‹ Du protestantisme en FranceChapitre 17 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'église et l'état.

Chez presque tous les peuples assez avancés dans la civilisation, pour avoir un établissement religieux et un ordre de prêtres, l'Église et l'État furent unis par les liens les plus étroits , et souvent confondus en un seul corps. L'Église chrétienne , d'abord persécutée , fut longtemps indépendante. Mais après trois siècles , quand l'Église, livrée à elle-même, avait acquis un degré de vie intérieure et un développement extérieur, qui sont encore un sujet d'étonnement et d'admiration pour les historiens comme pour les philosophes, un empereur se fit chrétien; l'État s'unit à l'Église; et celle-ci dans son ivresse de trouver un si ferme appui là où elle avait rencontré tant de dangers et tant d'obstacles , entonna des chants de triomphe. Hélas! ce moment marqua le terme de sa liberté , de sa paix intérieure , de ses innocents progrès, et de sa véritable gloire. Depuis Constantin, cette union ne s'est jamais rompue. Et maintenant elle/est si ancienne, elle a si bien passé dans toutes les habitudes , qu'elle semble une seconde nature. Ceux qui croient et ceux qui ne croient pas se rencontrent ici pour une seule fois dans les mêmes opinions. Les uns regardent cette union comme nécessaire à l'existence de la religion qui leur est chère , les autres la regardent comme indispensable pour que le gouvernement se puisse défendre contre elle. Tous se réunissent à ne concevoir les rapports du gouverne-

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ment avec la religion, qtre comtne alliatice ou hostilité. Il la protège ou la persécute : [tour beaucoup de gens, point de milieu entre ces extrêmes. Intervenir dans un sens ou dans l'autre, mais toujours intervenir. Le milieu existe pourtant; et il se présenterait de lui-même, si l'esprit n'était point aussi préoccupé par les habitudes et les préjugés; le voici : Que le gouvernement laisse toutes les religions libres et qu'il demeure libre luimême.

Oùeïqûès expériences faites presque sous nos yeux , en Angleterre et en Amérique, ont attiré l'attention sur la nature des rapports entré l'Église et l'État. On a vu un pays privé de tout établissement religieux, reconnu et payé par l'État; un pays où la religion est tout à fait une affaire individuelle, fleurir par les lumières, l'intelligence, l'activité, l'industrie, la pureié des nueurs, et surtout par la religion. On a vu le seul peuple civilisé connu sans religion d'État , devenir rapidement le peuple le plus religieux et le plus tolérant de la terre. Et l'on s'est demandé naturellement si l'ordre suivi depuis des siècles , dans toute l'Europe, était donc si indispensable. La croyance en la nécessité d'une religion d'État est donc un peu ébranlée pour quelquesuns. On commence à soupçonner confusément la possibilité d'un ordre de choses tout différent. Beaucoup de gens n'ont, que des idées vagues, ou même point d'idées sur cette question; mais ils sentent qu'il y en a. quoiqu'ils les ignorent. Ils désirent les posséder ; ils sont prêts à les recevoir. Lcmoment est donc venu, où Ton peut traiter cette question importante, qui renferme peut-être dans son sein une grande partie des destinées de l'humanité dans la nouvelle phase de son existence, sans exciter d'autre scandale que celui que feront toujours ceux qui croient avoir "intérêt à ce que de telles questions ne soient jamais résolues.

Essayons donc suivant nos forces. Ce n'est point par

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présomption que je m'attaque à un sujet dont !e développement exigerait une plume bien autrement exercée que la mienne. Mais j'ai senti que je ne pouvais exposer complètement mes idées sur la situation de l'Église protestante de France, sans avoir préalablement écîairci cette question générale. J'y ai donc fait quelques efforts, et j'en donne les résultats, avec une grande défiance de moi-même et des formes que j'ai pu donner à mes pensées; avec une confiance entière dans la bonté de l'opinion que j'expose. Au moins, dans le parti que j'ai pris, je n'ai point été aveuglé par ma position personnelle ; et l'on peut être certain que mon jugement est tout à fait désintéressé. D'un autre côté, l'on sentira sans peine que ce chapitre, tout important qu'il puisse être en lui-même, ne l'est dans mon ouvrage que comme lemine et liaison. C'est un moyen et non point un but. Ce n'est point un anneau de la chaîne, c'est une soudure nécessaire pour la rendre continue.

Est-il besoin de rappeler ici la distinction, si facile à faire, entre la religion et l'Église? La religion est une persuasion de l'esprit, une affection du cœur, une foi, un mouvement de l'âme tout entière. Elle est donc essentiellement intérieure. L'Église est une association de ceux qui partagent la même foi, pour se réunir dans un même culte. Elle est donc essentiellement extérieure. Quand il s'agit de ses relations avec l'État, l'Église se réduit presque à ses conducteurs et à sas ministres. C'est par eux seuls qu'elle peut être en contact avec l'autorité civile.

Dans ses rapports avec l'État, au sein duquel elle s'établit, une Église n'a que trois manières d'exister :

Ou elle est persécutée par l'État ;

Ou elle est indifférente à l'État, et abandonnée à ses propres forces, sans protection et sans entraves ;

Ou elle est unie à l'État, protégée et payée par lui ; et cède, en échange de cette protection et de ces émo-

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luments, une partie de son pouvoir el de son indépendance.

le crois superflu de m'occuper du premier cas. On nè doit pas le supposer dans les temps modernes. Les peuples ne veulent plus de persécutions religieuses; les gouvernements y renoncent, et les Kglises osent à peine les provoquer encore. C'est donc entre les deux autres cas que gît toute la difficulté. Entre ces deux modes d'existence pour une Église, quel est celui qu'il faut préférer, comme le plus juste, le plus bienfaisant, et le moins dangereux? C'est, comme on voit, la question des Eglises établies, c'est-à-dire, des Églises reconnues et payées par l'État, et des Églises indépendantes sans protection spéciale et sans traitement publie (rancune espèce. Pour simplifier notre travail, nous ne traiterons point la question des Églises dominantes, c'est-à-dire des Églises qui non-seulemen^ sont seules reconnues et salariées par l'État, mais qui prétendent encore au pouvoir de réprimer et d'étouffer les autres. Tel fut pendant longtemps le catholicisme en France. Tel il est encore en Espagne. Telle fut la religion anglicane sous le règne d'Édouard VI et d'Elisabeth. Cette forme touchant de près à la persécution, et ne pouvant plus convenir aux peuples modernes qui sont parvenus à la repousser, je crois inutile de m'y arrêter.

