tristes circonstances, dut contribuer à relâcher tous les liens ecclésiastiques, et à dissiper le peu de force qui restait encore au gouvernement religieux. Cette disette allait au point que, vers le commencement du xvme siècle, des provinces entières étaient privées de pasteurs ; d'autres possédaient seulement des pasteurs sans instruction , que le besoin avait fait élire, et qui , pour toute recommandation , avaient ce zèle indomptable et ce noble courage, qui leur avait fait braver mille fois la mort. Faut- il s'étonner si, dans de telles circonstances, les protestants se trouvèrent sans défense contre les atteintes du fanatisme, que les horreurs de la persécution tendaient si puissamment à allumer dans leur sein, et contre celles du philosophisme, auxquelles, comme tous les Français, ils furent exposés un demisiècle plus tard? Pendant cette seconde période de l'existence du protestantisme, tous les liens extérieurs furent donc affaiblis ou brisés. La persécution ne put atteindre le but imaginaire auquel elle avait visé; mais elle réussit sans peine à faire beaucoup de mal, à écraser des forces dont l'action avait toujours été bienfaisante, à dissiper des lumières dont l'humanité pouvait s'honorer. Tous les ressorts furent affaiblis, mais on exista comme corps par le moyen de ce reste de force vitale qui se trouvait encore dans les débris de l'Église dispersée. Mais cette vie n'était qu'une continuation toujours plus faible d'un mouvement dont le principe n'agissait plus (G).

Comment expliquer une si prompte et si complète décadence? Pourquoi la persécution ne produisit-elle

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pas ici son effet accoutumé, qui est de prêter des forces nouvelles au parti persécuté, et de préparer son triomphe ? Jamais, sans doute, persécution ne fut mieux organisée; jamais elle ne descendit dans de plus minutieux détails; jamais elle ne déploya plus de force; jamais elle ne se joua davantage de ce qu'il y a de précieux et de sacré parmi les hommes ; jamais elle ne joignait plus de séductions à plus de cruautés. Et pourtant tout cela ne suffit point encore à expliquer la promptitude et la réussite parfaite de ses effets; car cette persécution fut d'autant plus fatale, d'autant plus horrible, qu'elle atteignit son but. Il faut quelque chose encore pour la comprendre. Et cette explication se trouve dans les efforts des nations protestantes de l'Europe, pour attirer à elles les malheureux réformés fiançais. Pourquoi n'auraient-ils pas accepté une invitation, faite avec tant de cordialité, et si loyalement accomplie? Qui pouvait les retenir chez eux? Était-ce l'hypocrisie commandée, la misère, ou les bourreaux? Que serait-il advenu, si l'empire romain, persécutant les chrétiens, n'avait pas couvert le monde civilisé, et si des nations nombreuses et chrétiennes avaient été là pour recevoir à bras ouverts les chrétiens persécutés? Mais, en gémissant de ces excès, dont la France eut tant à souffrir, gardons-nous de croire que les lumières et l'industrie des protestants français aient été perdues pour l'humanité. La Prusse, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre s'éclairèrent à ce foyer, dont elles avaient attiré dans leur sein de brillantes étincelles. Les immenses progrès de ces pays dans la religion et dans les arts sont dus en grande partie à leur fusion avec les protestants chassés de la France. Et si, de nos jours encore, notre patrie n'occupe que le second ou troisième rang flans l'échelle du commerce, de la civilisation et des lumières, c'est assurément à cette fatale circonstance qu'elle le doit presque en entier.

Telle fut l'existence extérieure de l'Église réformée dans cette seconde période de sa durée. Quant au fond de ses principes et de ses doctrines, il s'opéra chez elle, dès avant la révocation de l'édit de Nantes, des changements remarquables, dont l'influence fut toujours croissante. Chacun sent aujourd'hui , et les protestants euxmêmes peuvent l'avouer sans peine, qu'il était tout à fait impossible que le protestantisme fût constant dans ses dogmes consacrés. Il avait bien établi , dès les premiers temps de son existence, de la manière la plus solennelle, les principaux points de sa doctrine, dans l'intention de les rendre fixes et durables. Mais, comme il avait joint à ces dogmes le principe de la liberté d'examen et de l'autorité suprême de la Bible, auquel il avait été conduit forcément pour soutenir son droit de se séparer de l'Église de Rome, ce principe, en contradiction manifeste avec celui de l'autorité dirimante accordée aux dogmes établis, dut tendre sans cesse à l'affaiblir dans l'esprit des peuples. Une contradiction de cette nature ne peut pas exister dans des institutions sociales, sans produire d'abord une inquiétude vague, sans engendrer tôt ou tard des troubles sérieux, sans faire tomber enfin ces institutions en désuétude, ou les faire remplacer par d'autres. Il arriva donc à l'Église réformée ce qui arriva ,d'abord à l'Église chrétienne primitive dès qu'elle se fut donnée des institutions de cette nature ; ce qui est arrivé ensuite à toutes les Églises séparées de Rome, qui ont voulu comme jeter en bronze les formes de leur foi dans des symboles ajoutés à l'Évangile. Elle dut d'abord se résoudre à modifier, plus ou moins souvent, sa croyance établie par des règlements authentiques ou par des explications solennelles. C'est ce qu'a fait l'Église luthérienne par l'apologie de la confession d'Augsbourg, et par la rédaction plus tardive de la formule de Concorde. C'est ce qu'a fait l'Église anglicane dans les règlements successifs qui

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furent enfin réunis et coordonnés dans les trente-neuf articles. Les synodes nationaux donnèrent plusieurs explications de cette nature, et leurs décisions, dans quel- (jues cas particuliers, décélèrent en général une tendance à adoucir ta rigueur dogmatique de la confession de foi. Et si la confession de foi elle-même n'a pas subi , aussi souvent qu'ailleurs, des modifications légales, il faut l'attribuer, en grande partie, à ce que l'autorité, qui pouvait les faire et les promulguer, a promptement cessé d'exister. — De cette opposition généralement sentie, il devait résulter, en second lieu , une tendance prononcée à laisser de côté les formulaires établis pour s'en tenir à la raison et à la Bible ; car, dans le conflit de ces deux autorités, il ne pouvait monter dans l'esprit de personne de donner tort à la seconde. Nous avons remarqué cette tendance dans toutes les grandes Églises nationales, qui s'étaient constituées après la réformation. L'Église réformée de France y fut soumise comme toutes les autres. On l'aperçoit en elle d'une manière indubitable, depuis plus de cent cinquante ans, et l'état de faiblesse où était tombé le gouvernement de cette Église, l'a rendue en quelque sorte forcée. Heureusement ce résultat de la faiblesse est aussi celui auquel devait conduire l'emploi de la plus haute raison.

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