Je réduis la question à ses termes les plus généraux et les plus simples : Est-il convenable qu'il y ait une ou plusieurs Églises unies à l'État par des engagements réciproques et payées par lui en vertu de ces engagements9

Je trouve quatre intéressés dans cette question : la religion, le peuple , l'Église, l'État.

Voyons quels sont les vrais intérêts de chacun.

I. La religion, ayant son siège dans le cœur, est bien véritablement à l'abri de tous les règlements humains , quand on la considère dans la forme et le développe-

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ment qu'elle a pris chez un individu donné ; mais , quand on la considère dans ceux qu'elle peut prendre chez les masses et chez les générations successives , alors il est indubitable que les règlements politiques et autres exercent sur elle une influence irrésistible , çt contribuent puissamment à accélérer ou à retarder ses progrès. Parmi tant de règlements et de formes qui ont influé sur son développement , qui ont étendu ou resserré son action sur les âmes , son union avec l'État serait-elle la seule dont les effets fussent insensibles? ,

Cela n'est ni vraisemblable, ni vrai. L'union d'une Église avec un État est, pour la religion dont elle est l'organe, une véritable révolution, la plus fondamentale dans son principe , la plus étendue dans ses conséquences qu'une religion puisse subir. Sa force vitale en est atteinte ; ses moyens d'agir sont changés. Elle n'est plus le premier objet et le plus cher dans la pensée de ses ministres. Une partie de sa vie communicative s'est éteinte, dès qu'on a voulu incorporer, dans un royaume de ce monde , les enseignements de celui dont le royaume n'est pas de ce monde.

Il est évident qu'un tel arrangement n'est pas favorable aux progrès de la vérité, à l'intelligence plus parfaite de l'Évangile, à l'affaiblissement et à la dispersion finale des erreurs et des préjugés, dont bien peu de religions encore sont entièrement dégagées. Même après l'Évangile, même dans l'Évangile, la conquête de la vérité est lente et progressive. La victoire sur les erreurs et les préjugés est plus difiieile et plus lente encore ; et quand elle est remportée dans quelques esprits supérieurs, la rendre générale et populaire, est la difficulté la plus grande de toutes. La vérité pour l'homme n'est jamais absolue; elle est relative, progressive. Il ne la possède jamais tout entière ; il l'apprend toujours. La plus sainte obligation, la plus urgente nécessité d'une bonne constitution religieuse, est donc de se prêter à

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ces progrès de la VÔflté, premier besoin de l'intelligence, première richesse du monde moral, première source de la vie des âmes, beaucoup d'obstacles s'y opposent sans doute; et le préjugé te moins tenace n'est pas celui qui regarde ces progrès mêmes comme un mal. Mais, de tous ces obstacles, un des plus réels et des piùs difficiles à vaincre se trouvera toujours dans l'union de l'Église avec l'Étal .

Tout corps qui est complet en lui-même se développe suivant les principes qui lui sont propres. Il est libre dans ses mouvements; il marche'droit vers latin que lui propose la nature ; il est à la fois plein de force, de grâce et de beauté. Mais s'il reçoit une surcharge , s'il est attaché à un autre corps, dont la nature, les lois et le but sont tout autre, alors il souffre, se détériore et se corrompt : sa grâce et sa beauté s'évanouissent les premières; les monstruosités apparaissent; quelques parties prennent un développement démesuré au détriment de quelques autres ; les mouvement ne sont plus libres; l'équilibre des forces se rompt. Le corps atteint en partie un but pour lequel il n'avait point été fait ; mais il manque entièrement celui qui avait dirigé la pensée de son créateur. Tel est pour la religion l'effet à peu près inévitable de l'union de l'Église avec le gouvernement civil. Dans cette union, chacun des principes qui la composent se trouve surchargé d'un autre, qui est d'une nature opposée, qui le génc dans tous ses mouvements, lui ote une partie de sa force et de sa vie, et l'empêche d'atteindre librement sa véritable destination. Dès qu'elle est accomplie, la religion devient un instrument et cesse d'être le but suprême, même pour ceux quj sont chargés de la répandre. On ne se le dit pas, on ne le croit pis. on ne le sent pas, mais il en est ainsi, parée qu'il est impossible qu'il en soit autrement. Peut-on calculer toutes les conséquences d'une pareille révolution?

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Par ce seul changement, la religion devient une affaire d'administration. Pour cela, il faut qu'elle se matérialise; qu'elle descende de sa nature purement idéale, à des formes sensibles et constantes. Il faut que le gouvernement puisse 'la saisir et savoir toujours où la prendre. Du moins il le souhaite ainsi. Sa nature est de régler, et il règle. Il est donc bien difficile qu'une religion d'État ne devienne pas promptement une religion figée, et par conséquenf incapable de se prêter aux progrés de la vérité. En vain dira-t-on que l'État ne se mêle point du fond des croyances, et les laisse à régler aux ministres et aux conducteurs du culte. Il ne se mêle point de les régler; car il lui importe peu ce qu'elles sont, mais il oblige à les régler; et c'est tout ce qu'il faut pour produire le mal que nous avons en vue. Une discussion s'élève : si l'Église est indépendante, il est vraisemblable que ce ne sera jamais qu'une discussion et n'aura pas d'autre effet que d'éclairer la vérité. L'administration civile y voit un désordre; elle provoque une règlement, si elle ne le dicte pas; et quand il est pris, elle le fait exécuter. Telle a toujours été la marche, sinon la plus naturelle, au moins la plus commune; et le moment ne paraît point encore venu d'en adopter et d'en suivre une autre. Ainsi la vérité est mise en quelque sorte en régie ; et ce qu'il y a de plus délicat, de plus intime, de plus profond dans Pâme humaine, ce qui constitue sa propriété la plus chère et la plus sacrée, ce qui n'atteint tout son développement et n'exerce son action bienfaisante que parla liberté la plus entière, est forcément chargé d'entraves, qui le gênent, qui le dénaturent, qui le déforment, qui le dissipent, qui le tuent.

Déjà l'action du gouvernement ecclésiastique ^ dans toute son indépendance, s'est presque toujours montrée contraire au libre développement de la vérité religieuse. Et pourtant le gouvernement ecclésiastique est

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un corps vivant, qui peut se mettre en rapport avec les besoins de la pensée, se tenir au courant des progrès de la vérité, et s'y accommoder s'il veut. C'est son affaire; elle est toute spirituelle. Mais si, tout religieux et tout indépendant qu'il puisse être, il gêne encore trop souvent, (pie fera-t-il quand il sera gêné lui-même, dans ses mouvements les plus vitaux, par son union intime avec le gouvernement civil?

On se plaint de ce que le travail de la codification a figé la législation civile et suspendu les progrès de la jurisprudence. Il y a du vrai dans cette plainte. Mais du moins la codification était provoquée par la nécessité des règlements et des lois, pour décider les intérêts matériels de la vie et prévenir les crimes qui compromettent l'existence même du corps social. Les lois étaient nécessaires; la codification seule peut être regardée comme superflue et nuisible. Mais la religion . c'est la vérité la plus intime, à laquelle les sens ne peuvent atteindre et qui n'est bonne qu'autant qu'elle pénètre jusqu'au fond de l'âme. La codifier, la mettre en régie, c'est en arrêter les progrès. Or, une religion d'État est presque toujours une religion codifiée. Elle est ce qu'elle est. Elle ne se prête à rien. Si elle est la religion du plus grand nombre, elle est un obstacle aux progrès de la vérité pour ce grand nombre. Si c'est la religion du plus petit nombre, elle est un obstacle pour tous : pour le petit nombre, qu'elle tient sous sa dépendance; pour le grand nombre, qu'elle opprime avec le secours de l'État ; qu'elle prive de tout moyen d'instruction, et auquel une sorte de réaction rend plus chères ses erreurs mêmes et ses préjugés.

Le mal fait à la religion par un arrangement semblable paraîtra bien plus grand encore, si l'on songe, non aux progrès de la vérité absolue, mais à son application, à la religion pratique. C'est là qu'il faut du mouvement et de la vie. Tour arriver jusqu'aux ames,

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il faut que tout parte de l'urne. II faut que le clergé soit fortement convaincu lui-même ; que la religion soit le plus grand intérêt de son cœur; qu'il déploie, pour la propager, cette activité chaleureuse si communicative et si puissante. Il f uit que le peuple ne fasse qu'un avec lui, et mette autant d'ardeur à recevoir l'instruction que le prêtre à la donner. Tel se montra le christianisme pendant les deux premiers siècles de son existence. Tel il se montra dans la première période de la ré formation. Tel il se montre encore dans plusieurs Eglises dissidentes de l'Angleterre et de l'Amérique. Et ce qui prouve que cette vie religieuse ne tient pas uniquement, ne tient pas même essentiellement à la nature des dogmes que ces sectes ont adoptés, c'est qu'elle se retrouve, avec des dogmes particuliers entièrement opposés, chez des sectes qui n'ont de commun qu'une adhésion générale à l'Évangile et ces dogmes éternels sans lesquels une religion n'est pas même concevable. Or, sans vouloir prétendre tirer de cette observation une règle absolue, il faut pourtant convenir que, jusqu'à ce jour, on a vu cette activité religieuse, cette piété des masses, cette vie communicative et chaleureuse des ministres de la religion, s'affaiblir avec rapidité dans toutes les Églises reconnues, réglées, sala- . riées par l'État , ou dégénérer en formalités vaines, en dangereuses superstitions. Le sacerdoce devient une simple affaire pour la plupart de ses membres, et ses fonctions les mieux rétribuées une sinécure. Le peuple délaissé songe à autre chose, et la religion se dénature ou se perd. L'Espagne et l'Italie sont là comme deux grands exemples, l'une de l'indifférence complète, l'autre du fanatisme grossier dans lequel cet ordre de choses finit par convertir la religion , même dans les pays les plus éclairés. La France est aujourd'hui dans une crise religieuse, sur laquelle il serait prématuré de vouloir rien établir. Comment cette crise finira-

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t-elle? len'éïi sais rien: Dion le sait. Maiscequ'elle était avant la révolution, pourrait être îrfvoquë sans trop d'injustice pour soutenir notre thèse. La religion de l'Etat en Angleterre étàftt réduite à un degfé d'abaissement et d'apathie, dont elle ne s'est relevée que par la réaction des sectes dissidentes qui ont pullulé autour d'elle. L'Allemagne protestante, quoique avec une religion d'État, a jusqu'ici donné l'exemple d'une vie religieuse très-active. Deux circonstances peuvent expliquer cette exception; la première, c'est le caractère grave et méditatif de la nation allemande, pour laquelle la religion est un besoin plus impérieux que pour aucune autre; la seconde est ce phénomène, unique jusqu'ici dans l'histoire du christianisme, d'une religion fl'État s'alliant avec la plus entière liberté dans les croyances manifestées et dans les enseignements publics de ses ministres. Aussi combien de lumière a jailli de ce foyer !

IL Après la religion, le second intéressé dans la question qui nous occupe c'est le peuple. Examinons la situation dans laquelle une religion d'État le place.

Ce qui tombe d'abord sous les sens c'est l'injustice qu'elle commet à l'égard des intérêts matériels. Elle impose une partie des contribuables pour l'entretien d'une religion qui n'est pas la leur, dont ils ne tirent aucun avantage, qu'ils trouvent peut-être dangereuse et blasphématoire, dont peut-être les ministres sont pour eux un instrument de dommage et de vexations. Ainsi pendant longtemps les protestants de France ont payé, non-seulement le clergé qui prêchait contre eux, mais* encore les dragons qui venaient brûler leurs maisons, violer leurs filles et enlever leurs enfants. Je doute que l'obligation de se soumettre aux lois portées dans l'intérêt général, même lorsqu'elles blessent les intérêts particuliers, puisse pallier de telles injustices. Qu'est-ce

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donc quand l'intérêt général même en est lésé? 11 est en Europe un grand peuple, exemple vivant de l'excès auquel cette injustice peut être portée et des maux qui en résultent. C'est l'Irlande. La détresse de ce malheureux pays, l'abîme de misère dans lequel il est plongé, abîme donl les plus experts ne savent où trouver l'issue, sa dégradation morale et son ignorance invincible, proviennent bien plus de cette source que de la nature même de la religion à laquelle ses habitants sont si fortement attachés. C'est la dîme avec toutes ses rigueurs ; c'est la coalition d'une aristocratie fanatique avec un clergé rapace, qui sont la grande et peut-être l'unique cause de cet enchaînement de souffrances dont l'Irlande épouvante les nations. La religion anglicane se présente comme un vampire attaché à ce corps immense, le suçant sans relâche et lui laissant tout juste assez de sang pour qu'il puisse vivre et en produire encore. Ainsi se dévore la substance et se pervertissent les sentiments généreux de ce peuple, pour gorgefr d'or un clergé dont il ne veut pas. L'exemple est exorbitant sans doute; il est unique peut-être, mais il existe; et seul il suffit pour nous montrer jusqu'où peuvent aller la vexation et l'injustice avant que le clergé recule.

Mais ce n'est pas seulement avec des intérêts pécuniaires qu'une religion d'État se trouve presque toujours en injuste opposition; c'est avec des intérêts moraux bien autrement précieux. Le peuple est lésé non-seulement dans son argent, mais dans les parties les plus délicates de sa conscience religieuse; dans cette liberté de penser qui est le premier et le plus cher de tous les droits individuels. Jusqu'au siècle dernier ce résultat n'était que trop évident; et il l'est encore dans plusieurs pays où la moindre manifestation d'une opinion contraire à celle de l'Église établie entraîne des résultats fort graves pour celui qui se la permet. Il faut convenir cependant que les progrès de la raison publique ont

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considérablement adouci celle gêne dans presque tous les pays chrétiens. Mais avec une religion d'Etat, s'il n'y a pas gêne absolue, emploi violent de la force matérielle, il y a toujours pour les dissidents et même pour les membres peu soumis de la religion dominante, gène relative, tiraillements, intrigues, tracasseries plus ou moins manifestes, préférence illégale dans son principe, quoique légale dans sa forme, pour les individus 4 soumis : en un mot, l'imitation très- positive, très-réelle et très-sensible de la vraie et complète liberté de conscience, de cette équitable et modeste égalité devant la loi, et par conséquent devant ses organes, qui doit être le partage de tous les citoyens honnêtes. 11 y a, ce qui ne devrait jamais être, des citoyens honorables et paisibles placés par ceux qui devraient être les gardiens de l'honneur entre leur conscience religieuse et leur pain, et ne pouvant se sauver de la misère que par l'hypocrisie. Peut-on dire qu'il n'y a pas lésion de la liberté individuelle quand, pour des opinions religieuses, on soumet un homme, un père de famille, à de telles tentations? quand, dans un vaste pays et sous la direction de l'Église dominante, on fait de l'hypocrisie en masse ?

Heureux encore le peuple si la religion d'État n'imposait de gêne qu'à la liberté de conscience! Le mal serait grand sans doute , mais il serait adouci par le développement des sciences et de l'industrie où le peuple trouverait du moins une sorte de compensation. Mais, dès qu'une religion d'État parvient à exercer assez d'influence elle l'étend sur tout. En effet, la religion est le point culminant de la pensée humaine, et tout dans le monde physique et dans le monde moral vient aboutir à ce centre sublime. Il n'est donc pas étonnant que partout les représentants des Églises dominantes se soient inquiétés des mouvements de l'intelligence humaine et se soient attribué le droit de la diriger,

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c'est-à-dire de la gêner, de la brider, souvent même de l'étoufler. La vie de la pensée, la source de ses progrès dans tous les genres, c'est la liberté. Mais, si vous bannissez cette liberté du sujet même auquel tous les autres tiennent par les liens les plus étroits, si vous creusez un abîme à bord glissant dans le centre même* du champ de l'intelligence , alors la liberté n'est plus que fictive : la vue de cet abîme glace tous les courages; et dans les points qui en paraissent les plus éloignés, l'esprit ne se sent pas plus libre; car mille exemples lui montrent avec quelle facilité l'on est précipité jusqu'au fond. Les progrès dans la philosophie, dont une religion d'État se montre toujours si jalouse, préparent les progrès des sciences naturelles que ces religions ne voient pas toujours d'un œil tranquille; et ceux-ci conduisent à ces inventions dans les arts qui facilitent à l'homme ses travaux, embellissent pour lui la vie et mettent à la portée du laboureur et de l'ouvrier ces jouissances innocentes, ce bien-être de la civilisation qui jadis n'appartenaient qu'aux grands et aux riches. Pour assurer ces progrès si utiles à l'humanité, il faut que la nation soit libre dans son développement intellectuel, et que son gouvernement le soit comme elle. Il ne faut pas qu'un clergé quelconque vienne leur imposer des entraves ; il ne faut pas qu'il ait le crédit de faire condamner la rotation de la terre plus quev l'Évangile ïouquet.

Nous avons remarqué tout à l'heure l'inertie dans laquelle tombent promptement presque tous les clergés établis, pour tout ce qui concerne les progrès réels de la religion vitale et le vrai bien moral de leurs troupeaux. Mais ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est la promptitude avec laquelle ils se réveillent, l'activi é qu'ils déploient , l'ardeur, j'oserais presque dire frénétique qui les anime, dès qu'il s'agit de vérités nouvelles à répandre. Une idée originale, une découverte de l'in-

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felligence, une grande invention dans les arts, deviennent pour eux comme une comète menaçante , dont l'apparition les effraie, et dont ils semblent craindre que la queue ne vienne renverser l'antique éditice où ils reposent en paix. Ils ont tonné contre Copernic ; ils ont t'ait un sorcier de l' inventeur ^ l'imprimerie ; ils ont prêché contre l'inoculation et prêchent encore contre la vaccine; ils ont calomnié l'enseignement mutuel pour le dépopulariser; ils l'ont supprimé violemment lorsqu'ils en ont eu le pouvoir; ils ont ricané contre toutes les institutions qui tendent à éclairer ou à civiliser le peuple, et se sont frotté les mains quand quelqu'une a manqué son but. La machine à vapeur aura bien son tour. Ils ont fermé la bouche à MM. Cousin et Guizot, dont les paroles portaient au loin la lumière et la vérité ; ils ont voulu étouffer dans son berceau la seule philosophie spiritualiste et vraiment religieuse, qui se soit élevée en France depuis un siècle; ils ont déclamé contre M. Roy er-Col lard avec plus de rancune que contre Cabanis ou Yplney ; ils ont porté une main brutale sur des hommes justement honorés dans la nation par leurs talents et par leur caractère, parce qu'ils avaient osé faire entendre une voix généreuse en faveur de la franchise des sciences et de la littérature que l'on voulait mettre eu régie. Et cette tendance est si naturelle à toutes les religions d'État, qu'on la retrouve même dans celles qui sont fondées sur les principes les plus libéraux. La religion anglicane. a tenu longtemps les clefs de la science, et n'a rien épargné pour en conserver le privilège exclusif à ses gothiques universités. L'on n'imaginerait point les manœuvres qu'elle a mises en jeu pour empêcher ou pour retarder l'établissement d'une université libre à Londres. Et pourtant c'était le vœu de la nation ; et le résultat devait en être des ressources immenses d'insLruclioii pour une ville populeuse qui en était presque entièrement dépourvue. L'Europe est

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pleine du bruit de son opposition à l'émancipation de l'Irlande, sans laquelle 'tout progrès ultérieur de ce malheureux pays est absolument impossible. 11 vaudrait^ mieux sans doute y répandre moins de liturgies, et y laisser plus de bien-être et plus de liberté.

En général , on remarque, chez les clergés établis, chez les conducteurs des Églises dominantes, plus de peur des idées que des vices. Je dis idées : ils ne disent jamais qu'erreurs. Cette remarque peut paraître injurieuse, et je ne l'aurais pas hasardée, si des faits trop nombreux n'étaient là pour la confirmer. Dans sa rude précision, elle exprime encore avec le plus de justesse la physionomie des pays où les clergés établis exercent le plus d'empire. On sait quelles en sont les mœurs! Et pourtant le clergé paraît ne s'en inquiéter guère. Taisezvous, et faites ce que vous voudrez ; c'est toute la morale publique.

Et pourtant, il faut le dire, sous les religions dominantes l'esprit humain a eu de beaux moments. Le siècle de Léon X et celui de Louis XIV seront toujours un honneur pour l'humanité. Mais nous parlons ici du peuple, et la civilisation de ces siècles mémorables n'était point parvenue jusqu'à lui. Quelques sommités brillèrent d'un éclat dont le lustre n'est point encore terni, tes masses étaient encore plongées dans les ténèbres. Le peuple ne savait pas lire; les bourgeois étaient plus peuple que le peuple de nos jours. La grossièreté, la misère entouraient et gagnaient parfois jusqu'aux classes fortunées. Au fond, ces deux siècles prouvent moins en faveur des religions établies qu'on ne le croirait au premier coup d'œil. Un examen plus approfondi viendrait encore affaiblir le parti que l'on voudrait en tirer pour soutenir cette cause. Le siècle de Léon X, tout brillant qu'il est , n'est à proprement parler que les saturnales du sacerdoce. L'Eglise avait presque cessé d'être Égl se. Loi)* d'être un lien, comme elle l'est presque toujours,

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rlle agissait comme un dissolvant. Elle rompait tous les, liens. Elle donnait elle-même le spectacle de toutes les licences, de celle de l'esprit autant que de celle des mœurs. Si le propos prêté à Léon \ : 0 la buona favola, che la favola di Cristo ! n'est point authentique, il est du moins bien dans le costume : il peint l'époque tout entière. Comme cette liberté de la littérature n'était qu'accidentelle et momentanée, elle prit tous les caractères de la licence. Beaucoup d'esprit , beaucoup d'imagination, la mélodie naturelle de la langue, mais peu de grandeur, peu de profondeur, parce que l'âme ellemême n'était point en jeu. Le Tasse presque seul réclame une brillante exception, malgré ses défauts, parce qu'il avait de l'âmô. Les beaux-arts en réclament une autre, parce qu'ils sont les enfants de l'imagination, et parce qu'il y avait alors en Italie beaucoup de sensualité, beaucoup d'imagination et beaucoup d'argent;

Le siècle de Louis XIV était plus essentiellement religieux, et c'est bien en grande partie la religion qui a imprimé son caractère à la littérature. Mais, quelque brillant que soit ce siècle, il confirme plutôt qu'il n'affaiblit nos remarques sur les effets d'une religion dominante, quant aux progrès de la littérature, des sciences et de l'industrie. A peine la littérature eut-elle pris quelque essor, que, sous l'empire des habitudes, elle se figea, s'immobilisa pour deux siècles. Elle consacra ses formes, en fit une sorte de religion, qui finit par isoler la nation au milieu de l'Europe, et la rendit incapable de goûter et de comprendre les admirables beautés que les autres littératures présentaient en foule sous des formes infiniment variées. A côté d'une religion d'État, s'éleva tout naturellement une littérature d'État, aussi roide, aussi immobile que sa compagne. L'on a vu criev à l'impiété pour les innovations littéraires presque autant que pour les innovations philosophiques. Chacun sait les chaînes pesantes que ce siècle

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imposa à la pensée, le long retard que son esprit exclu* sif mit au développement et aux progrès des sciences naturelles, et par conséquent de l'industrie manufacturière; le mal que firent plusieurs de ses lois barbares au commerce de la France et les capitaux d'intelligence et d'argent qu'elles forcèrent à s'expatrier. Gbacun sait la profondeur de l'ignorance qu'il laissa dans le peuple, et la désastreuse influence qu'elle a exercée sur le bien-être de la nation. Cette ignorance n'est pas encore vaincue. Tous les fers, dont ce siècle célèbre chargea la pensée en France, ne sont point encore brisés. Les barrières intellectuelles qu'il éleva entre nous et les nations voisines ne sont point encore rompues. Les plaies sanglantes qu'il nous a faites ne sont point encore guéries; et si, avec son peuple, son sol et son climat, la France n'occupe point encore le premier rang dans l'Europe civilisée; si mille indices, qu'il serait absurde de contester, nous prouvent avec une triste certitude que, dans l'instruction populaire, les inventions utiles, l'industrie, les manufactures, la navigation, le commerce, les arts, la poésie, la littérature, l'histoire, la connaissanca de l'antiquité, les sciences exactes et appliquées, la diffusion des lumières et les progrès de la population, la France est de toutes parts devancée et débordée par les nations qui l'entourent; c'est à l'isolement où le grand siècle nous a laissés, aux habitudes qu'il a fait naître et peut-être à l'opinion exagérée de son excellence, que nous le devons. Le mal vient de ses qualités brillantes peut-être autant que de ses défauts manifestes et de ses déplorables erreurs.

Malgré ces exceptions séduisantes, nous en revenons donc à dire que le peuple a peu à gagner et beaucoup à perdre, par rétablissement d'une religion dominante. 11 est certain que ce n'est pas à son profit qu'est faite une institution toujours si coûteuse. — Ls.-ce au profit

L'É&L1*E E T L'ÉTilT

du clergé hai-méme? Ofi le croirait sans peine. Tout semble calculé pour le combler. Et pourtant, quand on examine sa position avec impartialité, on voit qu'il y gagne peu de chose; il y perd, ce qu'aucun 'gouvernement ne sera jamais en état de lui rendre. — Voyons de plus près sa position et ses véritables intérêts.

III. Le gouvernement ecclésiastique doit être* par sa nature, tout religieux et tout moral. Il se dénature et se corrompt, quand il veut être autre chose.

Pourquoi voudrait-il s'allier à l'Etat ?

Je n'y vois que deux motifs plausibles :

Pour être payé ;

Pour gagner de la force.

Examinons ce qu'il peut y avoir de légitime et de vrai dans ces deux motifs.

1° Le gouvernement ecclésiastique peut désirer de s'allier avec le gouvernement civil, pour assurer un traitement fixe et positif à ses directeurs et à ses ministres.

C'est là le grand intérêt. Il faut le dire même , c'est là le point capital de la question qui nous occupe.

En effet, le clergé doit recevoir un salaire. Pour faire du bien; pour avancer en grand la connaissance du christianisme: pour perfectionner la philosophie religieuse; surtout pour appliquer le résultat de ses méditations au plus grand bien des âmes ; pour éclairer, pour civiliser, pour rendre meilleur et plus pieux le peuple qui l'écoute, ce n'est pas trop de tout son temps et de toutes ses forces. 11 faut donc qu'il vive du travail qu'il consacre à la religion; car de quoi vivrait-il autrement?

Or, ce salaire, indispensable à son existence, d'où le recevra-t-41 ?

Il ne peut le recevoir que de rune de ces trois sources: Ou des contributions actuelles et volontaires de ceux

L'ÉGLISE ET I/ÈTAT.

qui profitent de ses instructions et qui réclament ses

services ;

Ou du produit des fondations pieuses, faites dans des temps antérieurs par les partisans de son culte ;

Ou enfin, d'un traitement fixe, fourni par le gouvernement civil, sous certaines conditions.

Quand le clergé tire ses moyens d'existence des deux premières sources, il est indépendant autant qu'il peut l'être. Néanmoins, s'il les tire de la seconde, il est en prise 11 l'action du gouvernement civil, par les rappoits que ses biens peuvent avoir avec les lois du pays sur la possession et la transmission des propriétés foncières. Il peut éprouver de là la plus grande gêne, sans qu'on puisse taxer le gouvernement d'injustice; caria possession d'une masse de terre toujours croissante, par des gens de main morte, peut exercer assez d'influence sur les progrès de l'agriculture, et même sur le bien-être et sur la liberté du peuple, pour que le gouvernement finisse par être obligé d'y prendre garde. S'il possède de grand biens fonds, le clergé devient donc nécessairement un propriétaire d'une nature unique ; un propriétaire exceptionnel, par l'énorme puissance qu'il peut acquérir en accumulant, et par l'esprit de suite et d'unité qu'il sait mettre dans ses opérations. Il appelle des règlements faits exprès pour lui. Son existence civile peut en recevoir quelque gêne.

Mais ce cas , la révolution Ta rendu nul , à tort ou à raison. Le clergé des deux cultes ne possède rien. Pour vivre, il faut qu'il choisisse entre une place dans la reconnaissance de ses disciples, ou une place dans le budget. Je ne connais point pour lui d'autre ressource.

Il est naturel que le clergé préfère la seconde existence à la première. Elle présente des avantages qui frappent au premier coup d'œil. Elle offre sûreté, constance, dignité, indépendance, 11 semble que les contributions

[/église et l'état

fournies par les Églises ne réunissent aucune de ces conditions.

Le traitement fourni par l'État est constant et assuré. Une lois* qu'un homme est appointé pour une charge ecclésiastique, il est, s'il le veut , préservé de toute chance fielleuse, de toute crainte pour son avenir. I ne attention médiocre sur sa vie extérieure, un accomplissement passable de ses devoirs suffisent pour le mettre à l'abri non-seulement de toute destitution, mais même de toute censure. 11 est assuré d'être tranquille et honoré. Celui qui n'a de garantie que son union avec l'église, au milieu de laquelle il exerce le ministère sacré, n'a point la même sécurité. 11 rencontre plus d'exigence, car il est plus prés de ceux qui le paient. Et s'il néglige ses devoirs, il en est bientôt averti par le retard de ses honoraires, en attendant le renvoi. Disons tout: s'il n'a de garantie que la faveur de ceux qui viennent l'entendre, il sera peut-être supplanté dans ses vieux jours, non parce qu'il n'aura plus de zèle, mais parce qu'il sera vieux, et qu'il s'en présentera de plus jeunes, de plus éloquents et de plus actifs que lui.

Le clergé perdrait aussi toute dignité, s'il était obligé d'être en contact avec le peuple pour obtenir son salaire. Les disputes, les rivalités, peut-être les injures mutuelles, l'auraient bientôt dépopularisé. Chacun chercherait à supplanter, dans la faveur des auditeurs, ses prédécesseurs et ses rivaux. Chaque fonction provoquerait un salaire; et, comme on l'a dit, prêcher ne serait bientôt plus qu'une autre manière de demander. Où serait alors la dignité, sans laquelle le ministre de la religion est un objet de pitié, j'ai presque dit de dégoût? Et quel serait l'homme se respectant lui-même qui voudrait se vouer à des fonctions aussi avilies ?

Enfin, quelle indépendance pourrait rester au clergé dans de (elles circonstances? Toujours en présence des auditeurs dont la faveur je fait vivre, à cl;a que instant

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ii tremblerait de la perdre. Il serait toujours aux écoutes pour savoir ce qu'on pense de lui. Le moindre symptôme de refroidissement le glacerait de crainte. Il réformerait peut-être ce qu'il y a de meilleur en lui, dès qu'il pourrait supposer que quelqu'un en est choqué. Il ne saurait où trouver cette noble fermeté qui sait censurer le vice, même à la mode, même puissant. Loin d'oser morigéner son auditoire, ce serait son auditoire qui le morigénerait lui-même. — Un traitement fixe, indépendant de son église changerait tout pour lui. Il ne craindrait plus de le perdre, en remplissant son devoir; et il le remplirait avec une noble franchise.

Ces inconvénients, que nous m'avons point affaiblis, seraient tellement graves, qu'ils suffiraient presque seuls pour décider la question. Et l'on ne peut nier qu'ils ne se soient montrés quelquefois parmi les religions non salariées par l'État en Angleterre et' en Amérique. Mais ils ont moins de réalité que d'apparence. L'expérience a prouvé que le mal, à peine éclos, portait avec lui son remède. Il est trop évident et trop insupportable pour ne pas frapper tous les bons esprits, et pour ne pas les disposer à se réunir pour en prévenir les effets. Dans toutes ies sectes qui se forment pour avoir un culte de leur choix, il s'organise promptement des corps religieux qui ont plus de consistance et moins de passion que le peuple, et qui s'interposent entre le clergé et lui. Partout ces corps ont paru presque en même temps que le danger que nous venons de signaler. Dans beaucoup d'endroits, ils l'ont devancé. Ce sont des assemblées d'anciens, comme au temps des apôtres; ce sont des évôqucs, des synodes, des colloques, des inspections, des consistoires. Avec eux, le clergé reçoit un traitement assuré. 11 est surveillé de plus près, sans doute, que quand c'est le gouvernement qui le paie. Mais, avec une conduite sage, un zèle modéré mais soutenu, il n'a point à redouter d'inexactitudes ni de caprices. Le clergé pro-

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lestant, en France, pendant tout le cours du xvne siècle, a vécu sur un traitement produit par des contributions volontaires. Quand a-t-il tenu dans la société un rmg plus honorable, compté plus de membres distingués par leur naissance ou par leur fortune, accumulé plus de savoir, exécuté de plus vastes travaux, vécu avec plus de dignité, et déployé plus de courage, plus de dévouement et plus d'indépendance?

Je le demande, tout ce que l'on se flatte de prévenir par l'intervention du gouvernement et par le salaire qu'il paie se montrait-il alors plus qu'aujourd'hui? Et dans ces temps d'indépendance et de vie s'il existait des Claude, des Drelincourt, des Amyrault que nous n'avons plus, existait-il beaucoup plus de Macbriar que nous n'en voyons de nos jours?

Et puis il faut voir ces choses-là dans l'application. Et là ces. arguments propres à ébranler sont compensés par des vices qui frappent tous les yeux et qui n'en sont pas pour cela plus promptement corrigés. Quand le gouvernement paie ou qu'il distribue à son gré les produits des biens du clergé, qu'arrive-t-il? Le sort du clergé véritable, du clergé travaillant et utile en est-il amélioré? Nullement. Dans les Églises dissidentes on voit le clergé plus actif, plus laborieux, plus zélé; mais on ne le voit ni plus misérable, ni plus souvent abandonné. Il est partout le bienvenu, et ceux qui l'appellent tiennent à honneur de le mettre à l'abri du besoin. Dans les Églises alliées à l'État, on voit beaucoup de sinécures, un état-major brillant et gorgé de richesses, un archevêque de Cantorbéry plus riche que tel prince d'Allemagne, un évéque de Durham qui n'a rien à faire et dont les biens valent une province, un archevêque de Tolède presque aussi puissant que son roi. Mais les véritables ouvriers, ceux qui suent à la fatigue et qui seuls parlent encore au peuple le langage qu'il a besoin d'entendre, ceux-là sont plongés dans' la plus profonde

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misère. Leur chétif revenu, grossi de tout le casuel que l'on peut attendre des paysans et des pauvres suffit à peine pour leur entretien en le bornant aux premières nécessités de la vie. Avant la révolution, les vicaires en France étaient réduits à la portion congrue, c'est-à-dire tout juste à ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim. Les titulaires mangeaient les dîmes dans les villes en courant les bonnes fortunes et faisant des vers délicieux. Encore aujourd'hui les desservants ont à peine du pain, tandis que les conseils généraux et municipaux se ruinent pour les évêques, les cardinaux et les chanoines. En Angleterre, la plupart des curâtes sont réduits à la dernière misère en faisant tout le travail. Leurs fils battent le pavé sans ressources pour prendre un état, et leurs filles peuplent les mauvais lieux. Les fils de famille qu'on a faits ministres pour leur assurer les rentes énormes du rectorat, passent leur temps à Londres ou courent le renard avec leur frère aîné, héritier de la terre comme eux le sont de la dîme. Ils laissent trente louis au curate qui fait toute la besogne et le croient encore trop heureux. — Quoi de plus chétif et de plus précaire à la fois que ce loyer reçu par le clergé utile comme garant de son obéissance , ou plutôt comme gage de sa servitude?

Il n'est donc pas aussi prouvé qu'on le croirait au premier abord, que le gouvernement ecclésiastique, essentiellement spirituel par sa nature, ait intérêt de s'allier avec le gouvernement civil pour en obtenir un salaire. Il l'aurait également et peut-être mieux sans lui s'il savait se rendre utile. Tout peut* se résumer en deux mots : si le clergé fait du bien il sera toujours assez payé, s'il n'en fait point il le sera toujours trop.

2° A-t-il besoin de cette alliance pour acquérir la force qui lui manque? Mais quelle force? La force spirituelle? Il doit l'avoir en lui-même; il doit en être le foyer. Cette force c'est la sienne. Il peut l'avoir hn-

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mense; mais ce n'est point par son alliance avec le gouvernement, c'est par son alliance avec le peuple, c'est en instruisant beaucoup, en éclairant beaucoup, en reprenant beaucoup, en consolant beaucoup, en vivant beaucoup avec ses ouailles qu'il gagnera tous les cœurs, qu'il s'emparera des intelligences et se rendra fort de tout l'amour, de toute la confiance, de toute l'estime qu'il aura su inspirer. Cette force est en luimême. Nul ne peut la lui prêter; nul ne peut la lui ravir. La persécution même la redouble et la rend irrésistible. — Est-ce la force matérielle? Qu'en a-t-il à faire ? Contre qui voudrait-il la diriger? Contre ses amis? li n'en a pas besoin. Ses amis le soutiennent et le protègent. Contre ses adversaires? C'est inutile, puisque aujourd'hui le principe reconnu de tous est qu'il ne faut* pas l'employer contre eux; c'est dangereux, car en invoquant cet appui pour s'aider à soumettre les autres il se soumet lui-même; il perd son indépendance et s'impose le joug le plus dur. C'est le cheval qui va chercher l'homme pour s'en faire un allié contre son ennemi. Il parvient à se venger en effet; mais il lui reste pour toujours la selle et la bride qu'il a dû se laisser imposer.

A combien de sacrifices doit se résoudre en effet un clergé quelconque pour s'assurer les deux avantages dont nous venons d'apprécier la valeur?

II faut qu'il perde dans son indépendance et dans son caractère moral. L'ordre de ses véritables rapports est renversé. Sa position n'est plus une : elle est complexe. 11 se trouve souvent embarrassé entre des devoirs, et, ce qui est bien pire, entre des intérêts opposés. Le bien de la religion, le perfectionnement des âmes ne sont plus l'objet de ses soins les plus assidus et de ses pensées les plus chères. Il a bien autre chose à voir. Il faut qu'il sache d'abord quelles sont les opinions à l'ordre du jour, et souvent qu'il étouffe celles qu'il croit utiles

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pour faire prévaloir celles qu'il croit dangereuses. Il prêchera contre l'instruction devant des paysans dont il sait bien que l'ignorance fait le malheur; il prônera des pratiques et peut-être des superstitions dont il voit tous les jours devant lui les déplorables effets ; ou bien une autre fois il parlera, du ton de l'enthousiasme, des progrès des lumières, des bienfaits d'un gouvernement favorisé de la victoire; il fera revivre les noms de David et de Salomon au moment même où il gémit en silence sur les dangers de la religion et sur l'avilissement du sacerdoce. C'est là un danger énorme; car, quand la conscience du ministre des autels est flétrie, que lui reste-t-il et que vaut-il?

La position fait les hommes , au moins ceux d'une trempe commune. Ici la position étant dénaturée, le caractère général du clergé doit se dénaturer lui-même. Le clergé ne dépend plus de qui il devrait toujours dépendre, c'est-à-dire de l'amour et de l'estime de sa congrégation et de ceux qui la représentent. Il dépend de qui il ne devrait point dépendre dans ses fonctions religieuses, c'est-à-dire du gouvernement. Qu'en doitil résulter pour le grand nombre de ses membres? Ils se soucieront fort peu de leur congrégation, pourvu qu'ils soient en bons termes avec le gouvernement. Il vaudrait beaucoup mieux le contraire. Remplissant fidèlement les devoirs communs à tous les citoyens, il faudrait que le clergé n'eût plus rien à craindre ni à espérer de l'administration civile, et pût concentrer tous ses soins, toutes ses affections et toutes ses espérances dans le bien religieux et moral de son troupeau. Dans quelques circonstances graves, il est bien arrivé parfois, que des membres d'un clergé salarié nous ont fait voir ce que c'est qu'un prêtre; mais ce qu'il doit être, beaucoup plus rarement- sans doute. Et encore, ces grands éclats d'un courage sans . danger se sont manifestés presque toujours dans les circonstances où les vrais

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intérêts de ht religion et des lumières avaient te moins à souffrir.

Ces remarques ne préjugeai rien sur les formes du gouvernement ecclésiastique; car la congrégation peu! Ôtre représentée par elle-même, ou par ses députés, ou par une assemblée supérieure des députés de plusieurs congrégations, ou par un évéque, ou par un pape. On conçoit que plus l'autorité ecclésiastique supérieure est centralisée, plus elle se lient loin de la congrégation*, plus aussi elle ressemble au gouvernement civil, dans ses rapports avec les congrégations particulières. Elle fait naître alors tous les inconvénients que nous venons de signaler, même quand elle serait absolument indépendante de l'administration de fÉîat. Le clergé actif, dans ce cas, se trouverait toujours placé entre sa congrégation el une autorité supérieure4 éloignée, pour laquelle la congrégation serait fort peu de chose. Dans celte position, ce ne serait pas la congrégation qui aurait les premiers égards. Un gouvernement ecclésiastique, trop vaste et trop centralisé, devient une puissance, un État, où les intérêts matériels jouent un trop grand rôle, où se développent les mêmes passions que dans le gouvernement civil, et où les intérêts vraiment religieux finissent presque toujours par occuper la moindre place.

Dails toutes les religions d'État, l'on a presque toujours vu le clergé dévoré par une envie démesurée de se mêler des affaires politiques. Cette tendance est naturelle. Elle est l'effet inévitable de la position où le clergé se trouve placé. 11 est un corps dans l'État. Tous ses intérêts se trouvent fondus dans l'administration de l'État. Combien n'est-il pas naturel qu'il prenne une part active à toutes les discussions, et, tranchons le mot, à toutes les intrigues administratives du temps? avec quel profit pour son caractère moral, pour sa considération extérieure et pour sa vraie popularité, je

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